‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 12 sur 31 · DANS LE DÉSERT · texte numérisé non relu

DANS LE DÉSERT

Jérusalem. Il était nuit, et nous ne pûmes jouir du paysage, qui est fort remarquable en ce point. Nous descendîmes, au grand galop de nos six chevaux, et au risque de nous casser le cou (les Américains ne s'arrêtent pas pour si peu), la route en pente qui des monts Wahsatch s'incline vers le lac. Cette course à fond de train dura une demi-heure. Le lac, la ville, on ne les voyait point ; la ville seule se laissait parfois deviner à l'éclat lointain des lumières. Enfin, à neuf heures du soir, le H septembre, nous fîmes halte devant le bureau de la diligence Overlandj et bientôt nous arrivâmes, nous et nos bagages, à l'hôtel du mormon Townsend, où Je patron et ses trois femmes nous reçurent avec la plus grande aménité. Ils nous donnèrent un bon souper et un bon gîte. 11 n'était que temps de trouver l'un et l'autre.

La route de terre transcontinentale que nous venions de parcourir de Benton au Lac-Salé va jusqu'en Californie. Naguère elle partait d'Omaha ou de Saint-Joseph sur le Missouri, suivait tout le cours de la Plate, passait par les forts Laramie, Fetterman, Gasper, la vallée del'eau-douce (Sweet-Waier)^ et rejoignait de là le fort Bridger. C'est la route des Émigrants(£'mig'ran^s'road), comme la désignent les cartes américaines. On l'appelle aussi la route des charrettes : Waggom' road. On parcourait cette route à pied avant que les stages ou diligences eussent été étabHs, et eussent reporté plus au sud un autre tracé de la route.

Ce furent les mormons, en 1847, qui ouvrirent ce chemin. Suivirent bientôt, en 1848, les chercheurs d'or qui partaient pour la Californie à travers les grandes

plaines, tandis que d'autres prenaient 1h voie du Cap- Horn, et quelques-uns celle de Tisthme de Panama. Toutes ces routes étaient alors aussi longues que dangereuses. Par le Gap-Horn, le voyage durait six mois, et Ton avait à essuyer les froids et tempêtes du cap; par Tisthme, on avait à redouter les fièvres pernicieuses, les animaux malfaisants» les coups de soleil des tropiques ; par les grandes plaines, les attaques des Indiens et la famine. Que d'éniigranU ont jalonné de leurs os cette route du Grand-Ouest !

On partait en caravane, avec des bœufs. On marchait tout le jour, et le soir on campait, en formant une sorte de retranchement avec les charrettes disposées en cercle. On apportait quelques provisions, mais on comptait surtout sur les bœufs.

Quand Therbe manquait pour le bétail, on était exposé à mourir de faim. Le trajet durait de quatre à six mois. Souvent les maladies contagieuses décimaient la caravane en marche, ou bien les froids précoces, les tourmentes çt les neiges surprenaient dans les montagnes les courageux marcheurs, et les ensevelissaient à jamais dans ces Alpes privées de refuges.

Au cimetière du fort Laramie et le long de la route transcontinentale, on retrouve les tombes de quelquesuns de ces infortunés pionniers surpris au milieu du désert. Ceux qui restaient ne perdaient ni le sang-froid ni la patience indispensable à un si grand exode. Ils conservaient même intarissable cette sorte de gaieté juvénile qu'on retrouve partout chez les Américains, et qui est aux Etats-Unis ce que t humour est en Angle • terre. Au col de Sweet-Water, qu'on appelle la Porte

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du Diable, Devits-Gate^ mourut une dame, mtstress Todd, qui faisait partie d'une de ces grandes caravanes. On Tenterra pieusement en cet endroit, et l'un des assistants, poëte et homme d'esprit à ses heures, lui fit pour épitaphe un quatrain, où il concluait en disant : « Qu'il n'est jamais trop tard pour faire son salut, puisque l'âme de mtstress Todd fut rachetée à la Porte du Diable. »

C'est encore par cette route continentale que passent tous les convois qui ne prennent pas aujourd'hui la voie ferrée. C'est par là que les grandes caravanes des mormons arrivent avec leurs longues files de charrettes au dôme couvert de toile, conduites par des bœufs. Ces wagons (c'est le nom qu'on leur donne) portent les provisions et le pauvre* mobilier des émigrants qui ont quitté l'Europe pour venir si loin suivre la religion du prophète Smith.

