‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 86 sur 114 · chapitre Quinsième · texte numérisé non relu

chapitre Quinsième

tendre, il se joignit à nous, et nous entrâmes ensemble dans une vallée dont la température n'était pas excessivement rigoureuse. La bonne qualité des pâturages engagèrent la caravane à y prendre un jour de repos. Un lac profond où nous creusâmes des puits dans la glace nous fournit de l'eau en abondance. Le chauffage ne nous manqua pas non plus, car les ambassades et les pèlerins ayant l'habitude de s'arrêter dans cette vallée, après le passage du Bayen- Kharat, on est toujours sûr d'y trouver une grande quantité d'argols. Les grands feux ne discontinuèrent pas un seul instant. Nous brûlâmes tout, sans scrupule et sans crainte de faire tort à nos successeurs.

Nous quittâmes la grande vallée de Bayen-Kharat pour aller dresser notre tente sur les bords du Mourouï-Oussou \ Vers sa source, ce fleuve magnifique porte le nom de Mourouï-Oussou (eau tortueuse); plus bas, il s'appelle Kin- Cha-Kia (fleuve au sable d'or); arrivé dans la province du Sse-Tchouan, c'est le fameux Yang-Dze-Kiang, ou fleuve Bleu. Au moment où nous passâmes le Mourouï-Oussou sur la glace, un spectacle assez bizarre s'offrit à nos yeux. Déjà nous avions remarqué de loin, pendant que nous étions au campement, des objets informes et noirâtres, rangés en file en travers de ce grand fleuve. Nous avions beau nous rapprocher de ces îlots fantastiques, leur forme ne se dessinait pas d'une manière plus nette et plus claire. Ce fut seulement quand nous fûmes tout près que nous pûmes reconnaître plus de cinquante bœufs sauvages incrustés dans la glace. Ils avaient voulu, sans doute, traverser le fleuve, à la nage, au moment de la concrétion des eaux, et ils s'étaient trouvés pris par les glaçons sans avoir la force de s'en débarrasser et de continuer leur route. Leur belle tête, surmontée de grandes cornes, était encore à découvert ; mais le reste du corps était pris dans la glace, qui était si transparente qu'on pouvait distinguer facilement la position de ces bêtes imprudentes; on eût dit qu'elles étaient encore à nager. Les aigles et les corbeaux leur avaient arraché les yeux.

On rencontre fréquemment des bœufs sauvages dans les déserts du Thibet antérieur. Ils sont toujours par troupes nombreuses, et se plaisent sur les sommets des montagnes. Pendant l'été, ils descendent dans les vallées pour se désaltérer aux ruisseaux et aux étangs ; mais, pendant la longue saison de l'hiver, ils restent sur les hauteurs, et se contentent de manger de la neige et quelques herbes d'une extrême dureté. Ces animaux sont d'une grosseur démesurée, leur poil est long et noir, ils sont surtout remarquables par la grandeur et la forme superbe de leurs cornes. Il n'est pas prudent de leur faire la chasse, car on les dit extrêmement féroces. Quand on en trouve quelques-uns qui se sont

1. Les Thibétains le nomment Polei-Tchou, fleuve du Seigneur.

A travers les désertp.

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isolés des troupeaux, on peut se hasarder à les mitrailler; mais il faut que les chasseurs soient en grand nombre, pour bien assurer leurs coups. S'ils ne tuent pas le bœuf, il y a grand risque qu'il coure sur eux et les mette en pièces. Un jour, nous aperçûmes un de ces bœufs qui s'amusait à lécher du nitre dans une petite enceinte entourée de rochers. Huit hommes, armés de fusils à mèche, se détachèrent de la caravane, et allèrent se poster en embuscade sans que le bœuf les aperçût. Huit coups de fusil partirent à la fois; le bœuf leva la tête, regarda avec des yeux enflammés d'où partaient les coups, puis il s'échappa au grand galop et se mit à bondir dans la plaine en poussant des mugissements affreux. On prétendit qu'il avait été blessé, mais qu'effrayé à la vue de la caravane, il n'avait pas osé se précipiter sur les chasseurs.

Les mulets sauvages sont aussi très nombreux dans le Thibet antérieur. Quand nous eûmes traversé le Mourouï-Oussou, nous en rencontrâmes presque tous les jours. Cet animal, que les naturalistes ont nommé cheval hémione, ou cheval demi-âne, a la grandeur d'un mulet ordinaire; mais il a le corps plus beau, son attitude est plus gracieuse, et ses mouvements sont plus légers ; son poil est, sur le dos, de couleur rousse, puis il va s'éclaircissant insensiblement jusque sous le ventre, où il est presque blanc. Les hémiones ont la tête grosse, disgracieuse, et nullement en rapport avec l'élégance de leur corps; ils marchent la tête haute, et portent droites leurs longues oreilles. Quand ils galopent, •ils tournent la tête au vent, et relèvent leur queue, qui ressemble à celle des mulets : le hennissement qu'ils font entendre est vibrant, clair et sonore; ils sont d'une si grande agilité qu'il est impossible aux cavaliers tartares ou thibétains de les atteindre à la course. Quand on veut les prendre, on se met en embuscade vers les endroits qui conduisent aux ruisseaux où ils vont se désaltérer, et alors on les tue à coups de flèche ou de fusil : leur chair est excellente, et leurs peaux servent à faire des bottes. Les chevaux demi-ânes sont très sauvages; on n'a jamais pu encore les plier à la domesticité. On nous a dit qu'on en avait pris de tout jeunes, qu'on avait essayé de les élever avec d'autres poulains, mais qu'il avait toujours été impossible de les monter et de les accoutumer à porter des fardeaux. Aussitôt qu'on les laissait libres, ils s'échappaient et rentraient dans l'état sauvage. Nous n'avons pas remarqué pourtant que leur caractère fût extrêmement farouche ; nous les avons vus folâtrer quelquefois avec les chevaux de la caravane, qui paissaient aux environs du campement; mais à l'approche de l'homme, qu'ils distinguent et sentent de fort loin, ils prenaient aussitôt la fuite. Les lynx, les chamois, les rennes et les bouquetins abondent dans le Thibet antérieur.

