‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 21 sur 31 · LE FILON D*ARGENT DE G0M8T0CK · texte numérisé non relu

LE FILON D*ARGENT DE G0M8T0CK

Le tonneau allemand, que l'on pouvait voir en usage en 1867 dans les mines d'argent de Georgetown, au pied des Montagnes- Rocheuses, dans le territoire de Golorado, est aussi employé dans quelques-uns des établissements du Nevada. On le trouve au moulin de Gould et Curry. Dans ce tonneau, on mélange environ trois cents livres de minerai finement pulvérisé avec les ingrédients habituels, Feau, le sel, le pyrite de fer et le mercure, et Ton fait, au moyen de roues d'engrenage, tourner le tonneau autour de son axe horizontal pendant quatorze heures environ.

Par le procédé mexicain, le mélange des matières s'opère, on le sait, non plus dans un appareil spécial comme pour les cas précédents, mais à l'air Tibre, sur un air ou patio. On y laisse le mélange étendu sur le sol pendant trois semaines, et on le fait piétiner par des couples de mules, comme quand il s'agit de fouler le blé. Ce système, qui convient si bien aux mines du Mexique, puisqu'elles n'en ont jamais adopté d'autres, a été reconnu insuffisant sous le climat du Nevada.

On sait que le mercure a une très-grande afQnité pour l'argent et quelques-uns des composés de ce métal, notamment le chlorure. La combinaison qui en résulte est ce qu'on nomme l'amalgame, véritable dissolution des matières argentifères dans le métal liquide. Les réactions chimiques en vertu desquelles le sel marin, ou chlorure de sodium, et la pyrite, ou sulfure de fer, interviennent dans l'amalgamation, n'ont pas encore été clairement débrouillées ; tout ce que l'on sait de positif, c'est que l'amalgamation ne se fait bien qu'en présence

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de ces ingrédients. L'amedgame d'argent est séparé des matières étrangères qui le souillent par un simple lavage. Gomme il est le plus lourd, cette opération est d'une exécution très-facile. L'argent s'y trouve en dernière analyse dissous comme le sucre dans l'eau, et nous répétons ici ce que nous avons déjà dit ailleurs, que de même qu'on obtient le sucre candi ou cristallisé en faisant évaporer l'eau où il est contenu, de même on obtient l'argent en distillant le mercure dans lequel il est dissous. Auparavant, on a concentré l'amalgame ^ l'état solide sous forme de boules d'un blanc mat, rappelant la couleur de l'étain, en le filtrant à travers une peau de chamois. En tordant cette peau et pressant avec la main, le mercure liquide, pur de tout alliage, passe à travers les pores du tissu, tombe en pluie métallique, et il reste sur la peau une boule d'amalgame solide, alliage de mercure et d'argent.

Quand on a une certaine quantité de ces boules, on les met au fond d'une cornue en fer ou retorte, de la forme de celles qu'on emploie dans les laboratoires, et on approche la cornue du feu. A la température de trois cent soixante degrés, le mercure se vaporise et s'échappe par le col de la cornue. Là, un jet d'eau froide le ramène à l'état liquide, et il tombe dans une bassine, où on le recueille. Quand le dégagement des vapeurs a cessé, on dévisse la panse de la cornue, et l'on trouve au fond un gâteau d'argent cristallisé. A cet état, Je métal n'est pas tout à fait pur et renferme encore de la silice,du fer, du cuivre, du zinc, outre l'or, qui ne s*en séparera pas ; en un mot, il contient une certaine partie des corps étrangers avec lesquels il était associé dans le

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filon. On raffine le gâteau métallique en le fondant dans un creuset en plombagine avec du borax ou borate de soude, sorte de savon minéral qui s'empare des substances hétérogènes qui altèrent' la pureté de l'argent, sauf Tor. La fusion opérée, on coule rapidement le liquide dans une lingotière. Au-dessus se fige une scorie noirâtre, vitreuse : c'est le borax avec la plus grande partie des corps étrangers ; au-dessous est le blanc lingot. Ces lingots d'argent portent à Virginia-Gity le nom original de briques^ parce qu'ils ont en eff'et la forme de briques à bâtir. Sur mille parties, un lingot du Nevada que j'ai vu essayer contenait neuf cent quarantesept parties d'argents et quarante-deux et demie d'or ; il y restait donc encore, quelque soin que l'on eût pris pour raffiner l'argent, onze parties et demie de matières étrangères. Ce lingot pesait treize cent dix onces, et il fut évalué à mille sept cent cinquante-cinq dollars.

L'établissement métallurgique le plus vaste, le plus curieux à visiter autour de Virginia-City, est celui de Gould et Curry. Ce magnifique moulin a été construit en 1861, et a marché sans discontinuité jusqu'à la fin de 1867. 11 était en chômage en 1868, mais il a été remis depuis en activité. Il renferme quatre-vingts pilons à broyer le minerai, soixante cuves d'amalgamation, six tonneaux allemands, deux fours de calcination à réverbère pour torréfier ou griller les minerais sulfurés, huit fours pour la distillation de l'amalgame et la fonte des lingots, huit chaudières à vapeur et une machine de deux cent cinquante chevaux pour mettre en mouvement les pilons et les meules. De 1862 à 1867,

