‹ A travers les États-UnisChapitre 18 sur 38 · YORKTOWN · texte numérisé non relu

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lèvre pendante, l'œil morne, l'air usé, et abruti par le travail, mais qui n'en paraît pas moins boire avec délices toutes les paroles qu'il recueille. Une mauvaise pensée me traverse l'esprit : je songe au comice agricole décrit par Flaubert dans Madame Bovary, mais je chasse bien vite ce souvenir pour prêter toute l'attention dont il est digne au discours qui doit être la pièce de résistance de la cérémonie, à la centennial ovation prononcée par M. Winthrop, président de la Société historique du Massachusetts.

Le discours de M. Winthrop, débité par lui d'une voix forte malgré ses soixante-douze ans^ a duré environ deux heures et demie. Pour moi, il n'y en a pas une page que je n'aie écoutée avec un vif intérêt. L'ayant relu depuis avec soin, je me suis fortifié encore dans l'impression que c'était, dans ce genre toujours assez ingrat des discours d'inauguration, un des plus accomplis qu'on puisse lire, et j'en ai compris mieux encore tous les mérites depuis que j'ai su les difficultés particulières à la situation de l'auteur. M. Winthrop est originaire de l'État du Massachusetts dont il a été longtemps un des représentants au Congrès. Or le Massachusetts a été le berceau du parti abolitionniste dont l'ardente propagande antiesclavagiste a si fort contribué à la rupture entre le Nord et le Sud. C'était donc pour lui une tâche assez délicate que de prendre la parole comme

'orateur national sur le sol de la Virginie, qui a été, au contraire, le centre de la résistance contre le Nord et le théâtre de tant de combats meurtriers. M. Winthrop a touché à celte difficulté dès le début de soti discours avec une parfaite convenance, et il l'a résolue en représentant lechoix qui avait été fait de lui pour prendre la parole dans cette circonstance patriotique comme le gage d'une réconciliation et d'un retour de la Virginie et du Massachusetts, « à ces vieilles relations d'amitié et de concorde qui existaient aux jours de leurs pères, et sans lesquelles il n'aurait pu y avoir ni capitulation à Yorktown, ni union, ni indépendance, ni constitution ».

Il est entré ensuite dans le cœur de son sujet en remontant aux souvenirs historiques que les lieux et le jour rappelaient, et il nous a été impossible d'entendre sans émotion l'accent avec lequel il a parlé de la France : « de la France, autrefois une monarchie absolue, depuis un empire, puis une monarchie constitutionnelle, aujourd'hui une république, mais toujours la France. » Nous retrouvons tout entière dans cet accent l'inspiration première et désintéressée qui, par un sentiment de reconnaissance unique, je crois, dans l'histoire des peuples, a voulu associer notre patrie au souvenir d'un grand anniversaire historique, et n'a point exclu de cet honneur les représentants in volontaires d'un passéplus àla mode aujourd'hui en Amérique qu'en France. « Nous n'avons point oublié, a dit M. Winthrop dans son

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discours, qu^ c'est à la monarchie des Bourbons que nous avons dû celte aide. Nous n'avons point oublié ({lie c'est dans les rangs les plus élevés de la société française qu'est né l'enthousiasme pour la cause de notre liberté, et que de son sein sont partis ces braves officiers qui sont venus à notre secours et dont le plus grand nombre devait au l'einuf rencontrer un destin si tragique. » De même nous n'oublierons pis non plus cette invitation qui est venue chercher les descendants de ces officiers, chacun soUs son humble toit, dans son obscure existence, pour les associer à l'honneur d'une grande démonstration en faveur de leur pays, et le souvenir de l'accueil que nous avons reçu restera profondément gravé dans le cœur de chacun de nous.

Je le dirai cependant, ce qui m'a le plus intéressé dans le discours de M. Winthrop, ce n'^est pas la portion historique, ni le brillant tableau qu'il a tracé, à la manière de Prescott ou d'Augustin Thierry, de la scène qui s'est déroulée il y a cent ans sur ce même emplacement; c'est ce que j'appellerai la portion américaine, dont ceHaitis fragments m'ont donné à réfléchir. M. Winthrop est retiré depuis d'assei'. longues années des affaires publiques, après avoir t'té pendant cinq ans président de la Chambre des représentants. La génération politique à laquelle il a appartenu a disparu presque complètement de la scène et a cédé la place à une autre. 11 est un peu (lui-même en convient dans son discours) ce qu'on

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appelle, je crois, ]k-ha.s,age/itlenum of the oldschool, et dans la bouche de beaucoup c'est un hommage. Est-ce à cela qu'il faut attribuer certaines anxiétés et certaines tristesses qu'il me semble voir percer à travers l'orgueilleuse effusion (bien légitime assurément dans cette circonstance) de son patriotisme ? « Nous n'avons rien à craindre que de nous-mêmes )) , s'écrie-t-il, mais pour cela il ne semble pas qu'il soit tout à fait sans crainte. Lorsqu'après un éloge de Washington, qui est partie obligatoire de tout morceau d'éloquence américaine, il s'écrie avec chaleur: « Oh! que sa mémoire, ses principes, ses exemples soient à jamais sacrés, et jalousement gardés dans nos cœurs! que dans toutes les circonstances difficiles, la pierre de touche du patriotisme soit de se demander: Qu'est-ce qu'aurait dit Washington? Qu'est-ce qu'aurait faitWashington? » cette exclamation ne trahit-elle pas le regret que tous les derniers présidents des États-Unis n'aient pas pris également modèle sur le désintéressement et l'intégrité du premier?