Quelques jours après le passage du Mourouï-Oussou, la caravane commença à se débander : ceux qui avaient des chameaux voulurent prendre les

Cftapitre Quinslème.

devants, de peur d'être trop retardés par la marche très lente des bœufs à long poil. D'ailleurs la nature du pays ne permettait plus à une aussi grande troupe de camper dans le même endroit. Les pâturages devenaient si rares et si maigres que les bestiaux de la caravane ne pouvaient aller tous ensemble sous peine de mourir de faim. Nous nous joignîmes à ceux qui avaient des chameaux, et nous laissâmes derrière nous les bœufs à long poil. Notre bande fut encore obligée, dans la suite, de se fractionner : la grande unité étant une fois rompue, il se forma une foule de petits chefs de caravane, qui ne s'entendaient pas toujours sur les lieux où il fallait camper ni sur les heures du départ.

Nous arrivions insensiblement vers le point le plus élevé de la haute Asie, lorsqu'un terrible vent du nord, qui dura quinze jours, vint se joindre à l'affreuse rigueur de la température et nous menacer des plus grands malheurs. Le temps était toujours pur; mais le froid était si épouvantable qu'à peine à midi pouvait-on ressentir un peu l'influence des rayons du soleil ; encore fallait-il avoir soin de se mettre bien à l'abri du vent. Pendant le reste de la journée, et surtout pendant la nuit, nous étions dans l'appréhension continuelle de mourir gelés. Tout le monde eut bientôt la figure et les mains crevassées. Pour donner une idée de ce froid, dont il est impossible de concevoir la rigueur à moins d'en avoir éprouvé les effets, il suffira de citer une particularité qui nous paraît assez frappante. Tous les matins, avant de se mettre en route, on prenait un repas, et puis on ne mangeait que le soir lorsqu'on était arrivé au campement. Comme le tsamba n'était pas un mets assez appétissant pour que nous pussions en absorber tout d'un coup une quantité suffisante pour nous soutenir durant la route, nous avions soin d'en pétrir dans du thé trois ou quatre boules que nous mettions en réserve pour la journée. Nous enveloppions cette pâte bouillante dans un linge bien chaud, et nous la placions sur notre poitrine. Nous avions là-dessus tous nos habits, savoir : une robe en grosse peau de mouton, puis un gilet en peau d'agneau, puis un manteau court en peau de renard, puis enfin une grande casaque en laine. Eh bien, durant ces quinze jours, nos gâteaux de tsamba se sont toujours gelés; quand nous les retirions de leur retraite, ce n'était plus qu'un mastic glacé qu'il fallait pourtant dévorer, au risque de se casser les dents, si nous ne voulions pas mourir de faim.

Les animaux, accablés de fatigue et de privations, ne résistaient plus que difficilement à un froid si rigoureux. Les mulets et les chevaux étant moins vigoureux que les chameaux et les bœufs à long poil, réclamèrent des soins extraordinaires. On fut obligé de les habiller avec de grands tapis de feutre qu'on leur ficelait autour du corps, et de leur envelopper la tête avec du poil de chameau. Dans d'autres circonstances tous ces bizarres accoutrements eus-

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sent excité notre hilarité, mais nous étions trop malheureux pour penser à rire. Malgré toutes ces précautions, les animaux de la caravane furent décimés par le froid.

Les nombreuses rivières que nous avions à passer sur la glace étaient encore un inconcevable surcroît de misères et de fatigues. Les chameaux sont si maladroits; ils ont la marche si lourde et si pesante que, pour faciliter leur passage, nous étions obligés de leur tracer un chemin, en semant sur la rivière du sable et de la poussière, ou en brisant avec nos haches la première couche de glace. Après cela, il fallait prendre les chameaux les uns après les autres et les guider avec soin sur la bonne route : s'ils avaient le malheur de faire un faux pas et de glisser, c'était fini ; ils se jetaient lourdement à terre, et on avait toutes les peines du monde à les faire relever. Il fallait d'abord les décharger de leur bagage, puis on les traînait sur les flancs jusqu'au bord de la rivière, où l'on étendait des tapis sur la glace; quelquefois même tout cela était inutile; on avait beau les frapper, les tirailler, ils ne se donnaient pas la peine de faire un seul effort pour se relever : on était alors forcé de les abandonner, car on ne pouvait s'arrêter dans cet affreux pays pour attendre qu'il prît fantaisie à un chameau de se remettre sur ses jambes.

Tant de misères réunies finirent par jeter les pauvres voyageurs dans un abattement voisin du désespoir. A la mortalité des animaux se joignit celle des hommes, que le froid saisissait, et qu'on abandonnait encore vivants le long du chemin. Un jour que l'épuisement de nos bêtes de somme nous avait forcés de ralentir notre marche et de rester un peu en arrière de la troupe, nous aperçûmes un voyageur assis à l'écart sur une grosse pierre ; il avait la tête penchée sur sa poitrine, les bras pressés contre les flancs, et demeurait immobile comme une statue. Nous l'appelâmes à plusieurs reprises, mais il ne nous répondit pas ; il ne témoigna pas même, par le plus petit mouvement, qu'il eût entendu notre voix.