ces appareils, en marchant jour et nuit, permettaient de traiter par vingt-quatre heures cent cinquante tonnes de minerai. Le minerai rendait en moyenne quatre cents dollars ou plus de deux mille francs par tonne. Cette richesse annonce un titre de un pour cent, c'est-àdire dix fois la moyenne des minerais ordinaires du Nevada et du Mexique, qui ne contiennent guère qu'un millième d'argent. Avec des minerais d*un titre si élevé, on comprend la faveur qui s'était attachée à la mine de Gould et Curry. En cinq ans (1862-1867), il est sorti de cette mine seize millions de dollars en lingots d'argent. L'année 1864, la plus productive, on a produit cinq millions. La mine et l'usine occupaient alors neuf cents ouvriers, répartis à peu près par moitié sous terre et à la surface. Les dépendances de l'établissement sont considérables, et comprennent l'atelier des charpentiers, des mécaniciens, le laboratoire, un petit moulin pour les essais, de vastes halles pour mettre à couvert le combustible, le minerai, les charrettes, des cantines et des logements d'ouvriers, et une série d'élégants cottages pour les commis, les contre-maîtres, les surveillants. Les fondations de l'usine sont en granit, le reste des constructions est en brique et en bois. Une énorme cheminée, en forme de tronc de pyramide, de cent pieds de haut, dessert tous les fours. Tous ces édifices respirent la grandeur, l'ampleur, la force, la richesse ; on n'a rien épargné, et Ton a dépensé dix millions de francs à faire luxueusement les choses, sans même songer que les mauvais jours pouvaient venir. L'entreprise, chaque année, ne rapportait-elle pas le double de cette somme, et n'était-ce pas, au demeurant, faire lin

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bon emploi de ses écus que de construire rétablissement le mieux, outillé et le plus complet dans ce genre qui existât ?

Au temps les plus prospères de Texploitation, cette grande usine ne suffisait pas à traiter tout le minerai extrait par ses heureux propriétaires, et une trentaine de moulins travaillaient encore pour eux à façon. Ilya toujours autour de Virginia-Gity des moulins qui marchent de la sorte. Ainsi le Nevada-Mill, quand je le visitai, traitait environ cinquante tonnes par jour avec seize pilons et dix-huit cuves. Le directeur de cet éta- . blissement rendait aux mineurs quatre-vingts pour cent de l'argent contenu dans le minerai, déduction faite de treize dollars qu'il leur comptait par tonne pour les frais de l'opération métallurgique. Gomme particularité de traitement, on employait dans cette usine du sulfate de cuivre et quelquefois de Tacide sulfuriqueou azotique. On prétendait que ces agents chimiques facilitaient Foxydation du minerai et par suite Tamalgàmation.

L'État du Nevada est assurément depuis douze ans le pays du globe qui produit le plus de minerai d'argent. En 1869, la valeur des lingots n'a pas dépassé quatorze millions de piastres, mais elle était de seize miUions pendant les années précédentes, et en 1873, elle a atteint vingt-cinq millions *. On estime que, de 1859 à 1869, toutes les mines réunies de cet État ont fourni cent trente-cinq millions de piastres, ce qui donne une moyenne annuelle de treize millions et demi. Aucun pays minier n'a jamais atteint ce résultat. 11 est vrai

* Voir J. Raymond, Minerai ressources west of the Rochy-Mountains, Washington, 1874.

que la production du Nevada ne durera peut-être pas des siècles en se maintenant à ce chiffre. Dans tous les cas, elle n'a pas diminué depuis quinze ans, et c*est d'une petite bande de terre de six cents yards de large et de trois milles de long qu'on a tiré les millions par centaines. En outre, n'oublions pas de le dire, il y a ici beaucoup à apprendre pour un ingénieur européen, et le district de Washoe est assurément le district minier et métallurgique le plus remarquable à visiter. Nos écoles des mines auraient grand profit à envoyer là chaque année quelques-uns de leurs élèves sortants. Le Nevada a changé toutes les anciennes méthodes dans la métallurgie de l'argent, comme la Californie avait déjà fait pour le traitement de For. Ces choses ne sont pas assez connues en France, où les maîtres et les élèves ne s'inspirent encore que trop de publications naguère réputées classiques, mais demeurées aujourd'hui fort en retard. C'estici surtout qu'onpeut dire que l'indomptable énergie et l'invincible persistance du peuple américain ont réalisé des merveilles *.

Les trois mines d'argent les plus productives du globe, la Veta-Madre de Guanajuato, la Veta-GrandedeZuacatecas, et celle de Potosi en Bolivie (les deux autres sont au Mexique), ont donné pendant une durée continue de trois siècles, la première huit cent millions de piastres, la seconde six cent soixante-six (de Tannée 1548 à 1832),

1 Ces lignes étaient écrites quand j'ai rencontré dans les mines du Lac-Supérieur, au mois de juillet 1874, un jeune élève de TEcole des mines de Paris qui allait poursuivre son voyage d'exploration jusqu'au Nevada et en Californie. A la bonne heure !

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la troisième douze cents millions, soit six milliards de francs. Gela fait' pour cette dernière plus de vingt millions de francs par an. Le filon de la Biscaina, à Real-del-Monte au Mexique, a aussi atteint ce chiflFre, puisqu'il a donné quatre cents millions de piastres, soit deux milliards de francs, dans Tespace de cent dix ans. La moyenne annuelle de la Veta-Madre de Guanajuato n*est que de trois millions de piastres, et celle de la Vela-Grande de Zacatecas de deux millions un tiers. Le Comstock du Nevada dépasse de beaucoup tous ces chiffres, et l'on vient de voir qu'en dix ans seulement il avait fourni déjà plus du sixième de la production trois fois séculaire de la Veta-Madre de Guanajuato, la veine argentifère par excellence avant la découverte du Comstock.