A la fin de son discours, ses inquiétudes s'expriment même d'une façon plus ouverte : « Nous ne pourrions, dit-il, même si nous le voulions, cacher aux autres et à nous-mêmes que toutes choses dans ces derniers temps n'ont pas été dans notre pays comme elles auraient dû aller, et que beaucoup d'esprits se demandent ce que nous réserve l'avenir avec un sentiment d'anxiété et même de crainte... Le

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vice, le crime, la corruption, la débauche se promènent dans nos rues, levant leur teto audacieuse et indomptée en face des monuments et des statues ('levés en l'honneur du patriotisme et de la vertu. N'y a-t-il même pas, dans quelques-unes de nos fonctions publiques les plus hautes, certains symptômes de malaria cent fois plus pestilentiels que ceux qui ont jamais pu s'exhaler du Potomac ou des Marais-Pontins, infectant tous nos services civils et faisant couler du poison dans les veines mêmes de la nation? » Mais ces dangers ne découragent pas les espérances patriotiques de M. Winthrop, et pour les conjurer il compte « sur la crainte de Dieu, qui doit toujours et plus que jamais être le commencement de la sagesse, et sur un large système d'éducation nationale, non point un s}'stème prenant pour base des théories philosophiques abstraites ou des phrases retentissantes sur la liberté, encore moins un système adoptant la conception d'une création sans Dieu et s'efforçant de détrôner le Rédempteur de la place qu'il doit occuper dans les cœurs, mais un système s'appuyant sur les vieux enseignements familiers, les dix commandements, le sermon sur la montagne et la lettre de démission de Washington. » C'est sur ces enseignements que M. Winthrop compte pour préserver à l'avenir dans sa patrie bien-aimée l'unité, la paix et la concorde. Il termine sur ces paroles au milieu des applaudissements, et je suis chargé par mes compagnons de lui

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exprimer notre reconnaissance pour la manière dont il a parlé des familles franç.aises. Encore un chœur patriotique, The stnr-spanrjlpd hanner, et la cérémonie est terminée.

Restent celles du lendemain : une revue militaire et une revue navale. Mais un peu lassés sans doute de ces divertissements officiels, mes lecteurs me sauront gré d'en abréger le récit. Peut-être la revue des troupes aurait-elle eu plus de pittoresque si on ne nous avait pas installés dans une tribune le dos tourné à la baie, et si au contraire on les avait fait défiler entre la rivière et nous. Nous admirons encore une fois la bonne tenue de ces miliciens, dont une partie, appartenant aux Etats du Sud, est commandée par un général qui a servi dans l'ancienne armée confédérée. Lorsqu'on évalue un peu dédaigneusement à trente mille hommes le chiffre de la force militaire des Etats-Unis, on ne tient pas assez compte de ces milices dont on ferait aisément une armée vigoureuse le jour où quelque question portant atteinte à l'honneur et à l'intérêt national serait enjeu. La revue maritime prend place immédiatement après. Montés sur un petit cutter à vapeur, nous serpentons au milieu des bâtiments de l'escadre américaine dont les matelots manœuvrent dans les vergues. C'est un spectacle tout à fait pittoresque, et nouveau pour beaucoup d'entre nous. Tout à coup, au coucher du soleil, le pavillon anglais est hissé au grand mat du vaisseau amiral

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cl salué par chaque frégate de vingt et un coups de (Miion. C'est l'exécution d'un ordre du président, ((lii a voulu fort habilement ménager l'orgueil liritannique. Les frégates françaises s'associent au sahit; c'est un vacarme à se croire au milieu d'une bataille navale. €et hommage solennel rendu au (h-apeau de la nation vaincue à Yorktown, après la petite contestation de la veille entre drapeau français et drapeau allemand, ne laisse pas d'avoir un <ùté assez jdaisant. Un journal satirique fort répandu aux États-Unis, qu'on appelle le Puck (le Punch américain) l'a bien saisi, et, quelques jours après, il publie une caricature qui représente Américains, Français, Allemands dansant une ronde îuitour du drapeau anglais, fièrement planté au sommet d'un mât, avec cette légende : « La Capitulation de Yorktown en i 881. »

La revue maritime terminée, nous retournons à bord de la City of Cafsklll, qui appareille immédiatement. Nous devons descendre de nouveau pendant la nuit la baie de la Chesapeake et remonter ensuite le James-River pour nous rendre à Richmond, où nous sommes attendus le lendemain. L'aspect de la rade d'Yorktown à notre départ est des plus pittoresques. Sur un ciel parfaitement pur, la fumée des canons s'est rassemblée en un nuage épais, que les derniers rayons du soleil transpercent de lueurs rougeâtres. Les vergues et les mats se détachent sveltcs et noirs sur la bande bleu pâle de riiorizon*

A mesure que la nuit tombe et que nous nous éloignons, les vaisseaux se couvrent de feux, et bientôt nous n'apercevons plus dans le lointain que des points lumineux. Demain, la flotte et les troupes quitteront, comme nous, Yorktown, et ces champs sablonneux que le sang, deux fois répandu, n'a pu parvenir à engraisser, cette rade qui, après avoir assisté à l'arrivée triomphante de la flotte, commandée par l'amiral de Grasse, a vu la retraite et l'embarquement des troupes du général Mac-Clellan, retomberont probablement pour toujours dans leur silence et leur solitude.

lliclimoad. — Les nègres. — Un bal. — « Combien elles sont gentilles. »

22 — 23 octobre.