« Quelle folie, nous disions-nous, de s'arrêter ainsi en route avec un temps pareil! Ce malheureux va certainement mourir de froid... »

Nous l'appelâmes encore, mais il garda toujours la même immobilité. Nous descendîmes de cheval, et nous allâmes vers lui. Nous reconnûmes un jeune lama mongol qui était venu souvent nous visiter dans notre tente. Sa figure était comme de la cire, et ses yeux entr'ouverts avaient une apparence vitreuse; il avait des glaçons suspendus aux narines et aux coins de la bouche. Nous lui adressâmes la parole sans pouvoir obtenir un seul mot de réponse : un instant nous le crûmes mort. Cependant il ouvrit les yeux et les fixa sur nous avec une horrible expression de stupidité : ce malheureux était gelé, et nous comprîmes qu'il avait été abandonné par ses compagnons. Il nous parut si épou-

Cliapitce igiuînsième.

vantable de laisser ainsi mourir un homme sans essayer de lui sauver la vie que nous ne balançâmes point à le prendre avec nous. Nous l'arrachâmes de dessus cette affreuse pierre où on l'avait mis, et nous le plaçâmes sur le petit mulet de Samdadchiemba. Nous l'enveloppâmes d'une couverture, et nous le conduisîmes ainsi jusqu'au campement. Aussitôt que la tente fut dressée, nous allâmes visiter les compagnons de ce pauvre jeune homme. Quand ils surent ce que nous avions fait, ils se prosternèrent pour nous remercier ; ils nous dirent que nous avions un cœur excellent, mais que nous nous étions donné en vain une grande peine; que le malade était perdu... « Il est gelé, nous dirent-ils, et le froid est bien près de gagner le cœur ! » Il nous fut impossible de partager le désespoir de ces voyageurs. Nous retournâmes à notre tente, et l'un d'eux nous accompagna, pour voir si l'état du malade offrait encore quelques ressources, quelque espoir. Quand nous arrivâmes, le jeune lama était mort!

Plus de quarante hommes de la caravane furent abandonnés encore vivants dans le désert, sans qu'il fût possible de leur donner le moindre soulagement. On les faisait aller à cheval ou à chameau tant qu'il y avait quelque espoir ; mais, quand ils ne pouvaient plus ni manger, ni parler, ni se soutenir, on les laissait sur la route. On ne pouvait s'arrêter pour les soigner dans un désert inhabité, où l'on avait à redouter les bêtes féroces, les brigands, et surtout le manque de vivres. Ah ! quel spectacle affreux de voir ces hommes mourants, abandonnés le long du chemin! Pour dernière marque d'intérêt, on déposait à côté d'eux une écuelle en bois et un petit sac de farine d'orge ; ensuite, la caravane continuait tristement sa route. Quand tout le monde était passé, les corbeaux et les vautours s'abattaient sur ces infortunés, qui, sans doute, avaient encore assez de vie pour se sentir déchirer par ces oiseaux de proie.

Les vents du nord aggravèrent beaucoup la maladie de M. Gabet. De jour en jour, son état devenait plus alarmant. Incapable d'aller à pied par suite de sa grande faiblesse, et ne pouvant ainsi se donner un peu d'exercice pour se réchauffer, il eut les pieds, les mains et la figure gelés; ses lèvres étaient déjà livides, et ses yeux presque éteints ; bientôt, il n'eut plus même la force de se soutenir à cheval. Nous n'eûmes d'autre moyen que de l'envelopper dans des couvertures, de ficeler le tout sur un chameau, puis de mettre notre confiance en la bonté de la divine Providence.

Un jour que nous suivions les sinuosités d'un vallon, le cœur oppressé par de tristes pensées, voilà que, tout à coup, nous voyons apparaître deux cavaliers sur la cime des montagnes environnantes. En ce moment, nous allions de compagnie avec une petite troupe de marchands thibétains, qui, comme nous, avaient laissé passer en avant le gros de la caravane, de peur de fatiguer les chameaux par une marche trop précipitée.

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(( Tsong-Kaba! s'écrièrent les Thibétains, voilà là-bas des cavaliers... Cependant, nous sommes dans le désert; on sait qu'il n'y a pas ici de pasteurs de troupeaux. ))

Ils avaient à peine prononcé ces paroles que nous vîmes un grand nombre d'autres cavaliers apparaître encore sur divers points. Nous ne pûmes nous empêcher d'éprouver un frémissement subit, en les voyant se précipiter tous ensemble du haut des montagnes et courir vers nous avec impétuosité. Dans ce pays inhabité, que faisaient ces cavaliers? que voulaient-ils?... Nous ne doutâmes pas un instant que nous ne fussions tombés entre les mains des brigands. Leur allure, d'ailleurs, n'était nullement propre à nous rassurer : un fusil en bandoulière, deux grands sabres suspendus de chaque côté de la ceinture, des cheveux noirs qui tombaient en longues mèches sur leurs épaules, des yeux flamboyants, et une peau de loup sur la tête en guise de bonnet, tel était l'effrayant portrait des personnages dont nous étions environnés. Ils étaient au nombre de vingt-sept, et de notre côté, nous n'étions que dix-huit, et probablement pas tous des guerriers bien éprouvés. On mit pied à terre de part et d'autre, et un courageux Thibétain de notre petite bande s'avança pour parler au chef de ces étrangers, qu'on distinguait à deux petits drapeaux rouges qui flottaient derrière la selle de son cheval. Après une longue conversation assez animée :

« Quel est cet homme ? dit le chef des Kolo, car c'étaient en effet des brigands; et il indiquait M. Gabet, qui, attaché sur son chameau, était le seul qui n'eût pas mis pied à terre.

— C'est un grand-lama du ciel d'occident, répondit le marchand thibétain; la puissance de ses prières est infinie. »

Le Kolo porta ses deux mains jointes au front, et considéra M. Gabet, qui, avec sa figure gelée et son bizarre entourage de couvertures bariolées, ne ressemblait pas mal à ces idoles terrifiantes qu'on rencontre parfois dans les temples païens. Après avoir contemplé un instant le fameux lama du ciel d'occident, le brigand adressa quelques paroles à voix basse au marchand thibétain ; puis, ayant fait un signe à ses compagnons, ils sautèrent tous à cheval, partirent au grand galop, et disparurent derrière les montagnes.