Quand on compare tous ces filons entre eux, ceux du Mexique, de la Bolivie, du Nevada, on leur trouve plus d'unpoint de ressemblance. D'abord ils sont tous les trois contenus dans la grande chaîne métallifère des Andes, ce rempart littoral de granit qui s'étend du détroit de Magellan au détroit de Behring, tout le long du Pacifique, et qui partout laisse surgir les veines métalliques à travers ses flancs fissurés, encore secoués par les volcans. Les filons dont nous parlons sont en outre de la famille de ceux que les géologues anglais appellent des dykesy — des digues, — tant ils sont épais et puissants. Les affleurements courent à la surface comme de véritables murailles. Nous savons que les croppings du Comstock sont reconnaissables à ce caractère, que présente aussi d'une façon très-saisissante le grand filon de quartz aurifère de Californie, lequel traverse cet

Ëtat du sad-est ou nord-ouest sur une moitié de sa longueur, soit cinq degrés de latitude.

Les dykes des Anglais sont ceux-là mêmes que les Hispano-Américains ont appelés vetas grandes et vetasmadrés. A cette catégorie appartiennent non seulement les principaux filons argentifères d'Amérique que nous avons cités, mais encore quelques grandes veines d'Europe, par exemple les fameux fiions d'argent de Schemnitz et de Felsobanya en Hongrie, qui jadis furent si productifs. Les petits fiions sont loin de valoir ceux-ci pour le rendement. A cette nouvelle famille, on peut rattacher les mines d'argent de Freyberg en Saxe, Kongsberg en Norwége, Ghanarcilla au Chili, Gerro-de- Pasco au Pérou, Catorce au Mexique, Austin, Belmont et Pahranagat en Nevada. La richesse d'aucune de ces mines n'a jamais égalé celle des premières.

Au Nevada, les mineurs gagnent aujourd'hui de trois et demi à quatre dollars par jour de travail de huit heures, et les ouvriers de l'extérieur de trois dollars à trois dollars et demi pour une journée de dix heures. Tout est en proportion de ces prix, le cours des bois d'étais et de chauffage, de la poudre, de la dynamite, du mercure, le prix des transports, des constructions, etc. La richesse moyenne des minerais, d'après l'essai au laboratoire, était en 1870 de quarante dollars par tonne de mille kilogrammes ; c'est le double de ce que donnent les minerais de quartz aurifère en Californie. Le rendement moyen à l'usine n'était que des deux tiers de celui de l'essai, soit environ vingt-sept dollars. La richesse absolue indiquée par l'essai mettait le titre du minerai à un millième, qui est aussi à peu près la

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moyenne des minerais d'argent du Mexique. Le rendement de vingt-sept dollars révèle un bénéfice net de cinquante pour cent comparé au coût de l'exploitation minière et métallurgique, mais le bénéfice est loin quelquefois d'atteindre ce taux à cause de tous les fauxfrais qui grèvent l'organisation de certaines compagnies minières.

On vient de dire que le rendement moyen du traitement à l'usine n'était que des deux tiers du titre absolu, ce qui signifie que l'on perd trente-trois pour cent de l'argent contenu dans le minerai. Tous les ingénieurs, les chimistes, les essayeurs, les métallurgistes ont été successivement frappés de ce fait singulier, qui se représente aussi pour l'or, et ont tenté d'y parer. Soit que certains minerais d'argent restentjusqu'au bout rebelles à l'amalgamation, ou qu'une certaine perte, comme dans la manipulation de toute matière, soit ici inévitable, toutes les recherches des personnes qui se sont mises à Fœuvre n'ont jusqu'à présent amené aucun résultat, et l'on continue à perdre en Nevada, comme partout ailleurs, environ le tiers de l'argent contenu dans les minerais. Il en est ainsi pour l'or en Californie et dans toutes les autres contrées aurifères ; il y a même en Californie certains sulfures très-riches en or qui se sont invariablement montrés réfractaires à tout traitement. Un des professeurs les plus distingués de notre École des mines de Paris, M. Rivot, dont la science déplore la perte encore récente, et qui continuait dans l'art d'essayer les minerais les sévères traditions de son maître, M. Berthier, avait cru un moment avoir découvert cette pierre philosophalequel'on cherche toujours.

Il commençait par pulvériser les minerais en poudre impalpable^ les oxydait, les grillait à mort, comme on dit, puis les désulfurait entièrement en faisant passer dans les fours un courant de vapeur d*eau surchauffée, et alors seulement il commençait l'amalgamation. Content de servir la science, il avait abandonné Texploitalion deson procédé à d'autres. En Californie, au Nevada, au Mexique, on a méticuleusement appliqué les données de Tinventeur, et nul résultai sérieux, après des années d'essais, n'a été obtenu. J'ai retrouvé en 1868, en Californie, le procédé toujours à l'épreuve ; on n'en parlait plus depuis longtemps au Nevada ni au Mexique. Décidément la nature ne veut pas tout abandonner à l'homme en une fois ; elle lui fait payer le prix de ses faveurs, et il faudra chercher longtemps encore avant de découvrir le meilleur moyen de traiter les minerais d'argent. N'en est-on pas resté depuis trois siècles à l'invention de Médina, le pauvre mineur mexicain, l'inventeur de l'amalgamation américaine, et cela malgré toutes les découvertes de la chimie? C'est que sur ce terrain, la chimie et la métallurgie ont quelquefois le tort de confondre leurs méthodes, celle de la chimie, nées d'hier, délicates et seulement applicables au laboratoire, celles de la métallurgie, vieilles comme le monde, et qui demandent avant tout d'être simples et peu coûteuses. ,

