‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 80 sur 114 · Goucho, titre honorifique des Lamas chez les Thibétains · texte numérisé non relu

Goucho, titre honorifique des Lamas chez les Thibétains

CfiapftrE quatorsfème.

que s'ils manquaient à cette observance, et si le grand lama venait à le savoir, ils seraient chassés impitoyablement de la lamaserie.

Notre thèse étant victorieusement prouvée, nous abordâmes aussitôt la proposition du chasseur, qui voulait, tous les jours, nous tuer autant de lièvres que nous voudrions. D'abord, nous lui demandâmes s'il parlait sérieusement. Sur sa réponse affirmative, nous lui dîmes que tous les matins, il pouvait nous apporter un lièvre; mais que nous entendions le lui payer.

« Ici, les lièvres ne se vendent pas, dit-il. Puisqu'il vous répugne pourtant de les recevoir gratuitement, vous me donnerez, pour chacun, le prix d'une charge de fusil... » Nous voulûmes faire les généreux, et il fut convenu que toutes les fois qu'il nous apporterait sa pièce de venaison, nous lui compterions quarante sapèques, à peu près la valeur de quatre sous.

Nous nous décidâmes à manger du lièvre, pour deux raisons. D'abord, par conscience, afin d'empêcher les lamas de s'imaginer .que nous nous laissions influencer par les préjugés des sectateurs de Bouddha. En second lieu, par principe d'économie ; car un lièvre nous revenait incomparablement moins cher que notre insipide farine d'orge.

Un jour, notre infatigable chasseur nous apporta, au lieu d'un lièvre, un énorme chevreuil. C'était encore de la chair noire et prohibée. De peur de transiger le moins du monde avec les superstitions bouddhiques, nous en fîmes l'acquisition pour la somme de trente sous (trois cents sapèques). Le tuyau de la cheminée en fuma huit jours entiers, et pendant tout ce temps, Samdadchiemba fut d'une humeur agréable.

De peur de contracter des habitudes exclusivement carnivores, nous essayâmes de faire entrer le règne végétal, pour quelque chose, dans notre alimentation quotidienne. Au milieu d'un désert, la chose était assez difficile. Cependant, à force d'industrie et d'expérience, nous finîmes par faire la découverte de quelques légumes sauvages, qui, préparés d'une certaine façon, n'étaient nullement à dédaigner. On nous permettra d'entrer dans quelques détails à ce sujet. La matière sera peut-être intrinsèquement d'un mince intérêt ; mais elle peut avoir son utilité, considérée au point de vue du profit que pourront en tirer les voyageurs, qui, à l'avenir, auront à parcourir les déserts du Thibet.

Quand les premiers signes de la germination commencent à paraître, on n'a qu'à gratter la terre à un pouce de profondeur, et on trouve, en grande quantité, des racines rampantes, longues et grêles comme le chiendent. Ces racines sont entièrement chargées d'une foule de petits renflements tuberculeux, remplis d'une fécule très abondante et extraordinairement sucrée. Pour en faire une nourriture exquise, on n'a qu'à les laver avec soin, et ensuite les mettre

^Dubenirp tt bofiage.

frire dans du beurre. Un second mets, non moins distingué que le précédent, nous a été fourni par une plante très commune en France, et dont jusqu'ici peut-être on n'a pas suffisamment apprécié le mérite; nous voulons parler des jeunes tiges des fougères : lorsqu'on les cueille toutes tendres, avant qu'elles se chargent de duvet, et pendant que les premières feuilles sont pliées et roulées sur elles-mêmes, il suffit de les faire bouillir dans l'eau pure, pour se régaler d'un plat de délicieuses asperges. Si nos paroles pouvaient être de quelque influence, nous recommanderions vivement à la sollicitude de M. le ministre de Fagriculture ce végétal précieux, qui foisonne en vain sur nos montagnes et dans nos forêts. Nous lui recommanderions encore l'ortie, qui, à notre avis, serait susceptible de remplacer avantageusemeiit les épinards. Plus d'une fois nous avons eu occasion d'en faire l'heureuse expérience. Les orties doivent se recueillir lorsqu'elles sont sorties de terre depuis peu de temps, et que les feuilles sont encore tendres. On arrache le plant tout entier, avec une partie de ses racines. Pour se préserver de la liqueur mordicante qui s'échappe de ses piquants, il est bon d'envelopper sa main d'un linge dont le tissu soit très serré. Une fois que l'ortie a été échaudée avec de l'eau bouillante, elle est inoffensive. Ce végétal, si sauvage à l'extérieur, est doué d'une saveur très délicate.

