LE FILON D ARGENT DE COMSTOCK
promulgua la constitution du nouveau territoire, lequel fut admis dans Tunion comme État, trois ans après, en 1864. Néanmoins, le Nevada ne prit son essor régulier que Tannée suivante, et jusque-là ce fut surtout de la Californie, et notamment de San Francisco, que le naissant territoire tira ses moyens d'action. La Californie lui envoya ses mineurs et San Francisco ses banquiers; ceux-ci avancèrent tout Fargent dont ce pays encore si jeune eut besoin au début. Comme quelques-uns firent tout de suite sur le filon de Comstock des fortunes d'une rapidité inouïe, il devint de mode de prêter sur ce filon, et Ton aima mieux cette hypothèque si chanceuse que celles que Ton trouvait autour de soi sur de bonnes valeurs ou des immeubles de premier ordre.
Il y eut dans le principe des procès sans nombre, tant les concessions avaient été mal indiquées, mal repérées, mal délimitées, et par suite mal enregistrées. Nul ne procédait avec calme, même le recorder ou contrôleur officiel, représentant la loi et le fisc. Et puis y avait-il un ou deux filons ? La division des affleurements à la surface semblait indiquer deux veines. A San Francisco, on penchait pour une, à . Nevada pour deux. La politique s'en mêla, et dans les élections on vota pour ou contre un candidat, suivant qu'il était favorable à l'unique ou à la double veine. Les avocats, les soUicitors ou avoués, réclamèrent des plaidants des honoraires énormes, et les témoins, dont quelques-uns se parjuraient, prétextant tout à coup un voyage dans les États atlantiques, exigèrent pour rester des indemnités considérables. Une partie de la valeur
(les mines fut perdue dans ces litiges onéreux. Le procès Ghollar-Potosi coûta un million trois cent mille piastres, le procès Ophir-Moscou un million. A la fin, la théorie de la veine unique, conforme d'ailleurs aux données de la géologie, l'emporta. Ceux qui plaidaient cette cause avaient aussi pour eux l'avantage de la fortune, et ce fut cette raison, plus encore que la justesse de leurs arguments, qui assura leur triomphe.
Les actions minières portaient le nom de pieds^ parce qu'elles étaient représentées par un pied linéaire de filon (le pied américain est égal à trente centimètres). Ces actions eurent un moment le même succès qu'avaient eu chez nous celles de la fameuse banque de Law. Ainsi un pied de la mine de Gould et Curry, qui a été toujours la plus productive du filon de Gomstock, se vendait cinq cents dollars en mars 1862, mille en juin, quinze cent cinquante en août, deux mille cinq cents en septembre, trois mille deux cents au mois de février de Tannée suivante, trois mille sept cents en mai, quatre mille quatre cents en juin et cinq mille six cents en juillet 1863. La valeur des actions des autres mines suivit une progression aussi rapide, bien que s'élevant à un taux moins élevé. Vers le milieu de 1863, époque où toutes ces valeurs atteignirent ensemble le maximum, un pied de la mine Savage se cotait trois mille six cents dollars, Central deux mille huit cent cinquante, Ophir deux mille quatre cent cinquante. Hall et Norcross dixhuit cent cinquante. California quinze cent cinquante, Yellow-Jacket onze cent cinquante. Il en fut de même pour toutes les autres, Grown-Point, Chollar,.Potosi, non moins recherchées, mais dont la valeur était aq-
LE FILON d'argent DE COMSTOCK 179
dessous des précédentes. Toutes ces actions étaient dès lors admises à la Bourse de San Francisco.