L'État du Nevada, auquel l'exploitation des mines d'argent a donné naissance et qu'elle continue à faire prospérer, renferme aujourd'hui environ soixante mille habitants de race blanche et douze mille Indiens. En dehors des centres miniers et de la capitale, Carson-

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City, le pays est peu habité, car le sol n*y est guère fertile, et le climat est fort rigoureux, tandis qu*au delà de la sierra on rencontre la Californie, où l'hiver même est d'une douceur exceptionnelle et le sol d'une étonnante fécondité. Malgré ces points de comparaison qui ne sont pas à son avantage, le Nevada, grâce à la productivitéde ses mines, prend une place de plus en plus marquée au milieu des jeunes étoiles de l'Union. Et la cause de toute cette prospérité, que nous avons pris plaisir à rappeler, ce n'est pas seulement parce qu'en 1859 deux mineurs, qui lavaient des sables aurifères près du lac Washoe et de la rivière Carson, ont par hasard découvert le filon d'argent de Comstock ; c'est aussi parce que la législation coloniale américaine est toujours libérale, généreuse, simple, rapide, qu'on l'applique à la constitution d'un territoire, d'une ville ou d'une mine.

Nous connaissons en Algérie des filons métallifères dont la demande en concession est restée longtemps en instance, et que les bureaux ont fini par ne pas concéder, après avoir lassé les demandeurs par une foule de formalités vexatoires. Pourquoi cela, et que craignait-on ? Ce serait véritablement ici le cas d'opposer le dédale des articles sans nombre de notre loi des mines de 4840, édictée à une époque où la grande industrie n'était pas encore née, aux formalités aussi équitables qu'expéditives adoptées -dans toutes les possessions américaines. Nous ne voulons pas nous livrer à ce jeu, et faire honte à l'administration française de sa routine, de sa lenteur, de ses exigences ; mais d'une part nous avons la raison du prodigieux essort des établissements

les plus lointains des États-Unis et de leur prospérité jusqu'ici sans pareille, et de l'autre, nous trouvons la cause de nos insuccès répétés quand nous avons voulu poursuivre les mêmes tentatives. Ahl si certaines colonies françaises pouvaient être traitées de la même façon que les territoires du Far- West américain I

Le registre des hôtels. — Petit forum. — Hommes et femmes.— Amour des titres. —Les Californiennes. — Un hôte aimable.— La mission Dolores, — Cliff House. Le quartier chinois. — La rue Montgomery. — Un bal en mer. — Procession politique. — Un tremblement de terre.

« Mettez votre nom sur le registre », nous dit lecierc^ comme nous arrivions à San Francisco, à VOccidental Hôtel, le 26 septembre au matin, après être partis la veille au soir de Sacramento sur le magnifique steamer Chrysopolis.

Pour obéir au commis qui nous commandait si poliment, nous inscrivîmes nos noms et prénoms sur le registre de Thôtel. Alors le clerc reprit le livre, y ajouta sans mot dire le numéro de la chambre qu'il nous destinait, sonna un garçon pour nous accompagner, ail rigth I ce fut tout.

Le registre d'inscription joue un grand rôle dans tous les hôtels des États-Unis. C'est un .énorme in-folio

fortement relié, à la façon du grand-livre des maisons de commerce, et sur lequel tout voyageur, en arrivant, inscrit immédiatement son nom et sa résidence habituelle. Ce livre est à tout moment consulté par les visileurs, qui vont et viennent librement dans le vestibule des hôtels, et chacun y fait plus d'une découverte. Tel ami que vous rroyiez au pôle Nord se trouve souvent près de vous.

L'entrée des principaux hôtels, dans toutes les villes américaines, est un petit forum. On y cause politique, bourse, mines, aflFaires courantes ; on y lit les journaux et les brochures du jour. Tout le monde mâche du tabac ou fume. Quelques-uns, étendus dans un rockingchair de rotin ou fauteuil berceur, se laissent aller à une somnolente rêverie, les bottes en l'air, le cRapeau enfoncé sur le front. On appuie ses pieds sur les bancs, sur les chaises, sur les balustrades des fenêtres ; bref, la tenue est si peu convenable, qu'une entrée séparée est partout réservée pour les dames, et celles-ci sont aussi gracieuses, élégantes, coquettes, que les hommes sont parfois négligés, bourrus, grossiers.

A San Francisco, on a même renchéri sur ces allures ; le vêtement est le même qu'aux États-Unis, qu'en Europe, seulement on entend y être à l'aise, et le chapeau mou domine. On porte beaucoup de bijoux, de grosses bagues, d'énormes épingles en diamant, en agate mousseuse, en quartz aurifère. Ici Ton mesure la valeur d'un homme au poids et à l'éclat de ses joyaux. Si à cela vous ajoutez un nombre de sacs d'écus recommandable, et une corpulence qui vous permet de marquer deux cents livres à la bascule, vous êtes un gentleman

accompli. En Amérique, un homme vaut surtout par ses dollars et le poids qu'il pèse à la balance.