Nous pûmes jouir de cette admirable variété de mets pendant plus d'un mois. Ensuite, nos petits tubercules devinrent creux et coriaces, les tendres fougères acquirent la dureté du bois, et les orties, armées d'une longue barbe blanche, ne nous offrirent plus qu'un aspect menaçant et terrible. Plus tard, quand la saison fut plus avancée, les fraises parfumées des montagnes, et les blancs champignons de la^Uée, remplacèrent honorablement les premiers légumes. Mais nous fûmes obligés d'attendre longtemps ces objets de luxe; car dans le pays que nous habitions, les froids sont habituellement longs, et la végétation excessivement tardive. Pendant tout le mois de juin, il tombe encore de la neige, et le vent est tellement piquant qu'il serait imprudent de se dépouiller de ses habits de peau. Vers les premiers jours de juillet, la chaleur du soleil commence à se faire sentir, et la pluie tombe par grandes ondées. Aussitôt que le ciel s'est un peu éclairci, une vapeur chaude s'échappe de la terre avec une abondance surprenante. On la voit d'abord courir sur les coteaux et le long des vallées; puis elle se condense, elle se balance un peu au-dessus du sol, et finit par devenir si épaisse que la clarté du jour en est obscurcie. Quand cette vapeur est montée bien haut, en assez grande quantité pour former de gros nuages, le vent du sud se lève et la pluie retombe avec violence. Ensuite, le ciel s'éclaircit de nouveau, et la vapeur de la terre remonte. Ces révolutions atmosphériques durent ainsi une quinzaine de jours. Pendant ce temps, la terre

Cgapître Quatorsièine.

est comme en fermentation ; les animaux restent couchés, et les hommes ressentent, dans tous les membres, un malaise inexprimable. Les Si-Fan donnent à ce temps le nom de Saison des vapeurs de la terre.

Aussitôt que cette crise fut passée, les herbes de la vallée grandirent à vue d'œil, et les montagnes et les collines des environs se chargèrent, comme par enchantement, de fleurs et de verdure. Ce fut aussi pour nos chameaux une espèce de moment palingénésique. Ils se dépouillèrent entièrement de leur poil, qui tomba par grandes plaques semblables à de vieux haillons. Ils demeurèrent pendant quelques jours complètement nus, comme si on les eût rasés depuis le sommet de la tête jusqu'à l'extrémité de la queue. Ils étaient hideux à voir. A l'ombre, ils grelottaient de tous leurs membres, et pendant la nuit, nous étions obligés de les recouvrir de grands tapis de feutre pour les garantir du froid. Après quatre jours, le poil commença à repousser. D'abord, ce fut un duvet roux, d'une extrême finesse, et bouclé comme la toison d'un agneau. Autant nos chameaux avaient été sales et laids dans leur état de nudité, autant ils étaient beaux à voir dans leur frais et nouveau costume. Après une quinzaine de jours, leur fourrure tout entière avait repoussé. C'était pour eux le moment de se jeter avec avidité dans les pâturages, et de faire une ample provision d'embonpoint pour le futur voyage. Afin d'aiguiser leur appétit, nous avions acheté du sel marin. Tous les matins, avant de les lancer dans la vallée, nous avions soin de leur en distribuer une bonne dose ; et le soir, à leur retour, nous leur en servions également, pour les aider à ruminer pendant la nuit la grande quantité de fourrage qu'ils avaient ramassé et serré dans leur estomac.