Le James-River, que nous remontons jusqu'à Richmond, n'a rien de l'aspect majestueux du Potomac ou de l'Hudson. C'est une rivière au cours sinueux, qui coule, bordée d'arbres, entre des champs cultivés. On dirait l'Oise ou la Seine. Nous sommes arrivés à Richmond avant midi, devançant quelque peu l'heure qui avait été fixée pour notre réception. Aussi ne trouvons-nous personne nous attendant au quai de débarquement, et, pendant qu'on court avertir les autorités, nous avons tout le loisir de contempler la ville qui s'élève en étages au bord de la rivière. L'aspect n'a rien qui soit particulièrement original, et elle ne présente pas non

plus cet air de prospérité et d'animation qui donne toujours, à mes yeux du moins, un certain intérêt aux villes américaines. Il n'y a presque point de vaisseaux amarrés au bord des quais ; les estacades en bois tombent en ruine ; les rues qu'on aperçoit sont en mauvais état, les maisons, d'apparence assez misérable ; point d'usines, rien qui décèle l'activité et la vie, mais bien plutôt un aspect de j^auvreté et de décadence. On sent que cette malheureuse ville de Richmond, autrefois si florissante, ne s'est pas encore relevée des événements dont elle a été le théâtre, et de cette nuit terrible où, évacuée par les troupes du général Lee, elle fut occupée par celles du général Grant et sauvée de l'incendie par ses vainqueurs. Aussi le premier aspect en est-il assez mélancolique, et, tout en la contemplant, je ne puis m'empêcher de plaindre la destinée de cette vieille Virginie, la mère des présidents j comme on l'appelait, qui, après avoir exercé si longtemps aux Etats-Unis une sorte d'hégémonie, est aujourd'hui déchue de sa suprématie politique et livrée tout entière aux querelles de deux factions politiques, les Bourbons et les Re-adjusters, querelles auxquelles je ne comprends trop rien, mais qui me paraissent assez mesquines et indignes de son glorieux passé.

Pendant que nous attendons ainsi, un attroui3ement assez nombreux, composé en immense majorité de nègres déguenillés, s'est formé sur le quai. L'un d'eux tend la main pour demander l'aumône. Quel-

(|ii'un du bord lui jette un sou. Vingt autres se précipitent pour ramasser ce sou et tendent la main à leur tour. On leur jette encore quelques pièces de monnaie, puis des oranges, des pommes, des gâteaux. Bientôt c'est une mêlée furieuse, une bousculade ignoble d'enfants, de femmes, d'hommes faits, de vieillards se précipitant les uns sur les autres, se ruant, se renversant, pour ramasser ce qu'on leur lance. On dirait des chiens affamés auxquels on jette un os. A ce spectacJe, quelques-uns de mes compagnons de bord paraissent prendre un plaisir ([ueje ne puis comprendre, car je ne connais rien de triste comme le spectacle de la dégradation de la race humaine, noire ou blanche. L'arrivée du cortège qui vient nous chercher met seule fin à cette scène lamentable.

Ce cortège se compose, comme d'habitude, d'un détachement de milice et d'un assez grand nombre de voitures, escortées par les membres du comité chargé de nous recevoir. Mais cette fois, au lieu d'être en voiture, nos commissaires sont à cheval, portant une grande écharpe bleue en sautoir sur leur redingote noire. Ils galopent dans la poussière, à la portière de nos voitures, maniant avec beaucptip d'aisande de jolies bêtes pleines de sang. Les Virgiiiiens ont toujours passé pour d'excellents Cavaliersi Ils en ont bien fourni la preuve pendant la guerre de sécession, et je ne serais pas étonné si, parmi ceux que nous voyons aujourd'hui caracoler pacifi-

quement, il y en avait plusieurs qui eussent fait partie de ces faine ux raids de cavalerie, si brillamment conduits par le général Stuart. Celui qui me parait le moins solide en selle est un Français, un marchand de cheveux^ dit la devanture de son magasin devant laquelle nous passons (il y a, on le sent bien, autant de distance d'iin marchand de cheveux à un coiffeur que d'un concierge à un portier), qui est le principal personnage de la colonie française et qu'on a adjoint au comité, ancien zouave et excellent homme, du reste. Il y aurait en ligne directe assez peu de distance du quai de débarquement à l'hôtel où nous devons descendre ; mais, comme nous ne devons rester que peu de tempsàRichmond, on nous fait auparavant décrire un long circuit au travers de la ville, en passant sous des arcs de triomphe, moins, je crois, pour nous la faire voir que pour nous faire voir nous-mêmes à la population, qui paraît prendre à ce spectacle un plaisir singulier. On nous mène chez le gouverneur, puis au Gapitole, où nous admirons une statue en pied de Washington par Houdon, peu connue en Europe et qu'un aimable artiste, délégué par le Ministre de* beaux-arts. M* Régamey, affirme être une des plus belles du maître ; puis enfin à l'hôtel, où l'on nous met au courant du programme des divertissements: visite à l'exposition d'agriculture et aux courses, retour en ville, bal le soir: le lendemain, de bonne heure, départ.