Ce n'est pas tout : chacun, dans ce monde démocratique, porte un titre. Depuis la dernière guerre, c'est devenu une vraie fureur. On est coramodore, général, colonel, juge, docteur, professeur, président, gouverneur, comme chez nous on est comte, duc ou marquis. Il y a très-peu de capitaines. On tient à ces titres improvisés, comme dans les plus vieilles familles d'Europe à un titre patrimonial que les siècles ont consacré. Ces titres ne coûtant rien, on en décore très- volontiers les étrangers eux-mêmes, et celui qui écrit ces lignes a presque toujours été appelé doctor ou professor des bords de l'Atlantique à ceux du Pacifique. Dans les États de l'Est, les premiers fondés, on va plus loin. Au cimetière de Boston, peu de tombes sans armoiries. A New- York, chacun est quelque peu knickerbocker (culotte courte), c'est-à-dire descendant des premiers colons hollandais. De même en Virginie, tous se réclament des plus vieilles souches anglaises. En Californie, chacun veut avoir été pionnier d'avant 1848. Ainsi valemonde, et on ne le changera pas. Au-dessus des institutions politiques, il y a l'âme humaine, semblable à ellemême partout, obéissant toujours aux mêmes passions.

Je retrouvai dans San Francisco la grande et belle ville que j'avais laissée en 1859. Depuis, elle s'était embellie, agrandie. Sa population dépasse aujourd'hui cent cinquante mille habitants. Les dunes de sable des environs de la ville ont été enlevées par des dragues à vapeur, et un chemin de fer a été établi qui relie la Reine

du Pacifique à la mmton * de San Jose,unede8plusjolies villes californiennes.

Des théâtres, des journaux se sont fondés en grand nombre, et le port continue à être le premier port du Pacifique.

Le dirai-je? Sous ce climat particulier, toujoursdoux, toujours beau, si bien que l'hiver y est plus clément que Tété, il s'est formé comme une race d'hommes spéciale, dont les qualités intellectuelles se distinguent très-nettement de celles de la race que j'appellerai américaine-atlantique. En Californie, les idées sont plus ouvertes, plus gaies, et la littérature et les arts s'en ressentent. Les belles-lettres, la peinture, ont pris un essor tout particulier. A San Francisco, a été fondée une Revue, dont le goût littéraire et les curieux travaux ont bien vite attiré l'attention. Ce recueil mensuel, YOverland monthely, a été créé, en 1868, par M. Bret Harthe ancien mineur, qui alors avait déjà écrit une partie de ses remarquables romans californiens. Ceux-ci l'on fait avec justice comparera Mérimée, dont il atoutela vigueur incisive et l'étonnante précision, en même temps que l'indifiFérente et hautaine sérénité.

Néanmoins, il faut reconnaître et répéter qu'ici les hommes en général trop occupés, l'idée toujours portée vers le gain, vers les moyens de faire une fortune rapide, sont encore fort peu policés, et, pour tout dire,

* Les Espagnols, les premiers colons de la Californie, avaient donné le nom de missions à leurs établissements dans ces parages, parce qne c^étaient des missionnaires jésuites, remplacés plus tard par des franciscains, qui y résidaient et catéchisaient les Indiens.

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trop Américains^ si les femmes ont dès le premier jour conquis le rang qui partout leur appartient. II y a dans les Californiennes, on ne saurait trop y insister, un je ne sais quoi de piquant, d'attrayant, d*aimab1e et de vif, qui a frappé tous les observateurs. Il est vrai que toutes les races sont venues là se fondre, et que chacune y a apporté les traits qui la distinguent. De ce mélange d'Américains, de Français, d'Espagnols, d'Italiens, d'Allemands, d'Anglais, plus complet encore en Californie qu'ailleurs, il est sorti comme un type local, qui emprunte à chacun de ces types divers ses meilleurs caractères.

En vingt-cinq ans un grand pays s'est fait, sur une étendue égale à celle de l'Angleterre, etce paya a déjà un cachet particulier qui le distingue. Et puisque le monde, depuis les premiers temps de l'histoire, a marché de l'est à l'ouest, il est naturel que le commerce des mers ait suivi cette voie. Autrefois la Méditerranée était le champ des navigateurs. Hier c'était aujourd'hui encore l'Atlantique, demain ce sera le Pacifique, et ce jour-là la Californie aura atteint son apogée.

C'est dans la Méditerranée que se sont vidées les grandes querelles maritimes pendant l'antiquité et le moyen âge ; c'est sur l'Atlantique qu'ont eu lieu, depuis Louis XIV, les plus grandes mêlées navales ; demain le Pacifique en verra de pareilles, car jamais, hélas I les hommes ne cesseront de se battre et sur terre et sur mer, et la dernière guerre ne finira qu'avec le dernier homme.

Si l'homme est guerroyeur, il est aussi sociable. Un de nos compatriotes, M. P..., ravi depuis à ses nombreux amis, fut des plus accueillants pour nous, et nous ouvrit

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souvent sa table, ce dont nous lui fûmes reconnaissants, car l'affreuse cuisine d'hôtel, aux Etats-Unis, lasse bien vite les Français. Talleyrand ne disait-il pas déjà de son temps qu'il avait trouvé en Amérique un seul plat et trente-deux religions ?