Le dépouillement de nos chameaux avait servi à nous enrichir d'une immense quantité de poil; nous en troquâmes la moitié contre de la farine d'orge, et nous cherchâmes à utiliser le reste. Un lama, qui était habile cordier, nous suggéra une idée excellente; il nous fit observer que, durant le long voyage du Thibet, nous aurions besoin d'une bonne provision de cordes pour attacher nos bagages, et que celles de poil de chameau étaient, à cause de leur souplesse, les plus convenables pour les pays froids. Ce conseil, si plein de sagesse, fut immédiatement pris en considération. Le lama nous donna gratuitement quelques leçons d'apprentissage, et nous nous mîmes à l'œuvre. En peu de temps, nous fûmes capables de tordre assez bien notre bourre, et de lui donner une forme qui ressemblait passablement à des cordes. Tous les jours, en allant visiter nos animaux au pâturage, nous prenions sous le bras un gros paquet de poil de chameau, et chemin faisant, nous tournions les simples cordons que nous denons ensuite combiner dans notre atelier.

Samdadchiemba se contentait de nous regarder, et de sourire. Moitié par paresse, moitié par vanité, il s'abstenait de mettre la main à l'œuvre.

J)OutiEmr^ tiE tiopage.

(( Mes Pères spirituels, nous dit-il un jour, comment des gens de votre qualité peuvent-ils s'abaisser jusqu'à faire des cordes? Est-ce qu'il ne serait pas beaucoup plus convenable d'en acheter, ou de les donner à faire à des gens du métier ?»

Cette interpellation fut pour nous une bonne occasion de tancer vertement notre chamelier. Après lui avoir fait sentir que nous n'étions pas dans une position à faire les grands seigneurs, et que nous devions viser à l'économie, nous lui citâmes l'exemple de saint Paul, qui n'avait pas cru déroger à sa dignité en travaillant de ses mains, pour n'être point à charge aux fidèles. Aussitôt que Samdadchiemba eut appris que saint Paul avait été en même temps corroyeur et apôtre, il abdiqua, sur-le-champ, sa paresse et son amourpropre, et se mit à travailler avec ardeur le poil de chameau. Quel ne fut pas notre étonnement, quand nous le vîmes à l'œuvre ! Ce gaillard-là était un passementier très distingué, et il ne nous l'avait jamais dit. Il choisit le poil le plus fin, et tissa pour nos chevaux des brides et des licous où il y avait réellement beaucoup de savoir-faire.

Il va sans dire qu'il fut mis de droit à la tête de notre entreprise, et qu'il prit la direction générale de la fabrique de cordes.

La belle saison amena à Tchogortan un grand nombre de promeneurs de la grande lamaserie de Kounboum ; ils venaient prendre l'air de la campagne, et se reposer un peu de leurs études journalières. Notre chambre devint, pour lors, comme un lieu de pèlerinage; car personne n'aurait voulu se dispenser, en venant se promener à Tchogortan, de rendre visite aux lamas du ciel d'occident. Ceux que nous avions connus d'une manière plus particulière, et qui avaient commencé à s'instruire des vérités de la religion chrétienne, étaient attirés vers nous par un autre motif que la curiosité ; ils désiraient avant tout s'entretenir de la sainte doctrine de Jéhovah, et nous demander des éclaircissements sur les difficultés qui leur étaient survenues. Oh ! comme notre cœur était pénétré d'une joie ineffable quand nous entendions ces religieux bouddhistes prononcer avec respect les saints noms de Jésus et de Marie, et réciter avec dévotion les prières que nous leur avions enseignées ! Le bon Dieu, nous n'en doutons pas, leur tiendra grand compte de ces premiers pas dans la voie du salut, et ne manquera pas d'envoyer des pasteurs pour conduire définitivement au bercail ces pauvres brebis errantes.