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Nous repartons en voiture, nos commissaires galopant toujours aux portières, et, pour nous rendre au champ de courses, qui est en même temps le terrain (le l'exposition agricole, nous suivons une longue avenue bordée de maisons assez élégantes, qui sont isolées les unes des autres dans de petits jardins carrés. Beaucoup de ces maisons sont neuves; d'autres sortent à peine de terre. Je retrouve ici un peu de cette élégance et de cette vie qui devraient caractériser la capitale de l'autrefois opulente Virginie, et cette impression efface en partie celle que j'avais eue à mon arrivée. Je cherche à m'assurer laquelle de ces deux impressions est conforme à la réalité des faits. On me dit que l'une et l'autre sont justes, et qu'en effet la ville de Richmond a passé, èiprès la guerre, par une longue période d'atonie et de langueur. Les plus riches familles étaient ruinées; le commerce avait péri ; la population diminuait d'année en année. Puis, peu à peu, avec cette énergie et cette ténacité qui sont le trait du caraclère américain, les habitants de Richmond se sont lemis à l'œuvre ; ils ont en partie réparé leurs ruines et aujourd'hui la ville, sans avoir tout à fait recon- (juis son ancienne prospérité, serait de nouveau en voie de développement et d'accroissement. Le dernier dénombrement a même accusé un chiffre d'habitants légèrement supérieur à celui que comptait la ville avant la guerre ; or c'est là aux États-Unis un grand signe de santé publique, une sorte de ma-

nière de lâter le pouls, à tel point que, dans l'intervalle d'un dénombrement à l'autre, certaines villes nouvelles sont capables d'enfler par des évaluations fantaisistes le chiffre de leur population. C'est la forme que prend l'amour-propre de clocher : elle n'est peut-êlre pas très idéale, mais, pratiquement, elle a du bon.

Une rapide inspection de l'exposition agricole me confirme dans l'idée que la vie et la prospérité reprennent en Virginie. Sans cela on n'y verrait pas autant d'animaux, dont quelques-uns fort beaux, ni surtout une aussi grande quantité d'instruments aratoires. Mon ignorance ne me permet pas d'apprécier si parmi ces instruments, qui me paraissent fort ingénieux, il y en a qui soient d'invention nouvelle, et peut-être ai-je passé sans m'en douter à côlé de telle semeuse ou moissonneuse destinée à détrôner toutes les machines européennes; mais, à vrai dire, je ne le crois pas, car on n'aurait pas manqué de nous la faire admirer. Quant aux courses, je suis assez embarrassé qu'en dire ; elles m'ont paru semblables à toutes les courses de province, et dans ce fait que les chevaux courent de droite à gauche au lieu de courir, comme en France, de gauche à droite, je ne puis, même en m'ingéniant, découvrir un trait du caractère national. Aussi, comme ce spectacle n'est pas très nouveau pour nous, nous demandons si on ne pourrait pas nous faire voir quelque chose de plus américain. On nous ramène alors en

ville, et l'on nous fait visiter une manufacture où se fabrique en quantités énormes un produit, celui-là essentiellement national : le tabac à chiquer. La visite de cette manufacture m'intéresse beaucoup, non à cause du produit, dont je n'use pas, mais à cause des ouvriers qu'on y emploie. Ce sont tous des nègres. Il n'y a pas un blanc dans toute la fabrique, sauf les contremaîtres, et, en revanche, dans une fabrique de cigarettes que nous allons visi- I or tout à l'heure, il n'y a que des ouvrières blanches ; pas une négresse. Dans les anciens Etats à esclaves, l(^ mélange qui commence à s'opérer dans le Nord sorait impossible. Ces ouvriers m'ont paru adroits, arlifs, et ils travaillent avec beaucoup de régularité. (Vcst la première fois que je les vois employés à un Iravail d'ouvriers libres. Tout à coup, excités peutêtre par notre présence, ils se mettent à chanter et entonnent en parties, avec une remarquable justesse, un chœur religieux d'un mouvement lent et triste, dont je saisis à la volée les paroles mystiques : « Il y a une terre qui est plus belle que le jour, mais on ne peut la voir qu'avec les yeux de la foi, et c'est le Seigneur qui en garde l'entrée» » J'ai retenu cependant les deux vers du refrain :

In a sweet by and by, \Ve sliall meet on ttiat beautiful shore.

« Dans un avenir bienheureux, nous nous retrou-

verons sur ce magnifique rivage. » Je ne sais si c'est la beauté réelle de Fair ou la touchante application des paroles à cette race qui a tant soufTert, mais de ces quelques minutes j'ai gardé une impression très vive.

