‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 9 sur 31 · IFS GENS DB BBNTON · texte numérisé non relu

IFS GENS DB BBNTON

abonde et où Ton confectionne au moins autant de maisons que de jambons salés, ce qui n'est pas peu dire Un restaurant, une buvette, un hôtel, un magasin d'habits, une maison dejeu surgissent tout d'abord. Manger, boire, dormir, se vêtir, s'amuser, voilà les premiers besoins de l'homme en ces lointains parages ; les besoins de l'âme et de l'esprit ne viennent qu'après. L'église, l'école, la boutique du libraire, l'imprimerie et le journal sont momentanément absents, et nous n'en constatons nulle part l'apparence à Benton, cette ville née dTiier.

En revanche, la station de la diligence transcontinentale, qui va maintenant nous voiturer au lieu et place du chemin de fer, est complètement installée, et le bureau télégraphique, la poste et même une maison de banque, à côté de la diligence. Tout cela est aux mains delapuissante maison Wells-Fargo de New- York, si connue dans tout le Far-Westet dans toute l'Union. Elle a pour concurrents les Adams et les Freeman, non moins illustres comme express et banquiers.

Ça et là sont une foule de magasins étranges, où Ton vend des carabines et des revolvers, des cartouches, des capsules et de longs couteaux américains à côté de bouteilles de whisky et de larges bottes de pionnier.

Et les types, quelle rudesse, quelle sauvagerie, mais en même temps quelle énergie, quel sang-froid ! Chacun est accouru pour tenter quelque chose, pour gagner de l'argent à tout prix, et sait qu'il ne doit compter que sur lui-même.

Les modes ne viennent pas à coup sûr de Paris. Le

pantalon de laine crrossière s'engouffre directement dans les bottes ; de chaussettes on n'en porte guère, de chemises de toile encore moins : le blanchisseur est resté en chemin. La chemise de flanelle grise se garde lendant de longs jours ; les délicats l'ornent d'un fauxcol de papier, et pour qu'elle serve de gilet on y ménage sur le côté des poches pour le tabac, l'argent et a montre, car chacun en a une dans ce pays où elles coûtent si peu. Ce n'est pas qu'on s'en procure à la façon des pickpockets ; mais dans tous les Etats-Unis on a un bon chronomètre pour la modique somme de cinq dollars ou vingt-cinq francs ; c'est à faire le voyagepour aller se fournir là-bas.

Le chapeau est de feutre mou, taché, déchiré, couturé, et c'est tout, car le climat, même à ces hauteurs, est dans cette saison des plus cléments. La barbe est à l'avenant, le plus souvent longue et inculte. Je n'ai pas parlé du mouchoir, auquel on tient aussi peu qu'aux chaussettes. L'Américain (pardon de ce détail) use volontiers de ses doigts ; partout ici cette méthode est en grand honneur. Au demeurant, cela n'incommode guère que les voisins, et des voisins, qui donc s'en inquiète?

Au millieu de tout ce monde, on ne voit que trèspeu de femmes ; je laisse à juger quelles femmes ! j'excepte quelques courageuses exploratrices qui ont voulu à toute force accompagner leur mari dans ces déserts si peu plaisants.

Cette ville et ces habitants étranges que nous sauons pour la première fois n'étaient guère faits pour nous retenir. Le conducteur du chemin de fer nous

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avait brutalement arrêtés sur ce plateau, en nous disant qu'on n'allait pas plus loin, et de nous arranger avec la diligence ou stage si nous voulions pousser plus avant. On avait jeté, sans plus de façon, nos malles sur la voie, et personne, même en payant, n'eût consenti à nous les porter. Tout le monde était ici gentilhomme {gentleman}^ il n'y avait ni maître ni serviteur, et la plus complète égalité démocratique régnait dans cette société naissante.

Nous prîmes nous-mêmes nos bagages et les portâmes au bureau de la diligence qui ouvrait ses portes. Malheureusement le «^ape était parti la veille au soir, et il fallait attendre toute la journée. Nous allâmes nous asseoir dans un restaurant du voisinage, où, sur une table boiteuse, sans nappe, sans serviette, on nous servit un fort médiocre déjeuner, arrosé en guise de vin d'un café très-étendu d'eau.