Parmi tous ces lamas, qui venaient se récréer quelques instants à Tchogortan, on remarquait surtout un grand nombre de Tartares-Mongols ; ils arrivaient chargés de petites tentes, qu'ils allaient planter dans la vallée, le long du ruisseau, ou sur les collines les plus pittoresques. Là, ils passaient quelques jours entièrement plongés dans les délices de leur amour pour l'indépen-

Cliapitrc quatorsintiE.

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dance de la vie nomade, ils oubliaient pendant un instant la gêne et la contrainte de la vie lamaïque, pour ne s'occuper que du bonheur de vivre sous la tente au milieu du désert. On les voyait courir et folâtrer dans la prairie comme des enfants, s'exercer à la lutte et aux jeux divers qui leur rappelaient la patrie. La réaction était si forte que la fixité de la tente finissait par leur devenir insupportable ; ils la changeaient de place trois ou quatre fois par jour ; souvent même, ils l'abandonnaient; ils chargeaient sur leurs épaules leur batterie de cuisine et leurs seaux remplis d'eau, puis ils s'en allaient, en chantant, faire bouillir le thé sur le sommet d'une montagne, d'où ils ne descendaient qu'à l'approche de la nuit. -

On voyait aussi accourir à Tchogortan une certaine classe de lamas non moins intéressante que celle des Mongols ; ils arrivaient par grandes troupes dès la pointe du jour. Habituellement, ils avaient leur robe retroussée jusqu'aux genoux, et le dos chargé d'une grande hotte d'osier ; ils parcouraient la vallée et les collines environnantes, pour recueillir, non des fraises ni des champignons, mais la fiente que les troupeaux des Si-Fan disséminaient de toutes parts. A cause de ce genre d'industrie, nous avions nommé ces lamas, lamasbousiers, ou plus honorifiquement, lamas-argoliers, du mot tartare, argol, qui désigne la fiente des animaux, lorsqu'elle est desséchée et propre au chauffage. Les lamas qui exploitent ce genre de commerce sont en général des personnages paresseux et indisciplinés, qui préfèrent à l'étude et à la retraite les courses vagabondes à travers les montagnes; ils sont divisés en plusieurs compagnies, qui travaillent sous la conduite d'un chef chargé des plans et de la comptabilité. Avant la fin de la journée, chacun apporte ce qu'il a pu ramasser de butin au dépôt général, situé au pied d'une colline ou dans l'enfoncement d'une gorge. Là, on élabore avec soin cette matière première ; on la pétrit et on la moule en gâteaux, qu'on laisse exposés au soleil jusqu'à dessiccation complète; ensuite, on arrange symétriquement tous ces argols les uns au-dessus des autres ; on en forme de grands tas, qu'on recouvre d'une épaisse couche de fiente pour les préserver de l'action dissolvante de la pluie. Pendant l'hiver, ce chauffage est transporté à la lam,aserie de Kounboum, et on le livre au commerce.

Le luxe et la variété des matières combustibles, dont jouissent les nations civilisées de l'Europe, ont dû probablement les dispenser de faire des études approfondies sur les diverses qualités d'argols. Il n'en a pas été ainsi parmi les peuples pasteurs et nomades ; une longue expérience leur a permis de classifier les argols avec un talent d'appréciation qui ne laisse rien à désirer. Ils ont établi quatre grandes divisions, auxquelles les générations futures n'auront, sans doute, à apporter aucune modification.