Ces pauvres nègres ! je m'intéresse beaucoup à eux, et cependant il faut que je fasse à leur sujet une confession. Je suis arrivé en Amérique tout à fait négrophile et convaincu qu'entre un nègre et un blanc il n'y avait aucune différence, sauf la couleur de la peau. Et puis, peu à peu, j'ai fini par comprendre le préjugé, si c'en est un, et je dois avouer aujourd'hui en toute humilité que je ne considère pas du tout un nègre comme mon semblable. Il m'a fallu dompter une certaine répugnance physique pour m'accoutumer à voir leurs mains noires el souvent velues arranger les draps de mon lit et me tendre une assiette blanche ou un morceau de pain. Si quelque chose pouvait me faire adopter les théories darwiniennes, ce serait l'aspect absolument bestial etsimiesque d'un grand nombre d'entre eux, de ceux-là surtout qu'on rencontre plus ou moins déguenillés et mendiant dans les rues. Tout en me le reprochant, je suis arrivé à comprendre ce sentiment qui fait regarder toute accointance d'une blanche avec un nègre comme le dernier degré de la perversité et de la dégradation. — A un autre point de vue, moins frivole, j'avais été un peu froissé de les voir invariablement, dans les villes

que j'ai visitées, garçons d'hôtels, commissionnaires, décrotteurs ou mendiants, toujours tendant la main sous un prétexte quelconque, jamais tenant boutique ni même employés à un métier manuel exigeant de l'adresse ou de l'intelligence. Je leur en voulais un peu d'avoir conservé, même alors qu'ils n'y étaient plus forcés, cette habitude, ce goût de la servilité, et l'ignoble scène dont j'avais été témoin à mon arrivée à Richmond ne les avait pas relevés dans mon estime. Aussi, tout en me disant que cette dégradation dont j'étais le témoin attristé était la conséquence de l'état où ils avaient été si longtemps maintenus et de toutes les souffrances qu'ils avaient endurées, j'étais bien près de conclure que cette dégradation était irréparable.

Cette visite à la manufacture de tabac, où je les ai vus ouvriers réguliers et laborieux, m'a donné à penser que mon impression (comme beaucoup peutêtre de celles que j'ai rapportées) pouvait bien être un peu rapide et superficielle. Pour en avoir le cœur net, j'ai fait causer à ce sujet un homme du Nord, des plus intelligents, qui est venu s'étabUr dans le Sud après la guerre, non point un de ces aventuriers sans le sou qui sont venus chercher n faire fortune en tondant sur les autres, mais un homme qui s'est établi avec des capitaux importants sur un domaine acheté par lui, dans la pensée qu'à la fois il donnerait un bon exemple et (ce qui est

parfaitement légitime) réaliserait une bonne affaire. Voici ce qu'il m'a répondu :

« — Vous auriez tort déjuger l'ensemble de la population nègre par celle que vous rencontrer dans les villes. C'en est au contraire la partie la plus mauvaise. Ces commissionnaires, ces décrotteurs, ces hommes de peine tous plus ou moins en guenilles que vous voyez dans les rues, ce sont les fainéants de la race qui sont venus dans les villes, parce qu'ils ont l'horreur du travail et qu'il y est plus facile de gagner sa vie en faisant rien ou peu de chose. Ils ont peu de besoins, et les quelques cents qu'ils attrapent, par-ci, par-là, leur suffisent pour ne pas mourir de faim. Ce sont les lazaroni du pays. L'élément sain et laborieux de la population, c'est l'élément rural qui continue à travailler sur les domaines qu'elle cultivait autrefois lorsqu'elle était l'état esclave. J'en ai employé un grand nombre comme ouvriers dans mes plantations de la Floride, et je suis loin d'avoir eu à m'en plaindre. Ils ne sont pas très âpres à la besogne, et il y a une certaine somme de travail qu'il ne faut pas leur demander de dépasser. Mais, en revanche, ils sont peu exigeants pour leur salaire, et faciles à conduire. La grande difficulté c'est, dans leur propre intérêt, de les accoutumer à l'économie. Leur instinct est de dépenser tout ce qu'ils gagnent en habits très voyants, en mouchoirs rouges, en babioles, et de vivre au jour le jour. Cependant ils sont en progrès sous ce rap-

port. Un assez grand nombre ont affermé par petits lots à leurs anciens maîtres les plantations sur lesquelles ils avaient vécu et payent régulièrement leurs redevances. D'autres sont môme devenus propriétaires de terrains achetés par eux à bas prix, au lendemain de la guerre, et en tirent fort bon parti. La culture du coton, au lieu de se faire en gros, se fait aujourd'hui en détail, mais elle n'en est pas pour cela moins productive, bien au contraire. Le total des balles de coton récoltées s'est élevé de 3,800,000 balles en 1874 à 6,000,000 en 1880. On n'évalue pas aujourd'hui à moins de 6 millions (le dollars l'ensemble des contributions payées par la population nègre. Gomme les contributions sont proportionnelles à la richesse, c'est la preuve de sa prospérité, et les progrès de son bien-être sont visibles à l'œil. J'en suis frappé tous les ans lorsque je vais visiter mes plantations de la Floride. Là où sur ma route, l'année précédente, j'avais laissé une cabane^ je retrouve une maison ; là où j'avais remarqué une maison, je retrouve une ferme avec ses dépendances, et je puis vous affirmer par ma propre expérience qu'il s'est fait de très bonnes affaires dans le Sud depuis quelques années, principalement dans la Géorgie, par la culture du coton, et dans la Floride par celle des oranges.

« — Et leur état moral? lui ai-je demandé. Où en sont-ils au point de vue des mœurs, de l'instruction, des croyances religieuses? Gela m'intéresse, je vous

l'avoue, autant que leur bien-être, dont cependant je me réjouis avec vous.