A cette table hospitalière venaient s'asseoir une foule de personnes distinguées : c'était un peintre de renom, qui avait perdu le bras droit pendant la guerre de sécession, et qui peignait de la main gauche ; il se servait aussi de cette main fort habilement à la chasse et je le vis un jour tuer coup sur coup deux perdrix au vol ; c'était un chimiste français, qui avait trouvé le moyen d'appliquer l'électricité au traitement des minerais d'or et d'argent ; c'était le grand juge Fied, de la cour suprême de Washington, qui était alors en tournée dans les États du Pacifique, et qui amenait aux dîners de notre amphitryon sa gracieuse femme etsacharmante nièce, ce qui augmentait encore l'attrait de ces réunions ; c'était un. banquier franco-californien et sa spirituelle compagne, qui faisait oublier Paris à San Francisco : enfin un ex- sénateur delà Louisiane, directeur de grandes affaires en Californie, et ' avec lui un autre industriel, vrai type d'ingénieur américain, et maints autres, qu'il faudrait tout également citer.

Que de plaisantes parties nous fîmes en compagnie d'un hôte aussi aimable, qui plusieurs fois voulut bien se transformer pour nous en cicérone! Tantôt il nous conduisait à la mission Dolores : une pa.îvre église et quelques maisons déjetées, construites à la mexicaine, en adobes ou briques crues, y marquent l'endroit où était naguère Yerba-Buena, la future San Francisco*,

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dont les fondements furent jetés en 1776 par les pères franciscains ; ou bien il nous menait autour des ports et des nouveaux terrains conquis sur la mer et U montagne. Partout s'étendent les ateliers mécaniques, les grands bassins de réparation et de construction de navires, les emplacements à bâtir. San Francisco pourra loger un jour un million d'âmes ; on lui a préparé généreusement la place qui lui convient.

A huit milles de la ville, au bord de la mer, dans un endroit sauvage, est un lieu de rendez-vous du monde élégant, Cliff-House. Après tant d'autres, nous fîmes ce pèlerinage. On va vider là une bouteille, et déjeuner devant les flots. Les loups de mer, assemblés en masse sur les récifs voisins, vont, viennent, plongent, nagent, tiennent leurs conciliabules, font un vacarme effroyable ; ils ne sont pas les seuls qui ne peuvent parvenir à s'entendre dès qu'ils se trouvent réunis. La route qui mène à Glifi'-House est charmante, et tout le long du chemin on salue au passage de gracieuses villas, comme savent si bien les construire et les disposer les Américains, ces grands amis du home. Quand ferons-nous enfin comme eux, et aurons-nous aussi chacun notre foyer domestique à part, une maison pour nous seuls, loin des affaires et des bureaux ?

La visite du quartier chinois fut une de nos distractions favorites.

Les Célestes sont répandus à San Francisco en trèsgrand nombre, dix mille au moins : ils y sont cuisiniers, blanchisseurs, repasseurs, fabricants de cigares. Ils y ont aussi d'élégants magasins, où ils vendent toutes les curiosités de leur pays natal. Nous visitâmes

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leur temple, où Ton faisait brûler des cierges et des parfums devant d*affreuses divinités ; leur théâtre, où les cris discordants des acteurs, jouant des drames interminables, se mêlent au bruit non moins assourdissant d*une musi<}ue étrange et barbare.

La principale rue de la ville, Montgomery-streeiy est par excellence le quartier du beau monde. Les grands hôtels, véritables caravansérails, pouvant loger dixhuit cents à deux mille voyageurs ; les magasins de modes, de bijouterie, de librairie, sont groupés là. C'est à la fois la rue de la Paix de Paris, Picçadiily de Londres, Broadway de New- York.

Dès le matin, les dames s'y promènent en toilette. Elle vont dans les magasins faire déplier mille étoffes sans en acheter une, et les commis imperturbables ne se plaignent pas, car c'est Thabitude américaine ; elles entrent chez les confiseurs pour luncher, prendre des glaces, manger des gâteaux. On les rencontre par groupes, vives, rieuses, l'œil assuré, mises avec éclat. Les jeunes filles, qui sortent seules, ne sont pas les moins bruyantes. La morgue, la froideur anglaise, encore reconnaissables à New- York, ont complètement disparu : nous sommes si éloignés de la triste et brumeuse Albion, que le type britannique lui-même tf existe plus, et que de l'Anglais on n'a conservé que la langue ; encore s'y modifie-t-elletous les jours.

Gomme ces élégantes Californiennes sont heureuses quand arrive une frégate de guerre dans le port de San Francisco I Le commandant n'a qu'à se bien tenir ; on conspire de suite pour mettre le feu à son bord, j'entends Je feu que de beaux yeux peuvent allumer dans

le cœur des jeunes officiers. Si le commandant ne descend pas le premier à terre pour visiter les notables du pays» ce sont les dames qui prennent les devants et vont faire l'assaut du navire. Elles connaissent le chemin. Elles gravissent Téchelle comme des matelots ; en une enjambée les voilà sur le pont. On les reçoit sous un dais de drapeaux ; on leur sert des friandises, du Champagne. On leur fait visiter les batteries. On simule devant elles le tir du canon.

« Au moins, commandant, vous nous ferez danser.

— A vos ordres, mesdames.

— Quand cela ?

— Tout de suite. »

Et Ton appelle la musique du bord, et Ton improvise un quadrille, une valse.