Quelque riches que fussent ces mines, la production d'argent, la première année de l'exploitation, en 1860, n'avait pas atteint cent mille dollars. Les procédés d'excavation et de traitement étaient encore fort grossiers, et Ton perdait une grande partie du précieux métal ; mais dès Tannée 1861, les méthodes se perfectionnaient, et la production atteignait au delà de deux millions de dollars. En 1862, elle dépassait six millions; en 1863, douze millions. Jamais pareille chose, en aucun temps, ne s'était vue. Virginia- City, qui avait alors quinze mille habitants, produisait plus d'argent que Potosi de Bolivie ou Guanajuato du Mexique n'en produisirent jamais, alors qu'elles avaient, la première, cent cinquante mille habitants, la seconde, cent mille, et fournissaient chacune dix millions de piastres par an. Virginia dépassait déjà douze millions et devait bientôt atteindre seize. Ce dernier chiffre donnait neuf cent cinquante dollars par tète d'habitant, et deux mille huit cents par tête de mineur, car on compte à Virginia-City cinq mille mineurs et ouvriers des usines. Ce simple fait explique le renom dont le Gomstock jouit encore, et l'attraction irrésistible que les filons de Nevada ont exercée dans le principe sur l'esprit de tous les émigrants du Far-West.
A toute médaille il y a un revers. Le mouvement de baisse commença après Tété de 1863, époque où les actions minières atteignaient les cours fabuleux que nous avons relevés. On se mit à supputer les millions ensevelis dans quelques-unes des mines, qui, fouillées pen-
180 A TRAVERS LES BTATS-UNÎS
dant deux ou trois ans, n'avaient pas encore rendu un rouge liard* D'autres, qui avaient vu If s mines d'argent à l'étranger, annonçaient que, «i nulle part on n'avjait exploité des dépôts de métal d'une richesse continue, sauf à Comstock, ici le coût onéreux de l'exploitation absorbait presque tous les bénéfices. Il était du reste notoire que beaucoup de sociétés minières ne s'étaient formées que pour tromper le public, en lui faisant acheter des valeurs correspondant à des mines imaginaires.
Les actions allèrent ainsi baissant peu à peu. Au milieu de l'année 1864, une véritable panique se déclara. Les banquiers, affolés, craignirent un moment une ruine complète, car on vit un pied de la mine Gould et Curry tomber à neuf cents dollars, Savages à sept cent cinquante, Ophir à quatre cent vingt-cinq, Hall et Norcross à trois cent dix, c'est-à-dire que les actions minières ne valaient plus que le sixième à peu près de ce qu'elles valaient un an auparavant. Depuis lors des hausses et des baisses quelquefois instantanées ont continué à se produire, mais dans des proportions moins étendues, en arrivant insensiblement à un taux normal autour duquel les actions auraient toujours dû osciller. Quant aux affaires véreuses, on n'en entendit plus parler. Les ouvriers, les commis, les domestiques, qui avaient pendant quatre années soigneusement payé leur redevance pour la mine dont ils étaient copropriétaires, dans l'espérance qu'ils toucheraient enfin un gros dividende, furent désenchantés sans retour, et le nom de Washoe, qu'on avait béni jusqu'alors, fut voué aux gémonies. On se demanda comment on avait p
LE FILON d'argent DE COMSTOCK 181
être si aveugle, et l'on découvrit que sur quelques mines, d'ailleurs productives, les directeurs avaient à volonté fait la hausse ou la baisse, en traitant suivant le cas telle ou telle quantité de minerai, de riche ou de pauvre, et en faisant grand bruit dans leurs rapports de ces opérations.
Tout le monde avait été coupable. Sur certaines mines, les plus fécondes, la dépense n'avait pas connu de bornes. On avait gaspillé les millions avec autant de facilité qu'on les avait Vetirés du sol. La mine de Gould et Curry, celle qui avait fait les plus beaux bénéfices, celle dont les actions étaient montées le plus haut s'était surtout fait remarquer dans ses prodigalités. Ajoutons à tant de mécomptes ceux qui provenaient de l'ignorance où étaient presque tous les mineurs des véritables principes du traitement des minerais d'argent, et le haut prix que la main-d'œuvre avait atteint en Nevada, où les ouvriers se payaient beaucoup plus cher qu'en Californie, souvent au-delà de six à huit dollars par jour; il est vrai que les dépenses quotidiennes étaient en proportion. Depuis 1865, les paniques ont cessé, et les conditions économiques des exploitations sont peu à peu devenues régulières. La production de l'argent, loin de diminuer, a augmenté encore, el maintenant dépasse vingt-cinq millions de dollars ou cent vingt-cinq millions de francs par an. Les procédés métallurgiques ont été perfectionnés ; le travail des mines est entré aussi dans une voie de progrès remarquable.