« — A ce point de vue, m'a-t-il répondu, il faut distinguer entre les années qui ont suivi la guerre et celles d'aujourd'hui. Les années qui ont suivi la guerre ont été déplorables. Cette malheureuse population, quoi qu'on en ait dit depuis pour justifier cette odieuse institution de l'esclavage, avait tant souffert et elle était si dégradée qu'elle était incapable de supporter la liberté. Pour eux, être libres, c'était le droit de se chauffer au soleil et de ne rien faire. Aussi sont-ils tombés bientôt dans une profonde misère. L'instinct même de la nature semblait perverti chez eux, mais c'était grâce aux abus qu'on eu avait fait. Un propriétaire d'esclaves entendant bien ses intérêts faisait produire tous les ans un enfant à ses négresses, comme dans une jumenterie bien conduite on fait produire tous les ans un poulain à chaque poulinière. Dans quelques Etats, on pratiquait même l'élevage des nègres comme on pratique celui des chevaux. De làl'expression contre laquelle les gens du Sud n'ont pas tout à fait le droit de protester comme une calomnie : les haras de nègres. De ces abominables pratiques il était résulté que ces malheureuses avaient pris l'horreur de la maternité. Elles se faisaient avorter ou mettaient leurs enfants à mort au moment de leur naissance. Aussi le dénombrement de 1870 a-t-il constaté une diminution sensible dans la population nègre, et tout le monde

a cru, moi tout le premier, que cette population, incapable de supporter la liberté, était destinée à disparaître écrasée et étouffée en quelque sorte comme la population indienne. Mais la face des choses a bien changé depuis ces premières années. Si on peut adresser de justes critiques à la politique que le Nord a suivie vis-à-vis des États du Sud, il faut aussi rendre justice aux efforts que le parti abolitionniste a faits pour que cette grande œuvre de la destruction de l'esclavage, à laquelle il a tant con- Iribué, ne devînt pas, au point de vue des nègres eux-mêmes, une œuvre stérile. Le Sud a été inondé de missionnaires, principalement méthodistes et baptistes, et d'instituteurs, les missionnaires étant souvent, du reste, instituteurs, et les instituteurs, missionnaires. Des écoles gratuites, où était donné en même temps l'enseignement religieux, ont été fondées partout. Il y en a aujourd'hui dans tous les villages, et on en compte dix-sept dans la seule ville de Richmond, exclusivement afTectées aux enfants nègres. Or, les nègres sont très susceptibles de subir des influences religieuses, et ils sont même assez enclins en ce genre à tomber dans des exagérations mystiques. Les missionnaires méthodistes et baptistes ont donc acquis rapidement une grande influence sur eux. Sous cette influence, leurs mœurs se sont rf'gularisées, les liens de famille ont repris leur empire, et le résultat de cette transformation a été qu'aujourd'hui la population nègre se développe au

contraire dans une proportion beaucoup plus rapide que la population blanche.

u L'expérience est donc faite, et les deux races peuvent coexister à l'état libre sur le même sol. Quant à leur aptitude à recevoir l'instruction, il faut distinguer. Les enfants nègres sont très précoces et très intelligents, et ils apprennent beaucoup plus vite que les enfants blancs; mais vers l'âge de treize ou quatorze ans leur développement intellectuel semble s'arrêter, et il est rare qu'un nègre dépasse la somme de connaissances qu'il a acquises à l'école primaire. Ils demeurent en quelque sorte enfants toute leur vie, impressionnables, mobiles, dépensiers, mais susceptibles d'attachement et de reconnaissance. En résumé, si les aptitudes des deux races sont loin d'être égales, la race nègre n'est pas non plus marquée à ce coin ineffaçable de dégradation morale et intellectuelle dont la pobulation des villes présente, je le reconnais, l'apparence. Elle se relève peu à peu de la déchéance où elle a vécu, et à mesure que les générations nouvelles élevées à l'ombre de l'église et de l'école succéderont à la génération ancienne, cette population, tout en demeurant toujours (je parle du moins aussi loin que les prévisions peuvent rationnellement s'étendre) inférieure à la race blanche, n'en deviendra pas moins pour le Sud un élément précieux et sera pour ces États, qui n'ont jamais bénéficié du courant d'émigration, ce que la race irlandaise ou aile-

mande est pour les États du Nord : l'agent du travail et, par conséquent, du progrès. »

On peut penser si ces renseignements m'ont intéressé ; mais quelle que fût ma confiance dans le bon jugement de mon interlocuteur, il y a une chose qui m'eût intéressé encore davantage : c'eût été de contrôler par moi-même l'exactitude de ses appréciations et de faire une pointe, si rapide fût-elle, dans les états du Sud pour arriver sur ce sujet, sinon à une opinion, du moins à une impression personnelle. J'aurais été très curieux, entre autres, de traverser la Géorgie et de pousser jusqu'à Atlanta pour visiter une grande exposition des produits de la culture et de l'industrie cotonnière, dont les journaux du Nord vantaient les merveilles, comme ails tenaient fort à constater la prospérité renaissante du Sud. Un instant, j'ai cru que mon très vif désir allait être satisfait. J'avais fait connaissance à Baltimore avec un très aimable gentleman du Sud, que j'avais ensuite retrouvé à Yorktown, et qui s'était pris de goût pour moi. Au premier abord, sa bonne grâce se manifestait d'une façon qui me mettait bien un peu dans l'embarras. Il voulait à toute force que je fisse la cour à une jeune personne. C'était pour lui affaire de patriotisme : « Vous verrez, me répétait-il sans cesse, comme elles sont gentilles. » J'avais beau lui répondre que je n'en doutais nullement, mais que, pour une excellente raison, cela ne serait pas très honnête de ma part :

