‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 85 sur 114 · chapitre Quinsième · texte numérisé non relu

chapitre Quinsième

nord; de l'autre côté, l'air est pur et facilement respirable; il paraît que ces vapeurs pestilentielles ne sont autre chose que du gaz acide carbonique. Les gens attachés à l'ambassade nous dirent que, lorsqu'il faisait du vent, les vapeurs se faisaient à peine sentir, mais qu'elles étaient très dangereuses lorsque le temps était calme et serein. Le gaz acide carbonique étant, comme on sait, plus pesant que l'air atmosphérique, doit se condenser à la surface du sol, et y demeurer fixé jusqu'à ce qu'une grande agitation de l'air vienne le mettre en mouvement, le disséminer dans l'atmosphère, et neutraliser ses effets. Quand nous franchîmes le Bourhan-Bota, le temps était assez calme. Nous remarquâmes que lorsque nous nous couchions par terre, nous respirions avec beaucoup plus de difficulté ; si, au contraire, nous montions à cheval, l'influence du gaz se faisait à peine sentir. La préssnce de l'acide carbonique était cause qu'il était très difficile d'allumer le feu; les argols brûlaient sans flamme, et en répandant beaucoup de fumée. Maintenant, dire de quelle manière se formait ce gaz, d'où il venait, c'est ce qui nous est impossible. Nous ajouterons seulement, pour ceux qui aiment à chercher des explications dans le nom même des choses, que Bourhan-Bota signifie cuisine -èe Bourhan ; Bourhan est, comme on sait, synonyme de Bouddha.

Pendant la nuit que nous passâmes de l'autre côté de la montagne, il tomba une épouvantable quantité de neige. Ceux qui la veille n'avaient pas osé continuer la route vinrent nous rejoindre dans la matinée; ils nous annoncèrent qu'ils avaient achevé l'ascension avec assez de facilité, parce que la neige avait fait disparaître les vapeurs.

Le passage du Bourhan-Bota n'avait été qu'une espèce d'apprentissage. Quelques jours après, le mont Chuga mit bien autrement à l'épreuve nos forces et notre énergie. La marche devant être longue et pénible, le coup de canon, qui était le signal ordinaire du départ, se fit entendre une heure après minuit. On fit du thé avec de la neige fondue ; on prit un bon repas de tsamba, assaisonné d'une gousse d'ail hachée menu, et on se mit en route. Quand la grande caravane commença à s'ébranler, le ciel était pur, et la lune resplendissante faisait briller le grand tapis de neige dont le pays était entièrement couvert. Le mont Chuga étant peu escarpé du côté que nous gravissions, nous pûmes arriver au sommet au moment où l'aube commençait à blanchir. Le ciel se chargea bientôt de nuages, et le vent se mit à souffler avec une violence qui alla toujours croissant. Les flancs opposés de la montagne étaient tellement encombrés de neige que les animaux en avaient jusqu'au ventre ; ils n'avançaient que par secousses et par soubresauts, et souvent, ils allaient se précipiter dans des gouffres dont on ne pouvait les retirer. Nous marchions à rencontre d'un vent si fort et si glacial que la respiration se trouvait parfois

^anbenir^ be bopagc.

arrêtée, et que, malgré nos bonnes fourrures, nous tremblions à chaque instant d'être tués par le froid. Afin d'éviter les tourbillons de neige que le vent nous lançait continuellement à la figure, nous suivîmes l'exemple de quelques voyageurs, qui étaient montés à rebours sur leur cheval, le laissant ensuite aller au gré de son instinct. Lorsqu'on fut arrivé au pied de la montagne, et qu'il fut permis d'avoir les yeux à l'abri du vent, on remarqua plus d'une figure gelée. M. Gabet eut à déplorer cet accident pour son nez et ses oreilles. Tout le monde eut la peau plus ou moins gercée et desséchée par le froid.