Le filon de Comstock a été reconnu sur une étendue de dix-neuf mille pieds. Il a une épaisseur ou puissance qui varie de cent à deux cents pieds, une direction qui
est celle du méridien magnétique, c'est-à-dire, eu égard à la variation de la boussolle dans ces régions, de quinze degrés à Test du nord vrai. L'inclinaison ou pente moyenne du (ilon est de quarante-cinq degrés vers Test, et la plus grande profondeur à laquelle on Ta exploité est de neuf cents pieds. 11 se développe souterrainement comme une immense fiss:ure remplie après coup, ouverte d*une part entre les roches granitiques qui forment le point culminant de la contrée, le mont Davidson, et d'autre part des roches porpbyriques vertes. C'est ce qu*on nomme en géologie un filon de contact^ parce qu'il est au contact du granit et du porphyre ; mais il est à remarquer que le filon est plus régulier que ne Test d'ordinaire cette nature de gîtes. En approchant de la surface, ce nid métallifère se renfle et s'épanouit en trois ramifications, dont deux viennent projeter au dehors leurs têtes quartzeuses, et forment ce qu'on nomme les croppmgs ou affleurements. La fissure que remplit le filon a dû être ouverte dans le sol par quelque commotion volcanique, car on trouve dans le voisinage des roches trachytiques, qui rappellent celles du Vésuve, de l'Etna et des volcans des Andes. Le minerai et les matières qui l'accompagnent auront été amenés sans doute par des dégagements gazeux, analogues à ceux des solfatares et venus des profondeurs du globe. Une grande quantité d'eau et de vapeur aqueuse, retenant la silice et l'argile dissoute ou mélangées, aura été unie à ces gaz, presque tous de nature métallique. Le quartz ou cristal de roche compacte et l'argile composent la gangue principale ou partie stérile du minerai. L'argile, grasse, bleuâtre, polie, appa-
LE FILON d'argent DE COMSTOGK 183
raît surtout vers les points où le filon s*appuie sur les roches qui rencaissent. Ces parties sont quelquefois aussi lisses que si elles avaient été dressées à la truelle, et témoignent ainsi des efforts que l'énorme masse a subis. Les mineurs les appellent des miroirs, et elles sont quelquefois semées de stries et de rayures très-nettes, qui semblent indiquer le sens suivant lequel le filon a été secoué dans la fissure ou cheminée qui le contient. Là ne se boment pas les curieux phénomènes mécaniques que Ton constate, et qui ont dû accompagner l'apparition de la veine métallifère. De gros blocs de roches encaissantes, surtout de porphyre, qui forme le toit du gîte, sont tombés au milieu du filon et alors Tinterceptent. Les ouvriers, dans leur langue imagée, momment ces parties stériles des chevaux.
Le minerai est du sulfure simple d'argent presque pur, de l'espèce que les minéralogistes appellent stépkanite et, quand il est cristallisé, argent vitreux. Il est mêlé à un peu à' argent rouge, ou sulfure d'argent, d'antimoine et d'arsenic, très-commun dans d'autres mines du Nevada, notamment dans celles d'Auslin ; ce sulfure est très-souvent associé à des chlorures et parfois à des iodures et des bromures d'argent. Le chlorure est généralement un minerai voisin de la surface, et nous savons que c'était en 1868 l'espèce dominante aux mines de White-Pine qu'on venait de découvrir. Tout le sol de ce jeune État est imprégné de matières argentifères, depuis la région septentrionale, où sont les mines de Humbold, jusqu'à l'extrême limite sud, où sont celles de Pahranagat ; tous ces gisements s'efifacent devant celui de Virçinia-Cîty.