« Bon, répondait-il, ne leur dites pas que vous êtes marié. A quoi cela sert-il ? » Et il n'en voulait pas démordre. A Richmond, je l'avais retrouvé et je lui avais parlé de mon désir de visiter l'exposition d'Atlanta. Le hasard faisait que lui-même s'y rendait le lendemain. Immédiatement il me propose de partir avec lui; il me fera visiter l'exposition en détail; le jour suivant, il me mènera voir ses plantations, où je passerai deux jours et oii je verrai les nègres à l'œuvre, puis je rejoindrai la bande où je pourrai, à Washington ou à Philadelphie. J'accepte avec enthousiasme et nous convenons de prendre nos derniers arrangements pour l'heure du départ, le soir même, à un petit bal donné en notre honneur où nous devons nous retrouver. Mais à ce bal, il est pris par malheur d'un nouvel accès de patriotisme. Il s'empare de moi, et avisant une très jolie jeune fille, il me présente à elle en lui disant à demi-voix, avec un sourire malicieux : « Il n'est pas marié, vous savez ? » Puis il nous laisse là. Tout en riant, je crois devoir rétablir les faits, ce qui me vaut d'abord un beau compliment sur mon honnêteté, puis quelques minutes de conversation fort gaies. Mais lorsque je me mets à la recherche de mon ami le gentleman du Sud pour convenir de quelque chose avec lui, il a disparu. Convaincu sans doute que j'étais en train de m'assurer « combien elles sont gentilles », il est parti, oubliant son invitation,

ot voilà comment je n'ai pas été à Atlanta étudier sur place la question des nègres.

Le petit bal dont je viens de parler a été un des ('pisodes les plus gais, et, sous un certain rapport, le plus original de notre voyage. Il nous a été olfert, tout à fait en dehors des autorités constituées ft des membres du comité, qui n'y ont pas été invités, dans une maison louée, à cet effet, par les (lames ou plutôt, en réalité, par les demoiselles de la meilleure société virginienne. 11 n'y avait, en .'Ilot, que quelques jeunes femmes servant de chaperons aux jeunes filles, suivant l'usage américain, qui permet à une jeune femme de chaperonner toute une bande de ses amies non mariées. De mères, peu ou point ; je suis sûr qu'il n'y en avait pas dix dans la salle de bal, mais trente jeunes fdles, en rang, aiienda,ieni\es Fi^enc h guests. Sur ces trente, il y en avait bien trois ou quatre qui parlaient français, ou à peu près, et, pour l'anglais, nous étions dans le môme cas. Je laisse à juger si, en France, dans de pareilles conditions, la conversation eût été f roide. Eh bien ! l'on me croira si l'on veut, à Richmond, elle a été des plus animées et, « les muets Iruchements » ayant sans doute fait leur office, la soirée s'est prolongée fort avant dans la nuit. En rentrant à l'hôtel, nous étions tous rangés à l'avis (le mon ami le gentleman du Sud. La jeune personne est une institution en Amérique comme les pompes à incendie, plus intéressante mémo, et, à

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ce titre, on me permettra d'en dire un mot. Il y a légende en France sur la jeune personne américaine et légende en Amérique sur la jeune personne française. Ici, on se figure la première hardie, coquette, évaporée, l'esprit, néanmoins, toujours tendu pour se procurer un mari et prête à tout risquer pour le conquérir. Là-bas on se figure la seconde silencieuse, épeurée, inerte et prête à recevoir de la main de ses père et mère un époux qu'elle ne connaît pas. Ces deux légendes ne sont pas plus fondées l'une que l'autre ; mais il est parfaitement vrai qu'il y a entre la manière d'être des jeunes personnes françaises et celle des jeunes personnes américaines une différence qui tient à une conception toute autre de leur situation sociale. En Amérique, lorsque vous partez pour une ville quelconque, on vous dit invariablement : « Vous verrez là de très jolies jeunes filles : vertj pretty girls. » En France, on dirait : de très jolies femmes. Toute la différence dont je parle se traduit par l'emploi de ces deux mots. En Amérique, c'est pour les jeunes filles qu'est organisé le mouvement social : bal, cotillons, matinées, parties de campagne, tout roule sur elles; et les jeunes femmes, sans en être exclues, n'y prennent qu'une part restreinte, le plus souvent sous prétexte de chaperonner une ou plusieurs sœurs, cousines ou amies. Les jeunes personnes vont également beaucoup au théâtre, dînent seules en ville, ou vont faire des séjours chez

des amies mariées. En un mot, pendant les quelques .limées qui séparent leur entrée dans le monde de leur mariage, c'est-à-dire de dix-huit à vingt-deux ou vingt-troie ans, elles mènent cette vie de divertissements qui est au contraire, en France, le privilège des jeunes femmes. Elles savent que c'est là le bon temps de leur vie, celui oii elles peuvent s'amuser sans souci, et quelques-unes, pour prolonger ce temps, font attendre un an ou deux l'iiomme qu'elles ont choisi dans leur cœur, afin (le pouvoir continuer à s'amuser encore, car, une fois mariées, elles prévoient que les soins de l'intérieur, l'éducation des enfants, l'humeur plus ou moins sauvage d'un mari, leur imposeront une vie l)his recluse. En un n^ot, elles comprennent la vie i Ile que la comprend cette vieille ballade du Gâft'fiu de la mariée, qu'on récite ou qu'on récitait autrefois en Bretagne à chaque jeune fdle le jour (li; ses noces :

Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée,

et qui se termine par cet avertissement funèbre :

Ce gâteau est pour vous dire Qu'il faut souffrir et mourir.

