‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 8 sur 114 · Sixième empereur de la dynastie tartare-mandchoue · texte numérisé non relu

Sixième empereur de la dynastie tartare-mandchoue

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rent sans pluies ; en automne les gelées arrivèrent tandis que les moissons étaient encore en herbe; tout périt, la récolte fut entièrement nulle. La population se trouva bientôt réduite au plus grand dénûment. Maisons, champs, animaux, tout fut échangé contre du grain, qui se vendait alors au poids d'or. Quand on eut achevé de dévorer l'herbe des montagnes, on fouilla dans la terre pour en extraire jusqu'aux racines. L'effrayant pronostic, qui avait été répété si souvent, eut tout son accomplissement. Plusieurs trouvèrent la mort sur les montagnes, où ils s'étaient traînés pour ramasser quelques brins d'herbe. Les cadavres jonchaient les chemins, les maisons en étaient encombrées, des villages entiers s'éteignirent jusqu'au dernier habitant. Il n'y avait ni pauvre ni riche; la famine avait passé sur tout le monde son impitoyable niveau.

C'était dans ce triste pays que nous attendions avec impatience le courrier que nous avions envoyé dans le royaume de Naiman. Le jour indiqué pour son retour arriva ; beaucoup d'autres s'écoulèrent encore ; mais toujours point de chameaux, point de lama, et ce qui nous paraissait le plus étonnant, point de courrier non plus. Nous ne pouvions vivre plus longtemps dans cette douloureuse et inutile attente. Nous imaginâmes d'autres moyens, puisque ceux que nous pensions avoir entre les mains s'étaient évanouis. Le jour du départ fut irrévocablement fixé; il fut en outre décidé qu'un chrétien nous conduirait avec son chariot jusqu'à Tolon-Noor, éloigné des Gorges-contiguës de près de cinquante lieues. A Tolon-Noor, nous renverrions ce conducteur temporaire, pour nous enfoncer seuls dans le désert, et poursuivre ainsi notre pèlerinage. Ce projet faisait peur aux chrétiens; ils ne comprenaient pas comment deux Européens pouvaient seuls entreprendre un long voyage dans un pays inconnu et ennemi; mais nous avions nos raisons pour tenir à notre résolution. Nous ne voulions pas de Chinois pour nous accompagner. Il nous paraissait absolument nécessaire de briser enfin les entraves dont on a su envelopper les Missionnaires de Chine. La pusillanimité d'un catéchiste ne nous valait rien dans les pays tartares ; un Chinois eût été pour nous un embarras.

Le dimanche, veille de notre départ, tout était prêt ; nos deux petites malles étaient cadenassées, et les chrétiens étaient déjà venus pour nous faire leurs adieux. Cependant, à la grande surprise de tout le monde, ce jour même, au soleil couchant, le courrier arriva. Il nous fut aisé de lire sur sa figure triste et déconcertée les fâcheuses nouvelles qu'il apportait.

— Mes Pères spirituels, dit-il, tout est perdu, il n'y a plus rien à attendre; dans le royaume de Naiman, il n'existe plus de chameaux de la sainte Eglise. Le lama, sans doute, a été tué; à mon avis, le diable est pour beaucoup dans cette affaire.

Les doutes et les craintes font souvent plus souffrir que la certitude du

Cfiapître premier.

mal. Ces nouvelles, quoique accablantes, nous tirèrent de notre perplexité, sans changer en rien notre plan. Après avoir subi les longues doléances de nos chrétiens, nous allâmes nous coucher, persuadés que cette nuit serait enfin celle qui précéderait notre vie nomade.

La nuit était déjà bien avancée, lorsque, tout à coup, des voix nombreuses se firent entendre au dehors ; des coups multipliés ébranlaient la porte de notre habitation. Tout le monde se leva à la hâte : notre jeune lama arrivait avec les chameaux ! Ce fut comme une petite révolution. L'ordre du jour fut changé. Ce ne serait plus le lundi qu'on piartirait, mais bien le mardi ; ce ne serait pas en charrette, mais avec des chameaux, et tout à fait à la tartare. On alla donc se recoucher avec enthousiasme, mais on se garda bien de dormir ; chacun de son côté se mit à former des plans sur le plus prompt équipement possible de la caravane. ^-- ■'-"->.,

