CHAPITRE XVI
Logement clans une maison thibétaine. — Aspect de Lha-Ssa. Palais du Talé- Lama. - Portrait des ïhibétains. Monstrueuse toilette des femmes. Produits industriels et agricoles du Thibet. Mines dor et darg-ent. - Etrang'ers résidant à Lha-Ssa. - Les Pébouns et les Katchis. ~- Etat des relations entre la Chine et le Thibet. — Suppositions étrang'es du public à notre sujet. - Nous nous présentons aux autorités. — Forme du gouvernement ihibétain. — Grand Lama de Djachi-Leumbo. — Confrérie des Kelans. — Une prophétie thibétaine. — Mort tragique de trois Talé-Lama. — Aventures de Nomekhan ; sa condamnation. — Révolte de la iamaserie de Sera.
:^..^^»:<onr'rgdQMr:^-ibvi. i'kès dix-huït mcv.s de luttcs coutrc des souffrances et des î- contradictions sans nombre, nous étions enfin arrivés an J terme de notre \oyage. mais non pas au i)out de nos nùsères.
g Nous n'avions ])lus. il est vrai, à redon.ter de mourir (!e |2: faim ou de froid sur une terre iidiabitée. mais des épreuves ^^^^^^^^ et des tribulations d'un autre genre allaient nous assaillir au milieu de ces populati{ms inCidèles. auxquelles nous voulions parler de
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Cljayitrc Gcisièmc.
Jésus mort sur la croix pour le salut des hommes Après les peines physiques, c'était le tour des souffrances morales Xous comptâmes encore pour ces non veaux combats, sur la bonté infinie du Seigneur. Xous e.spérâmeb que Celui
qui nous avait protégés dans ]c dc-^eil contre les intoM'ix'iics des sai^diis \ou drait bien nous conlmnoi sa (h\ine a'.sistance contie U i>ial'fc de^ iiommes, au sein de la capitale du iMucIdlusme
Le lendcinaiii de iiotio .innée <i Lha-Ssa, nous ijiuno^ nii gn 'le thibétai'i
A Iravei'
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et nous parcourûmes les divers quartiers de la ville, en quête d'un appartement à louer. Les maisons de Lha-Ssa sont généralement grandes, à plusieurs étages, et terminées par une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux : elles sont entièrement blanchies à la chaux, à l'exception des encadrements des portes et des fenêtres qui sont en rouge ou en jaune.
Après de longues investigations, nous choisîmes enfin un tout petit logement, qui faisait partie d'une grande maison où se trouvaient réunis une cinquantaine de locataires. Notre pauvre gîte était à l'étage supérieur; on y montait par vingt-six degrés en bois, dépourvus de rampe, et tellement raides et étroits que, pour obvier au désagrément de se casser le cou, il était extrêmement prudent de s'aider des pieds et des mains. Notre appartement se composait d'une grande chambre carrée et d'un petit corridor auquel nous donnions le nom de cabinet. La chambre était éclairée, au nord-est, par une étroite fenêtre garnie de trois épais barreaux en bois, et au zénith par une lucarne ronde percée au toit ; ce dernier trou servait à beaucoup de choses : d'abord il donnait entrée au jour, au vent, à la pluie et à la neige ; en second lieu il laissait sortir la fumée qui s'élevait de notre foyer. Afin de se mettre à l'abri du froid de l'hiver, les Thibétains ont imaginé de placer, au milieu de leurs chambres, un petit bassin en terre cuite où on fait brûler des argols. Comme ce combustible est souvent sujet à donner beaucoup plus de fumée que de chaleur, quand on a envie de se chauffer, on comprend tout l'avantage d'avoir une lucarne au-dessus de sa tête : ce trou nous permettait d'allumer un peu de feu sans courir le risque d'être étouffés par la fumée. Il y avait bien dans tout cela le petit inconvénient de recevoir de temps à autre la pluie ou la neige sur son dos ; mais, quand on a mené la vie nomade, on ne s'arrête pas à si peu de chose.