Avant l'établissement du chemin de fer du Pacifique, c'est encore par cette route que passaient tous les lourds fourgons chargés de provisions pour l'Utah, le Nevada, la Californie, toutes les villes, toutes les stations du désert. Le bouvier qui menait ces fourgons, type accompli de l'homme de ces contrées, est resté célèbre sous le nom de buU-Waker ou conducteur de bœufs. Il faut voir sur les routes poudreuses les longues files de ces wagons. Les bœufs haletants, fatigués, les nazeaux couverts de poussière, la bave tombant de la bouche, le cou plié sous le joug, tirent lentement le lourd véhicule. Us inclinent tantôt à droite, tantôt à gauche, pendant que le bouvier les gourmande, jure, tempête, et les fouette de sa longue lanière de cuir. Un jour

qu'un révérend reprochait à l'un de ses bouviers cette habitude déplorable qu'il avait de sacrer de la sorte : « Ahl Monsieur, répondit l'homme, si je ne jurais pas, mes bétes n'avanceraient point ; c'est le seul langage qu'elles comprennent. » L'animal tourne vers son maître son œil calme et bonasse comme pour l'inviter à la patience ; il fait un effort de plus, tandis que de ses naseaux se dégage un souffle bruyant, marqué par une traînée de vapeur humide.

A l'intérieur du véhicule sont les femmes, les enfants , les vieillards, les malades. Les plus vaillants vont à pied, et pendant de longs jours la caravane suit ainsi.

(c Le chemin déroulé comme un large ruban. »

Tout le monde est armé, et prêt à riposter à toute attaque, car il n'y a pas de police ni de gendarmes sur ces grandes routes du Far- West.

Que de milliers d'hommes ont suivi cette pénible voie des plaines, souvent jusqu'au Pacifique ! Le Nébraska. leWyoming, l'Utah, l'idaho,- le Montana, le Nevada, rOrégon, la Californie, l'Arizona, le Colorado, le Nouveau-Mexique, le Kansas n'ont été, ne sont presque peuplés que des émigrants venus par cette voie. Aujourd'hui que le chemin du Pacifique est ouvert, l'exode péde«ître s'est an été ; mais pendant vingt ans il n'a pas cessé un seul jour, de 1848 à 1868. Ça été l'heureuse chance de toutes ces régions nouvelles de recevoir ce flot dim migrants. Sans ce capital humain, aucun de tous ces nouveaux Etats et territoires n'aurait pu se

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fonder. On peut dire que les routes n'étaient pas ouvertes, et que c'est l'explorateur, le pionnier, le trappeur, le chasseur et les émigrants venus ensuite qui les ont seuls tracées, en marchant devant eux, tout droit, sans regarder en arrière. Puis est arrivée la diligence continentale, et un heau matin on a même lancé sur ce chemin un coureur achevai pour porter les dépêches plus vite. On allait ainsi, en six jours, en 1860, avec le poney-express, du Missouri au Sacramento. Enfin le télégraphe est venu, et hien vite après lui le grand railway du Pacifique, qui relie maintenant les deux océans d'un ruhan de fer continu. Tout cela est d'aujourd'hui, et il semble déjà que l'on conte des légendes quand on parle de la malle Ouerland qui mettait trois semaine» pour aller de Saint-Joseph ou de Saint-Louis jusqu'à Sacramento, et des convois d'émigrants auxquels il fallait plusieurs mois pour parcourir la même distance I

Quelle mystérieuse loi fait ainsi peupler ce vaste continent ? Depuis un siècle, cette marche ne s'arrête pas. Elle est dans les « destinées manifestes » du peuple américain, non moins que la progression de celui-ci vers le nord et le sud, qui le poussera un jour jusqu'au delà du Canada d'une part, jusqu'à l'isthme de Panama de l'autre. Alors on pourra vraiment dire que c l'Amérique est aux Américains, » comme le veut le principe de Monroe. Pourquoi pas ? Cette terre ne doitelle point être la récompense de ceux surtout qui la peuplent, qui la fécondent et qui l'enrichissent de leurs sueurs ? « Partout où pousse un grain de blé, il naît un homme, » a dit un penseur. Ici les hommes poussent

avant le froment, car cesont eux qui vieoAent le ^u^ ter au milieu des plus lointaimes solitudes^ HoBneur donc À €68 braves ipionnieFs I Par eux riuuBaiii^^é progresse, et il faut passer swr la .rudesse de leurs allures en «Û80II du grand èien qa*ite pi^oduiaent K