« N'allons pas plus loin, nous dit le marchand thibétain, dressons ici notre tente; les Kolo sont des brigands, mais ils ont le cœur grand et généreux ; quand ils verront que nous restons sans peur entre leurs mains, ils ne nous attaqueront pas... D'ailleurs, ajouta-t-il, je crois qu'ils redoutent beaucoup la puissance des lamas du ciel d'occident. )>

Sur l'avis du marchand, tout le monde se mit en devoir de camper.

Les tentes furent à peine dressées que les Kolo reparurent sur la crête de

Clb^ïiître çiuinstème.

la montagne; ils coururent de nouveau vers nous avec leur rapidité accoutumée. Le chef entra seul dans le camp, les autres attendirent un peu en dehors de l'enceinte. Le Kolo s'adressa au Thibétain qui lui avait parlé la première fois. (( Je viens, lui dit-il, te demander l'explication d'une chose que je ne comprends pas. Vous savez que nous campons derrière cette montagne, et vous osez dresser votre tente ici, tout près de nous ! Combien donc êtes-vous d'hommes dans votre bande? — Nous ne sommes que dix-huit. Vous autres, si je ne me trompe, vous êtes vingt-sept ; mais les gens de cœur ne prennent jamais la fuite. : : :

— Vous voulez donc vous battre?

— Si nous n'avions pas plusieurs malades dans la caravane, je répondrais oui :... car j'ai déjà fait mes preuves avec les Kolo.

— Toi, tu t'es battu avec les Kolo? à quelle époque? Comment t'appelles-tu?

— Il y a cinq ans, lors de l'affaire du Tchanak-Kampo ; voici encore un souvenir... »

Et il découvrit son bras droit, marqué d'une large entaille de sabre. Le brigand se mit à rire et lui demanda de nouveau son nom. <( Je m'appelle Rala-Tchembé, répondit le mar^chand ; tu dois connaître ce nom?

— Oui, tous les Kolo le connaissent, c'est le nom d'un brave... »

Et, en disant ces mots, il sauta en bas de son cheval, tira un sabre de sa ceinture, et l'offrit au Thibétain. ■ '

« Tiens, lui dit-il, reçois ce sabre, c'est le meilleur que j'aie; nous nous sommes battus assez souvent ; à l'avenir, quand nous nous rencontrerons, nous devons nous traiiter en frères. »

Le Thibétain reçut le cadeau du chef de brigands, et lui offrit en retour un arc et un carquois magnifiques qu'il avait achetés à Pékin.

Les Kolo qui étaient restés hors du camp, voyant que leur maître avait fraternisé avec le chef de la caravane, mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux deux à deux par la bride, et vinrent boire amicalement le thé avec les pauvres voyageurs, qui commençaient, enfin, à respirer à leur aise. Tous ces brigands furent extrêmement aimables ; ils demandèrent des nouvelles des Tartares-Khalkhas, qu'ils attendaient spécialement, disaient-ils, parce que l'année précédente ils leur avaient tué trois hommes qu'il fallait venger. On fit aussi un peu de politique. Les brigands prétendirent qu'ils étaient grands amis du Talé-lama, et ennemis irréconciliables de l'empereur de Chine ; qu'à cause de cela, ils manquaient rarement de piller l'ambassade quand elle se rendait à Pékin, parce que l'Empereur était indigne de recevoir les présents du Talé-lama, mais qu'ils la respectaient ordinairement à son retour, parce

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qu'il était très convenable que l'Empereur fît des cadeaux au Talé-lama. Après avoir fait honneur au thé et au tsamba de la caravane, ces brigands nous souhaitèrent bon voyage et reprirent le chemin de leur campement. Toutes ces fraternelles manifestations ne nous empêchèrent pas de dormir avec un œil ouvert. La nuit ne fut pas troublée, et le lendemain nous continuâmes en paix notre route. Parmi les nombreux pèlerins qui ont fait le voyage de Lha-Ssa, il en est fort peu qui puissent se vanter d'avoir vu les brigands de si près sans en avoir reçu aucun mal.

Nous venions d'échapper à un grand danger ; mais il s'en préparait un autre, nous disait-on, bien plus formidable encore, quoique d'une nature différente. Nous commencions à gravir la vaste chaîne des monts Tant-La. Au dire de nos compagnons de voyage, tous les malades devaient mourir sur le plateau, et les bien portants y endurer une forte crise. M. Gabet fut irrévocablement condamné à mort par les gens d'expérience. Après six jours de pénible ascension sur les flancs de plusieurs montagnes, placées comme en amphithéâtre les unes au-dessus des autres, nous arrivâmes enfin sur ce fameux plateau, le point peut-être le plus élevé du globe. La neige semblait y être incrustée, et faire partie du sol. Elle craquait sous nos pas ; mais nous y laissions à peine une légère empreinte. Pour toute végétation, on rencontrait çà et là quelques bouquets d'une herbe courte, pointue, lisse, ligneuse à l'intérieur, dure comme du fer, sans être cassante ; de sorte qu'on eût pu facilement en faire des aiguilles de matelassier. Les animaux étaient si affamés qu'il leur fallait, bon gré mal gré, attaquer cet atroce fourrage. On l'entendait craquer sous leurs dents, et ils ne pouvaient parvenir à en dévorer quelques parcelles qu'après de vigoureux tiraillements et à la condition de s'ensanglanter les lèvres.