La chambre avait pour ameublement deux peaux de bouc étendues à droite et à gauche de notre plat à feu, puis deux selles de cheval, notre tente de voyage, quelques vieilles paires de bottes, deux malles disloquées, trois robes déchirées suspendues à des clous, nos couvertures de nuit roulées les unes dans les autres, et une grande provision de bouse sèche empilée dans un coin. Comme on le voit, nous nous trouvions du premier coup tout à fait au niveau de la civilisation thibétaine. Le cabinet, où s'élevait un magnifique fourneau en maçonnerie, nous tenait lieu de cuisine et d'office ; nous y avions installé Samdadchiemba, qui, après avoir résigné son emploi de chamelier, cumulait les fonctions de cuisinier, de maître d'hôtel et de palefrenier. Nos deux chevaux blancs étaient logés dans un recoin de la cour, et se reposaient de leur pénible et glorieuse campagne, en attendant l'occasion de passer à de nouveaux maîtres ; ces pauvres bêtes étaient tellement exténuées que nous ne pouvions con-
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venablement les mettre en vente, avant qu'il leur eût repoussé un peu de chair entre la peau et les os.
Aussitôt que nous eûmes organisé notre maison, nous nous occupâmes de visiter en détail la capitale du Thibet, et de faire connaissance avec ses nombreux habitants. Lha-Ssa n'est pas une grande ville; elle a tout au plus deux lieues de tour; elle n'est pas enfermée, comme les villes de Chine, dans une enceinte de remparts. On prétend qu'autrefois elle en avait, mais qu'ils furent entièrement détruits dans une guerre que les Thibétains eurent à soutenir contre les Indiens du Boutan; aujourd'hui on n'en retrouve pas les moindres vestiges. En dehors des faubourgs, on voit un grand nombre de jardins plantés de grands arbres, qui font à la ville un magnifique entourage de verdure. Les principales rues de I^ha-Ssa sont très larges, bien alignées et assez propres, du moins quand il ne pleut pas; les faubourgs sont d'une saleté révoltante. Les maisons, comme nous l'avons déjà dit, sont généralement grandes, élevées et d'un bel aspect; elles sont construites les unes en pierres, les autres en briques, et quelques-unes en terre : mais elles sont toujours blanchies avec tant de soin qu'elles paraissent avoir toutes la même valeur. Dans les faubourgs, il existe un quartier dont les maisons sont entièrement bâties avec des cornes de bœufs et de moutons : ces bizarres constructions sont d'une solidité extrême, et présentent à la vue un aspect assez agréable. Les cornes de bœufs, étant lisses et blanchâtres, et celles des moutons étant au contraire noires et raboteuses, ces matériaux étranges se prêtent merveilleusement à une foule de combinaisons et forment sur les murs des dessins d'une variété infinie ; les interstices qui se trouvent entre les cornes sont remplis avec du mortier : ces maisons sont les seules qui ne soient pas blanchies. Les Thibétains ont le bon goût de les laisser au naturel, sans prétendre rien ajouter à leur sauvage et fantastique beauté. Il serait superflu de faire remarquer que les habitants de Lha-Ssa font une assez grande consommation de bœufs et de moutons ; leurs maisons en cornes en sont une preuve incontestable.
Les temples bouddhiques sont les édifices les plus remarquables de Lha- Ssa. Nous n'en ferons pas ici la description, parce qu'ils ressemblent tous à peu près à ceux dont nous avons eu déjà occasion de parler. Il y a seulement à remarquer qu'ils sont plus grands, plus riches et recouverts de dorures avec plus de profusion.
Le palais du Talé-lama mérite, à tous égards, la célébrité dont il jouit dans le monde entier. Vers la partie septentrionale de la ville et tout au plus à un quart d'heure de distance, il existe une montagne rocheuse, peu élevée, et de forme conique. Elle s'élève au milieu de cette large vallée, comme un îlot isolé au-dessus d'un immense lac. Cette montagne porte le nom de Bouddha-La,
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c'est-à-dire montagne de Bouddha, montagne divine; c'est sur ce socle grandiose, préparé par la nature, que les adorateurs du Talé-lama ont édifié un palais magnifique oii réside en chair et en os leur divinité vivante. Ce palais est une réunion de plusieurs temples, de grandeur et de beauté différentes ; celui qui occupe le centre est élevé de quatre étages, et domine tous les autres ; il est terminé par un dôme entièrement recouvert de lames d'or, et entouré d'un grand péristyle dont les colonnes sont également dorées. C'est là que le Talélama a fixé sa résidence; du haut de ce sanctuaire élevé, il peut contempler, aux jours des grandes solennités, ses adorateurs innombrables se mouvant dans la plaine, et venant se prosterner au pied de la montagne divine. Les palais secondaires, groupés autour du grand temple, servent de demeures à une foule de lamas de tout ordre, dont l'occupation continuelle est de servir le Bouddhavivant, et de lui faire la cour. Deux belles avenues bordées de grands arbres conduisent de Lha-Ssa au Bouddha-La; on y voit toujours un grand nombre de pèlerins étrangers, déroulant entre leurs doigts leur long chapelet bouddhique, et des lamas de la cour revêtus d'habits magnifiques et montés sur des chevaux richement harnachés. Il règne continuellement aux alentours du Bouddha-La une grande activité; mais en général tout le monde y est grave et silencieux; les pensées religieuses paraissent préoccuper tous les esprits.