Les espèces minéralogiques que Ton vient de citer ne sont pas les seules que Ton rencontre dans le filon de Comstock. Il y a aussi la galène ou sulfure de plomb argentifère. N^oublions par Targent et l'or natifs, à l'état métallique presque pur, et en quelques points les pyrites, sulfures de fer, de cuivre, de zinc, argentifères et aurifères. Tous ces minerais sont rarement cristallisés, et les collectionneurs, les amateurs des belles espèces minérales, récoltent ici fort peu d'échantillons. Il en est de même pour toutes les mines de Nevada ; celles d'Austin, si riches en argent rouge, celles de White-Pine en chlorure d'argent, n'ont jamais présenté ces magnifiques amas ou géodes, ces beaux spécimens si communs au Chili.
Le chlorure d'argent, qu'on appelle encore argentcorné, — il est tendre et flexible comme la corne et se laisse couper au couteau, si bien que les mineurs hispano-américains ne le nomment, nous l'avons dit, que plata-plomo ou argent-plomb, — le chlorure d'argent a été rencontré quelquefois en très-grande abondance dans le filon Comstock. On a trouvé inopinément dans ces mines des amas considérables de minerai chloruré presque pur, comme aussi d'argent sulfuré, qui ont en quelques jours enrichi les exploitants. Ces accumulations de minerai inattendues sont ce que les Mexicains appellent des bonanzas. Parmi les plus célèbres, on cite celle de la mine de Valenciana, sur la Veta-Madre ou veine-mère de Guanajuato, au Mexique, qui de 1768 à 1810 produisit annuellement plus de sept million? de francs, et transforma tout à coup le modeste seflor Obregon, l'heureux propriétaire de cette mine, en comte
LE FILON d'argent DE COMSTOCK 185
de Valenciana, le plus riche des hommes de son temps. On cite encore la bonanza de Real-del-Monte, également sur la Vela-Madre du Mexique, qui fournit en douze ans, de 1759 à 1771, à don Pedro Torreros, depuis comte de Régla, la somme nélte de trente millions de francs ; mais jdans les entreprises souterraines, plus encore que dans les choses ordinaires de ce monde, les mauvais jours suivent de près les bons. Valenciana et Real-del-Monte, ces reines des mines mexicaines, commencèrent à déchoir lors de la guerre de l'indépendance, allumée dans toutes les colonies ibériques à la suite de la conquête de l'Espagne par Napoléon. Ces mines sont aujourd'hui remplies d'eau, à diverses reprises des compagnies anglaises ont vainement tenté de les reprendre ; on peut en dire autant de la plupart des mines du Pérou. En Nevada, les mauvais jours ne sont pas encore venus et ne viendront peutêtre jamais, grâce à l'indomptable activité de la race anglo-américaine. J'ai vu, à la fin de 1868, à la mine de Yellow Jacket, un amas de minerai d'argent chloruré qui s'étendait sur toute la largeur de la veine, et dont on tira des millions pendant plusieurs semaines. Les actions de la mine étaient tombées assez bas, et cette heureuse découverte les fit tout à coup remonter. Sur d'autres mines, à Gould et Curry par exemple, les immenses nids de minerai d'argent sulfuré qu'on rencontra dans le -principe portèrent les actions de cette compagnie aux taux prodigieux que nous avons signalés.