Le lendemain, tout en faisant les préparatifs pour le départ, notre lama nous donna les raisons de son inexplicable retard. D'abord il avait été éprouvé par une longue maladie; ensuite il avait été longtemps à la poursuite d'un chameau échappé dans le désert; enfin il avait été obligé de se rendre au tribunal pour se faire restituer un mulet qu'on lui avait volé. Un procès, une maladie, des animaux perdus, étaient des raisons plus que suffisantes pour le faire absoudre. Notre courrier était le seul qui ne participât point à la joie générale ; car il était clair pour tout le monde qu'il s'était mal acquitté de sa mission. , .■.;;;■:■.'.,•■. ■

La journée du lundi fut entièrement employée à l'équipement de la caravane. Tout le monde fut mis à contribution. Les uns travaillaient à la réparation de notre maison de voyage, ou, pour parler plus clairement, les uns rapiéçaient une tente de grosse toile bleue, pendant que d'autres nous taillaient une bonne provision de clous de bois. Ici on récurait un chaudron de cuivre jaune, on consolidait un trépied disloqué ; ailleurs on nous fabriquait des cordes, on rajustait les mille et une pièces des bâts de chameaux. Tailleurs, charpentiers, chaudronniers, cordiers, bourreliers, gens de tout art et de tout métier, tous voulaient que leurs Pères spirituels se missent en route munis de tout le confortable possible.

Le mardi matin, il ne restait plus qu'à perforer les naseaux des chameaux et à faire passer dans le trou une cheville de bois qui devait en quelque façon servir de mors. Ce soin fut laissé à notre jeune lama. Les cris sauvages et perçants que poussaient nos pauvres dromadaires, pendant cette douloureuse opération, eurent bientôt rassemblé tous les chrétiens du village. En ce moment notre lama devint exclusivement le héros de l'expédition. La fotft&-était rangée en cercle autour de lui. Chacun voulait examiner comment, en tirant par petits

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coups la corde qui était attachée à la cheville enclavée dans le nez des chameaux, il savait les faire obéir et les faire accroupir à volonté. C'était aussi chose nouvelle et curieuse pour les Chinois que de le voir arranger et ficeler sur le dos des chameaux les bagages des deux Missionnaires voyageurs. Quand tout fut prêt, nous bûmes une tasse de thé, et nous nous rendîmes à la chapelle. Les chrétiens chantèrent les prières du départ; nous reçûmes leurs adieux mêlés de larmes, et nous nous mîmes en route. Samdadchiemba \ gravement placé sur un mulet noir de taille rabougrie, ouvrait la marche en traînant après lui deux chameaux chargés de nos bagages; puis suivaient les deux Missionnaires, MM. Gabet et Hue : le premier, monté sur une grande chamelle; l'autre sur un cheval blanc.

Nous partîmes, bien décidés à abdiquer nos anciens usages, et à nous faire Tartares. Cependant nous ne fûmes pas tout d'un coup, et dès notre premier pas, entièrement débarrassés du système chinois. Outre que nous nous étions mis en marche, escortés de chrétiens chinois qui, les uns à pied, les autres à cheval, nous accompagnaient un instant par honneur, nous devions prendre pour étape de notre première journée une auberge tenue par le grand catéchiste des Gorges-contiguës.

La marche de notre petite caravane fut d'abord assez pénible. Nous étions encore inexpérimentés dans l'art de seller et de conduire des chameaux ; aussi presque à chaque instant étions-nous obligés de faire halte, tantôt pour arranger quelque bout de corde ou de bois qui blessait les animaux, tantôt pour consolider nos bagages mal assurés et qui menaçaient de chavirer. Malgré ces retards continuels nous avancions pourtant, mais avec une inexprimable lenteur. Après avoir parcouru trente-cinq lis', nous sortîmes des champs cultivés pour entrer dans la Terre des Herbes. La marche fut alors plus régulière, les chameaux se trouvaient plus à leur aise au milieu du désert, et leurs pas semblaient devenir plus rapides.

Nous gravîmes une haute mcmtagne; mais les dromadaires savaient se dédommager de la peine qu'ils prenaient, en broutant à droite et à gauche de tendres tiges de sureau, ou quelques feuilles de rosier sauvage. Les cris que nous étions obligés de pousser, pour aiguillonner ces animaux nonchalants, allaient donner l'épouvante à des renards, qui sortaient de leurs tanières et s'enfuyaient à notre approche. A peine fûmes- nous arrivés au sommet de cette montagne escarpée, que nous aperçûmes dans la vallée l'auberge chrétienne de Yan-Pa-Eul. Nous nous y acheminâmes, et la route nous fut continuellement tracée par des eaux fraîches et limpides qui, en se réunissant, forment

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