Dans l'intérieur de la ville, l'allure de la population offre un caractère tout différent; on crie, on s'agite, on se presse, et chacun s'occupe avec ardeur de vendre ou d'acheter. Le commerce et la dévotion attirent sans cesse à Lha-Ssa un grand nombre d'étrangers, et font de cette ville comme le rendez-vous de tous les peuples asiatiques; les rues sont sans cesse encombrées de pèlerins et de marchands, parmi lesquels on remarque une étonnante variété de physionomies, de costumes et d'idiomes. Cette immense multitude est en grande partie flottante, et se renouvelle tous les jours. La population fixe de Lha-Ssa se compose de Thibétains, de Pébouns, de Katchis et de Chinois.
Les Thibétains appartiennent à la grande famille qu'on a coutume de désigner par le nom de race mongole ; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie, les yeux petits et bridés, les pommettes des joues saillantes, le nez court, la bouche largement fendue, et les lèvres amincies; leur teint est légèrement basané : cependant, dans la classe élevée, on trouve des figures aussi blanches qu'en Europe. Les Thibétains sont de taille moyenne; à l'agilité et à la souplesse des Chinois ils joignent la force et la vigueur des Tartares. Les exercices gymnastiques, et surtout la danse, paraissent faire leurs délices ; leur démarche est cadencée et pleine de légèreté. Quand ils vont dans les rues, on les entend fredonner sans cesse des prières ou des chants populaires; ils ont de la générosité et de la franchise dans le caractère ; braves à la guerre, ils
Côapîtrc ^ef5fème
affrontent la mort avec courage; ils sont aussi religieux, mais moins crédules que les Tartares. La propreté est peu en honneur parmi eux ; ce qui ne les empêche pas d'aimer beaucoup le luxe et les habits somptueux.
Les Thibétains ne se rasent pas la tête ; ils laissent flotter leurs cheveux sur les épaules, se contentant de les raccourcir de temps en temps avec des ciseaux. Les élégants de Lha-Ssa ont depuis peu d'années adopté la mode de les tresser à la manière des Chinois, et d'attacher ensuite au milieu de leur tresse des joyaux en or, ornés de pierres précieuses et de grains de corail. Leur coiffure ordinaire est une toque bleue avec un large rebord en velours noir, surmontée d'un pompon rouge; aux jours de fête, ils portent un grand chapeau rouge, assez semblable pour la forme au béret basque ; il est seulement plus large, et orné sur les bords de franges longues et touffues. Une large robe agrafée au côté droit par quatre crochets, et serrée aux reins par une ceinture rouge, enfin des bottes en drap rouge ou violet, complètent le costume simple, et pourtant assez gracieux, des Thibétains. Ils suspendent ordinairement à leur ceinture un sac en taffetas jaune renfermant leur inséparable écuelle de bois, et deux petites bourses de forme ovale et richement brodées, qui ne contiennent rien du tout et servent uniquement de parure.
Les femmes thibétaines ont un habillement à peu près semblable à celui des hommes; par-dessus leur robe, elles ajoutent une tunique courte, et bigarrée de diverses couleurs ; elles divisent leurs cheveux en deux tresses, qu'elles laissent pendre sur leurs épaules. Les femmes de classe inférieure sont coiffées d'un petit bonnet jaune, assez semblable au bonnet de la liberté qu'on portait sous la République française. Les grandes dames ont pour tout ornement de tête une élégante et gracieuse couronne, faite avec des perles fines. Les femmes thibétaines se soumettent dans leur toilette à un usage, ou plutôt à une règle incroyable, et sans doute unique dans le monde : avant de sortir de leurs maisons, elles se frottent le visage avec une espèce de vernis noir et gluant, assez semblable à de la confiture de raisin. Comme elles ont pour but de se rendre laides et hideuses, elles répandent sur leur face ce fard dégoûtant à tort et à travers, et se barbouillent de manière à ne plus ressembler à des créatures humaines. Voici ce qui nous a été dit sur l'origine de cette pratique monstrueuse ' :
Il y a à peu près deux cents ans, le Nomekhan, ou lama-roi qui gouvernait le Thibet antérieur, était un homme rigide et de mœurs austères. A cette époque, les Thibétaines, pas plus que les femmes des autres contrées de la terre, n'étaient dans l'habitude de s'enlaidir; elles avaient au contraire, dit-on, un amour effréné du luxe et de la parure; de là naquirent des désordres affreux.
