‹ A travers les États-UnisChapitre 19 sur 38 · RI G II M ON D W · texte numérisé non relu

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père, qui ira presque tout entière à ses frères. Son fiancé le sait à merveille, et ce ne sera pas un mécompte pour lui. » Il est donc parfaitement naturel qu'une jeune fille américaine, sachant que sa dot ne lui servira de rien, ait à cœur de se faire coimaître, et, par une juste réciprocité, de connaître elle-même. « J'ai remarqué avec eflroi, dit dans un roman français, un célibataire endurci, que les jeunes [)orsonnes se ressemblent toutes. » On ne saurait en (lire autant aux Etats-Unis. Dans cette entreprise, chacune se montre, en effet, suivant sa nature, mesurée ou hardie, réservée ou coquette. Le droit <l('s parents se borne à être les premiers informés et à opposer une sorte de veto moral, dont les enfants licinient ou ne tiennent pas compte suivant les cas. Sans doute, ce système a bien ses inconvénients, et Tinexpérience des jeunes filles les expose à des erreurs irréparables. Mais l'expérience des parents n'en Commet-elle pas aussi? C'est ce qui m'a été i*épondu par une jeune fille avec laquelle je discutais cotte question délicate; Gomme je lui faisais observai* que, la jeunesse et renti^aînement aidant, une jeUne fille pouvait aisément se tromper dans son choix » « Est-ce que les parents ne se trompent pas aussi? reprit-elle avec vivacité. Eh bien! si je dois être malheureuse, j'aime mieux l'être par ma faute que par celle de mes parents. » Cet argument m'a, je l'avoue, laissé sans réplique.

Le Nord et le Sud. — Les causes de la guerre. — Les gentlemen du Sud. — La période de reconstruction. — L'étui actuel.

Le lendemain de ce petit bal, nous avons quitté Richmond, et jamais départ n'eut lieu plus à contrecœur. Dans cette ville que nous n'avons fait qu'entrevoir, nous nous sentions environnés de sympathie et de bonne grâce. Si bien que nous ayons été reçu;^ dans le nord de l'Amérique, je me suis laissé dire que, pendant la guerre de 1870, les sympathie^ n'avaient pas été tout entières de notre côté, et qu'un peu de rancune du mauvais vouloir autrefois témoigné par le gouvernement français à la cause du Nord y entrant sans doute pour quelque chose, la joie bruyamment témoignée par l'élément germano-américain n'avait pas laissé de trouver vin

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écho dans beaucoup de cœurs. Dans le Sud, au contraire, où l'élément allemand n'a guère encore pénétré, la sympathie était plus entière, et nous commencions à nous en apercevoir lorsqu'il nous a fallu partir, un peu contre notre gré, pour passer de nouveau quelques jours à Washington. Ce regret général s'augmente pour moi par une considération particulière. J'aurais voulu profiter de mon séjour dans le Sud pour me faire une opinion personnelle sur deux questions qui m'ont préoccupé dès mon départ de France, et qui naturellement ont acquis encore plus d'intérêt pour moi depuis que je suis sur les lieux mêmes. Quelles ont été dans le passé les causes véritables de la guerre de sécession? Quels sont aujourd'hui les sentiments réciproques du Sud et du Nord vis-à-vis l'un de l'autre? Sur ces deux points comme sur bien d'autres, je n'ai pu me faire que des impressions. Je les dirai avec d'autant plus de liberté que je serais prêt à les rectifier.

Cette première question : Quelle a été la véritable cause de la guerre de sécession? étonnera peut-être luen des gens, et ils répondront sans hésiter : l'esclavage. Oui, sans doute, l'esclavage. Cette funeste institution qui a tant nui au Sud dans le passé, et dont les conséquences pèsent encore sur lui, a joué un rôle incontestable dans les événements qui ont déterminé la sécession, et c'est un ingénieux paradoxe de prétendre, ainsi que j'ai entendu quelques amis du Sud essayer de le faire, que la question de

l'esclavage n'a été pour rien dans la guerre. Pour soutenir cette thèse, il faut méconnaître des faits gros comme des maisons. Il faut avoir oublié la violence des procédés contre les choses et contre les hommes auxquels les États du Sud avaient eu recours pour arrêter dans leurs limites la propagande antiesclavagiste, livres brûlés, personnes maltraitées. Il faut avoir oublié qu'après des discussions passionnées dans le congrès à propos de la reconnaissance de l'esclavage dans les nouveaux États et à propos de l'odieuse loi qui permettait aux propriétaires de poursuivre leurs esclaves fugitifs dans les États du Nord, discussions où le Sud avait toujours eu la majorité, ce fut la seule crainte de perdre cette majorité et de voir une politique antiesclavagiste triompher par l'arrivée au pouvoir du président Lincoln, qui détermina les États du Sud non seulement à poser le principe de la sécession, mais à tirer le premier coup de canon. Il faut avoir oublié, enfin, qu'un des premiers Etats qui aient donné l'exemple de la sécession, la Caroline du ^Sudj a précisément, dans sa déclaration d'indépendance, donné comme raison l'intolérable prétention des États du Nord de réglementer la question de l'esclavage.

Et s'il ne suffisait pas de rappeler ces faits connus de tout le monde, et qu'il est vraiment trop commode de supprimer, je montrerais le rôle que la question de l'esclavage a joué dans cette lutte ter-

LE NORD ET LE SUD l^X

rible par une preuve d'un tout autre genre, mais qui a bien sa valeur. Les Français se souviennent un peu confusément peut-être de l'épisode de John Brown, ce partisan un peu fou de l'abolition, qui, pour s'être avisé d'appeler les esclaves à l'indépendance, et avoir tenté, à la tête d'une petite bande de noirs, de s'emparer de l'arsenal d'Harpers-Ferry, fut pendu comme un assassin. Mais cet épisode qui a précédé de quelques années la guerre de sécession a eu beaucoup de retentissement aux États- Unis. De l'histoire de John Brown on avait fait une complainte, et cette complainte était devenue, pendant la guerre, le chant populaire des armées du Nord. « Le corps du vieux John Brown pourrit dans son cercueil, mais son âme marche encore avec nous sac au dos, sac au dos. » Tel est le sens du refrain que plus d'un soldat de l'armée du Nord a répété pour soutenir son courage pendant une longue marche ou parfois une retraite désastreuse, et cette âme de John Brown qui marchait avec lui, qu'était-ce autre chose, sinon la résolution de mettre fin à tout prix, fût-ce celui de sa vie, à une institution dont il considérait le maintien comme une tache pour son pays ? Les sympathies des amis de l'humanité ne se sont donc point égarées en se prononçant pour la cause du Nord, et cette cause méritait l'appui que dans notre pays lui ont prêté, dans des camps différents, ces généreux esprits qui s'appelaient les Montalembert et les Laboulaye.

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Mais si l'esclavage a été la principale cause de la guerre, est-ce à dire que c'en fut la cause unique, et la chevalerie du Sud, comme les planteurs aimaient à s'appeler, n'a-t-elle pris les armes et n'a-t-elle déployé dans les combats tant de bravoure, dans la défaite tant de constance^ que pour conserver le droit de faire travailler des esclaves pour son compte ? Je ne crois pas qu'il fût juste de le pré> tendre, sans quoi la cause du Sud n'aurait pas été non plus digne des dévouements héroïques qu'elle a rencontrés et des sympathies qu'elle excite encore. Je ne crois pas non pins qu'il soit sérieux. de dire qu'au fond de cette longue et sanglante guerre il n'y avait, après tout, qu'une querelle d'intérêts commerciaux, et qu'elle ne serait pas née si le Nord n'avait pas voulu imposer la protection au Sud et le Sud faire triompher le libre échange aux dépens du Nord. Sans doute il pouvait y avoir entre ces deux régions si différentes de l'Amérique opposition d'intérêts, comme il y a aujourd'hui, comme il y avait déjà à cette date, opposition entre l'Ouest agricole et le Nord manufacturier, ou chez nous entre la Normandie et la Guienne. Mais si les hommes sont disposés à faire beaucoup de sacrifices aux questions d'intérêt, il y en a un dernier qu'ils consentent rarement et pour cause, car celui-là ne serait guère profitable, c'est le sacrifice de leur vie. On fera difficilement croire que plus de huit cent mille hommes se soient fait tuer de part et d'antre

pour une question de tarifs plus ou moins élevés. Non, il y avait autre chose qu'une question de tarifs dans cette lutte, une des plus longues et des plus sanglantes que deux peuples se soient jamais livrées; autre chose même que la question de Tesrlavage, qui, du reste, n'était pas seulement pour le Sud une question d'intérêt, mais une question d'orgueil individuel. Il y avait une question de patriotisme local mêlée à une question d'antipathie de race. Ce n'est pas d'hier ni d'avant-hier que la question du droit des États {the states rights) a joué im rôle capital aux Etats-Unis. Elle est née le lendemain de la déclaration d'indépendance. Jefferson et toute son école en ont été les champions déclarés, et toute une partie de l'histoire des États-Unis a été remplie par la lutte entre les fédéralistes qui étaient partisans d'un pouvoir central fortement constitué, armé de certains droits, pouvant intervenir dans la vie des États pour leur imposer le respect de certains principes ou réprimer certains écarts, et les républicains, c'est-à-dire les partisans de l'indépendance et de l'autonomie des Etats poussée aussi loin qu'il était possible sans détruire l'idée d'une république fédérative. La lutte a passé par bien des phases et pris bien des faces ; au cours de ces péripéties, les partis ont même changé de nom : les républicains se sont nommés démocrates et les fédé ralistes ont pris le nom de républicains. Mais l'antagonisme entre les deux opinions n'a pas cessé