Avant le mariage, le bon temps, après le [mariage, les devoirs sérieux de la vie ; c'est ainsi qu'elles entendent l'existence.

Itil A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS

N'avais-je pas raison de dire que c'est juste le contraire en France ? et quand je devrais me faire mal voir, je ne puis m'empêcher de trouver que ce sont les Américaines qui ont raison. Tant qu'à donner une certaine part de sa vie à l'amusement, à la frivolité, à la coquetterie même si l'on veut, n'estil pas mieux que ce soit pendant le temps où l'on peut le faire sans négliger aucun devoir sérieux, et où les imprudences, les fautes mêmes que l'on peut commettre, ne retombent que sur vous-même? Il ne faut pas d'ailleurs s'imaginer que cette liberté des jeunes filles américaines, si fort critiquée on France, ne soit pas tempérée (je parle, bien entendu, dans la bonne société) par mille nuances judicieuses et qui en corrigent beaucoup les inconvénients. Elles reçoivent [des visites, tout comme les jeunes femmes en France, mais jamais dans leur chambre et toujours dans le salon de leur mèrr ; elles sortent seules, mais si c'est, par exemple, à New- York, elles ne s'aventureront guère dans Broadway et borneront leurs promenades à ces régions bien habitées qui s'étendent entre Washington Square et Central Park. Elles iront se promener en voiture avec un jeune homme, mais ce sera ouvertement, dans son gig, à l'heure de la promenade publique, et jamais en coupé dans un quartier perdu de la ville. L'usage et l'instinct leur tiennent lieu d'expérience, et si abus était fait de quelque imprudence commise, justice sociale serait immé-

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(lialement exercée par les hommes eux-mêmes sur relui d'entre eux qui aurait manqué à l'honneur.

Sans doute, il ne serait pas très difficile de citer telle excentricité un peu forte commise par une jeune fille* américaine, principalement par une Américaine de Paris, mais il n'est pas plus juste de Juger par un de ces exemples les jeunes filles du JM)n monde de New- York ou de Boston qu'il ne serait juste de juger (ce qu'on est assez disposé, soit dit en passant, à faire en Amérique) les jeunes femmes de la bonne société française par les excen- Iricités de telle Parisienne de Nice. Dans les deux villes dont je viens de parler, on rencontre au contraire nombre de jeunes filles, assez différentes, sans doute, de nos jeunes filles françaises par la liberté des allures, par la vivacité de la conversation, par l'absence de tout embarras dans leurs relations avec les hommes de tous les âges, mais dont les manières n'en sentent pas moins la parfaite bonne compagnie. La différence s'accentue peut-être un peu davantage à mesure qu'on descend vers le Sud, et le type de la /as ^ girl (qui, pour dire la vérité, n'est pas non plus introuvable dans le Nord) se rencontre plus facilement à Richmond qu'à New-York, et plus facilement encore, m'a-t-on assuré, à la Nouvelle-Orléans qu'à Richmond. Mais cette même jast girly après • pielques années de flirt où elle aura fait dans les cœurs des ravages après tout aisément réparables,

finira peut-être par faire une très honnête femme. Reste la chasse au mari qu'on leur reproche de pratiquer pour leur compte, et il pourrait hien y | avoir un peu de vrai, la coutume n'étant pas, comme en France, de laisser chasser ses père et mère. Ici encore je demanderai à laisser de côté les excentricités, les imprudences, les hardiesses dont on peut citer des exemples, pour n'examiner que la théorie. 11 n'est pas très étonnant qu'une jeune fille américaine considère son mariage comme une afiaire concernant bien moins sa famille qu'elle-même, et, partant, qu'elle s'en occupe un peu davantage, puisqu'elle a la certitude qu'elle sera épousée pour son propre agrément. L'usage n'est point en Amérique, même dans les familles les plus riches, de donner une grosse dot aux filles, et si ab intestat elles ont le même droit que leurs frères, l'absolue liberté de tester fait que rien ne leur est garanti dans l'avenir. Il est même très fréquent que la presque totalité de la fortune soit laissée à celui des fils qui est le plus capable de continuer à conduire les affaires du père. Pendant que j'étais en Ame] rique ont eu lieu les fiançailles de la fille d'un de Ceux qu'on appelle les nababs de New-York, et je Croyais^ avec mes idées françaises, qUe son futui* faisait ce que nous avdns coutume d'appeler tm bead mariage. « — Détrompez-vous, m'a-t-On dit, M"^ X aura sans doute plusieurs millions, mais ce n'est absolument rien auprès de l'immense fortune de son

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