‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 10 sur 31 · LES 6BNS DE BENTON · texte numérisé non relu

LES 6BNS DE BENTON

cheval de fer et de feu » et sa course vertigineuse, et Ton rumine cette pensée profonde d'un homme d'Etat anglais qui a dit : « Après l'écriture et l'imprimerie, je ne connais rien qui ait plus contribué au progrès delà civilisation que les inventions qui ont pour but d'abré' ger les distances. »

Nous étions empilés comme des harengs saurs dans un étroit espace, neuf au total. Nos voisins étaient tous grands mâcheurs de tabac, n*usaient pas de mouchoirs, portaient la chemise de flanelle sans col et sans cravate, et des bottes de gendarme qu'ils ne quittaient jamais : douce société à laquelle nous fûmes condamnés pendant tout ce voyage, durant soixante heures, et que nous retrouvâmes plus tard au-delà du Lac-Salé juFqu'en Californie. Ce ne furent plus les mêmes personnes, mais c'était hien le même type rude et grossier, auquel il faut néanmoins pardonner ses allures, car c'est de cette forte race d'hommes que sortent tous les pionners si méritants des Etats-Unis.

Nous lunchâmes à Point-of-Rocks de maigres salaisons et de quelque conserves ; ensuite nous passâmes aux Puits de Sel {Salt-wells) et nous n'y dînâmes point, car il n'y avait rien pour dîner.

Les stations de la diligence devenaient de plus en plus tristes, comme le pays. Nous continuions à avancer dans le désert. Aux vastes pleines de Benton avaient succédé des plateaux (Jo plus en plus oaJuIés. Autour de nous des collines de cailloux roulés, quelques monticules de roches grenues, déchiquetées, minées par les éléments, et affectant souvent des formes étranges. Partout une végétation rabougrie : quelques essences rési-

neuses, cèdres, mélèzes, ifs ou sapins ; quelques plantes odorantes : immortelles ou artémises ; le long des cours d'eau, quelques peupliers, non point élancés comme ceux d'Europe, mais plutôt bas et en branchage arrondi. C'est le peuplier du Canada {populus monilifera) répandu dans toutes ces régions. En divers points s'alignaient les remblais de la voie ferrée, déjà prêts à recevoir les cailloutis ou ballast, les travers et les rails. Les avant-coureurs de la voie, les niveleurs, les terrassiers étaient plus loin. La route que nous suivions avait été tracée par la nature plutôt que par la main de Thomme ; les ornières étaient profondes, on les évitait en passant au large. Aucun corps des ponts et chaussées n'étaient venu là pour marquer la limite régulière et les pentes de la grande route, ni élever le moindre pont. A la traversée des rivières, on lançait les chevaux en pleine eau et l'on franchissait l'obstacle comme on pouvait ; mais le plus dur était le passage des ornières et des parties rocheuses delà route. Je laisse à juger quels cahots! C'était à en avoir le mal de mer. Il fallait se cramponner fortement sur son banc pour n'être pas jeté par terre. Aucune femme n'était du voyage : bien peu auraient pu supporter de telles fatigues. Après un jour ou deux de cet exercice violent, qu'entremêlent néanmoins les éclats de rire, on est moulu comme lorsqu'on a monté pendant plusieurs heures un cheval très-dur au trot. Et cependant tant est grande, à la longue, la fatigue qu'on éprouve dans cette caisse de bois et de cuir où l'on ne peut faire d'autre mouvement que celui que vous impriment les formidables secousses du véhicule, qu'on finit par s'endormir bercé par les rêves.

DAMS LE DÉSBRT

Nous versons. — Un homiBe blessé. — La Rivière-Verte et ses habitants. ^ Nous versons encore. -^ Derniers relais. — Arrivée triomphale dans la Noavelle-Sioii. ~ La route des émigrants. La Porte da Diable. — Un type de bouvier. — Le peuplement du désert. — Une Peinture du Gapitole. — A rOuest, à rOuestI

Nous en étions là de cette partie du voyage, quand tout à coup un grand bruit, un grand cri se fait entendre. Patatras ! toute la diligence est par terre, nous restons entassés les uns sur les autres. Je me réveillai en sursaut et pensai que mes compagnons étaient tués. J'avais donné de la tempe contre la carabine de mon voisin ; le canon m'^avait déchiré le crâne, qui saignait abondamment. L'arme, fort à propos, n'était point partie. Je crus avoir butté contre une pierre, et comme tout d'abord je n'entendais autour de moi aucune plainte, j'imaginai que la diligence avait roulé dans l'abime et que nous étions tous perdus. Déjà, quelques jours auparavant, dans les ravins du Lac-Salé, le coche continental 8*était fracassé de la sorte, et personne n'en était

revenu. Il n'en fut pas de même pour nous, et nous sortîmes à peu près intacts, les uns suivaût les autres, par la portière de la diligence couchée sur le flanc. Je fus le seul atteint. Pendant que je m'épongeais la tête avec des compresses d'eau de vie et que j'appliquais un peu de baume sur ma blessure (un de nos voisins s'était muni pour la route d'une bouteille de brandy ^ et mon compagnon d'une trousse de pharmacie), les autres aidèrent le postillon à relever la voiture et les chevaux, à recharger les malles, à remettre tout en état, et cela en plein désert, seuls, à minuit, sans un mot de plainte. Comme la route n'était pas bonne et que les stores et les vitres du coche étaient brisés, nous continuâmes à pied. Vers une heure du matin, nous arrivâmes à la station de Grem- River (la Rivière-Verte). Là, à jeun depuis treize heures, nous pi^mes enfin nous reconforter un peu, Green-River avait détrôné Ben ton et était devenu l'un des grands chantiers du chemin de fer du Pacifique. La station était assez bien fournie : il fallait faire vivre tout ce Monde. Nous dûmes là passer la nuit, car le postillon qui avait amené à ce relais le coche marchant vers Benton et qui devait nous conduire au retour, était ivre- mort, que faire? Et pouvait-on, en pareil cas, confier à ce malheureux le soin d'une diligence aussi fortement avariée que la nôtre? On nous laissa San? plus de façons au milieu de la route, les uns dans la boîte du coche, les autres dans l'unique salle de l'auberge où nous nous étions arrêtés. Comme un mal ne vient jamais seul, la pluie se mit de la partie, une pluie torrentielle, telle qu'il en tombe quelquefois dans ces parages en septembre. Les éclairs illuminèrent l'horizon

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