Le mode d'exploitation adopté dans les mines de Virginia-City satisferait l'administration la plus méti-
cuteuse.-On attaque le terrain par des puits qui recoupent en profondeur le filon, A divers niveaux, des galeries transversales se détachent de ces puits et rejoignent le gîte métallifère. On ouvre, perpendiculairement à celles-ci, d'autres galeries sur la direction du gîte ; on abat, on extrait le minerai entre deux niveaux au moyen de cheminées ou couloirs allant d'un étage à Tautre, et divisant le plan du gîte en carrés. On procède à peu près comme dans l'exploitation d'une forêt, d'un taillis ; seulement ici la matière utile, une fois arrachée, ne se reproduit plus. On remblaie soigneusement, avec des roches stériles, la place qu'occupait le filon. Il importe en effet de ne pas laisser de vides et de s'opposer autant que possible aux mouvements, au tassement du terrain excavé.
Les travaux sont partout conduits suivant les règles les plus sévères de l'art des mines : des pompes gigantesques extraient les eaux des profondeurs, des ventilateurs soufflent l'air respirable jusque dans les chantiers les plus éloignés, et tous les moyens de sûreté sont mis en usage pour protéger le mieux possible la vie et la santé des ouvriers. Il y a même partout, dans les installations superficielles ou souterraines, un déploiement de luxe qui étonne au premier abord l'ingénieur européen. Les appareils les plus nouveaux, les plus ingénieux, ont été adoptés pour l'entrée et la sortie des ouvriers, pour l'extraction des minerais, pour l'épuisement des eaux. Les galeries, solidement et abondamment étayées, sont toutes munies de chemin de fer parcourus par des wagonnets. Presque partout des machines à va peur sont installées, à l'orifice des puits et môme
LE FILON d'argent DE COMSTOCK 187
dans les souterrains, pour mettre en mouvement les divers appareils de la mine : pompes, ventilateurs, cages d'extraction. On a eu le tort, dans quelques mines, d'é- ' tablir aussi les chaudières à Fintérieur. Comme les étais ou boisages y sont très-abondants, il en est résulté, notamment en 1869 et 1870, des incendies terribles qui ont mis en péril la vie des hommes, la solidité et la durée des travaux.
A la tête de chaque mine est un directeur, manager ou super intendent, qui réside sur les lieux ; il est aidé d'un secrétaire d'un comptable ou treasurer et de divers commis.Les ouvriers sont divisés en deux escouades,celle du dedans et celle du dehors ;aux premiers incombent toutes les opérations souterraines : le percement de la. roche, le fonçage des galeries, Tabatage et le triage du minerai» la mise de celui-ci en wagonnets ; les seconds sont surtout occupés de la conduite des machines]extérieures, Ms reçoivent le minerai à l'orîâce des puits et le transportent aux usines.
Les mines de Virginia-Gity sont arrivées aujourd'hui, on le sait, à la profondeur de neuf cents pieds ; c'est peu, quand on songe qu'il est des puits de mines qui atteignent trois fois cette profondeur, et cependant il se rencontre ici deux difficultés sérieuses, que Ton ne saurait passer sous silence, et qui peuvent mettre en jeu l'avenir de ces mines dans un temps assez prochain. La première est l'abondance des eaux souterraines. L'extraction de ces eaux se fait par des pompes mécaniques à vapeur ; mais ce travail, qui en définitive ne produit rien que l'assèchement des travaux, grève les mines de frais considérables, car le pays ne renferme pas de corn-
bustible minéral, et le bois y est très-cher. Le second obstacle est le manque d*air respîrable, qui se fait de plus en plus sentir dans les longs boyaux où Ton s'engage ; par suite, une chaleur intolérable règne à ces profondeurs toujours insuffisamment ventilées, quelque soin que Ton prenne d'envoyer de Tair frais jusqu'aux plus lointains dédales. A ces deux difficultés on peut en ajouter une troisième, le coût excessif de Textraction du minerai par les puits, qui se joint aux dépenses d'assèchement. Enfin Textréme division des concessions offre aussi des inconvénients. Tout en maintenant une grande activité sur tous les points à la fois et ayant permis l'exploitation en quelque sorte simultanée de tout ce gîte, cette division a créé sur bien des points une rivalité fâcheuse, source d'étemels procès pour les limites mitoyennes, et elle a empêché la concentration des daims, laquelle, en beaucoup de cas, aurait donné la faculté de faire par un seul puits ce qu'on fait aujourd'hui à grands frais par plusieurs ; mais passons sur cet inconvénient économique, puisqu'il a été prouvé de tout temps que l'extrême division des concessions minières est plus productive que l'agglomération, et arrivons au moyen de surmonter les premiers et plus sérieux obstacles.