En première ligne, on place les argols de chèvre et de mouton ; une substance

^nuhcnir^ bc hapage.

particulière, qui s'y trouve mêlée en grande proportion, donne à ce combustible une élévation de température vraiment étonnante. Les Thibétains et les Tartares s'en servent pour travailler les métaux; un lingot de fer plongé dans un foyer de ces argols est en peu de temps chauffé au rouge blanc. Le résidu que les argols de chèvre et de mouton laissent après la combustion est une espèce de matière vitreuse, transparente, de couleur verdâtre, et cassante comme le verre ; elle forme une masse pleine de cavités et d'une légèreté extrême : on dirait de la pierre ponce. On ne trouve pas dans ce résidu la moindre quantité de cendres, à moins que le combustible n'ait été mélangé de matières étrangères. Les argols de chameau constituent la seconde classe ; ils brûlent facilement, en jetant une belle flamme; mais la chaleur qu'ils donnent est moins vive et moins intense que celle des précédents. La troisième classe renferme les argols appartenant à l'espèce bovine; quand ils sont très secs, ils brûlent avec beaucoup de facilité, et ne répandent pas du tout de fumée. Ce genre de chauffage est presque l'unique qu'on rencontre dans la Tartarie et dans le Thibet. Enfin, on place au dernier rang les argols des chevaux, et des autres animaux de la race chevaline. Ces argols n'ayant pas subi, comme les autres, le travail de la rumination, ne présentent qu'un amas de paille plus ou moins triturée; ils brûlent en répandant une fumée épaisse, et se consument à l'instant. Ils sont pourtant très utiles pour commencer à allumer le feu ; ils font en quelque sorte l'of&ce d'amadou, et aident merveilleusement à enflammer les autres combustibles.

Les habitants de la vallée de Tchogortan, quoique jouissant en apparence d'une paix profonde, étaient néanmoins incessamment dominés par la crainte des brigands, qui, de temps en temps, nous dit-on, faisaient des incursions sur les montagnes, et enlevaient les bestiaux qu'ils rencontraient. On nous raconta qu'en 1842 ils étaient venus par grandes troupes, et avaient entièrement dévasté le pays. Au moment où l'on s'y attendait le moins, ils avaient débouché par toutes les issues et les gorges des montagnes, et s'étaient répandus dans la vallée, en poussant des cris affreux, et en déchargeant leurs fusils à mèche. Les bergers, épouvantés par cette attaque imprévue, n'avaient pas même songé à opposer la moindre résistance; ils s'étaient sauvés à la hâte et en désordre, emportant au hasard un peu de leur bagage. Les brigands, profitant de cette terreur panique, incendièrent les tentes, et firent parquer dans une vaste enceinte, faite avec des cordages, tous les troupeaux qui étaient répandus aux environs. Ils se portèrent ensuite à la petite lamaserie de la Faculté de médecine. Mais les lamas avaient aussi disparu, à l'exception des contemplatifs, qui étaient demeurés dans leurs nids suspendus aux flancs des rochers. Les brigands ravagèrent et démolirent tout ce qu'ils rencontrèrent. Ils brûlèrent

Cbapitce QuatotâièmE.

les idoles de Bouddha, et rompirent les digues ménagées pour faire tourner les moulins. On voyait encore, trois ans après, les traces de leurs féroces dévastations. Le temple bouddhique, qui s'élevait au pied de la montagne, n'avait pas encore été rebâti. Des ruines noircies par l'incendie, et des tronçons d'idoles à moitié calcinés, étaient disséminés çà et là sur le ga,zon. Les lamas contemplatifs furent pourtant épargnés. Sans doute, les brigands trouvèrent trop long, ou trop difficile, d'aller les tourmenter dans leur demeure si haut placée, et presque inaccessible. Les excès auxquels ils s'étaient portés' contre les tentes noires et le temple même de Bouddha témoignaient assez que, s'ils avaient laissé en repos ces pauvres reclus, ce n'était nullement par respect ou par commisération.