d'être très ardent. Les Etats du Sud n'ont jamais cessé d'être hostiles à l'idée d'une grande république unitaire et favorables à l'indépendance intérieure des États. A ce titre, leur cause ne serait rétrospectivement pas indigne de l'intérêt de l'opinion libérale. Nous avons payé assez cher nos manies d'unité pour les autres pour qu'il nous soit permis au moins de regretter le triomphe de cette tendance qui pousse les petits Etats à disparaître dans les grands, que ces États s'appellent le Hanovre, la Toscane ou la Virginie. Mais ce qui a fait le malheur de la cause du Sud, c'est que la première application que les Etats confédérés entendaient faire de l'autonomie qu'ils revendiquaient, c'était précisément le maintien de l'esclavage, tandis que la tendance du Nord était, au contraire, d'ériger, au moins dans l'avenir, la liberté des hommes de couleur en un principe constitutionnel qui devrait être respecté dans toute l'étendue de l'Union. C'est là ce qui les a perdus en réduisant à une neutralité bienveillante certains gouvernements européens dont l'intérêt politique aurait été peut-être de pousser à une division de la grande république. Mais prendre ouvertement parti pour l'esclavage leur était imj^ossible; dans aucun pays chrétien l'opinion publique ne l'eût souffert, et le Sud a porté ainsi la j uste peine d'une déplorable solidarité.

Néanmoins, cette question après tout assez théorique des droits des États ne suffirait peut-être pas

;i elle seule pour expliquer l'acharnement de la lutte, s'il ne s'y mêlait aussi, comme je viens de le dire, une antipathie de races. Il y a longtemps que les gentlemen du Sud détestaient et méprisaient ces Yankees ardents au travail, âpres au gain, toujours dans leurs bureaux ou dans leurs usines. Leurs mœurs à euX étaient toutes différentes. Accoutumés à faire travailler pour leur compte et à ne pas trop s'occuper de leurs affaires, ils vivaient généralement sur leurs plantations, sauf quelques mois ])assés'à la ville ou dans les assemblées, d'une vie passablement oisive et relativement aristocratique, assez semblable à celle de ces squires anglais du siècle dernier dépeints par Fielding dans Tom Jones, ou par Walter Scott dans Rob Roy.

A vrai dire, cette existence n'était pas et n'est pas oncore aujourd'hui aussi élégante et aussi raffinée que quelques personnes se le figurent en France, et (juand on dit qu'il n'y a de bonne compagnie en Amérique que dans les Etats du Sud, c'est à peu près comme si on disait qu'il n'y a de bonne compagnie en France que dans le Poitou ou dans la Vendée, ce qui serait peut-être un peu exclusif. Bons cavaliers, grands chasseurs, ils étaient grands buveurs aussi (à vrai dire, en Amérique on boit un peu partout) et, par-dessus le marché, prodigieusement étrangers à tout mouvement intellectuel. Mais quand ils ont conçu la crainte que les Yankees n'intervinssent dans le gouvernement de leurs Etats

en limitant leur autocratie, quand ils ont entrevu surtout la possibilité qu'on fit de ces nègres méprisés et avilis des hommes comme eux, ils se sont levés tous ensemble, et, de même que les gentilshommes du Poitou et de la Vendée sont devenus, pendant la guerre de 1870, d'admirables officiers de mobiles ou se sont fait tuer héroïquement comme simples soldats sous la bannière du général de Gharette, de même les gentlemen du Sud ont fourni comme officiers ou comme soldats le noyau d'une armée dont on ne saurait trop admirer l'héroïque et d'abord triomphante résistance à des forces trois fois supérieures. Tant de qualités expliquent parfaitement les sympathies qu'ils ont conservées dans leur défaite et même le concours que quelques Français leur ont prêté. Mais il ne faut pas oublier que si la cause du Sud avait triomphé, on verrait encore aujourd'hui ce scandale d'une grande nation chrétienne s'appuyant en principe sur une institution directement contraire à l'esprit de l'Evangile. Aussi je persiste à penser que ceux de nos compatriotes (sans nommer personne) qui se sont enrôlés sous les drapeaux du Nord ont servi la cause du vrai droit et celle de la liberté humaine.

Quels sont aujourd'hui, depuis seize ans que cotte lutte est terminée, les sentiments véritables que nourrissent les uns vis-à-vis des autres les hommes du Sud et les hommes du Nord? Il n'y a pas de point qui ait piqué davantage ma curiosité; il n'y en a pas

non plus sur lequel il m'ait été plus difficile d'arriver, je ne dirai pas à une opinion, je n'y prétends 111 rme pas, mais à une impression. J'ai beaucoup fait faiiser là-dessus, et bien des choses contradictoires m'ont été dites. « Je suis fille de rebelle et je m'en fais gloire », nous disait, en relevant sa jolie tête iliin air mutin, une des jeunes filles de Richmond. « Si je croyais que vous aimiez ces vilains hommes (lu Nord, je ne vous parlerais même pas », nous (lisait une autre. Mais ce sont là peut-être boufîées (le sentiments partant d'un point d'honneur exagéré, t'I je connais, d'autre part, des filles du Sud qui ont ('|)(iusé quelques-uns de ces vilains hommes du Nord f'I qui ne paraissent pas s'en repentir. J'ai parfois trouvé aussi chez certains hommes du Nord une vivacité de langage qui m'a étonné contre leurs niuiens adversaires du Sud. f( On aurait dû pendre Jetlerson Davis et fusiller ceux des généraux confé- •li'rés qui, au moment de la guerre, avaient abandonné l'armée fédérale. C'étaient des traîtres et des déserteurs », me disait un fort galant homme avec lequel j'ai beaucoup causé de ces questions, et je me souviens encore de la vivacité avec laquelle un ancien général des armées du Nord s'est écrié, pendant que nous admirions à la revue d'Yorktown la fîère allure des milices virginiennes : « Ne les applaudissez pas : c'étaient des rebelles. » Mais ce sont là, tel a été du moins mon sentiment, des vivaf^it(''s individuelles d'après lesquelles il ne serait pas

exact de se former une opinion. En allant un peu plus au fond des choses, je suis arrivé à une impression plutôt contraire, et cela pour deux raisons.

Les Américains, tant ceux du Sud que ceux du Nord, sont gens très pratiques, et ils n'aiment pas à soulever inutilement les questions déjà résolues. Or, s'il est deux questions qui soient résolues au monde, c'est celle de l'esclavage et celle de la séparation. L'esclavage n'est pas de ces institutions qui puissent se rétablir, et quant au droit de quelques Etats de se retirer de la grande Union pour former une république à part, sans compter que cela leur serait matériellement impossible à exécuter par la force, où serait l'intérêt, aujourd'hui que la grande cause de désunion entre le Nord et le Sud a disparu? Aussi les habitants du Sud, et ceux-là surtout qui appartiennent à cette génération nouvelle arrivée à l'âge d'homme depuis la guerre, ont-ils, je crois, complètement pris leur parti de la situation qui est faite aux anciens États confédérés, et au lieu de s'épuiser en regrets et en récriminations stériles, ils tournent virilement leurs yeux vers l'avenir. Ce qui leur rend, au reste, cette résignation moins méritoire et plus facile, c'est que la situation politique et matérielle des États du Sud s'est singulièrement améliorée depuis quelques années.

yS/ Pendant longtemps, cette situation a été absolur/Y n^ent déplorable, et les fautes du Nord y étaient / pour beaucoup. En appelant tous les nègres, sans

distinction et sans tempérament, non seulement à la liberté^ ce qui était un droit, maisàjjégajy.té l)o]iU(jue^jl„âJi^-afrrage, les politiciens du Nord n'ont pas seulement blessé au point le plus sensible les gentlemen du Sud en poussant du premier jour à l'extrême cette égalité qui les humiliait, mais ils ont du même coup livré pour plusieurs années l'administration des États du Sud à toutes les ignorances et à toutes les passions d'une race à ]>('ine émancipée et exploitée par une bande de spéculateurs éhontés, ceux qu'on a appelés les rarpet-ba^gers; non point, comme on l'a souvent répété, parce qu'ils sont venus du Nord n'ayant pi)Lir tout bagage qu'un sac de nuit, mais parce qu'on les avait comparés à ces agents d'affaires véreux qui voyageaient portant, comme nos huissiers de campagne, dans une sacoche en cuir, les billets usuraires qu'ils avaient à recouvrer. On ne saurait exagérer l'état déplorable du Sud pendant les quelques années qu'on a appelées en Amérit[ue la période de reconstruction et qui mériterait bien plutôt d'être appelées la période de destruction. D'une part, toutes les assemblées politiques, tons les conseils municipaux, tous les emplois publics envahis par des nègres ou par des blancs qui ne valaient guère mieux ; de l'autre, les gentlemen du Sud organisés en sociétés secrètes et se vengeant par d'horribles représailles non seulement d'' leurs oppresseurs, mais de ceux-là mêmes, noirs

OQ blancs, qui travaillaient honnêtement à leurs affaires, et dont le succès les humiliait. On croit feuilleter un mauvais roman lorsqu'on lit les tristes exploits de la société des Ku-klux-klans, dont les membres, couverts d'un drap blanc, le visage caché ou peint en noir, parcouraient, à cheval, la nuit, les campagnes du Sud, terrifiant les nègres, qui les prenaient pour des fantômes et exerçant tantôt contre eux, tantôt contre les blancs eux-mêmes, des vengeances et des mauvais traitements qui allaient jusqu'à l'assassinat.