Après ce repas de cénobites, nous entrâmes dans quelques-uns des magasins de Benton, et. parcourûmes la ville. Beaucoup de maisons de bois, encore plus de tentes : on n'était ici qu'en camp volant. Le plateau est aride et sec : une terre argileuse brune, sur laquelle poussent quelques bruyères et quelques artémises. Autour du plateau, une ligne de collines ondulées, où se dressent péniblement quelques sapins et quelques genévriers rabougris.

Nous eûmes bientôt fait le tour de ce pauvre horizon, et nous attendions patiemment, devisant de choses et d'autres, que le soir vînt (nous n'étions encore qu'au matin), quand on nous annonça qu'un train de service allait partir de Benton pour Black-Buttes (les Buttes-

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Noires). G*étaît une station à cent milles plus à Touest. La voie sur cette étendue n'était pas livrée à la circulation publique, car les experts officiels n*en avaient pas encore fait la réception. Toutefois, comme nous avions une carte de parcours, que la direction du chemin de fer du Pacifique nous avait gracieusement délivrée à Omaha, et que cette carte nous donnait expressément le droit d'aller jusqu'à la limite extrême du railroad construit, on nous permit de monter dans Tunique voiture à voyageurs qui accompagnait le train en partance. Le reste des wagons était chargé de traverses, de rails, de vivres qu'on portait aux ouvriers de Black-Buttes et aux escouades disséminées sur la voie.

Ce qu'étaient nos compagnons, et si le trajet fut agréable, il n'est pas besoin de le dire. Nous voyagions avec la fine fleur des Bentoniens, et nous connaissons ce qu'ils valent. Quant au pays, il fut tout le temps ce que nous l'avions 'vu autour de Ben ton, triste, aride, monotone, plat et nu. On l'appelle le Désert-Rouge [Red- Désert) à cause delà couleur que la terre, mêlée d'oxide de fer, y affecte en certains endroits. La locomotive employa tout le jour à faire le trajet. Elle s'arrêtait pour mille raisons. On ne trouva nul part à mettre un morceau sous la dent, nulle part on ne rencontra âme vivante, sauf les ouvriers sur la voie, nul part un bison, une antilope, un Peau-Rouge, rien, absolument rien, que le désert informe et sans parure, et pour tout siège des bancs de bois.

A l'horizon, à peine quelques rochers sableux, empilés les uns sur les autres, en forme de tables (ra^/e Rock)

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Sur un point du parcours, on recoupe la ligne divisoire entre les eaux de l'Atlantique et celles du Pacifique ; la station s'appelle pour ce motif Séparation. Si Ton n'eût été prévenu d'avance, on ne se serait pas douté qu'on venait de traverser un point géographique si curieux : . les plus grandes choses sont quelquefois les moins apparentes.

Pour société nous eûmes tout le temps les enfants perdus de Benton qui criaient, juraient, sifflaient, buvaient, chiquaient, crachaient, enlevaient leurs bottes ; j'en passe. Un d'eux courtisait l'unique femme du convoi, et sans plus de gène appuyait sa tête sur son épaule et s'endormait dans cette position. Pei*sonne n'y trouvait à redire.

Nous arrivâmes vers le soir à la bienheureuse station de Black-Buttes : nous étions à sept cent quatre-vingtdouze milles du Missouri. Pour cette fois c'était bien un terminus ; rien, plus rien en fait de voie ferrée. De part et d'autre de la voie, une série de tentes en forme d'A ; c'était les demeures des ouvriers et des trafiquants du lieu ; une tente, plus grande, conique, était l'unique auberge. A grand'peine nous y obtînmes un morceau de lard salé et quelques conserves. Avec un verre d'eau boueuse et alcaline, cela nous servit de souper. Quant au coucher, on nous le refusa formellement partout. Des hommes à figure peu rassurante, quelques-uns pris de vin, rôdaient ça et là, et semblaient se demander quels pouvaient être ces voyageurs excentriques qui étaient venus de gaieté de cœur se perdre dans ces parages abandonnés.

Un aimable compagnon, dont nous avions fait la

connaissance à Benton, et qui se rendait dans TUtah et de là dans le territoire de Montana qu'il habitait, nous tira de ce mauvais pas. 11 connaissait heureusement, non loin de Black-Buttes, un entrepreneur de la voie ferrée, qui était en même temps correspondant de la diligence continentale. Si nous allions porter chezlui nos bagages et lui demander un gîte pour la nuit, nous y serions mieux qu'à cette station naissante, et le lendemain le stage en passant nous prendrait. Ainsi dit, ainsi fait. Une charrette qui passait par là , consentit à nous charger, nous et nos colis ; et une heure après, cahotés, secoués, moulus, ayant traversé un pont branlant et passé par des ornières où notre véhicule avait failli s'enfoncer tout entier, nous arrivâmes devant la tente du quidam.