Aussitôt que la nouvelle de l'arrivée des brigands fut parvenue à Kounboum, toute la lamaserie fut sur pied. Les lamas coururent aux armes, en poussant des cris. Ils se saisirent de tout ce qu'ils rencontrèrent sous leurs mains, dans les premiers mouvements d'exaltation, et se précipitèrent pêlemêle, et au grand galop, vers la lamaserie de Tchogortan. Mais ils arrivèrent trop tard : les brigands avaient disparu avec tous les troupeaux des Si-Fan. et n'avaient laissé dans la vallée que des ruines fumantes.

Les bergers, qui, depuis cet événement, étaient revenus planter leur tente au milieu des pâturages de Tchogortan, étaient toujours aux aguets, dans la crainte de nouvelles invasions. De temps en temps ils s'organisaient en patrouille, s'armaient de lances et de fusils, et allaient à la découverte. Ces précautions n'étaient certes pas capables d'intimider les voleurs; mais elles avaient l'avantage de maintenir la population dans une certaine sécurité.

Vers la fin du mois d'août, pendant que nous étions tranquillement occupés à la fabrication de nos cordes, des rumeurs sinistré commencèrent à circuler. Peu à peu, elles prirent tous les caractères d'une nouvelle certaine, et on ne douta plus qu'on ne fût menacé d'une prochaine et terrible invasion de brigands. Tous les jours, on avait à raconter quelque fait épouvantable. Les bergers de tel endroit avaient été surpris, les tentes incendiées, et les troupeaux volés. Ailleurs, il y avait eu une affreuse bataille et un bon nombre de personnes égorgées. Ces rumeurs devinrent si sérieuses que l'administration de la lamaserie de Kounboum crut devoir prendre des mesures. Elle envoya à Tchogortan un grand lama et vingt étudiants de la faculté des prières, chargés de préserver le pays de tout accident funeste. A leur arrivée, ils convoquèrent les chefs des familles Si-Fan, pour leur annoncer qu'ils étaient venus, et que par conséquent on n'avait rien à craindre. Le lendemain, ils montèrent sur la montagne la plus élevée des environs, dressèrent quelques tentes de voyage, et se mirent à réciter des prières avec accompagnement de musique. Ils demeu-

J)0ubcnir^ bt hnpage.

rèrent là pendant deux jours entiers, qu'ils employèrent à prier, à faire des exorcismes, et à construire une petite pyramide en terre blanchie à l'eau de chaux; au-dessus flottait, au bout d'un mât, un pavillon, sur lequel étaient imprimées des prières thibétaines. Ce modeste édifice fut nommé Pyramide de la paix. Après la cérémonie, le grand et les petits lamas plièrent leurs tentes, descendirent de la montagne, et s'en retournèrent à Kounboum, bien persuadés qu'ils venaient d'opposer aux brigands une barrière infranchissable.

La Pyramide de la paix ne parut pas avoir rassuré complètement les bergers ; car, un beau matin, ils décampèrent tous ensemble, avec leurs bagages et leurs troupeaux, et s'en allèrent chercher ailleurs un poste moins dangereux. On nous engagea à suivre leur exemple ; mais nous préférâmes demeurer, car dans le désert il n'y a guère de lieu plus sûr qu'un autre. La fuite des pasteurs était d'ailleurs pour nous un gage que notre tranquillité ne serait pas troublée. Nous pensâmes que les brigands, venant à apprendre qu'il n'y avait plus de troupeaux dans la vallée de Tchogortan, n'auraient plus aucun intérêt à venir nous visiter. Nous élevâmes donc, nous aussi, dans notre cœur, une pyramide de paix, c'est-à-dire, une ferme confiance en la protection divine, et nous nous tînmes calmes et tranquilles dans notre demeure.

Nous jouîmes pendant quelques jours de la solitude la plus profonde. Depuis que les troupeaux avaient disparu, les argoliers, n'ayant plus rien à faire, avaient cessé de venir. Nous étions seuls avec quelques lamas préposés à la garde de la lamaserie. Nos animaux se trouvèrent assez bien de ce changement, car dès lors tous les pâturages furent à eux ; ils purent brouter, en long et en large, les herbes de la vallée, sans crainte de rencontrer des rivaux.