Des bords de ce magnifique plateau nous apercevions à nos pieds les pics et les aiguilles de plusieurs immenses massifs, dont les derniers rameaux allaient se perdre dans l'horizon. Nous n'avons rien vu de comparable à ce grandiose et gigantesque spectacle. Pendant les douze jours que nous voyageâmes sur les hauteurs du Tant-La, nous n'eûmes pas de mauvais temps ; l'air fut calme, et Dieu nous envoya tous les jours un soleil bienfaisant et tiède, pour tempérer un peu la froidure de l'atmosphère. Cependant, l'air excessivement raréfié, à cette hauteur considérable, était d'une vivacité extrême. Des aigles monstrueux suivaient la grande troupe des voyageurs, qui leur laissait tous les jours un certain nombre de cadavres. Il était écrit que la petite caravane des Missionnaires français devait, elle aussi, payer son tribut à la mort, qui se contenta de notre petit mulet noir. Nous l'abandonnâmes tout à la fois avec regret et résignation. Les tristes prophéties qui avaient été faites au sujet de M. Gabet se trouvèrent avoir été fausses. Ces redoutables montagnes lui furent au con-

if

Pour les riches, il y a accompagnement de musique. {P. 182.)

CSapitre quinaiÈme.

traire très favorables. Elles lui rendirent peu à peu la santé et ses forces premières. Ce bienfait presque inespéré de la divine Providence nous fit oublier toutes nos misères passées. Nous reprîmes un nouveau courage, et nous espérâmes fermement que le bon Dieu nous permettrait d'arriver au terme de notre voyage.

La descente du Tant-La fut longue, brusque et rapide. Durant quatre jours entiers nous allâmes comme par un gigantesque escalier, dont chaque marche était formée d'une montagne. Quand nous fûmes arrivés au bas, nous rencontrâmes des sources d'eau thermale fort remarquables. On voyait, parmi d'énormes rochers, un grand nombre de réservoirs creusés par la nature, où l'eau bouillonnait comme dans de grandes chaudières placées sur un feu très actif. Quelquefois, elle s'échappait à travers les fissures des rochers, et s'élançait dans toutes les directions par une foule de petits jets bizarres et capricieux. Souvent l'éballition devenait tout à coup si violente, au milieu de certains réservoirs, que de grandes colonnes d'eau montaient et retombaient avec intermittence, comme si elles eussent été poussées par un immense corps de pompe. Au-dessus de ces sources, des vapeurs épaisses s'élevaient continuellement dans les airs, et se condensaient en nuages blanchâtres. Toutes ces eaux étaient sulfureuses. Après avoir longtemps bondi et rebondi dans leurs vastes réservoirs de granit, elles abandonnaient enfin ces rochers, qui semblaient vouloir les retenir captives, et allaient se réunir dans une petite vallée où elles formaient un large ruisseau qui s'écoulait sur un lit de cailloux jaune comme de l'or. Ces eaux bouillantes ne conservaient pas longtemps leur fluidité. L'extrême rigueur de l'atmosphère les refroidissait si rapidement qu'à une demi-lieue de sa source le ruisseau était presque entièrement glacé. On rencontre fréquemment, dans les montagnes du Thibet, des sources d'eaux thermales. Les lamas médecins reconnaissent qu'elles ont de grandes propriétés médicales ; ils en prescrivent volontiers l'usage à leurs malades, soit en bains, soit en boisson.

Depuis les monts Tant-La jusqu'à Lha-Ssa, on remarque que le sol va toujours en inclinant. A mesure qu'on descend, l'intensité du froid diminue, et la terre se recouvre d'herbes plus vigoureuses et d'une plus grande variété. Un jour, nous campâmes dans une vaste plaine où les pâturages étaient d'une merveilleuse abondance. Comme nos animaux souffraient depuis longtemps de la famine, on décida qu'on les ferait profiter de l'occasion, et qu'on s'arrêterait pendant deux jours.

Le lendemain matin, au moment où nous faisions tranquillement bouillir le thé dans l'intérieur de notre tente, nous aperçûmes au loin une troupe de cavaliers qui se dirigeaient sur nous, ventre à terre. A cette vue, il nous sembla que le sang se glaçait dans nos veines; nous fûmes d'abord comme pétrifiés.

^oufacnir^ be hopage.

Après ce premier instant de stupeur, nous sortîmes avec précipitation, et nous courûmes à la tente de Râla Tchembé.

« Les Kolo ! les Kolo ! nous écriâmes-nous ; voici une grande troupe de Kolo qui arrive! »

Les marchands thibétains, qui étaient occupés à boire du thé et à pétrir du tsamba, se mirent à rire, et nous invitèrent à nous asseoir.

(( Prenez le thé avec nous, dirent-ils, il n'y a plus de Kolo à craindre; les cavaliers qui viennent sont des amis. Nous commençons à entrer dans les pays habités ; derrière cette colline que nous avons à droite, il y a un grand nombre de tentes noires. Les cavaliers que vous prenez pour des Kolo sont des bergers du voisinage. »

Ces paroles nous rendirent la paix et, la paix nous ramenant l'appétit, nous nous assîmes volontiers pour partager le déjeuner des marchands thibétains. A peine nous avait-on versé une écuellée de thé beurré que les cavaliers furent à la porte de la tente. Bien loin d'être des brigands, c'étaient au contraire de fort braves gens, qui venaient nous vendre du beurre et de la viande fraîche. Leurs selles ressemblaient à des établis de bouchers ; elles soutenaient de nombreux quartiers de mouton et de chevreau, qui pendaient le long des flancs des chevaux. Nous achetâmes huit gigots de mouton, qui, étant gelés, pouvaient se transporter facilement. Ils nous coûtèrent une vieille paire de bottes de Pékin, un briquet de Pékin, et la selle de notre petit mulet qui, fort heureusement, était aussi une selle de Pékin. . . Tous les objets qui viennent de Pékin sont très estimés par les Thibétains, et surtout par ceux qui en sont encore à la vie pastorale et nomade. Aussi les marchands qui accompagnent l'ambassade ont-ils grand soin d'inscrire invariablement sur tous leurs ballots : Marchandises de Pékin. Le tabac à priser fait surtout fureur parmi les Thibétains. Tous les bergers nous demandèrent si nous n'avions pas du tabac à priser de Pékin. M. Hue, qui était le seul priseur de la troupe, en avait eu autrefois ; mais, depuis huit jours, il en était réduit à remplir sa tabatière d'un affreux mélange de terre et de cendres. Ceux qui ont une habitude longue et invétérée du tabac pourront comprendre tout ce que cette privation avait de pénible.