Ce triste état de choses a été raconté avec beaucoup de force dans un roman qui n'est, en réalité, qu'une autobiographie et qui a fait, il y a quelques années, beaucoup de bruit aux États-Unis : A FooVs errand, by one of the fools [VEntreprise cVun fou, racontée par un des fous). Ce petit livre, très dramatique, est d'autant plus curieux à lire que, écrit par un homme du Nord, on y trouve une âpre censure de la conduite du Nord, auquel l'auteur reproche d'avoir abandonné en proie à d'indignes traitements ceux qui étaient venus honnêtement dans le Sud, après la guerre, donner l'exemple de l'activité, du travail et des bons traitements vis-àvis des nègres. Il aurait pu ajouter que, dans d'autres circonstances, le gouvernement qui siégeait à Washington a mis au contraire sa force au service de ceux de ses partisans qui méritaient le moins d'intérêt. C'est ainsi que le général Grant,

alors qu'il était président, a envoyé les troupes fédérales soutenir dans la Louisiane l'autorité d'un drôle nommé Kellog, contre la tyrannie duquel s'était légitimement insurgée la meilleure partie de la population. Mais ce déplorable état de choses a commencé à prendre fin en même temps que l'administration du général Grant, et l'un des premiers actes de son successeur, le président Hayes, a été de rappeler les troupes fédérales de la Louisiane, inaugurant ainsi vis-à-vis des états du Sud une politique plus honnête et plus équitable. Puis, peu à peu, une révolution s'est opérée dans les esprits. Les anciens propriétaires d'esclaves ont compris qu'au lieu d'exercer des mauvais traitements contre les nègres, ils feraient mieux d'essayer de se les conciher et de reprendre influence sur eux. Gela leur a été d'autant moins difficile que ceux-ci n'avaient guère à se louer de leurs amis les carpet-baggei^s, par lesquels ils avaient été singulièrement exploités. Peu à peu, la paix sociale et politique s'est rétablie dans l'intérieur des États du Sud, et le résultat de cette paix a été que les nègres s'étant mis à voter sous l'influence des blancs, les membres du parti démocrate, c'est-à-dire de l'ancien parti séparatiste, mais ayant sincèrement renoncé à toute pensée de séparation, sont revenus au pouvoir dans presque tous les États du Sud. Aujourd'hui, c'est l'aristocratie blanche qui y gouverne, en partie du moins, et les choses n'en vont pas i)lus mal, au contraire.

Ce qui a singulièrement aidé au rétablissemefit de la paix sociale, c'est qu'à une période de véritable détresse a succédé depuis quelques années, dans le Sud, une période d'aisance croissante. Les anciens planteurs, au lieu de se draper fièrement dans leur pauvreté en attribuant leur ruine à la guerre, tandis que, pour beaucoup d'entre eux, la gêne avait commencé bien avant, les anciens planteurs, dis-je, ont fini par se remettre courageusement à l'ouvrage, en s'occupant uft peu plus directement de leurs affaires qu'autrefois, et comme ce n'est ni l'énergie ni l'intelligence qui leur manquent, ils s'en sont très bien trouvés. Ils ont fini par se persuader qu'il y avait meilleur profit à tirer du travail libre des nègres rémunéré par un salaire que de leur travail forcé stiirtulé par des coups de fouet, et les nègres, de leur côté, ont compris qu'il valait mieux être bien logés, bien nourris et recevoir quelque chose en plus pour leur travail (c'est généralement le mode de louage adopté) que se chauffer sans rien faire au soleil en vivant niisérablèment. Aussi la production du coton va-t-elle croissant dans la Géorgie, que tout le monde s'accorde à représenter comme plus prospère qu'avant la guerre, grâce à l'industrie manufacturière qui s'y développe et qui lui permet d'exploiter ses propres produits, tandis qu'auparavant elle était tributaire du Nord. Les plantations d'orangers ont donné dans la Floride de magnifiques résultats. La Louisiane, la Yir-

ginie elle-même, qui ont tant souffert, s^nt en train de se relever. Il n'y a que les deux Carolirtes qui paraissent irréparablement ruinées, si ce mot d'irréparable peut être prononcé dans une contrée aussi vivace que l'Amérique. Que le courant d'émigration, qui, jusqu'ici, n'a guère profité qu'au Nord, et que l'esclavage autrefois, aujourd'hui là concurrence du travail nègre, détourne encore du Sud, commence au contraire, comme on l'y invite, à se porter régulièrement de ce côté, et ces magnifiques contrées, pour lesquelles le ciel a tout fait et qui produisent également le blé, les oranges, le coton, la canne à sucre, finiront par prendre un développement qui laissera peut-être bien loin derrière elles leurs rivales du Nord et de l'Ouest.

Enfin, ce qui achèvera de compléter dans l'avenir la réconciliation dé ces deux grandes fractions de la République américaine, c'est le développement commun de ce sentiment qui fait les grandes nations et les grands empires : l'of-gueil. Lorsqu'on cause avec ceux des hommes du Nord qui ont conservé vis-à-vis de leurs adversaires du Sud des passions excessives, on découvre que ce qu*ils leur repro» chent, c'est d'avoir compromis l'avenir de l'Union et d'avoir failli diviser cette grande République américaine, aujourd'hui si puissante, en deux répu^ bliques rivales qui se seraient paralysées l'une l'autre. Éh bien ! ce sentiment, sous une forme différente, les hommes du Sud commencent à le par-

tager. Ils se disent tout bas que, s'ils avaient triomphé dans leur entreprise, la république qu'ils auraient réussi à fonder végéterait assez misérablement et que toute vue ambitieuse d'avenir lui serait interdite. Au contraire, ils se sentent chaque jour plus fiers d'être les citoyens d'une nation qui tend à devenir une des plus puissantes du monde. Civis Romanus sum, disaient avec orgueil les citoyens de cette grande république qui a servi de modèle à tant de pastiches. Etre citoyen américain commence à inspirer aux gentlemen du Sud un orgueil à peu près semblable, et lorsqu'ils promènent cette qualité de par le monde, on ne leur demande pas s'ils comptent parmi les vainqueurs ou les vaincus de l'ancienne guerre. Ils ont donc échappé à ce sentiment de l'humiliation qui aigrit le souvenir de la défaite, et ce sont assurément les premiers vaincus auxquels ait fini par profiter la gloire de leurs vainqueurs.

Nous avons vu (je puis le dire sous nos yeux) un exemple de cette transformation si explicable des sentiments. Parmi nos compagnons militaires, nous comptions un très galant officier, originaire de la Virginie, qui, après avoir servi dans les armées du Sud, avait de désespoir quitté son pays et s'était enrôlé en Algérie dans la légion étrangère. Il y avait quinze ans qu'il avait quitté l'Amérique et il y apportait toutes les ardeurs, tous les préjugés d'un émigré. Puis nous l'avons vu peu à peu subir Finthience

de ce sentiment de patriotisme général dont je viens de parler, et tout fier des merveilleux développements qu'il constatait dans son pays, au bout d'un mois, on n'aurait pu distinguer s'il appartenait au Nord ou au Sud. Lui-même, j'en suis convaincu, ne s'en souvenait plus. Mais je puis donner des preuves un peu plus générales des progrès de la réconciliation entre les deux fractions autrefois ennemies.

Pendant que nous étions à Richmond, le bruit se répandit avec quelque vraisemblance que le secrétaire du département d'État, M. Blaine, qui avait, depuis quelque temps déjà, remis sa démission entre les mains du président de la République, allait être définitivement remplacé, et parmi les successeurs qu'on lui donnait, on citait le nom du général Longstreet. Or, le général Longstreet a exercé un commandement important pendant la guerre de sécession dans l'armée du Sud. Le plus ou moins de probabilité de sa nomination n'en a pas moins été discuté pendant plusieurs jours sans que l'opinion publique parût s'en émouvoir dans le Nord et sans que dans le Sud personne lui adressât le moindre reproche de défection. Mais un exemple plus frappant encore est celui-ci. J'ai déjà parlé de cette exposition des produits de l'industrie cotonnière ouverte dans cette ville d'Atlanta que les soldats de Sherman ont prise de vive force en 1864. Le général Sherman n'en est pas moins venu en personne visiter cette exposition . Et non seulement il a pu circuler

Jibreipent dans la ville sans recueillir aucun témoignage hostile, rpais il a été reçu officiellenf^ent à l'exposition, il y a prononcé un discours, et, dans ce jdiscours, il a pu dire : a Nous avons conjbattu autrefois pour l'idée de patrie comme chacun de nous la comprenait dans sa conscience, mais tous ces souvenirs doivent être oubliés aujourd'hui, et, pour moi, je puis le dire avec vérité, je ne me sens pas attaché par des liens moins étroits à cet état de Géorgie qu'à mon état natal de l'Ûhio. » Non seulement ces paroles n'ont soulevé aucune protestation dsi-m cet état de Géorgie que les troupes de Sherman ont systématiquement dévasté, mais elles ont été couvertes d'applaudissements, et sa personne a été l'objet d'une ovation. Tout ce que je pourrais ajouter encore de mes impressions personnelles ne ferait qu'affaiblir la portée de ce fait indéniable.