Le désert ne tarda pas longtemps à redevenir vivant et animé. Vers le commencement du mois de septembre, les lamas de la Faculté de médecine se rendirent à Tchogortan, pour se livrer aux travaux de l'herborisation. Les maisons disponibles en logèrent tant qu'elles purent en contenir, et le reste habita sous des tentes abritées par les grands arbres de la lamaserie. Tous les matins, après avoir récité les prières communes, bu le thé beurré et mangé la farine d'orge, tous les étudiants en médecine retroussaient leur robe, et se dispersaient sur les montagnes sous la conduite de leurs professeurs. Ils étaient tous armés d'un bâton ferré et d'une petite pioche; une bourse en cuir, remplie de farine, était suspendue à leur ceinture ; quelques-uns portaient sur le dos de grandes marmites; car la Faculté devait passer la journée tout entière sur la montagne. Avant le coucher du soleil, les lamas médecins revenaient chargés d'énormes fagots de branches, de racines et d'herbages de toute espèce. En les voyant descendre péniblement les montagnes, appuyés sur leurs bâtons ferrés, on les eût pris plutôt pour des braconniers que pour des docteurs en médecine.

Cljapîtrc qiuatDtsiènîE.

Nous fûmes souvent obligés d'escorter ceux qui arrivaient spécialement chargés de plantes aromatiques ; car nos chameaux, attirés par l'odeur, se mettaient à leur poursuite, et auraient brouté sans scrupule ces simples précieux, destinés au soulagement de l'humanité souffrante. Le reste de la journée était employé à nettoyer et à étendre sur des nattes tous ces produits du règne végétal. La récolte des médecins dura huit jours entiers. On en consacra cinq autres au triage et à la classification des diverses espèces. Le quatorzième jour, on en distribua une petite quantité à chaque étudiant, la majeure partie demeurant la propriété de la Faculté de médecine. Le quinzième jour enfin fut un jour de fête. Il y eut un grand festin, composé de thé au lait, de farine d'orge, de

Le médecin chinois. (P. 338.)

petits gâteaux frits au beurre, et de quelques moutons bouillis. Ainsi se termina cette expédition pharmaceutique, et l'illustre Faculté reprit gaiement le chemin de la grande lamaserie.

Les plantes recueillies à Tchogortan sont déposées à la pharmacie générale de Kounboum. Quand elles ont été complètement desséchées à la chaleur d'un feu modéré, on les réduit en poudre, puis on les divise par petites doses qu'on enveloppe proprement dans du papier rouge étiqueté en caractères thibétains. Les pèlerins qui se rendent à Kounboum achètent ces remèdes à un prix exorbitant. Les Tartares-Mongols ne s'en retournent jamais sans en emporter une bonne provision ; car ils ont une confiance illimitée en tout ce qui ' vient de

^oubenir^ be bopage.

Kounboum. Sur leurs montagnes et dans leurs prairies ils trouveraient bien les mêmes plantes et les mêmes racines; mais quelle différence avec celles qui naissent, croissent et mûrissent dans le pays même de Tsong-Kaba!

Les médecins thibétains sont aussi empiriques que ceux des autres pays. Ils le sont même, peut-être, un peu plus. Ils assignent au corps humain quatre cent quarante maladies, ni plus ni moins. Les livres que les lamas de la Faculté de médecine sont obligés d'étudier, et d'apprendre par cœur, traitent de ces quatre cent quarante maladies; ils en indiquent les caractères, et la manière de les combattre. Ces livres sont un ramassis d'aphorismes plus ou moins obscurs et d'une foule de recettes particulières. Les lamas n'ont pas une si grande horreur du sang que les médecins chinois. Ils pratiquent quelquefois la saignée, et emploient fréquemment les ventouses. Pour cette dernière opération, ils font par avance subir à la peau de légères excoriations, ensuite ils appliquent sur le membre du malade des cornes de bœuf percées au sommet. Ils aspirent l'air avec la bouche, et quand le vide est suffisamment obtenu, ils bouchent le trou en appliquant dessus, avec leur langue, une boulette de papier mâché qu'ils tiennent en réserve dans la bouche; s'ils veulent enlever la ventoujse, ils n'ont qu'à faire tomber cette espèce de mastic.