Dès 1865, les mines de Virginia-Gity se ressentaient déjà de ces inconvénients, qui depuis se sont encore accrus. Ce fut pour empêcher l'arrêt plus ou moins prochain d'exploitations jusque-là si florissantes qu'un citoyen américain, M. Sutro, projeta d'aller rejoindre le filon de Gomstock à une profondeur de deux mille pieds, au moyen d'un énorme tunnel de plus de vingt mille
LE FILON d'argent DE COMSTOCK 189
pieds de long (la moitié de la longueur du tunnel du Mont-Genis), de douze pieds de large et de haut, qui coûterait environ dix mUlions de francs, et qu'on attaquerait par plusieurs puits à la fois, comme tous les grands ouvrages de ce genre , ce gigantesque travail, ainsi abordé, serait achevé dans trois ans. M. Sutro 8*est inspiré dans son projet de ce qui s'est fait déjà sur plusieurs mines célèbres, notamment en Allemagne, dès le XV* siècle. Il a parcouru toute TEurope pour soumettre son idée aux gens compétents,qui tous Font approuvée. En Amérique, on Ta également vu partout, apôtre convaincu et infatigable, à San Francisco, à Virginia- Ci ty, à New- York, à Washington. En juillet 1870, je le revis à New-York, où il m'annonça que son tunnel allait enfin être commencé. L'État du Nevada, dès 1865, le gouvernement fédéral, dès 1866, ont donné leur appui au projet de M. Sutro ; ils lui ont concédé entre autres divers terrains pour l'installation de ses travaux, et le droit de tirer une redevance proportionnelle des mines qui useront de son tunnel. Cette redevance payera les frais de cette colossale entreprise, l'une des plus étonnantes que l'art des mines aura vues se réaliser.
Après des difficultés de tout genre, ce travail a été enfin commencé, et s'est poursuivi et se poursuit encore au milieu de mille traverses. Les dernières nouvelles venues d'Amérique annonçaient que le tunnel avait atteint, en décembre 1874,la longueur de deux kilomètres et demi, plus du tiers de la longueur totale. 11 faut faire des vœux pour que cette gigantesque entreprise arrive à bien ; car la réussite de cette grande œuvre ouvrira
pour le filon de Gomstock une ère nouvelle. Les eaux s*écouleront naturellement par cette voie, Tair y circulera librement, et de là se répandra frais et pur dans tous les travaux ; les minerais seront transportés au dehors par cette longue galerie presque sans dépense, enfin un nouveau champ d'exploitation de mille h deux mille pieds de profondeur sera assuré à chaque mine. Ce sont là bien des avantages réunis au moment où les compagnies minières de Washoe avaient peine à lutter contre tous les obstacles accumulés comme à plaisir dans la poursuite de leurs exploitations souterraines. Parmi les personnes qui voulurent bien me servir de guide à Virginia-Gity était un Français, mort depuis. Agent en Nevada du consulat général de France à San- Francisco, il recevait avec joie tous ceux de ses compatriotes qui lui étaient adressés ou qui venaient directement chez lui. Cet excellent homme tenait un grand magasin où il y avait de tout, un vrai bazar, comme on en voit dans toutes les villes américaines du Pacifique et du Far-West. Le pic et la pelle de mineur y coudoyaient la vareuse et le chapeau du pionnier, les légumes et les fruits secs y étaient étalés à côté des vins de France et des liqueurs spiritueuses. Sur un rayon des caisses de chandelles, des clous. Dans la cave la bière, et en un coin de la poudre à tirer. Ce bazar était toujours plein d'acheteurs, et Theureux patron devait y réaliser de grands bénéfices. Il avait épousé une jeune et jolie Américaine, mais ne la montrait guère. S'il était jaloux de sa femme, c'était son seul défaut. Il faisait de sa fortune un bon emploi, généreux, accueillant, accessible à tous. Il prétendait qu'on devait avoir toujours soif ^dans un
LE FILON d'argent DE COMStOGK 191
pays aussi sec que le Nevada, et à ce titre il ne vous laissait ni entrer chez lui ni en sortir sans vous offrir un verre de bonne bière ou d'excellent cognac. Bon gré, mal gré, il fallait accepter. On lui faisait plaisir en trinquant. Le commerce n'absorbait pas tous ses instants. Il avait été mineur en Californie, puis au Nevada, dans les premières années de l'exploitation du Gomstock, et comprenait bien le travail des mines et le traitement des minerais.