Le^intreaUemand Leutzé, mort prématurément & Washington -d'tun coup de soAeiL, «n 4869, a décodé dd belles peintures murales les escafiets d««Ga{âtole^. Une de «es (peiabures reppés^ate k macohe des ém^rants vers rOueet. Snr le premier plan sont les fouijgoiiB au dôose de toîle^ tirés par les bœufs acîooc^lés. A oôié marche ie bouvier, leipieanîer armé de sa carabine .; la «are sait avec les enfants et le vieux ^ra^d-j^ne ; sur «me mule, les bambins, mie femme malade. On distingue,, jouqu'à k limite de l'rbanooB, la longue file des cbarr^teset des ^naroheurs. {îa et là, 4aas la plainet ^JM fumée blanche qui «monte vers \e ciel, et la eil«houette de quelques tentes coniques ; c'est un campement de Peaux-^Rouges. A droite, une ligne >de monta* goes aux cols étroits, aux ciaMS blanches ^de aeige, oe sont les Montagnes-Aoeheoses. Une |>artie des émi* granits ont gravi les .pentes ardues, les autres ont d^ franchi «ces défilés.

Le litre du tableau est significatif. «G'estle cri de tous les pionniers d'Amérique : Wéêtward, ho / A l'Ouest, à l'Ouest I ee en, qui a tant de fois retenti de l'Atlantique au Pacifique, est celui que poussaient aussi de leur temps les .pionniers de GoQ|>er^ qui colonisaient

^ Voir chapitre ^VI, ies Immigrants,

^ C*d6t le nom que les Amendant oxtt donné -aa grand édi* fioe de faapJMre foi Tenfenae teClMigfèt, U i2oBr.6a^iémft««ic,

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rOhio qu'avaient à peine entrevu leurs pères. Ceux-ci n'arrivaient encore qu'aux limites des Etats de New- York et de Pensylvanie, et déjà criaient : Westward I Cooper les avait connus, les avait vus à l'œuvre, ces colons intrépides, et il les a dépeints en traits ineûaçables ; mais la race n'en est pas perdue, leurs petitsfils n'ont pas démérité.

Que de fois traversant le Gapitole à Washington, je me suis arrêté dievanice taMeira éeLeui^é, avant mes voyages dans l'Extrénie-Ouest et au retour. Ce tableau c'est l'Amérique, et il est à regretter qu'il ne soit pas plus connu, et que la gravure ne l'ait pas encore reproduit ccMmme é'ttubres œuvres, peuiUétre- mokm reaMur* quables, du même artiste : Washington passant Ja Delaware, etc. La peinture en est vivante, animée; elle a tous les caractères d'une page d'histoire. Elle plaît av^ssl par son^c^é moral,car eU^dltlatOP^archç yaîjjAQte du pionnier en dépit des obstacles de la nature.

Heareuz réyeil. — La yéranda de l'hôtel Townsend. ~ Le camp Douglas. — Le pape des mormons. — Première entrevae. — Le grand exode. — Le pays da sel. — La colonisation, des Saints. — Aspect de la ville. ~ Les monuments ; la Présidence, le Tabernacle, le temple, le théâtre. — La jeane actrice miss Alexander. — Une capitale modèle. — Moyens d'information.

Le 12 septembre au matin, nous nous réveillâmes avec le chant du coq dans la Nouvelle-Jérusalem. Ce chant ne fit naître chez nous aucun remords, et ne produisit pas sur notre conscience le même effet que jadis sur celle de saint Pierre.

Le mormon Townsend nous avait agréablement logés dans un petit pavillon au fond de son jardin. Son hôtel était des mieux tenus. Construit en bois. 11 était orné sur le devant d'une gracieuse véranda, rappelant celles des habitations tropicales. Cette véranda ouvrait sur la rue, et celle-ci était très-large, bien empierrée, bien arrosée et plantée de beaux arbres comme toutes

les rues des villes mormonnes de l'Utah. On passait de cette véranda dans la salle d'attente. Là se tenait devant un bureau le patron, prêt à offrir à ses clients un cigare, un verre d*eau : on ne buvait aucun spiritueux dans FhôteL

Les visiteurs allaient et venaient, et consultaient le livre des voyageurs partout en usage dans les hôtels des États-Unis. C'est un grand registre où en arrivant chacun inscrit immédiatement son nom et le lieu de sa résidence.