Retour à Washington. — Les partis i^oVûiquea. — Stalwarts et Half-breeds. — L,a corruption et le système 4es 4épouiUes. — La (juestioii de Pauania. — Le procès de Cipiteau. — Le cimetière d'Oak-HiU.

Le chemin de fer qui nous ramène en quelques heures de Richmond à Washington traverse un pay§ d'un aspect curieux. Ce pays est couvert tout entier de forets, mais non point de forêts telles que nous les comprenons en France, percées de routes et régulièrement exploitées. Sur un sol pauvre et poussiéreux, que les pluies d'hiver doivent transformer en boue épaisse, poussent des taiUis rabougris. Point de grands arbres, point non plus de routes forestières servant à l'exploitation des bois. On di-? rait, et c'est, je crois, souvent le cas, que ces forêts n'appartiennent à personne et qu'elles sont livrées sans défense aux déprédations de ceux qui viennent

y couper du bois au fur et à mesure de leurs besoins. Point de futaies, point d'arbres de réserve; que ce soit par des maraudeurs ou par les propriétaires eux-mêmes, ces bois paraissent exploités sans aucune idée d'avenir, et je ne serais pas étonné si, un jour venu, on se repentait en Virginie de ces prodigalités. Le chemin de fer que nous suivons n'existait pas au moment de la guerre, ou du moins il ne conduisait pas jusqu'à Washington. Aussi sa possession n'at-elle pas été l'objet de nombreux combats comme celle de la hgne qui conduisait de Washington à Richmond par Alexandria et Gordonsville. Nous laissons donc de côté, à mon grand regret, les champs de bataille de Bull-Run et de Manassas-Junction, qu'il m'eût beaucoup intéressé de voir. Mais nous traversons cependant le terrain du combat de Fredericksburg, et celui de nos compagnons militaires qui a fait partie de l'armée du Sud nous raconte à ce propos le trait suivant qui peint bien l'énergie déployée de part et d'autre dans la lutte.

Lors de l'attaque de Fredericksburg, deux brigades de l'armée du Sud étaient rangées derrière un mur crénelé. Trois fois, les troupes du Nord s'élancèrent à l'assaut de ce mur, dont les séparait un espace découvert de six cents mètres. Chaque pas en avant coûtait la vie à quelques soldats et, arrivés à cinquante pas du mur, ne pouvant plus avancer, ne voulant pas reculer, les cadavres s'entassaient les uns sur les autres. Pendant ce temps, les deux bri-

gades du Sud postées derrière le mur essuyaient ellesmême le feu de l'artillerie du Nord et perdaient leurs deux généraux. Le lendemain, lorsque les troupes du Sud, auxquelles était demeuré l'avantage, voulurent ramasser et ensevelir les morts, elles trouvèrent rangées devant le mur des compagnies entières; on eût pu faire l'appel, il n'eût presque pas manqué un soldat. Quinze mille cadavres reposent aujourd'hui dans le cimetière de Fredericks-burg ; mais moi, tout en continuant notre route d'une allure rapide à travers ces taillis sauvages, je pense à ceux qui, pendant une désastreuse retraite, ont succombé peut-être à quelque mortelle blessure, mourant seuls, au pied d'un arbre, de soif ou d'épuisement et dont les ossements oubliés blanchissent aujourd'hui sous la feuillée, sans honneurs, sans prières, mais peut-être pas sans larmes.

Notre second séjour à Washington n'a pas duré moins de quatre jours, et vu, l'allure dont nous avons marché jusqu'à présent, nolis sommes sur le point de trouver que c'est beaucoup. Il n'a pas été marqué par d'autres plaisirs que par une soirée à la légation de France, dont madame Outrey nous a fait les honneurs avec la double bonne grâce d'une Américaine et d'une Française, et par une réception de M. Blaine, le secrétaire du département d'État, dont le début a été marqué par un défilé tout démocratique d'invités en redingote, et la fin, au contraire, par une petite sauterie fort élégante, à laquelle avaient con-

senti à venir par le chemin de fer quelques jeunes filles de Baltimore, peut-être pour nous dédommager de leur dédain lors de notre passage dans leur ville natale. Aussi j'avoue que ce séjour m'aurait paru peut-être un peu long, si je n'avais profité de la circonstance pour tâcher de mieux comprendre les particularités du quart d'heure de la politique américaine. Tout en me pardonnant volontiers de n'avoir pas intitulé ce petit livre : De la Démocratie américaine et de son avenir, peut-être mes lecteurs ne seront-ils pas fâchés, après tout, de trouver ici quelques renseignements très courts sur l'état des partis, au moins pendant mon séjour, dans cette grande république si exaltée par les uns, si décriée par les autres, et dont chacun prédit le triomphe ou la décadence, suivant qu'il appartient lui-même dans notre pays à un parti ou à un autre.

yvLes États-Unis sont aujourd'hui, comme chacun sait, divisés entre républicains et démocrates. Les républicains sont au pouvoir, les démocrates dans l'opposition, et quelques méchants pourraient prétendre que c'est là surtout ce qui les sépare. Mais ce serait malice, et il y a entre les deux partis une réelle différence de tendance. Les républicains sont les centralisateurs, les partisans d'un pouvoir fédéral fort et faisant sentir son influence à travers toute l'étendue de l'Union. Les démocrates sont les partisans des droits des fltats et, sinon de leur complète autonomie, du moins de leur indépendance

politique et législative poiissée aussi loin qu'il est possible, sans rompre le lien fédéral. Avant la guerre et lorsque l'esclavage subsistait encore, la question des droits des Etats avait une singulière importance. Aussi le parti démocratique avait-il la majorité dans tous les Etats du Sud, et les partisans qu'il comptait dans les éts^ts du Nord étaient désigués sous le nom de peaee demoerats ou de W(ir democre^ts^ suivant qu ils étaient ou non partisans d'un appel à la force pour maintenir l'Union. L'état des partis en Amérique au moment de la guerre a été décrit d'une façon plus l:iriU^nte peut-être qu'impartiale par mon pauvre camarade, Ernest Duvergier de Hauranne, ^i prématurément enlevé, et ses Lettres sur l'Amérique n'ont certainement été oubliées de personne. Mais, depuis son voyage, Jes choses ont singulièrement changé de face, et entre républicains et démocrate^, il n'y a plus guère aujourd'hui de différences bien profondes. Quelques personnes pensent, même en Amérique, que ces dénominations ont fait leur temps et qu'il suffirait d'une question nouvelle de quelque importance pour amener aussi un classement nouveau des partis. Cependant, on peut retrouver encore au fond de ces divisions une conception différente des meilleurs moyens politiques de maintenir l'Union dans les temps à venir et de réaliser ce programme difficile qui est presque une gageure : conserver sous l'autorité d'un même gouvernement central un territoire qui s'étend depuis le

Canada jusqu'au Mexique et depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique. Les républicains (j'entends ceux qui s'élèvent à une certaine hauteur de vues) pensent que c'est en fortifiant autant que possible les pouvoirs du gouvernement fédéral ; les démocrates soutiennent que c'est en laissant la plus grande somme possible d'indépendance aux États. C'est là une question sur laquelle on peut disputer à perte de vue, et j'avoue humblement que je n'ai point d'avis làdessus.

Ce qu'il faut avant tout éviter, si on veut comprendre quelque chose au classement des partis en Amérique, c'est d'attribuer aux mots le sens que nous leur attribuons, et de chercher à retrouver nos divisions dans les leurs. Non seulement en Amérique tout le monde est républicain et démocrate dans l'acception que nous donnons à ces mots, mais ce qu'on appellerait en Angleterre les tories et les whigs, ce que nous appelons les conservateurs et les radicaux, sont répartis en quantité à peu près égale suivant les régions, entre les deux partis républicain et démocrate. Dans le Nord, presque toutes les vieilles familles appartiennent au parti républicain ; la basse classe des villes, composée en partie d'Irlandais, appartient au parti démocratique. Dans le Sud, c'est le contraire : les vieilles familles appartiennent au parti démocratique, et le parti républicain a recruté ce qu'il y a de moins relevé dans la population. A un autre point de vue, tout le monde

en Amérique, ou du moins presque tout le monde, est à la fois conservateur et radical, car tout le monde (ou du moins presque tout le monde) a des idées saines sur la constitution des sociétés, et tout le monde est accoutumé à des institutions que plus d'un radical n'oserait peut-être même pas mettre en pratiqué chez nous. Enfin, ce qui vaut mieux, tout le monde est libéral, car personne n'a l'idée de refuser la liberté à ses adversaires politiques, après l'avoir réclamée pour soi-même et s'en être fait un panache.

Quant à la question sociale, elle est à peine née. Sans doute, il y a dans certains endroits, et je le montrerai plus tard, beaucoup de misère. Sans doute, il peut y avoir dans d'autres endroits des grèves et des difficultés industrielles. Pour conjurer ces difficultés et pour combattre les progrès du socialisme, les Américains qui réfléchissent aux problèmes de l'avenir comptent beaucoup sur la diffusion de l'instruction populaire. Ils pourraient bien se faire là-dessus quelques illusions. Mais tant que la main-d'œuvre sera plus difficile à se procurer que la besogne et tant que les cultivateurs seront plus rares que les terres, c'est-à-dire pendant des années, peut-êti'e des siècles encore, je ne crois pas, malgré les prédictions pessimistes, qu'il y ait des périls bien sérieux à prévoir de ce côté.