Il était nuit et tout le monde déjà dormait, car les distractions sont rares dans le désert. Maître et gens, se réveillèrent. Amicalement on consentit à nous donner rhospitalilé. On ne fit d'ailleurs que peu de frais. On décrocha quelques couvertures, des rayons du magasin que protégeait la tente (il y avait là tout un bazar), et ces couvertures, étendues par terre, nour servirent les unes de matelas, les autres de draps. Nous couchâmes tout habillés sur ce lit de camp des plus durs, et nous eûmes toute la nuit, pour nous inviter au sommeil, un concert des plus symphoniques. C'étaient les coyotes, les renards affamés du désert, qui venaient flairer notre gîte, et se plaindre dans leur langue que nous ne leur envoyons rien à manger. Nous ne dormîmes guère, et aux premières lueurs de l'aube nous fûmes debout. A la cantine, un déjeuner un peu plus ao-

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ceptable que celui de la veille nous fut servi, mais il fallut corriger avec uq grand verre de brandy Feau du ruisseau voisin, boueuse, bleuâtre, et qui avait le goût du soufre et du savon. Aussi avait-on nommé ce ruisseau Bîtier-Creek ou le Ruisseau-Amer. Ce nom est resté à cet endroit.

Vers neuf heures, la diligence du désert arriva, et nous la saluâmes par des cris de joie de plus loin que nous l'aperçûmes. Le postillon faisait claquer triomphalement son fouet, et les sùl bucéphales qui traînaient la voiture aux. formes archaïques arrivaient au galop sur la route poudreuse. L'intérieur du véhicule semblait plein. A côté du postillon, il y avait également des vo-. yageurs. Si tout allait être pris I

« Gela arrive quelquefois, nous dit notre hôte.

— Et alors que faire ?

— Dans ce cas, on attend.

— Et si le lendemain la voiture passe encore pleine ?

— On attend encore.

— Attendre dans un tel pays, c'est à mourir d'ennui.

— Le pays n^est pas aussi mauvais qu'il en a Tair. Voyez, on s'y fait. J'y suis depuis un an, et je ne m'en porte pas plus mal. Peut-être qu'un jour il y aura ici une grande ville. »

L'homme avait à peine fini que la diligence s'arrêtait devant sa tente. Je ne sais comment nous parvînmes à nous y nicher, mes deux compagnons et moi. On chargea nos bagages par derrière — heureusement que c'étaient les seuls à emporter, s^ns quoi il n'y aurait eu

pour eux aucune place ; car rAméricain ne comprend pas qu'on se munisse de malles en route, — et fouette cocher 1 Alors commença une odyssée que je n'oublierai de ma vie. La forme, la disposition de ces voitures américaines est des plus incommodes. Nos voisins étaient des hommes du Far- West, à peu près tous du genre de ceux que nous avions rencontrés à Benton et dans le voyage de Black-Buttes. Les stations, les auberges furent de plus en plus mauvaises jusqu'au terme de la route.

S'il est doux, comme l'a dit l'égoïste Lucrèce, d'être sur le rivage pendant que la tempête souffle et que les naufragés défendent leur vie contre les éléments en fureur, alors qu'on sent la sienne en sûreté, il est encore plus doux de se rappeler, quand on est de retour au logis sain et sauf, les nombreux incidents d'un pareil voyage. Aujourd'hui le chemin de fer passe dans ces mêmes parages que nous traversâmes à nos risques et périls dans la diligence continentale. Là où nous mimes trois jours, au milieu de péripéties diverses, la locomotive rapide et sûre met à peine une demi-journée. Le pays seul n'a pas changé. Il n'y a donc aucune raison de s'y arrêter longtemps, et c'est surtout en traversant le désert que l'on peut rendre grâce à notre siècle de l'invention des voies ferrées.

Quand les campagnes sont plaisantes, quand le paysage est gracieux, quand les villes sont campées de façon pittoresque, on se prend à reprocher à la locomotive d'aller si vite, et de ne nous laisser jouir de rien. Mais quand on traverse le désert monotone et nu, le désert sur des centaines de milles, alors on bénit « le

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