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1. Il paraît que cet usage est bien plus ancien, car le moine Eubruquis, envoyé en 1252 par saint Louis au grand Khan des Tartares, dit en parlant des femmes de la Haute- Asie : Deturhunt se turpiter pivgendo faciès sitas.
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et une immoralité qui ne connut plus de bornes. La contagion gagna peu à peu la religieuse famille des lamas; les couvents bouddhiques se relâchèrent de leur antique et sévère discipline, et furent travaillés d'un mal qui les poussait rapidement à une complète dissolution. Afin d'arrêter les progrès d'un libertinage qui était devenu presque général, le Nomekhan publia un édit par lequel il était défendu aux femmes de paraître en public, à moins de se barbouiller la figure de la façon que nous avons déjà dite. De hautes considérations morales et religieuses motivaient cette loi étrange et menaçaient les réfractaires des peines les plus sévères, et surtout de la colère et de l'indignation de Bouddha. Il fallut, sans contredit, un courage bien extraordinaire pour oser publier un édit semblable; mais la chose la plus étonnante, c'est que les femmes se soient montrées obéissantes et résignées. La tradition n'a pas conservé le plus léger souvenir de la moindre insurrection, de la plus petite émeute.
Conformément à la loi, les femmes se noircirent donc à outrance, se rendirent laides à faire peur, et l'usage s'est religieusement conservé jusqu'à ce jour; il paraît que la chose est considérée maintenant comme un point de dogme, comme un article de dévotion. Les femmes qui se barbouillent de la manière la plus dégoûtante sont réputées les plus pieuses. Dans les campagnes, redit est observé avec scrupule, et de façon à ce que les censeurs ne puissent jamais y trouver rien à redire; mais à Lha-Ssa, il n'est pas rare de rencontrer dans les rues des femmes qui, au mépris des lois et de toutes les convenances, osent montrer en public leur physionomie non vernissée, et telle que la nature la leur a donnée. Celles qui se permettent cette licence ont une très mauvaise réputation, et ne manquent jamais de se cacher quand elles aperçoivent quelque agent de la police.
On prétend que l'édit du Nomekhan a fait un grand bien à la moralité publique. Nous n'avons aucune raison pour avancer positivement le contraire ; cependant nous pouvons dire que les Thibétains sont bien loin d'être exemplaires sous le rapport des bonnes mœurs ; il existe parmi eux de grands désordres, ce qui prouve que le vernis le plus noir et le plus hideux est impuissant pour ramener à la vertu des peuples corrompus. Le christianisme est seul capable de retirer les nations païennes des vices honteux au milieu desquels elles croupissent.
Une chose qui tendrait à faire croire que dans le Thibet, il y a peut-être moins de corruption que dans certaines contrées païennes, c'est que les femmes y jouissent d'une grande liberté. Au lieu de végéter emprisonnées au fond de leurs maisons, elles mènent une vie laborieuse et pleine d'activité. Outre qu'elles sont chargées des soins du ménage, elles concentrent entre leurs mains
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tout le petit commerce. Ce sont elles qui colportent les marchandises de côté et d'autre, les étalent dans les rues, et tiennent presque toutes les boutiques de détail. Dans la campagne, elles ont aussi une grande part aux travaux de la vie agricole. •
Les hommes, quoique moins laborieux et moins actifs que les femmes, sont loin pourtant de passer leur vie dans l'oisiveté. Ils s'occupent spécialement de la filature et du tissage des laines. Les étoffes qu'ils façonnent portent le nom de Pou-Lou ; elles sont très étroites et d'une grande solidité ; leurs qualités varient d'une manière étonnante. On trouve, dans leurs ateliers et leurs magasins, depuis le drap le plus grossier et le plus velu jusqu'au mérinos le plus beau et le plus fin qu'on puisse imaginer. D'après une règle de la réforme bouddhique, tous les lamas doivent être habillés de pou-lou rouge. Il s'en fait une grande consommation dans le Thibet, et les caravanes en emportent une quantité considérable dans le nord de la Chine et dans la Tartarie. Le pou-lou le plus grossier se vend à vil prix ; mais celui qui est de qualité supérieure est d'une cherté excessive.