Si cette division des partis entre républicains et démocrates est connue de tout le monde, il n'en est

pas de même de celle qui s'est introduite h une date beaucoup plus récente dans le parti républicain lui' même entre stalwarts et half-^breeds, nous dirions les purs et les demi-sang. C'est pour le coup qu'on ne peut l'expliquer sans faire entrer en ligne des questions de personnes. Cette division remonte en principe (la dénomination elle-même est beaucoup plus récente) aux dernières années de la présidence du général Grant. On sait que les dernières années du deuxième terme présidentiel de l'illustre soldat ont été remplies de scandales financiers auxquels, je veux le croire, il est demeuré personnellement étranger, mais qui n'en ont pas moins jeté un jour fâcheux sur les procédés du haut personnel politique employé par lui. Plusieurs de ses ministres ont été formellement accusés et convaincus de conçus^ sion, en même temps que des actes d'arbitraire et de brutalité signalaient la politique suivie par lui vis-à-vis du Sud. Ces résultats fâcheux de ses deux termes de présidence n'empêchèrent cependant pas le général Grant de poser ouvertement sa candidat ture pour un troisième terme, et on peut se souvenir encore des violentes polémiques auxquelles cette pré^ tention impériale, ouvertement contraire à la règle constitutionnelle, posée par Washington, donna lieu aux États-Unis, et des sombres prédictions qui retentirent en France, prédictions dans lesquelles on déclarait l'Amérique à la veille de devenir une grande démocratie césarienne.

Il se passa alors un fait assez curieux : le parti républicain se divisa en deux fractions et entra en lutte avec lui-même ; celle du général Grant et des hommes d'argent qui l'entouraient fut vaincue par celle qui voulait porter au pouvoir un homme pur de tout soupçon de corruption, et, dans la convention républicaine, la candidature d'un homme assez obscur, mais honorable, le président Hayes, l'emporta sur celle du vainqueur de Lee, qui n'affronta pas la lutte jusqu'au bout. En France, toute division dans le sein d'un parti amène immédiatement ses adversaires au pouvoir; en Amérique, le parti républicain a su faire sa police lui-même, sans que, dans la lutte avec les démocrates, la victoire lui échappât. A vrai dire, il s'en est fallu de peu, et les moyens employés par les républicains pour se l'assurer ne sont pas de ceux qui font grand honneur à un parti. M. Hayes ne l'emporta que de quelques voix sur son concurrent, M. Tilden (si même il avait obtenu véritablement la majorité), et les protestations nombreuses que son élection souleva tinrent pendant plusieurs mois l'Amérique en suspens pendant qu'un tribunal arbitral examinait l'affaire.

Quelle que fût la décision de ce tribunal, il était fort à craindre qu'elle ne fût pas acceptée par le parti vaincu; car il y avait eu incontestablement recours à la fraude des deux côtés, et, sans voir ^'avenir avec un parti pris de pessimisme, on pouvait craindre que les États-Unis ne fussent à la veille

(l'un nouveau déchirement et d'une nouvelle guerre civile, d'autant plus que, depuis plusieurs mois, il n'y avait en quelque sorte plus de pouvoir exécutif aux États-Unis. Mais la population américaine a | donné dans cette circonstance un rare exemple de sagesse et de soumission à la loi. A peine la validité de l'élection du président Hayes eut-elle été prononcée par le tribunal arbitral que les adversaires de cette élection déposèrent les armes, remettant à la prochaine élection présidentielle la reprise des hostilités. Les hostilités ont recommencé, en effet, à l'expiration des pouvoirs du président Hayes, non pas seulement entre démocrates et républicains, ce qui était inévitable, mais entre les deux fractions du parti républicain, celle qui suit les inspirations du général Grant et celle qui est en réaction contre sa politique. Ce n'est pas sans peine que cette dernière a fmi par triompher et que son candidat de la dernière heure, le général Garfîeld, est sorti vainqueur de la convention de Cincinnati. Cette nouvelle lutte a encore aigri les relations entre stalwarts (ce sont les vaincus) et half-breeds (ce sont les vainqueurs), bien qu'on eût, comme fiche de consolation donnée aux stalwarts, c'est-à-dire aux partisans du général Grant, appelé aux fonctions de la vice-présidence un homme notoirement dévoué à la personne du général, M. Chester Arthur. Mais l'opinion publique se prononçait de plus en plus vivement aux Etats- Unis contre cette politique, et le président Garfîeld

avait été nommé avec le mandat d'entreprendre énergiquement la lutte contre la double nature d'abus qui avaient signalé les dernières années de l'administration du général Grant, sans avoir cependant, à vrai dire, ni commencé ni fini avec lui : la corruption et le système des dépouilles, the spoils System,

a corruption ! tel est, en effet, le grand fléau de la politique américaine ; telle est, pour reprendre les expressions de M. Winthrop, « la malaria qui infecte tous les services civils jusque dans les rangs les plus élevés, et qui fait couler du poison dans les veines mômes de la nation ». Pendant que nous étions à Washington, il n'y avait pas moins de trois cas de concussion qui, à des degrés divers, occupaient l'attention publique. L'un de ces cas était un procès [the star route case) intenté devant une cour de justice à un certain nombre d'entrepreneurs de transports, subventionnés par l'État pour le service des dépêches, qui, avec la complicité au moins tacite des bureaux dont ils dépendaient, avaient volé l'Etat d'une trentaine de millions depuis dix ans, soit en faisant payer leur service à un prix exorbitant, soit en ne l'accomplissant pas du tout. A quoi a abouti cette poursuite? A une annulation pour vice de procédure, et les journaux disaient hautement que ce dénoûment était parfaitement prévu par ceux-là mêmes qui, au nom de l'Etat, avaient engagé la poursuite, et qu'elle ne serait pas reprise. Je crois

cependant qu'elle l'a été depuis. Mais l'attention publique a été un moment détournée de ce procès par un scandale qui a éclaté dans le service des pensions. Depuis la guerre, le gouvernement américain sert un chiffre de pensions très élevées aux jalessés, aux veuves, aux orphelins des soldats tués pendant la guerre. Mais personne ne fait doute que, grâce à un système de faux certificats, une forte partie de ces pensions ne soit touchée par des amputés ayant leurs deux bras et leurs deux jambes, ou par des veuves et des orphelins ayant encore leurs maris ou leurs pères.

Pendant notre séjour à Washington, on a cru découvrir qu'une association, a rlngy comptant des membres dans les bureaux chargés du service et du contrôle des pensions, s'était formée pour toucher sa part de ces pensions indûment servies. Enfin, bien que la matière eût moins d'importance, on a découvert également que le désordre s'était glissé jusque dans la comptabilité des dépenses du Sénat, et certain compte phénoménal de bougies et de rafraîchissements destinés à éclairer ou à désaltérer les sénateurs n'aurait servi, paraît-il, qu'à masquer des dépenses personnelles à des employés d'un grade assez élevé. Quelle suite a-t-il été donné à ces découvertes? Je l'ignore également; mais je dois dire que, bien qu'assez vivement commentées par la presse pendant un jour ou deux, elles ne m'ont pas paru produire l'étonnement que, du moins, j'aime

à le croire, elles produiraient encore chez nous. Ces abus de la corruption, contre lesquels, en principe, tout le n)onde est au moins unaninae, seront plus faciles à faire disparaître, grâce à l'énergie du sentiment public sur ce point, que ceux résultant de ce qu'on appelle le spoils System. Il y a longtemps qu'un ancien président des États-Unis (c'était le général Jackson) a prononcé cette parole: « Aux vainqueurs les dépouilles » et a posé le principe que, du jour où un homme arrivait au pouvoir, c'était son devoir de partager toutes les fonctions publiques entre ceux qui l'avaient soutenu, depuis les plus élevées jusqu'aux plus infîmes. Nous sommes entrés depuis quelques années en France dans ce beau syMème, et nous commençons à en cueillir les fruits. Mais les Américains nous y ont devancés et l'ont poussé à un degré de perfection auquel nous no sommes point arrivés encore, qu'il s'agisse de fonctions politiques, financières ou administratives, comme celles de receveur des douanes ou de directeur des prisons. Il n'y a pas moins de quatre-vingt mille fonctions qui peuvent être ainsi distribuées, et comme le président et les ministres ne peuvent pas connaître tous les candidats, ce sont les sénateurs et les députés qui se chargent de les leur indiquer, les sénateurs surtout qui, forts du droit de confirmer les nominations appartenant au Sénat, ne permettent pas que, dans l'intérieur de leur Etat, aucune nomination se fasse en dehors de leur influence. Ne con-

naissons-nous pas un pays où les choses commencent à se passer ainsi ?