Condamnés depuis plus de deux mois à ne vivre que de farine d'orge délayée dans du thé, la seule vue de nos quartiers de mouton semblait déjà nous fortifier l'estomac, et rendre un peu de vigueur à nos membres amaigris. Tout le reste de la journée se passa en opérations culinaires. En fait d'épices et d'assaisonnement, nous n'avions que de l'ail, et encore tellement gelé et ridé qu'il était presque anéanti dans son enveloppe. Nous épluchâmes tout ce qui nous restait, et nous l'insérâmes dans deux gigots, que nous mîmes bouillir dans notre grande marmite. Les argols, qu'on trouvait en abondance dans cette

Côajjitre nuinsième.

bienheureuse plaine, nous permirent de faire un assez bon feu pour cuire convenablement notre inappréciable souper. Le soleil était sur le point de se coucher ; et Samdadchiemba, qui venait d'inspecter un gigot avec l'ongle de son pouce, nous annonçait triomphalement que le mouton était cuit à point, lorsque nous entendîmes retentir de toutes parts ce cri désastreux : Mi yon ! mi yon ! Le feu ! le feu ! D'un bond nous fûmes hors de notre tente. Le feu avait pris en effet, dans l'intérieur du camp, aux herbes sèches, et menaçait d'envahir nos toiles; la flamme courait dans tous les sens avec une rapidité effrayante. Tous les voyageurs, armés de tapis de feutre, cherchaient à étouffer l'incendie, ou du moins à l'empêcher de gagner les tentes. Elles furent heureusement préservées. Le feu, chassé de tous les côtés, se fraya une issue, et s'échappa dans le désert. Alors la flamme, poussée par le vent, s'étendit au milieu de ces vastes pâturages, qu'elle dévorait en courant. Nous pensions qu'il n'y avait plus rien à craindre; mais le cri : <( Sauvez les chameaux! sauvez les chameaux! » nous fit aussitôt comprendre combien peu nous avions d'expérience d'un incendie dans le désert. Nous remarquâmes bientôt que les chameaux attendaient stupidement la flamme, au lieu de fuir comme les chevaux et les bœufs. Nous volâmes alors au secours des nôtres, qui étaient encore assez éloignés de l'incendie. Mais le feu y fut presque aussitôt que nous. Bientôt nous fûmes entourés de flammes. Nous avions beau pousser et frapper ces stupides chameaux, pour les forcer à fuir, ils demeuraient immobiles, se contentant de tourner la tête et de nous regarder flegmatiquement, comme pour nous demander de quel droit nous venions les empêcher de paître. Il y aurait eu, en vérité, de quoi les tuer ! La flamme consumait avec une si grande rapidité l'herbe qu'elle rencontrait sur son passage qu'elle atteignit bientôt les chameaux. Le feu prit à leur longue et épaisse bourre, et nous dûmes nous précipiter sur eux avec des tapis de feutre, pour éteindre l'incendie qui s'était allumé sur leur corps. Nous pûmes en sauver trois, qui eurent seulement l'extrémité du poil flambé. Mais le quatrième fut réduit à un état pitoyable ; il ne lui resta pas un brin de poil sur le corps ; tout fut consumé jusqu'à la peau, qui elle-même fut affreusement charbonnée. Les pâturages dévorés par les flammes pouvaient occuper un espace d'une demi-lieue en longueur, sur un quart de largeur. Les Thibétains ne cessaient de s'applaudir du bonheur qu'ils avaient eu d'arrêter les progrès de l'incendie, et nous partageâmes volontiers leur joie quand nous comprîmes toute l'étendue du désastre dont nous avions été menacés. On nous dit que si le feu avait encore continué quelque temps, il serait parvenu jusqu'aux tentes noires, et qu'alors les bergers auraient couru après nous, et nous auraient infailliblement massacrés. Rien n'égale la fureur de ces pauvres habitants du désert lorsque, par malice ou par imprudence, on réduit en cendres des pâturages qui sont leur

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unique ressource. C'est à peu près comme si on détruisait leurs troupeaux.

Quand nous nous remîmes en route, le chameau grillé n'était pas encore mort, mais il se trouvait tout à fait hors de service ; les trois autres durent se prêter à la nécessité, et recevoir sur leur dos chacun une partie des bagages que portait leur infortuné compagnon de route. Au reste, toutes les charges étaient beaucoup diminuées de leur pesanteur depuis notre départ de Koukou- Noor ; nos sacs de farine étaient à peu près vides; et depuis que nous étions descendus des monts Tant-La, nous étions obligés de nous mettre à la ration de deux écuellées de tsamba par jour. Avant de partir, nous avions assez bien fait nos calculs ; mais nous n'avions pas compté sur le gaspillage que nos deux chameliers feraient de nos provisions : le premier, par bêtise et insouciance, et le second, par méchanceté. Heureusement nous étions sur le point d'arriver à une grande station thibétaine, où nous devions trouver les moyens de nous approvisionner.