La caravane s'arrêta au pied du mont Chuga, et chacun alla chercher un abri dans le labyrinthe d'un grand nombre de gorges contiguës. Exténués de faim, et perclus de tous nos membres, il nous eût fallu, pour nous restaurer, une hôtellerie avec un bon feu, une table bien servie, et un lit chaudement bassiné ; mais le Chuga est loin d'avoir tout le confortable des Alpes ; les religieux bouddhistes n'ont pas eu encore la pensée de s'y établir pour venir au secours des pauvres voyageurs. Nous dûmes donc dresser notre tente au milieu de la neige, dans l'espoir d'y trouver ensevelie quelque vieille bouse de bœuf. Après de longues et pénibles recherches, nous eûmes tout juste ce qu'il fallait de chauffage pour faire fondre trois gros morceaux de glace, que nous fûmes obligés d'extraire, à grands coups de hache, d'un étang voisin. Notre feu n'étant pas assez ardent pour faire bouillir la marmite, nous dûmes nous contenter de pétrir notre tsamba dans de l'eau tiède, et de l'avaler à la hâte, de peur de le voir se glacer entre nos doigts. Ce fut là tout le souper que nous eûmes après cette affreuse journée. Nous nous roulâmes ensuite dans notre peau de bouc et dans nos couvertures, et nous attendîmes, blottis dans un coin de la tente, le coup de canon qui devait nous faire reprendre le cours du voyage.

Nous laissâmes dans ce campement pittoresque et inoubliable les soldats tartares qui nous avaient escortés depuis notre départ de Koukou-Noor; ils ne pouvaient nous continuer plus loin leur généreuse protection; car le jour même, nous allions quitter la Tartarie pour entrer dans le territoire du Thibet antérieur. Les soldats chinois et tartares une fois partis, l'ambassade n'avait plus à compter que sur les ressources de sa valeur intrinsèque. Comme nous l'avons déjà dit, cette grande troupe de deux mille hommes était complètement armée ;. et tout le monde, à quelques exceptions près, se promettait bien d'agir, au besoin, en bon soldat; mais il faut avouer que l'allure naguère si intrépide et si guerrière de la caravane s'était singulièrement modifiée depuis le passage du Bourhan-Bota. On ne chantait plus, on ne riait plus, on ne faisait plus caracoler les chevaux, on était morne et taciturne ; toutes ces moustaches fièrement redressées au moment du départ étaient très humblement cachées dans des peaux d'agneau, dont on avait soin de s'envelopper la figure jusqu'aux

Cïiapitce Quinstèntr.

yeux. Tous ces braves militaires avaient fait de leurs lances, de leurs fusils, de leurs sabres et de leurs carquois, des paquets qu'ils donnaient à porter à leurs bêtes de somme. Au reste, on ne pensait guère être égorgé par les brigands ; on n'avait peur que de mourir de froid.

Ce fut au mont Chuga que commença sérieusement la longue série de nos misères. La neige, le vent et le froid se déchaînèrent sur nous, avec une fureur qui alla croissant de jour en jour. Les déserts du Thibet sont, sans contredit, le pays le plus affreux qu'on puisse imaginer. Le sol allant toujours en s'élevant, la végétation diminuait à mesure que nous avancions, et le froid prenait une intensité effrayante. Dès lors, la mort commença à planer sur la pauvre caravane. Le manque d'eau et de pâturages ruina promptement les forces des animaux. Tous les jours, on était obligé d'abandonner des bêtes de somme qui ne pouvaient plus se traîner. Le tour des hommes vint un peu plus tard. L'aspect de la route nous présageait un bien triste avenir. Nous cheminions, depuis quelques jours, comme au milieu des excavations d'un vaste cimetière. Les ossements humains et les carcasses d'animaux, qu'on rencontrait à chaque pas, semblaient nous avertir que, sur cette terre meurtrière, et au milieu de cette nature sauvage, les caravanes qui nous avaient précédés n'avaient pas eu un sort meilleur que le nôtre.

Pour surcroît d'infortune, M. Gabet tomba malade. La santé commença à l'abandonner au moment même oii les affreuses difficultés de la route semblaient exiger un redoublement d'énergie et de courage. Le froid excessif qu'il avait enduré au passage du mont Chuga avait entièrement brisé ses forces. Il lui eût fallu, pour reprendre sa vigueur première, du repos, des boissons toniques et une nourriture substantielle et fortifiante. Or, nous n'avions à lui donner que de la farine d'orge, et du thé fait avec de l'eau de neige; de plus, il devait, malgré son extrême faiblesse, monter tous les jours à cheval, et lutter contre un climat d'une rigueur inouïe. Et nous avions encore deux mois de route à faire, au plus fort de l'hiver ! Oh ! que l'avenir était sombre !