Un petit fait donnera l'idée du point jusqu'où les abus sont poussés... en Amérique. Pendant que nous étions à Washington, il s'agissait de remplacer le directeur des postes de la Virginie qui avait, je crois, malversé. Personne au Sénat ne songeait à le défendre, mais le parti démocratique n'en eut pas moins recours à toutes les ruses de la procédure obstructionniste pour amener ce qu'on appelle en style parlementaire américain : a deadloCy une grève, et empêcher la nomination du candidat présenté par le président de la république pour le remplacer. Pourquoi? Parce qu'il allait y avoir des élections en Virginie, que le nouveau directeur des postes était le protégé d'un sénateur virginien et que la nomination du candidat de ce sénateur aux fonctions de directeur des postes aurait assuré la nomination des candidats appuyés par lui à la Chambre des représentants. Il y a, comme on le voit, une véritable mise en tutelle du pouvoir exécutif dont le droit est confisqué par ses partisans. Aussi une réaction assez vive s'est-elle prononcée dans l'opinion publique contre les abus du patronage, et cette réaction a même amené la nomination d'une commission parlementaire intitulée : « Commission de la réforme du service civil, » qui cherche à introduire dans les services civils une hiérarchie, des conditions d'admission et des garanties contre

les destitutions arbitraires. En un mot, tandis qu'on croit faire œuvre pie en France en détruisant la bureaucratie, on s'efforce de la créer en Amérique. Mais l'abus est si fortement enraciné, tant de gens surtout sont intéressés à son maintien qu'il faudra plus d'une génération d'hommes pour en triompher.

Le président Garfield s'était cependant attaqué à cet abus avec beaucoup de résolution, dans une circonstance qui a eu un grand retentissement aux États-Unis. Il s'agissait de nommer un collecteur de la douane à New-York, une des situations les plus lucratives aux Etats-Unis et aussi l'une de celles où la stricte probité est le plus désirable. Un sénateur de l'État de New- York, M. Gonkling, fort influent dans le parti républicain, avait son candidat; le président avait le sien. Était-il plus ou moins digne de confiance que celui de Gonkling ? G'est une question secondaire, car il y avait en jeu une des prérogatives du pouvoir exécutif. Le président Garfield tint bon et écarta le candidat de Gonkling, qui, furieux, donna sa démission pour se représenter de nouveau, appelant ainsi les électeurs à juger entre le président Garfield et lui. Entre sa démission et le jour de l'élection, Garfield est mort assassiné. Mais Gonkling n'en a pas moins été battu, et, ce qui est remarquable, battu non point au profit de son concurrent démocrate, ce qui n'eût pas manqué d'arriver chez nous, mais d'un autre candidat repu-

blicain favorable à la politique de Garfield. Ce succès posthume remporté par Garfield a bien montré que le pays était avec lui, et ces incidetits, que je n'ai connus qu'en arrivant là-bas, fn'ôtit fait mieux comprendre l'immense effet produit par sa mort. Le pays sentait vaguement qu'il avait à sa tête un honnête homme résolu à faire une honnête besogne, et le deuil univei'seï que sa mort a causé est un témoignage incontestable que la majorité de l'opinion est également honnête et saine aux États-Unis.

Le nouveau président, M. Chester Arthut", qui était .redevable de sa nomination de vice-président à ses relations notoires avec le général Grant, a dû, en arrivant aussi inopinément au pouvoir, se trouver dans une situation fort embarrassante. En politique n'est pas ingrat qui veut, et il faut pour cela une certaine force de caractère. D'un autre côté, la manifestation du sentiment public à laquelle a donné lieu là mort de Garfield était si claire qu'il n'a pas pu en méconnaître le sens. Le genre de mort du président Garfield, les incidents de son long procès venaient même fournir des arguments aux adversaires du spoils System, car Guitéau était tout simplement un solliciteur aigri. Les perplexités par lesquelles le président Arthur a dû nécessairement passer ont donné lieu à plus d'une caricature. Comme en Amérique, non plus qu'en Angleterre, la caricature n'est pas nécessairement désobligeante pour celui qui est mis en scènCj et comme d'est simplement une

Les partis 2oj

manière vive et comique de caractériser une situation, je crois pouvoir rapporter ici la légende de celles qui m'ont paru les plus spiritlielles, sans manquer de respect au chef suprême d'un pays oh nous avons reçu si bon accueil.

Le président Arthur s'était heurté d'abord à quelques refuâ lorsqu'il a voulu former un nouveau cabinet. L'une de ces caricatures représente le général Grant venant lui rendre visite en compagnie de quelques personnages qui portent des portefeuilles sous le bras. « Ne vous troublei pas de ces refus, Arthur, mon garçon, dit Grant au président ; si vous ne trouvez pas de ministres, j'en aurai à vous procurer. » Et il lui présente les principaux fonctionnaires de son ancienne administration portant inscrit sur leur portefeuille le chiffre de la somme qu'ils dnt été convaincus d'avoir volée. L'autre, plus piquante encore pour le général Grant, le représente se promenant fiévreusement dans le cabinet du président Arthur, tandis que celui-ci est tranquillement assis dans son fauteuil, le cigare aux lèvres, avec tet air de dignité froide qui lui est habituel. La légende est intitulée: un Mdleti^ tendu, et voici les propos qu'ils échangent :

Grant. — Arthur, mon garçon, ne croyez-vous pas qu'il serait temps de commencet* à nous occuper du troisième terme?

Arthur. — Je vous remercie, général, mais c'est à peine si je commence mon premier. Il sera

grand temps quand j'arriverai à la fin du second.

Pendant que nous étions aux États-Unis, le président Arthur a donné une première preuve de sagesse et d'habileté en prenant le temps de la réflexion, en ne précipitant aucune de ses déterminations, en un mot, en sachant attendre. Depuis, m'ont écrit de très bons juges, il a fait preuve de beaucoup de discernement dans le choix de ses collaborateurs. Il a su faire pour ses anciens amis ce qu'il ne pouvait pas décemment leur refuser^ tout en ne donnant à personne l'idée qu'il dût être un instrument passif entre les mains du général Grant^ Ce n'est pas sans un certain sentiment d'anxiété qu'on l'avait vu arriver aux aff'aires. « Quels hommes allons-nous avoir ? » se demandait-on de tous côtés, et l'on craignait que ce ne fussent les hommes de Grant. A cette anxiété la confiance commence à succéder, et s'il parvient, comme tout donne à le croire, à maintenir les Etats- Unis dans la voie d'honnête réaction où Hayes s'était timidement engagé, où Garfîed semblait devoir marcher plus résolument, il aura rendu à ses citoyens un service dont ceux-ci devront lui savoir d'autant plus de gré que la tâche était plus difficile à lui qu'à tout autre.

On peut penser si, dans leur polémique ardente contre les républicains, les démocrates jouent de la

1. Les déplorables spéculations où le général Grant a été compromis ont dû singulièrement aider le président Arthur à se soustraire à cette influence.

corruption et du système des dépouilles. Mais si le sort les l'amenait au pouvoir, est-il probable qu'ils donnassent un exemple très différent? Il est au moins permis d'en douter. Si l'administration des grands services publics est, depuis la guerre, entre les mains des républicains, les démocrates ont entre les mains celle de plusieurs grandes villes, et le personnel que leur parti a fourni ne s'est pas montré moins accessible à la corruption que le personnel républicain. Nulle part les scandales financiers n'ont été poussés aussi loin que dans la ville de New-York, administrée depuis de longues années par les démocrates, et ces scandales ont même été si criants qu'une réaction a fini par se produire et par ramener Thonnéteté, sinon dans toute la filière administrative, du moins chez ceux qui la dirigent.

Quanta la fameuse maxime : « Aux vainqueurs, les dépouilles ! » il est peu probable que les démocrates, une fois vainqueurs, poussassent l'abnégation au point de ne pas la mettre en pratique. Après avoir été exclus du pouvoir pendant près de vingt ans, il faudrait chez eux, une vertu plus qu'humaine pour renoncer à s'en partager les épices et pour respecter chez leurs adversaires les droits acquis et les services rendus, quand droits et services sont assez problématiques. Aucune autre question grave ne séparant, comme je l'ai dit, les républicains des démocrates, aucune velléité de séparation nouvelle n'étant possible, je ne crois donc pas que le succès des démocrates aux

prochaines élections, succès qui est sinon dans les prévisions probables, au moins dans les possibilités, modifiât sensiblement aux États-Unis le train des choses. Il est cependant un point sur lequel ce changement de pouvoir et de direction politiques pourrait avoir quelque influence, et comme c'est le seul côté qui pourrait éventuellement intéresser l'Europe, c'est par là que je terminerai ces considérations un peu fastidieuses sur l'état des partis politiques aux États-Unis.

J'ai déjà eu occasion de dire que les États-Unis avaient depuis la guerre singulièrement laissé décroître leur puissance militaire et maritime. L'armée régulière a été ramenée à un chiffre insignifiant : trente mille hommes, je crois. Les forts qui constituent la défense côtière, et qui ont joué un si grand rôle dans la lutte navale entre le Nord et le Sud, sont tombés, faute d'entretien, dans un état de délabrement. Après avoir donné la première impulsion à la transformation de l'armement naval par la création de leurs canonnières blindées, ils n'ont pas suivi le mouvement dont ils avaient donné l'exemple, et il n'y a pas en Europe une puissance navale dont la flotte ne pût aisément venir à bout de la leur. Le Monitor n'est plus qu'un vieux souvenir, et le Itearsarge, qui a livré ce brillant combat en face de Cherbourg, est aujourd'hui d'un modèle aussi démodé que peut l'être chez nous un vaisseau à trois ponts.