Gela ne suffit pas aux infatigables mmes ; il faut un bal plus complet, et alors on les invite pour un prochain soir, avec leur famille. C'est une fête, et des plus poétiques. Elles arrivent en canot, dansent toute la nuit sous ce beau ciel constellé d'étoiles. Une frégate française, commandée par le capitaine R..., que j'ai revu au siège de Paris sur les remparts, a fait ainsi, au mois d'octobre 1868, la joie des jeunes San Franciscaines. Plus d'une de nos aimables compatriotes (il n'y a pas que les Californiennes de jolies) a valsé là jusqu'à trois heures du matin, et un moment a pu se croire en France.

J'assistai, durant mon séjour à San Francisco, nonseulement à de gracieuses réunions de ce genre, mais encore à l'une des plus curieuses cérémonies que j'ai

vues aux Etats-Unis : j e veux dire une procession politiq ue.

C'était le moment où le pays avait à se prononcer sur le choix d'un nouveau président. Les pouvoirs du successeur de Lincoln, Johnson, allaient prendre fîn le 4 mars 1869. Deux candidats étaient en présence dans toute rUnion : le général Grant et M. Horatio Seymour de Nev»r-York.

Le général, représentait le parti républicain^ et M. Seymour le parti démocrate; celui-ci, se déclarant pour le droit des Etats allant jusqu'à la sécession, et opposé à l'admission des noirs au rang de citoyens ; celui-là, partisan des droits de r Union tendant vers une sorte de centralisation du pouvoir suprême, et maintenant l'égalité pour les noirs. En Angleterre, on eût appelé l'un des partis les Whigs^ l'autre les tories ; en France, les radicaux et les conservateurs.

Les processions présidentielles de San Francisco se firent de nuit, quelques jours avant l'époque fixée pour l'élection, dont la date devait être le 6 novembre. La marche eut lieu aux flambeaux, accompagnée de chants patriotiques, feux d'artifice, coups de canon, bruits de cloches, fanfares et tout ce qui s'ensuit.

On se promena par la ville, dans les rues les plus populeuses, surtout dans Montgomery-street. Une fois ce furent les démocrates, une autre fois les républicains. Il y eut peu de diff*érence entre l'une et l'autre procession, tant les deux partis se pondéraient ; et sauf les inscriptions des transparents, ces énormes lanternes vénitiennes que les processionnaires portent au bout d'une hampe, c'était la même débauche de fusées, de pétards, de chandelles romaines,

Notre hôtel s'était pavoisé pour les démocrates. Toutes les fenêtres étaient ornées de lampions et de drapeaux. Les nôtres le furent aussi, sans qu'on eût daigné nous consulter. En Amérique, les hôtels euxmêmes répondent à un parti, et cela fut cause que nous reçûmes autour de nous, à notre balcon, bon nombre de fusées.

11 y eut un déploiement inouï de lumière éblouissante au magnésium, de voitures richement attelées, de chars allégoriques ornés de fleurs et de feuillages, et portant des citoyens et même des citoyennes pompeusement parés. (]e fût une innombrable exhibition de gentlemen à cheval, de délégués des mines, de la marine, de la douane, de miliciens, de pompiers, de francsmaçons, tous en grand uniforme.

Devant certains édifices, certains cercles, plus parés que d'autres, on s'arrêtait. On entonnait plus vigoureusement encore les hymnes de circonstance, et on lançait les plus formidables pétards et les plus lumineuses fusées.

Quelques-uns des chants patriotiques, véritables hymnes nationaux comme notre Marseillaise, étaient entonnés par Tun et Tautre parti ; mais ici, sur les inscriptions transparentes, Ton accusait Grant d'être un ivrogne, un lâche, un ami des noirs, tandis qu'on élevait Seymour aux nues ; là, au contraire, on célébrait par des chansons ou sur les papiers des lanternes, les vertus domestiques et civiques de Grant, on répétait ses mots historiques, et Ton vouait aux dieux infernaux Johnson, Seymour et tous les démocrates.

Cliacunft des processions défila solennellement pen-

316 A ÏRAVEHS LES ÉTATS-UNiS

dant plusieurs heures, les promeneurs quatre sur chaque rang et au nombre de vingt à trente mille. Tout se passa avec un ordre parfait. Toutes celles des maisons qui s'étaient pavoisées répondaient par des feux d'artifice à ceux des processionnaires.

On n'eut aucun incident fâcheux à déplorer, sauf quelques coups de pierres lancées au coin d'une rue par les démocrates sur les républicains. Ce fait fut sévèrement blâmé par les journaux de l'un et l'autre camp.

Quelques jours après, l'élection avait lieu dans le plus grand ordre, et le lendemain, grâce au télégraphe, on apprenait en Californie et dans toute T Union que le général Grant était nommé président des Etats-Unis à une forte majorité. Dès cet instant tout rentra dans le calme le plus complet, et le parti démocrate fut le premier à accepter la chose jugée. On voudrait voir les institutions républicaines fonctionner en France avec cette discipline.

Si nous eûmes le bonheur d'échapper aux pétards des démocrates et des républicains de Californie, et de ne pas nous retirer avec un œil de moins ou une balafre à la face de la fenêtre où nous assistions aux processions présidentielles, nous faillîmes, dans une autre circonstance, laisser nos os à San Francisco.