Vers les premiers jours de décembre nous arrivâmes en présence du Bayen- Kharat, fameuse chaîne de montagnes qui va se prolongeant du sud-est au nord-ouest, entre le Hoang-Ho et le Kin-Cha-Kiang. Ces deux grands fleuves, après avoir roulé parallèlement leurs ondes des deux côtés du Bayen-Kharat, se séparent ensuite et prennent une direction opposée, l'un vers le nord, et l'autre vers le sud. Après mille détours capricieux dans la Tartarie et dans le Thibet, ils entrent tous les deux dans l'empire chinois; et après l'avoir arrosé d'occident en orient, ils se rapprochent, à mesure qu'ils avancent vers leur embouchure, et se jettent dans la mer Jaune, à peu de distance l'un de l'autre. L'endroit où nous franchîmes le Baven-Kharat n'est pas très éloigné des sour-

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ces du fleuve Jaune ; nous les avions à notre gauche, et il nous eût fallu tout au plus deux journées de marche pour aller les visiter. Mais ce n'était nullement la saison des parties de plaisir. Nous étions loin de songer à une excursion de touristes aux sources du fleuve Jaune; pour le moment, le passage du Bayen- Kharat avait de quoi nous préoccuper suffisamment.

Du pied jusqu'à la cime, la montagne était complètement enveloppée d'une épaisse couche de neige. Avant d'en entreprendre l'ascension, les principaux membres de l'ambassade tinrent conseil. On délibérait, non pas pour savoir si on franchirait ou non la montagne; puisqu'on voulait arriver à Lha-Ssa, il fallait absolument passer par là. Il n'était pas non plus question de savoir si on attendrait ou non la fonte des neiges ; mais on débattait les avantages qu'il y aurait d'effectuer l'ascension le jour même, ou d'attendre au lendemain. La crainte des avalanches dominait tous les esprits, et l'on eût voulu avoir une assurance contre le vent.

A l'exemple de tous les conseils du monde, le conseil de l'ambassade thibétaine fut bientôt divisé en deux partis. Les uns dirent qu'il fallait partir le jour même, les autres soutinrent qu'il serait mieux d'attendre au lendemain. Pour se tirer d'embarras, on eut recours aux lamas qui avaient quelque réputation de divination. Mais cet expédient ne réussit pas à ramener les esprits à l'unité. Parmi les devins, il y en eut qui prétendirent que la journée serait calme, et que le lendemain on aurait un vent épouvantable ; il y en eut d'autres qui assurèrent tout à fait le contraire. La caravane se trouva dès lors divisée en deux camps, celui du mouvement et celui de la résistance ; ou, en d'autres termes, il y eut les progressifs et les stationnaires. On comprend qu'en notre qualité de citoyens français, nous nous rangeâmes instinctivement du côté des progressifs, c'est-à-dire, de ceux qui voulaient marcher, et en finir au plus tôt avec cette fâcheuse montagne. Il nous parut, au reste, que la logique était en faveur de notre parti. Le temps était présentement calme, et nous ne savions pas ce qu'il serait le lendemain. Nous nous mîmes donc à escalader ces montagnes de neige, quelquefois à cheval et souvent à pied. Dans ce dernier cas, nous faisions passer devant nous nos animaux, et nous nous cramponnions à leur queue. Ce moyen est sans contredit le moins fatigant qu'on puisse imaginer pour gravir des montagnes.

M. Gabet souffrit horriblement ; mais enfin, Dieu, dans sa bonté infinie, jaous donna assez de force et de courage pour aller jusqu'au bout. Le temps fut constamment calme, et nous ne fûmes troublés par aucune espèce d'avalanche.

Le lendemain, dès la pointe du jour, le parti stationnaire se mit en marche, »et traversa la montagne avec succès. Comme nous avions eu l'honnêteté de l'at-

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