De la salle d'attente, on passait dans la salle à manger très proprement tenue, et où les trois femmes du patron servaient elles-mêmes les convives avec beaucoup d'empressement et d'affabilité.

La ville du Lac-Salé est au pied des monts Wahâatch qui lui tressent une belle ceinture de pierre. Quelquesunes des cimes les plus élevées de ces montagnes se couvrent de neige pendant l'hiver. Sur les pentes, jusqu'à une certaine hauteur,sont des bois de pins de sapins etdecèdres. En d'autresendroitslarochesemontreseule, blanche ou bleuâtre, et revêt, sous le ciel limpide et la vive lumière de ces clirnats, les nuances les plus douces et les plus variées.

Sur un coin de l'horizon apparaît le camp Douglas, que l'on distingue à un mât très-élevé âché en terre et portant le pavillon étoile de l'Union. C'est là que logent les officiers et les soldats fédéraux. Le camp possède deux canons. Il a été établi non pas précisément pour tenir en respect les Indiens de ces localités, mais les mormons qui se considèrent, bien qu'occupant un territoire de rUnion, comme absolument indépendants de

su A TRAVKAS LK8 ÉTAT&-Uiri8.

Ift grande République. Ils n* obéissent ou n'entendait oibéir à aueun des magistrats civils et judiciares qu^oa leur envoie de Washington et pour un li^, si ce n'était par une sorte de compromis continuel et tacite, Tordre serait à chaque instant troublé. II Ta néme ^é un momesM: (novembre i&71) quand le général Grant, décidé d'en finir avec rinstit«ktion de la polygamie, qui fait le fond de la doctrine mormonne et qui ne saurait être admise par les lois fédérales, a fait eviprisonneff le pape et les apôtres de cette curieuse religion. Ce n'est pas seulement « une cohabitation impudique el licencieuse avec seize femmes différentes ^ » que Von repror obe au pape mormon, ce sont d'autres pieeoadiUes plus graves, telles par exemple que d'avoir fait assassiner par ses Anges extermifuUetàrso^kDamteaquelqiies-^nsdes gimtils qui le gênaient.

Tandis que nous parcourions la ville k matin de notre arrivée, et que nous allioas flàosant par les rues et le long des magasins aux trottoirs de bois, aux en-

t Depuis, une de ces femmes s^est enfuie à New-York et a intenté un procès au pape en lui demandant ane soauBe considérable en dommages et intérêts pour Tavoir séquestrée et maltraitée, et une autre dame mormonne, échappée également de r(Jtba, une des femmes de VeUier Stenbouse, que j*ai connue au liac-Sftié, a révélé, dans un livre ewrieuz, Lady*s Ufis among ihe mormons (la vie d'une femme cbez les mormons), tpus les détails de la polygamie des Saints. Son mari vient de publier à son tour à New-York (août 1874) un livre plein de frel contre ses anciens coreligionnaires, qu'il défendait naigoèire si éaeffgi-* quement. Ce livre est intitulé : Tke Rocky mourUains iatter day Saints^ ou les Saints du dernier jour des Montagnes-Rocheuses. A la même époque, une autre des femmes do pape poursuivait e»cove son mari devaat 1^ tril>uiw.ui;»

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seignee parla&tes, visibles d'une lieue de loiDi coaune eettes de toutes les viUes de TOftiest, nous aFriyftmes devant une sorte de mw éle^év construiteanfeaçoonene, entrecoupé de distanee en distaace pair des espèces dte tours ou ploè^ de gros pi-^iers massifs. Entre deux de ees piliers est une porte surmoisbée d'un aigle de pier^ 9e. Derrière le mur on> aperçoit une série d'élégantes nudsonsw Au balcon de Fune d'elle est seulpté un lion. Sur Tauifere est une inscription ; Tiêking office ou bureau de la dîme.

«t Qveli est cet édifiée ?demajMktt-je à une feçen d'huifl* ôer ou de eoBcievge qui se tenait debout devaat fuoe des portes, dans une guéffile.

— C'est la maison du préridemÈ; eoeament ailes-

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