Après avoir suivi pendant quelques jours une longue série de vallons, où l'on découvrait parfois quelques tentes noires et de grands troupeaux d'yaks, nous allâmes enfin camper à côté d'un grand village thibétain. Il est situé sur les bords de la rivière Na-Ptchu, désignée sur la carte de M. Andriveau- Goujon par le nom mongol de Khara-Oussou ; les deux dénominations signifient également : Eauoc-Noires. Na-Ptchu est la première station thibétaine de quelque importance que l'on rencontre en allant à Lha-Ssa. Le village est composé de maisons bâties en terre, et d'une foule de tentes noires. Les habitants ne cultivent pas la terre. Quoiqu'ils demeurent toujours à poste fixe, ils sont bergers comme les tribus nomades, et ne s'occupent que du soin d'élever des troupeaux. On nous raconta qu'à une époque très reculée, un roi du Koukou-Noor, ayant fait la guerre aux Thibétains, les subjugua en grande partie, et donna le pays de Na-Ptchu aux soldats qu'il avait emmenés avec lui. Quoique ces Tartares soient actuellement fondus dans les peuples thibétains, on peut encore remarquer, parmi les tentes noires, un certain nombre de iourtes mongoles. Cet événement peut aussi expliquer l'origine d'une foule d'expressions mongoles, qui sont en usage dans le pays, et qui sont passées dans le domaine de l'idiome thibétain.

Les caravanes qui se rendent à Lha-Ssa doivent forcément s'arrêter quelques jours à Na-Ptchu, pour organiser un nouveau système de transport ; car les difficultés d'un chemin horriblement rocailleux ne permettent pas aux chameaux d'aller plus loin. Notre premier soin fut donc de chercher à vendre les nôtres ; ils étaient si misérables et si éreintés que personne n'en voulait. Enfin une espèce de vétérinaire, qui, sans doute, avait quelque recette pour les tirer du mauvais état dans lequel ils se trouvaient, se présenta ; nous lui en vendîmes

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trois pour quinze onces d'argent, et nous lui abandonnâmes l'incendié pardessus le marché. Ces quinze onces d'argent étaient juste ce qu'il nous fallait pour louer six bœufs à long poil, qui devaient transporter les bagages jusqu'à Lha-Ssa. ;■;--;;

Une seconde opération fut de renvoyer le lama des Monts Ratchico. Après lui avoir fait largement ses comptes, nous lui dîmes que, s'il avait l'intention d'aller à Lha-Ssa, il devait se choisir d'autres compagnons; qu'il pouvait se regarder comme libéré des engagements qu'il avait contractés avec nous. Enfin, nous nous séparâtaes de ce malheureux qui avait doublé, par sa méchanceté, lea peines et les misères que nous avions eues à endurer en route.

Notre conscience nous fait un devoir d'avertir les personnes que des circonstances quelconques pourront amener à Na-Ptchu, qu'elles feront bien de s'y tenir en garde contre les voleurs. Les habitants de ce village thibétain sont remarquables par leurs escroqueries; ils exploitent les caravanes mongoles et autres d'une manière indigne. Pendant la nuit, ils s'introduisent adroitement dans les tentes, et en emportent tout ce qui tombe sous leurs mains; en plein jour même, ils exercent leur industrie avec un aplomb et une habileté capables de donner de la jalousie aux filous les plus distingués de Paris.

Après avoir fait provision de beurre, de tsamba et de quelques quartiers de mouton, nous nous acheminâmes vers Lha-Ssa, dont nous n'étions éloignés que d'une quinzaine de jours de marche. Nous eûmes pour compagnons de voyage des Mongols du royaume de Khartchin, qui se rendaient en pèlerinage au Sanctuaire Eternel ^ ; ils avaient avec eux leur grand Chaberon, c'est-à-dire un Bouddha-vivant, qui était supérieur de leur lamaserie. Ce Chaberon était un jeune homme de dix-huit ans ; il avait des manières agréables et distinguées ; sa figure pleine de candeur et d'ingénuité contrastait singulièrement avec le rôle qu'on lui faisait jouer. A l'âge de cinq ans, il avait été déclaré Bouddha et Grand-Lama des Bouddhistes de Khartchin. Il allait passer quelques années dans une des grandes lamaseries de Lha-Ssa, pour s'appliquer à l'étude des prières et acquérir la science convenable à sa dignité. Un frère du roi de Khartchin et plusieurs lamas de qualité étaient chargés de lui faire cortège et de le servir en route. Le tifare de Bouddha-vivant paraissait être, pour ce pauvre jeune homme, une véritable oppression. On voyait qu'il aurait voulu pouvoir rire et folâtrer tout à son aise ; en route, il lui eût été bien plus agréable de faire caracoler son cheval que d'aller gravement entre deux cavaliers d'honneur qui ne quittaient jamais ses côtés. Quand on était arrivé au campement, au lieu de rester continuellement assis sur des coussins, au fond de

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1. Les Tartares donnent à Lha-Ssa le nom de :Mon!ie-Dchot, sanctuaire éternel.

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sa tente, et de singer les idoles des lamaseries, il eût bien mieux aimé parcourir le désert, et s'abandonner comme tout le monde aux travaux de la vie nomade ; mais rien de tout cela ne lui était permis. Son métier, à lui, consistait à faire le Bouddha, sans se mêler aucunement des soins qui ne devaient regarder que les simples mortels.

Le jeune Chaberon se plaisait assez à venir de temps en temps causer dans notre tente; au moins, lorsqu'il était avec nous, il lui était permis de mettre de côté sa divinité officielle, et d'appartenir franchement à l'espèce humaine. Il était très curieux d'entendre ce que nous lui racontions des hommes et des choses de l'Europe. Il nous questionnait avec beaucoup d'ingénuité sur notre religion ; il la trouvait très belle ; et quand nous lui demandions s'il ne vaudrait pas mieux être adorateur de Jéhovah que Chaberon, il nous répondait qu'il n'en savait rien. Il n'aimait pas, par exemple, qu'on lui demandât compte de sa vie antérieure et de ses continuelles incarnations; il rougissait à toutes ces questions, et finissait par nous dire que nous lui faisions de la peine en lui parlant de toutes ces choses-là. C'est qu'en effet le pauvre enfant se trouvait engagé dans une espèce de -labyrinthe religieux auquel il ne comprenait rien du tout.