Comme nous l'avons dit ailleurs, en parlant des Tartares-Mongols, les lamas font entrer beaucoup de pratiques superstitieuses dans l'exercice de la médecine. Cependant, malgré tout ce charlatanisme, on ne peut douter qu'ils ne soient en possession d'un grand nombre de recettes précieuses, et fondées sur une longue expérience. Il serait peut-être téméraire de penser que la science médicale n'a rien à apprendre des médecins tartares, thibétains et chinois, sous prétexte qu'ils ne connaissent pas la structure et le mécanisme du corps humain. Ils peuvent néanmoins être en possession de secrets très importants, que la science seule est sans doute capable d'expliquer, mais qu'elle ne trouvera peut-être jamais.

Vers la fin du mois de septembre, on nous annonça la fameuse nouvelle que l'ambassade thibétaine était arrivée à Tang-Keou-Eul ; elle devait s'y arrêter pendant quelques jours, pour faire ses provisions de voyage et s'organiser en caravane. Après une pénible attente, nous fîmes, sans perdre de temps, tous les préparatifs nécessaires. Nous dûmes entreprendre un petit voyage à Kounboum, afin de nous approvisionner pour quatre mois ; car il n'y avait pas espoir de trouver en route la moindre chose à acheter. Tout bien calculé, il nous fallait cinq thés en briques, deux ventres de mouton remplis de beurre, deux sacs de farine de froment, et huit sacs de tsamha. On appelle tsamba la farine d'orge grillée; ce mets insipide est la nourriture habituelle des peuples thibétains. On prend une demi-écuellée de thé bouillant; on ajoute par-dessus quelques

CSapitre ï)[uat0r3îèinc.

poignées de tsamba, qu'on pétrit avec ses doigts ; puis on avale, sans autre façon, cette espèce de pâte, qui n'est, en définitive, ni crue ni cuite, ni froide ni chaude. Si on veut traverser le désert et arriver à Lha-Ssa, on doit se résigner à dévorer du tsamba; on a beau être Français, et avoir été accoutumé jadis à manger à la fourchette, il faut en passer par là.

Des personnes pleines d'expérience et de philanthropie nous conseillèrent de faire une bonne provision d'ail, et d'en croquer tous les jours quelques gousses, si nous ne voulions pas être victimes en route des vapeurs meurtrières et empestées qui s'échappent de certaines montagnes. Sans discuter ni le mérite ni l'opportunité de ce conseil hygiénique, nous nous y conformâmes avec candeur et simplicité.

Le lama voyageur de l'Oplent. (P. 344.)

Notre séjour dans la vallée de Tchogortan avait été très favorable à nos animaux; ils étaient parvenus à un état d'embonpoint où nous ne les avions jamais vus; les chameaux, surtout, étaient magnifiques; leurs bosses devenues fermes et dures, par l'abondance de la graisse qu'elles contenaient, se .dressaient fièrement sur leur dos, et semblaient défier les fatigues et les privations du désert. Cependant, trois chameaux ne pouvaient suffire à porter nos vivres et nos bagages. Nous ajoutâmes donc à notre caravane un supplément d'un chameau et d'un cheval, ce qui allégea notre bourse du poids de vingt-cinq onces d'argent; de plus, nous louâmes un jeune lama des monts Ratchico, que nous avions connu à Kounboum; il fut reçu dans la troupe en qualité de prochamelier. Cette nomination, en rehaussant la position sociale de Samdad-

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