Depuis 1865, les États-Unis n'ont obéi qu'à une pensée : amortir leur dette en augmentant leurs droits de douane et en réduisant leurs dépenses. Forts de la sécurité que leur donne leur isolement, ils ont pu sans danger négliger les exigences de l'armement national. Mais aujourd'hui que leur but est en partie atteint et qu'ils se sont accoutumés à voir, à tort ou à raison, dans le maintien de tarifs élevés un moyen de développer leur industrie, une certaine opinion vague commence à se répandre qu'il y aurait lieu peut-être d'appliquer les excédents de recette dont ils disposent à la reconstruction de leur armement. Cette résurrection de la puissance militaire des États-Unis aurait pour conséquence inévitable, sinon pour but, une intervention plus active des États-Unis dans les affaires concernant les autres pays, non point, quant à présent du moins, dans celles du vieux monde, the old world, comme ils nous appellent (après tout, c'est bien leur droit, puisque nous les appelons le nouveau), mais tout au moins dans celles du continent américain tout entier, en particulier dans les régions de l'Amérique du Sud, où ils rencontreront des intérêts européens, et peut-être un jour dans celles du Japon et de la Chine, où ils feront même rencontre.

Cette tendance que je signale est encore en quelque sorte à l'état latent, et peut-être se passera-t-il quelques années avant qu'elle éclate au jour. Elle n'est encore affichée dans le programme d'aucun

parti, et celui dans la plate-forme duquel elle figurerait ne ferait que se compromettre. Mais si jamais il en est un qui adopte le programme d'une action extérieure plus énergique de la part des Etats-Unis et qui le soumette au suffrage universel, ce ne pourra être, il me semble, que le parti républicain. Les partisans d'un pouvoir fédéral fort et bien outillé peuvent seuls, en effet, rêver pour ce pouvoir une action diplomatique constante et énergique ; pareille prétention serait, au contraire, difficilement conciliable avec ce minimum d'autorité auquel les démocrates voudraient réduire le pouvoir central. L'Europe n'est donc pas tout à fait aussi désintéressée dans cette querelle entre républicains et démocrates que de loin on pourrait le croire, et il ne serait pas impossible que, d'ici à quelques années, il ne fallût compter avec l'Amérique dans des questions que les puissances européennes sont accoutumées à régler entre elles.

Si cette question de la politique extérieure des Etats-Unis est une de celles qui pourront diviser un jour, dans un avenir plus ou moins lointain, les républicains et les démocrates, il y a, par contre, un point sur lequel les deux partis sont et seront toujours pleinement d'accord, c'est pour maintenir haut et ferme le principe posé par Monroe il y a soixante ans : l'Amérique aux Américains. Ce qu'on a appelé pendant longtemps la doctrine de Monroe est aujourd'hui la doctrine de tout le monde, et

l'homme d'Etat qui s'aviserait d'y contredire se ferait mettre au ban de l'opinion.

Je me souviendrai toujours d'avoir entendu un soir M. Biaine développer cette doctrine, les coudes sur la table, avec la verve et l'abandon qui suivent un dîner un peu prolongé. C'était à propos du percement de l'isthme de Panama, et je ne me fais aucun scrupule de rapporter cette conversation tenue intentionnellement, j'en suis convaincu, devant trente personnes, dont quelques-unes avaient rang officiel et ont même reçu de lui mission de la redire. La conversation avait commencé par un brillant tableau qu'il nous avait tracé de la force et de la prospérité de l'Amérique. « Aux États-Unis, avait-il dit, nous n'avons besoin de rien ni de personne. Notre territoire produit tout : du blé, de la vigne, du coton, du sucre, du bétail, du charbon, du fer, de l'argent, de l'or. C'est à peine si nous commençons à exploiter nos richesses ; nous avons plus de terre que de bras, mais ces bras, l'émigration nous les fournit. Il ne nous manque que cent mille Français pour nous apprendre à faire du vin. Si nous les avions, ce serait bientôt nous qui exporterions du vin en Europe. » A ce tableau, M. Biaine ne voit qu'une tache : les Mormons, dont le développement lui paraît une honte pour la civilisation des États- Unis, et qu'une ombre : la difficulté d'inculquer l'esprit et les principes américains à cette masse d'émigrants qui arrivent chaque année imbus des opinions,

des préjugés, parfois des chimères, de leur pays d'Irlande ou d'Allemagne. Mais, comme la race anglo-saxonne est merveilleusement propre à la trituration politique, ces nouveaux venus s'encadrent et s'emboîtent dans les cadres et dans les moules politiques déjà existants, les Irlandais dans le parti démocratique, les Allemands mi-partie dans le parti démocratique, mi-partie dans les rangs des républicains. Ils en acceptent les chefs, qui sont tous Américains ou américanisés, et votent comme on leur dit. C'est tout ce qu'il faut pour le moment.

Quant aux puissances étrangères, M. Blainenevoit pas quelles difficultés les Etats-Unis pourraient avoir avec elles. Ils n'ont que deux voisins avec lesquels une querelle serait possible : l'Angleterre à cause duGanada, l'Espagne àcause de Cuba. Maisles États- Unis ne veulent prendre de force ni le Canada ni Cuba. Et cependant Cuba ! La situation est bien étrange; car Cuba tire de l'Amérique les trois quarts des produits qui sont nécessaires à sa vie et ne peut exporter ses produits en Amérique, obligée qu'elle est de les envoyer , en Europe. D'ailleurs, toutes les îles qui sont assez près des cotes américaines pour que les navires puissent y arriver à la sonde [ivithin the sounds) appartiennent de droit naturel aux États-Unis. Et cependant les États-Unis ne s'empareront pas de Cuba par la force des armes; ils s'en remettent à la force des choses. M. Blaine n'entrevoit donc pas dans l'avenir de conflit possible entre

les États-Unis et aucune puissance européenne ; en tout cas, jamais avec la France.

— Et Panama? souffle un de nous.

— Panama? reprend avec vivacité M. Blaine, je vais vous dire ce que j'en pense, et du reste vous le verrez bientôt dans les journaux. Nous, ne ferons point opposition au percement de l'isthme. Nous ne comprenons pas trop pourquoi les Français se sont mis à la tête d'une entreprise qui, au fond, intéresse si peu leur pays. C'est nous qu'elle intéresse d'abord, à cause de nos relations avec les Etats du Pacifique; c'est ensuite les Anglais, à cause de l'Australie. Mais les Français, quel profit y trouveront-ils? Enfin, cela les regarde; je sais qu'ils aiment à faire de la chevalerie partout. Pour nous, je le répète, nous ne ferons pas obstacle au percement de l'isthme, et, bien que nous devions fournir les trois quarts du tonnage, nous ne demanderons aucun traitement de faveur. Mais il y a deux choses que nous ne supporterons pas. La première, c'est que les puissances européennes garantissent la neutralité du canal. C'est une affaire du nouveau monde qui ne regarde pas l'ancien. Lorsque M. de Lesseps a percé l'isthme d'Afrique, aucun État d'Amérique n'a demandé à être partie dans un traité garantissant la neutralité du canal de Suez. Pourquoi, aujourd'hui qu'il s'avise de vouloir percer l'isthme d'Amérique, les puissances européennes demanderaient-elles .à être parties dans un traité garantissant la neutra-

lité du canal de Panama? Cette neutralité serait suffisamment garantie par un traité entre les Etats- Unis et la république de Colombie. La seconde chose que nous ne souffrirons pas, c'est qu'au cas de guerre entre les États-Unis et une puissance quelconque, ce canal serve au passage des vaisseaux de guerre de la puissance qui serait en lutte avec nous. Nous ne voulons pas que des vaisseaux de la marine anglaise ou espagnole puissent passer par le canal de Panama pour venir bombarder San-Francisco. Et pour nous prémunir contre ce danger, si cela était nécessaire, nous nous emparerions des deux entrées du canal quand il sera construit et nous y élèverions un fort, car il faut que nous le tenions. We must hold it. »

Tout cela, dit avec beaucoup de verve, d'esprit et un certain air à la Bismarck, est demeuré profondément gravé dans ma mémoire. Quelques jours après paraissait, en effet, dans les journaux' cette fameuse note de M. Blaine protestant contre la garantie de la neutralité du canal par les puissances européennes. Pourquoi M. Blaine, à la veille de quitter le pouvoir, a-t-il soulevé si inopinément une question diplomatique à laquelle personne ne pensait? Parce qu'il avait la certitude de traduire sur cette question le sentiment national américain, et parce qu'il a voulu que le jour où l'affaire serait réellement soulevée, il y eût sur ce point spécial une Blaine doctrine, de même qu'il y a sur le principe

général une Mouroe doctrine. Je n'ai pas trouvé, en effet, un Américain qui ne partageât son opinion, pas un auquel il fût possible de faire entendre que si un traité de neutralité signé par les États-Unis et la république de' Colombie offrait assurément toute garantie contre une mainmise de la Colombie sur le canal, la garantie n'était peut-être pas tout à fait aussi forte contre une mainmise des Etats-Unis.

Ces mêmes questions de politique extérieure ont procuré depuis, je le sais, quelques désagréments à M. Blaine. La publication de certaines instructions données par lui aux représentants des États-Unis à Lima et à Valparaiso, celle d'autres dépêches encore, ont montré qu'il avait peut-être compromis un peu hâtivement, sous sa propre responsabilité, la diplomatie américaine dans des questions délicates, et il a eu l'ennui d'être désavoué par son propre parti. Mais peut-être aussi n'a-t-il eu d'autre tort que de marcher un peu trop vite et trop résolument dans une voie où, avec plus de timidité et de lenteur, ses successeurs finiront par le suivre, et alors il recouvrera le bénéfice de son initiative. Pour le moment, sa situation n'en est pas moins devenue assez maussade. Comme il a dû donner sa démission de sénateur du Maine pour devenir ministre de Garfield, dont il avait été cependant le concurrent à la présidence, il a été remplacé au Sénat, et comme depuis il a également cessé d'être ministre, il s'ensuit qu'aujourd'hui il n'est plus rien du tout. Mais je ne

suis pas inquiet pour lui. Il y a toujours place au soleil de sou pays pour quelqu'un de sa trempe, et si les partis ne lui mesuraient pas la place assez large, il serait homme au besoin à se la tailler tout seul.