C'est en compagnie de cet aimable cicérone queje visitai les établissements métallurgiques où Ton traite le minerai d'argent. Le système suivi dans ces opérations est particulier à ce district. Il consiste à broyer, à pulvériser d'abord la substance métallifère sous d'énormes pilons en fonte de fer, de manière à obtenir un sable, une vraie farine minérale, d'où le nom de milts ou moulins qu'on donne à ces établissements. Les pilons sont du poids d'environ mille livres, disposés verticalement les uns à côté des autres, cinq par cinq, de manière à former ce qu'on appelle une batterie. Une machine à vapeur ou une roue hydraulique les met en mouvement, et les soulève alternativement à une hauteur de dix à quinze pouces. Le nombre de coups qu'ils battent est de soixante par minute. Gela fait un affreux vacarme qui ne cesse de jour ni de nuit, et s'entend à un mille à la ronde. Chaque pilon peut broyer en moyenne deux tonnes ou deux mille kilogrammes de minerai par vingtquatre heures. Le pilon mécanique ou bocard a été inventé dans les mines métalliques d'Allemagne il y à trois siècles, et l'on n'a encore rien trouvé de mieux, pas même les cylindres tournants en acier, imaginés
par les Anglais sur le modèle des laminoirs à étirer le fer ou des cylindres à broyer la canne à sucre. Il est vrai que Ton construit aujourd'hui en Amérique des pilons gigantesques, mus directement par la vapeur, e qui peuvent broyer chacun jusqu'à cent mille kilogrammes par jour de minerai, comme on le voit aux mines de cuivre du Lac-Supérieur.
La poussière minérale obtenue sous les pilons est portée dans une cuve en fonte de fer d'environ quatre ou cinq pieds de diamètre et dix-huit pouces à deux pieds de profondeur. On y passe de cinq cents à mille livres de minerai à la fois avec du sel marin, delà pyrite ou du sulfure de fer et du mercure, auxquels on ajoute assez d'eau pour faire de l'ensemble une masse boueuse. Deux meules de fer verticales, qui tournent rapidement dans la cuve autour d'un pivot central, rendent encore plus impalpable la farine de minerai, et unissent intimement toutes ces matières. Ces meules font soixante tours ou révolutions par minute. Dans quelques cas pour faciliter les réactions chimiques qui s'opèrent, on chaufiTe le mélange à quatre-vingt-dix degrés centigrades au moyen d'un courant de vapeur d'eau qui circule dans un double fond. Telle est la cuve américaine ou pan, qui a détrôné le tonneau allemand et le patio du Mexique, et qui est elle-même un perfectionnement de la meule de pierre roulante ou arastra mexicaine. Elle a été bien des fois modifiée et perfectionnée depuis 1860, où je vis inaugurer les premien? essais dans un atelier de San Francisco, et les inventeurs Wheeler, Knox^ Horn et d'autres ont gagné une fortune dans la construction de ces appareils.