DANS LE DÉSERT
de leurs longues flammes sinistres, le tonnerre frappa plusieurs fois près de nous. Le bel orage nocturne, et comme j'en ai gardé souvenance !
Le lendemain matin, le soleil se leva radieux. Sur le sol détrempé par la pluie, de petits cailloux de quartz et de calcédoine brillaient comme des diamants*.
La Rivière- Verte, justifiant son nom, traçait dans la plaine ses méandres de couleur verdâtre, et tout autour du cours d'eau, une série de tentes, çà et là disséminées, et quelques maisonnettes de bois marquaient la place où est aujourd'hui la station de Green-River sur le railway interocéanique.
Non loin, sont des mines de charbon et de fer qu'à cette époque on venait de découvrir, mais qu'on n'exploitait guère. Il y avait là une population fébrile, agitée, l'écume de celle qui avait successivement passé par Omaha, Julesburg, Ghayennes, Laramie et Benton, et qui faisait non moins de tapage à Green-River. Cette tourbe faisait parler d'elle. Les coups de couteau et de revolver allaient grand train; le juge Linck et les comités de vigilance étaient en permanence depuis plusieurs semaines. Peu de jours après notre arrivée, on pendait haut et court quelques vauriens qui avaient volé .
' La calcédoioe se retrouve partout, eu petit? cailloux roulés, de Tuo et de Vautre c6té des Montagnes-Rocheuses, des bords du Missouri jnsqu*au-delà du Lac-Salé. Dans le Colorado, dans rutha« daos TArizona, on en trouve de très-beaux échantillons, ornés à Tlutérieur d'arborisations naturelles ou dendrites. La pierre est d*un blanc opalin, translucide, et ces ramifications noirâtres, qu'on aperçoit par transparence à l'intérieur, sont du puis bel effet. On monte la calcédoine en broche, en bague, en bracelet, en cachet. Les Américains l'appellent vulgairement mou-agai ou agate mousseuse.
et tué, et Ton intimait Tinjonction de filer au plus vite à une nuée de drôiesses qui étaient venues augmeoter le désordre de ce camp de travailleurs.
Notre postillon ayant enfin cuvé son vin, on nous invita à monter dans un autre coche moins malade que le premier, et nous reprîmes notre course. Il y avait à peine quelques heures que nous étions en route , quand de nouveau le coche versa, cette fois au milieu d'une flaque d'eau qu'il e.ût été facile d'éviter, car le chemin était très-large en cet endroit. Nul de nous ne prévoyait pareille chute en ce moment. Décidément nous jouions de malheur, et postillon et chevaux dormaient.
Gomme je faisais entendre quelques plaintes sur la maladresse de notre automédon, mes voisins n'étaient occupés qu'à relever la voiture et les bétes* et pas un n'ouvrit la bouche. Un philosophe a dit qne ce n'est pas la peine de s'irriter contre les choses, car cela ne leur fait rien du tout. Ces hommes voyaient de même. La patience et le sang-froid avec lesquels les Américains supportent toutes les traverses de la vie quotidienne donnent le secret de leur réussite dans leurs lointaines colonisations. J'eus honte de m'être emporté, et je prêtai la main aux manœuvres :
Travaille à te tirer de là, Tu feras après la harangue.
Et de fait, le ciel nous aida comme jadis le charretier embourbé de Quimper-Corentin qu'a célébré La Fontaine, car jusqu'à la ville du Lac-Salé nous n'eûmes plus d'autres aventures, sinon que les vivres devinrent
DANS LE DéSERT 43
de plus en plus rares, l'eau de plus en plus mauvaise, sulfureuse et salée, et par-dessus le marché purgative et brûlant la peau. On ne pouvait ni la boire ni fi*en laver, et nous faillîmes mourir de faim et de soif.
Çà et là, surtout au voisinage des stations, on reri* contrait quelques Indiens, de la nation des Yutes ou des Serpents, mais non en bandes, plutôt errants et maraudeurs. Des animaux du désert, on n'en voyait plus : ni bisons, ni antilopes. Il y a longtemps qu'ils ont quitté ces parages, ou du moins on ne les trouve ici que le long des vallées, là où il y a de Teau et de Therbe. Les chats-tigres, les ours, les élans se tiennent plus loin, dans la montagne ; et les coyotes, loups et renards ne se montrent guère le jour.
Le paysage était peu varié. A Ghurch-Buttes, nous saluâmes quelques rocs sableux, amoncelés, qui, déchiquetés peu à peu par Thumidité, la pluie, la glace, la chaleur solaire, avaient fini par revêtir des formes étranges, rappelant celles d'une église (church) en ruine. Puis vint le fort Bridger, à la fois station militaire et postale, qui a pris le nom d'un des premiers trappeurs qui sont passés par là. Bridger, l'un des guides de l'explorateur, le capitaine, aujourd'hui général Fremont (f842-46).
Cette station fut la meilleure que nous traversâmes. Il y avait un certain confort. Le repas fut tolérable, et au besoin on eût trouvé un lit, s'il eût fallu passer la nuit en cet endroit.
Voici maintenant la rivière de l'Ours [Bear-River) le Ruisseau-Jatme (Yeilov-Creek)^ le Ravin de l'Écho
(EchO'Cahfm^), la Roche-Pendante (Hangtng-Rock)^ tout autant de stations qui nous rapprochent de la capitale des Saints, la nouvelle-Sion, que nous appelons de tous nos vœux, car il est temps d'en finir et nous sommes harassés. Si nous trouvons quelquefois des chevaux de rechange dans tous ces lieux que la civilisation est loin d'avoir visités^ nous n'y trouvons rien à mettre sous la dent. Le peu de vivres qu'ils ont, les résidents ne nous les donneraient pas. Où trouveraientils à manger demain? Ici Ton n'a pas même à compter sur les ressources de la chasse comme dans les vastes prairies, et Nemrod ni Saint-Huhert n'eusseat jamais pu exercer leur art sur ces plateaux abandonnés.
Avançons encore, nous voici en pleine Mormonnie. Désormais les stations sont tenues ^ar des mormons et portent des noms d'apôtres ou d'évéques mormons : Weber, Daniel, Kimball, Hardy. Autour des relais, la campage est partout cultivée : des bœufs, des vaches paissent dans les parcs ; des femmes (on n'en avait pas vu depuis Benton) commencent à se montrer, proprettes, avenantes, parées. Des bambins joufflus et roses, les lèvres tachées de confitures, assis devant les maisons de poste, nous regardent curieusement passer. On devine que l'on approche d'un centre habité, civilisé, d'une ville en un mot, et en efi'et, nous ne sommes plus qu*à quelques milles de la capitale des mormons, la ville du Grand-Lac-Salé.
Nous fîmes une entrée triomphale dans la Nouvelle-
i Ccnim est un mot espagnol qui est resté dansFAmériquedu Nord pour désigner un étroit ravin, et que les Américains et les Français ont succesivement adopté sans le traduire.