C'est pendant notre second séjour à Washington que se sont déroulés les premiers débats du procès de Guiteau. Si grande était contre ce malheureux, ou plutôt ce misérable, l'indignation publique, qu'on craignait de le voir écharper par la populace pendant son trajet de la prison à la cour et qu'on avait dû prendre toute sorte de précautions pour dissimuler l'heure et le mode de son transfèrement. Quelques jours auparavant, il avait essuyé dans sa prison le feu d'un de ses gardiens, et le troisième ou quatrième jour de son procès, un cavalier, dont le nom est demeuré inconnu, dépassa sa voiture au galop et lui tira un coup de pistolet. J'ai été frappé du contraste entre la surexcitation de l'opinion publique dont ces craintes et ces tentatives étaient l'indice, et la longanimité de la législation criminelle américaine, qui a toléré un long procès de quatre mois, durant lequel on a vu Guiteau, insultant juges, témoins, et jusqu'à ses propres défenseurs, posant devant la presse et devant le public, enfin jouant tout à son aise, pendant d'interminables débats, la comédie de l'insanité.

Son système de défense consistait en grande partie à prétendre que ce n'était pas lui qui était cause de

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la mort de Garfîeld, mais les médecins, dont l'impéritie avait causé la- mort de leur patient. Molière n'eût pos mieux trouvé, et si Guiteau avait pu établir ce point, d'après le droit pénal américain, cela aurait sauvé au moins sa tête. Ce qui est plus étrange encore que son attitude aux débats, c'est le régime auquel il était soumis dans sa prison. Non seulement il pouvait se faire remettre tous les journaux qui rendaient compte de son procès et donner ainsi à son exécrable vanité l'aliment quotidien de leur lecture, mais il y recevait qui bon lui semblait et avait à son gré de longs entretiens avec les reporters de différents journaux. Les dimanches, on venait même le voir à travers la fenêtre grillée de sa cellule comme une bête curieuse, et cette exhibition le flattait beaucoup. Rien n'a été évité de ce qui pourrait tenter les imitateurs par l'appât d'une célébrité malsaine. De tous les épisodes de sa vie de prison, le plus piquant a été celui d'une visite que lui a faite sa première femme, d'avec laquelle il avait divorcé. Elle avait demandé à être entendue au procès pour le charger; puis à l'audience, prise sans doute de compassion, elle avait rendu, au contraire, assez bon compte de lui. A la suite de cette déposition, elle était venue le voir dans la prison avec son nouveau mari, et ce singulier trio avait causé fort amicalement.

Les conversations politiques et là lecture du pro- ' «s de Guiteau n'ont pas occupé tout notre temps à Washington. Nous avons fait encore quelques

courses dans les environs, une entre autres à Annapolis, l'école de marine américaine, installée sur le même plan que West-Point, au bord de la Chesapeake et non moins bien entendue. Les futurs officiers de marine y jouissent d'un régime dont la douceur et surtout le luxe doivent ensuite leur faire trouver singulièrement dure la vie du bord. Nous faisons cette observation et l'on nous répond que beaucoup (ceux entre autres qui viennent du Far- West) arrivent de leur famille tellement rustres et peu dégrossis qu'il faut commencer par leur faire apprendre la manière de vivre d'un gentleman. Une autre course nous conduit à un second collège de jésuites et à un second cimetière. Le collège de jésuites de Georgetown est un des plus anciens parmi les douze que l'ordre possède actuellement aux États- Unis, mais ce n'est pas un des plus considérables. Il ne peut contenir que trois cents élèves, tandis que celui de Santa-Ghiara, près de San-Francisco, en contient douze cents. Sur ces trois cents élèves, il y en a quarante de protestants, bien que les parents aient été prévenus qu'ils ne seraient dispensés d'aucun des exercices de la maison cl qu'ils seraient tenus d'assister aux offices et instructions religieuses. J'imagine que ces parents doivent être des protestants assez tièdes.

Un petit fait me montre une fois de plus avec quelle souplesse, tout en conservant l'esprit général de soii enseignement (certain livre d'histoire que

j'ai feuilleté en passant dans une salle d'études me Ta bien montré), l'ordre des jésuites sait cependant se plier aux mœurs des pays où il se trouve. Croiraiton qu'il y a dans le collège une salle de lecture où les élèves vont librement et où ils trouvent tous les journaux, recueils de chasse et de pêche, magasins illustrés et grands journaux politiques, républicains ou démocrates? Je ne m'imagine pas pareille salle en France dans un lycée de l'État ou dans une institution particulière. Mais il est vrai que cette liberté n'est possible qu'avec une presse exclusivement politique comme la presse américaine. A côté du collège des jésuites, il y a un couvent du Sacré- Cœur, qui compte une succursale à Washington même. Beaucoup de jeunes filles catholiques y sont élevées, et c'est même depuis quelque temps la fashion d'y envoyer .quelques jeunes filles protestantes de la bonne société.

Le cimetière de Georgetown, qui est assez proche du collège des jésuites, est un des sites les plus intéressants aux environs de Washington. Chose singulière! ce peuple si positif, si pratique, qui ne perd point de temps en vaines rêveries, semble avoir reporté sur le soin de ses cimetières toute la sentimentalité dont il est capable. Il environne ses morts de respect et de poésie et il appelle à son aide, pour leur faire honneur, les beautés que lui prête la nature, là où il ne l'a point encore sacrifiée à la civilisation.

Le cimetière de Greenwood, d'où l'on domine la mer, passe pour un des plus beaux endroits qu'on puisse visiter aux environs de New-York. J'ai déjà parlé de celui d'Arlington. Celui de Georgetown ne lui cède en rien; c'est une futaie de chênes séculaires, d'une beauté et d'une taille qu'en Amérique il est rare de voir atteindre aux arbres, car auparavant on en fait généralement de la charpente. Les tombes, en marbre blanc et d'un style assez pur, n'y sont point alignées en rangs serrés, mais dispersées au hasard sous les arbres, à distance assez grande les unes des autres. Il en est peu qui ne soient pas environnées de fleurs; on dirait un grand parc où reposerait depuis plusieurs générations une seule famille, et qui serait soigneusement entretenu par la piété de ses descendants. Au lieu d'appeler cet endroit Oak^Hill, le mont des chênes, on pourrait l'appeler, comme la France du xviii^ siècle n'eût pas manqué de le faire, le bois des tombeaux. Peut-être faut-il voir dans le respect avec lequel on a conservé ces arbres un souvenir de la tradition indienne qui enterrait le guerrier ou le chasseur, avec son arc et ses flèches, à l'ombre de la forêt où il avait vécu.

J'ai toujours trouvé, je ne sais pourquoi, un singulier plaisir à ces promenades à travers les tombes, et je me souviens d'avoir passé de longues heures dans ces cloîtres d'Italie, où l'on enterrait autrefois les njor ts des ij îustres îamilies, à déchiffrer des épitaphes

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dont les noms n'avaient point de vie pour moi, et à me demander quelles avaient été les joies et les souffrances de ces destinées inconnues.

La langue anglaise ne se prête pas moins que la langue italienne ou latine à ces inscriptions funéraires, et leur donne même, par ses légères différences d'avec la langue usuelle, une solennité particulière. Il n'est pas une de ces inscriptions qui ne respire la foi, et l'espérance religieuse prend partout la place des énumérations de la vanité. Je m'arrête un instant devant une tombe où sont gravées les dernières paroles d'une petite fille : / am so glad that Jésus loves me! (Je suis si heureuse d'être aimée par Jésus !) et je m'interroge sur le mystère de ces existences tranchées avant d'être écloses, qui n'ont semé la joie sur leur passage que pour y faire naître les larmes. Le cimetière d'Oak Hill est un lieu de promenade assez fréquenté. Les enfants y jouent innocemment à l'ombre des arbres et à l'entour des tombes, pendant que les personnes qui les gardent lisent ou travaillent sur des bancs. Il y a dans cette alhancede la mort avec la nature et avec Tenfance quelque chose qui en adoucit l'horreur. Sous ces ombrages, la destinée de l'éternel sommeil paraîtrait moins rigoureuse, et je me répète à moi-même, en sortant, ces vers de Pouchkine, que j'ai retenus d'une délicieuse nouvelle de Tourguénef :

Et puisse la vie forte et jeune

Se jouer à l'entrée de mon tombeau,

Et la nature indifférente Briller d'une éternelle beauté!

Enfin nous quittons Washington, dont nous avons arpenté à loisir les magnifiques distances et savouré jusqu'à épuisement tous les plaisirs, pour nous rendre à Philadelphie, Newport, Boston, et revenir ensuite à New- York, oii notre bande doit enfin se séparer.

Philadelphie. — Le nouvel hôtel de ville. — Girard Collège. — Les habitations ouvrières et la misère. — Le pénitencier de Cherry Hill.

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