Les bâtons d'odeur, si célèbres en Chine sous le nom de Tsan-Hiang, parfums du Thibet, sont, pour les habitants de Lha-Ssa, un objet de commerce assez important. On les fabrique avec la poudre de divers arbres aromatiques, auxquels on mélange du musc et de la poussière d'or. Avec tous ces ingrédients, on élabore une pâte de couleur violette qu'on moule ensuite en petits bâtons cylindriques, ayant la longueur de trois ou quatre pieds. On les brûle dans les lamaseries, et devant les idoles qu'on honore dans l'intérieur des maisons. Quand ces bâtons d'odeur sont allumés, ils se consument lentement sans s'éteindre, et répandent au loin un parfum d'une douceur exquise. Les marchands thibétains qui se rendent tous les ans à Pékin, à la suite de l'ambassade, en exportent des quantités considérables, et les vendent à un prix exorbitant. Les Chinois du nord falsifient les bâtons d'odeur et les livrent au commerce sous le nom de Tsan-Hiang ; mais ils ne peuven^outenir la comparaison avec ceux qui viennent du Thibet.
Les Thibétains n'ont pas de porcelaine; ils font néanmoins des poteries de tout genre avec une rare perfection. Comme nous l'avonsddéjà fait observer ailleurs, toute leur vaisselle consiste en une simple écuelle de bois, que chacun porte sous son habit, ou suspendue à sa ceinture dans une bourse de luxe. Ces écuelles sont faites avec les racines de certains arbres précieux qui croissent sur les montagnes du Thibet. Elles sont de forme gracieuse, mais simples et sans ornement. On se contente de les enduire d'un léger vernis, qui ne fait disparaître ni leur couleur naturelle, ni les marbrures formées par les veines du bois. Dans le Thibet tout entier, depuis le mendiant le plus misérable jus-
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qu'au Talé-lama, tout le monde prend ses repas dans une écuelle de bois. Il est vrai que les Thibétains ne confondent pas indistinctement les écuelles entre elles, comme nous serions tentés de le faire, nous autres Européens. On doit donc savoir qu'il y a écuelle et écuelle ; il y en a qu'on achète pour quelques pièces de monnaie, et d'autres dont le prix va jusqu'à cent onces d'argent, à peu près mille francs. Et si l'on nous demande quelle différence nous avons remarquée entre ces diverses qualités d'écuelles en bois, nous répondrons, la main sur la conscience, que toutes nous ont paru à peu près de même valeur, et qu'avec la meilleure volonté du monde il nous a toujours été impossible de saisir entre elles une différence de quelque importance. Les écuelles de qualité supérieure, disent les Thibétains, ont la vertu de neutraliser les poisons.
Quelques jours après notre arrivée à Lha-Ssa, désireux que nous étions de remonter un peu notre vaisselle, déjà bien vieille et bien avariée, nous entrâmes dans une boutique d'écuelles. Une Thibétaine, au visage richement vernissé de noir, était au comptoir. Cette dame, jugeant à notre mine tant soit peu exotique et étrange que nous étions, sans doute, des personnages de haute distinction, ouvrit un tiroir et en exhiba deux petites boîtes artistement façonnées, dans chacune desquelles était contenue une écuelle trois fois enveloppée dans du papier soyeux. Après avoir examiné la marchandise avec une sorte d'anxiété, nous demandâmes le prix.
« Combien chacune ?
— Excellence, cinquante onces d'argent la pièce.
— A peine eûmes-nous entendu ces paroles foudroyantes que nos oreilles se mirent à bourdonner, et qu'il nous sembla que tout tournoyait dans la boutique. Avec toute notre fortune, nous eussions pu, tout au plus, acheter quatre écuelles en bois ! Quand nous fûmes un peu revenus de notre saisissement, nous replaçâmes avec respect les deux précieuses gamelles dans leurs boîtes respectives, et nous passâmes en revue les nombreuses collections qui étaient étalées sans façon sur les rayons de la boutique.
— Et celles-ci, combien la pièce?
— Excellence, une paire pour une once d'argent. »
Nous payâmes sur-le-champ une once d'argent, et nous emportâmes nos deux écuelles avec une joie triomphante; car elles nous paraissaient absolument semblables à celles qui valaient 500 francs pièce. . . De retour au logis, le maître de la maison, à qui nous nous hâtâmes de montrer notre emplette nous dit que, pour une once d'argent, on pouvait avoir au moins quatre écuelles de cette façon.
Les pou-lou, les bâtons odorants, et les écuelles en bois sont les trois principales branches d'industrie que les Thibétains exploitent avec quelque suc-
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