La route qui conduit de Na-Ptchu à Lha-Ssa est, en général, pleine d'aspérités et très fatigante. Quand on arrive à la chaîne des monts Koïran, elle est d'une difficulté extrême. Pourtant, à mesure qu'on avance, on sent son cœur s'épanouir, en voyant qu'on se trouve dans un pays de plus en plus habité. Les tentes noires qu'on aperçoit dans le lointain, les nombreux pèlerins qui se rendent à Lha-Ssa, les innombrables inscriptions gravées sur des pierres amoncelées le long du chemin, les petites caravanes de bœufs à long poil qu'on rencontre de distance en distance, tout cela contribue un peu à alléger les fatigues de la route.

A quelques journées de distance de Lha-Ssa, le caractère exclusivement nomade des Thibétains s'efface peu à peu. Déjà quelques champs cultivés apparaissent dans le désert. Les maisons remplacent insensiblement les tentes noires. Enfin les bergers ont disparu, et l'on se trouve au milieu d'un peuple agricole.

Le quinzième jour après notre départ de Na-Ptchu, nous arrivâmes à Pampou qui, à cause de sa proximité de Lha-Ssa, est regardé par les pèlerins comme le vestibule de la ville sainte. Pampou, désigné par erreur sur la carte de géographie sous le nom de Paneton, est une belle plaine arrosée par une grande rivière, dont les eaux, distribuées dans plusieurs canaux, répandent la fécondité dans la campagne. Il n'y a pas de village proprement dit; mais on aperçoit, de tous côtés, de grandes fermes terminées en terrasse, et ordinai-

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rement très bien blanchies à l'eau de chaux. Elles sont toujours entourées de grands arbres, et surmontées d'une petite tourelle en forme de pigeonnier, où flottent des banderoles de toutes couleurs, chargées d'inscriptions thibétaines. Après plus de trois mois de route dans d'affreux déserts, où il n'était possible de rencontrer que des bêtes fauves et des brigands, la plaine de Pampou nous parut le pays le plus beau du monde. Ce long et pénible voyage nous avait tellement rapprochés de l'état sauvage que nous étions comme en extase devant tout ce qui tenait à la civilisation. Les maisons, les instruments aratoires, tout, jusqu'à un simple sillon, nous paraissait digne d'attirer notre attention. Ce qui nous frappa pourtant le plus, ce fut la prodigieuse élévation de température que nous remarquâmes au milieu de ces terres cultivées. Quoique nous fussions à la fin du mois de janvier, la rivière et les canaux étaient seulement bordés d'une légère couche de glace; on ne rencontrait presque personne qui fût vêtu de pelleteries.

A Pampou, notre caravane fut obligée de se transformer encore une fois. Ordinairement, les bœufs à long poil ne vont pas plus loin; ils sont remplacés par des ânes extrêmement petits, mais robustes, et accoutumés à porter des fardeaux. La difficulté de trouver un assez grand nombre d'ânes pour les bagages des lamas de Kartchin et les nôtres nous contraignit de séjourner à Pampou pendant deux jours. Nous utilisâmes ce temps en essayant de mettre un peu d'ordre dans notre toilette. Nous avions la chevelure et la barbe si hérissées, la figure si noircie par la fumée de la tente, si crevassée par le froid, si maigre, si décomposée, que nous eûmes pitié de nous-mêmes, quand nous pûmes considérer notre image dans un miroir. Pour ce qui est de notre costume, il était parfaitement assorti à notre personne.

Les habitants des jolies fermes de Pampou vivent en général dans une grande aisance ; aussi sont-ils continuellement gais et sans souci. Tous les soirs, ils se réunissent, et on les voit, hommes, femmes et enfants, sautiller en cadence, en s'accompagnant de la voix. Quand ces danses champêtres sont terminées, le maître de la ferme régale tout le monde avec une boisson aigrelette faite d'orge fermentée. C'est une espèce de bière à laquelle il ne manque que du houblon.

Après deux jours de réquisitions dans toutes les fermes de la plaine, la caravane des ânes se trouva enfin organisée, et nous nous mîmes en route. Nous n'étions séparés de Lha-Ssa que par une montagne; mais c'était, sans contredit, la plus ardue et la plus escarpée de toutes celles que nous eussions rencontrées dans notre voyage. Les Thibétains et les Mongols la gravissent avec une grande dévotion ; ils prétendent que ceux qui ont le bonheur d'arriver au sommet reçoivent la rémission complète de leurs péchés. Ce qu'il y a de

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certain, c'est que, si cette montagne n'a pas le pouvoir de remettre les péchés, elle a du moins celui d'imposer une longue et rude pénitence à ceux qui la franchissent. Nous étions partis à une heure après minuit, et ce ne fut que vers dix heures du matin que nous atteignîmes le sommet. Nous fûmes contraints d'aller presque tout le temps à pied, tant il est difficile de se tenir à cheval parmi ces sentiers escarpés et rocailleux.

Le soleil était sur le point de se coucher quand nous achevâmes de descendre les nombreuses spirales de la montagne. Nous débouchâmes dans une large vallée, et nous aperçûmes à notre droite Lha-Ssa, la célèbre métropole du monde bouddhique. Cette multitude d'arbres séculaires, qui entourent la ville comme d'une enceinte de feuillage ; ces grandes maisons blanches, terminées en plate-forme et surmontées de tourelles ; ces temples nombreux aux toitures dorées, ce Bouddha-La, au-dessus duquel s'élève le palais du Talé-Lama. . ., tout donne à Lha-Ssa un aspect majestueux et imposant.

A l'entrée de la ville, les Mongols que nous avions connus en route, et qui nous avaient précédés de quelques jours, vinrent nous recevoir et nous inviter à mettre pied à terre dans un logement qu'ils nous avaient préparé. Nous étions au 29 janvier 1846; il y avait dix-huit mois que nous étions partis de la Vallée-des-Eaux-Noires.

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