‹ A travers les États-UnisChapitre 31 sur 38 · LE MORMONISME · texte numérisé non relu

LE MORMONISME

l'état d'institution. Puisque je suis en train de paradoxes, je n'hésiterai pas à dire qu'au point de vue de leur recrutement l'institution de la polygamie a fait aux mormons plus de mal que de bien. On croit généralement que c'est à cause de la polygamie qu'ils font des prosélytes. Je suis convaincu que, sans la polygamie, ils en feraient davantage encore. L'homme a une telle horreur de la négation, il a un tel besoin du surnaturel, que toute affirmation résolue de l'intervention divine trouve immédiatement des fidèles. C'est en se faisant uniquement le prophète de cette intervention et sans avoir recours à l'appât de la polygamie que Joseph Smith a réuni en moins de treize ans autour de lui des milliers de disciples et que Brigham Young les a entraînés à travers le désert. En introduisant chez les mormons peut-être le principe, certainement la pratique de la polygamie, Brigham Young a défiuuré le mormonisme qui, sans lui, serait une secte (\)mme les wesleyens, les baptistes et tant d'autres. Beaucoup de personnes ne connaissent rien d'autre des mormons (avant ma visite à Salt-Lake City, j'avoue que j'étais du nombre) sinon qu'ils ont plusieurs femmes, et elles croient que ce sont des 'Pures moins Mahomet. Très peu savent que les mormons sont tout simplement une secte chrétienne (jui croit pouvoir sans scrupule user d'une tolérance (le l'ancienne loi, mais qui vivent dans un état de grande ferveur et d'exaltation religieuse. Pour

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quelques prosélytes que la pol3'gamie leur a attirés elle en a (Jonc éloigné beaucoup, en jetant sur eux un juste discrédit moral.

Ce discrédit est même si grand en Amérique que leur apostolat y est presque sans fruit. C'est la vieille Europe qui envoie la grande majorité des néophytes. La Norvège, l'Ecosse, l'Allemagne fournissent la presque totalité du contingent. Les pays catholiques, l'Italie, l'Espagne, la France, ne donnent presque rien. Chose singulière! ce sont, en majorité, des femmes que les missionnaires ramènent. Qu'est-ce qui les attire ? Ce n'est pas la polygamie, assurément. C'est donc au milieu de l'ébranlement des croyances du vieux monde, l'espérance de trouver quelque part un édifice sohde à l'ombre duquel elles pourront s'abriter. Que beaucoup, une fois arrivées, trouvent la demeure moins agréable qu'elles ne s'y attendaient, cela est probable. Mais elles y restent cependant parce qu'on leur a persuadé que Dieu y parlait. Et ceux qui, comme notre jeune hôte, quittent à l'âge de vingt ans patrie et famille pour aller prêcher à travers l'univers ce qu'ils appellent la jOrtro/e de sagesse [the word of wisdom)^ ceux-là auraient, à coup sûr, plus d'autorité s'ils appelaient les hommes à un idéal de vie plus austère en les invitant à étancher leur soif à une source de foi plus pure.

A ne prendre les choses qu'au point de vue du succès, l'introduction de la polygamie a donc été.

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suivant moi, une erreur intéressée de Brigham Young, et cette erreur pourrait bien finir par coûter cher jaux mornnons. Le Congrès se sent bravé par leur résistance à la loi par laquelle il a voulu abolir la polygamie, et il est non seulement soutenu, maig poussé dans cette lutte par le sentiment public qui se prononce de plus en plus fortement contre les mormons. Depuis mon départ, de nouvelles mesures ont été mises à exécution contre eux. Mais leur résistance s'accentue et une crise semble imminente dans le territoire d'Utah. Je ne serais pas étonné d'apprendre d'ici à quelques années qu'une exécution fédérale a été ordonnée contre eux. Lorsque cette nouvelle arrivera en Europe, beaucoup s'en réjouiront sans doute au nom de la morale vengée. Mais, moi, je ne pourrai me dire sans tristesse que cette brave famille sous le toit de laquelle j'ai dormi voit son foyer dispersé ; que ce jeune homme si sincère dans sa foi, que ces jeunes filles rieuses, que cette enfant tenue sur mes genoux ont pris le rude chemin de l'exil, et je ne pourrai m'empêcher de me demander si, parmi ces vengeurs de la morale, beaucoup vaudront mieux que quelques-unes de leurs victimes.

Ces lectures me conduisent jusqu'à la tombée ée la nuit. Nous sommes à Reno, au pied de la sierra Nevada et j'apprends que la marche du train est réglée de telle sorte que la traversée des montagnes doit s'effectuer tout entière pendant la nuit. C'est

pour moi un vif désappointement, car j'avais compté sur cette traversée pour me dédommager de l'ennui des prairies et de la déception des montagnes Rocheuses. Je pense un instant à m'arrêter, à passer la nuit dans une petite auberge voisine de la station où je me trouve et à repartir le lendemain matin pour traverser les montagnes de jour. Mais il tombe un peu de neige, et si par malheur la voie se trouvait obstruée le lendemain, cela pourrait amener dans la marche des trains un retard qui dérangerait tous mes projets. Je me résous donc de fort mauvaise humeur à continuer ma route.

A peine avons-nous quitté Reno que la neige cesse de tomber et que le temps tourne au froid. Je passe la plus grande partie d'une nuit, heureusement pour moi fort claire, à regarder par la fenêtre qui est à côté de mon lit, cherchant à deviner quel peut bien être l'aspect de la région nouvelle que nous traversons. Ce que j'entrevois augmente mes regrets. Ces gorges de la sierra Nevada me paraissent bien autrement pittoresques que celles des montagnes Rocheuses; je vois passer, comme des ombres, des sapins qui détachent leur silhouette noire sur le ciel étoile, et il me semble aussi que, de temps à autre, j'aperçois Fécume blanchâtre de quelque cascade s'argentant sous les rayons de la lune. Je forme le projet de me tenir ainsi éveillé jusqu'à la pointe du jour, dans l'espérance qu'au moment du lever du soleil nous arriverons à ce point culminant de la

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