C'était le 21 octobre. Nous revenions d'une excursion auxplacers et aux arbres géants du comté de Cala veras. Nous étions arrivés la veille au soir, très-tard dans la nuit. Le matin, de bonne heure, à huit heures moins cinq minutes, comme j'étais au bain, je sentis tout à coup i*eau de ma baignoire s'agiter, et j'entendis un

sourd roulement. Sachant par expérience que le pays était sujet aux tremblements de terre, mais qu'ils y étaient peu dangereux, je ne me préoccupai pas de cet incident. Tout à coup les murs oscillent autour de moi, le parquet, les plafonds craquent avec un bruit que je n'oublierai jamais. Je sors de ma baignoire dans le costume primitif où je m'y étais mis, et je cherche un point où m'abriter. Où courir, où se réfugier ? Je croyais à chaque instant que les murs de Thôtel allaient crouler sur ma tête et j'attendais. J'étais au troisième étage ; c'en était fait avant d'arriver dans la rue. Nous allions avoir une nouvelle édition des tremblements de terre des Andes, qui venaient d'être si terribles dans l'Amérique du Sud.

Pendant ce temps, affolés, effarés, criant, gesticulant, les voyageurs de l'hôtel descendaient quatre à quatre les marches de l'escalier : les femmes en peignoir, échevelées; les hommes en robe de chambre, la plupart nupieds ; moi dans mon costume d'Apollon du Belvédère, auquel personne ne prenait garde.

EnQn les oscillations s'arrêtèrent ; elles avaient duré une minute, qui, à beaucoup, avait paru un siècle. Je retournai prendre mon bain, et plus tard, quand je rentrai dans ma chambre, je la trouvai pleine de plâtras. Mon compagnon, qui se chaussait pendant l'accident, avait failli être renversé par terre. Gomme tout le monde, il était peu à peu revenu de son effroi.

Il n'est pas de phénomène qui épouvante comme un tremblement de terre. On devine qu'on lutte contre une catastrophe fatale, implacable, que rien ne peut conjurer. C'est pourquoi au Pérou, au Chili, où les oscillations

du soi sont si fréquentes, les maisons, très-légèrement construites, n*ont qu'un étage, pour qu'on puisse immédiatement descendre dans la rue. La terreur est grande ; on crie, on se signe, on invoque la Vierge, on court sur les placer, on se met à genoux : Tembhr, temblor!

Rien ne semble annoncer dans Tair extérieur ces formidables événements. Le 21 octobre au matin, j'avais consulté, en me levant, le baromètre et le thermomètre. Le thermomètre marquait dix-huit degrés centigrades, le baromètre, sept cent soixante millimètres, l'atmosphère était tranquille; seulement une brume blanchâtre couvrait la ville.

Le phénomène s'annonça par un roulement sourd, suivi de chocs violents. Il dura en tout à peu près quarante secondes, dont huit à dix pour l'instant de la plus grande intensité. San Francisco n'enfutpasseul atteint : il se propagea du nord au sud de la Californie, sur une étendue totale d'environ deux cent cinquante kilomètres en longueur et cent cinquante en largeur, et partout fit sentir ses ravages.

Bien que San Francisco soit sujet aux tremblements de terre, aucun, dé mémoire d'homme, ne l'avait encore si terriblement éprouvé. Des maisons furent entièrement démolies ; des corniches, des cheminées, des pans de murs jetés à bas ; des hommes ensevelis sous les décombres.

Dans une rue, deux Chinois furent écrasés sous une corniche qui les recouvrit tout entiers. On les y trouva plus tard, et toute la journée on aperçut sur le trottoir des débris de la cervelle de l'un d'eux, qui avaient jailli

jusqu'à cette distance. Il y eut une dizaine de morts et une trentaine de blessés. Dans notre hôtel, un maçon qui était monté sur un échafaudage, dans la cour, fut jeté à bas et tué. De ma fenêtre, j'apercevais sur les toits plusieurs cheminées abattues.

Sur certains points le sol s'enfonça, sur d'autres il se fissura ; mais aucun dégagement de gaz souterrains n'eut lieu. Dans plusieurs rues de la ville, les pavés furent disjoints. Les fils télégraphiques brisés. Les navires ancrés dans la baie furent secoués comme par la rencontre d'un écueil ; cependant les vagues n'envahirent pas le rivage, et il n'y eut aucun ras de marée.

La partie de la ville qui était autrefois baignée par la mer, et qui depuis avait été comblée, fut surtout éprouvée. On y avait bâti des logements et des magasins à la hâte, dans la précipitation des premiers jours, sur un sol de vase et de terres rapportées, sans prendre les précautions nécessaires. Dans les parties mieux assises, les plus hautes maisons, les plus lourds édifices offraient à peine quelques fissures. Néanmoins les oscillations laissèrent partout des traces.

H. P..., notre hôte, eut son magnifique hôtel craquelé. Il était en ce moment tout entier aux expériences du chimiste N..., qu'il soutenait de ses deniers. 11 jeta un regard attendri sur les boules d'amalgame provenant des * expériences de la veille. Perdre tout cela au moment où il allait enfin atteindre le but et réaliser une des plus grandes découvertes scientifiques de ce temps, n'était-ce pas une affreuse déveine ? Gomme tant d'autres, il en fut quitte pour la peur ; et comme la plupart desinven-

leurs, le chimiste N... attend toujours le résultat déônitifde ses recherches.

Les affaires furent partout arrêtées, et pendant toute la journée on né parla que du grand accident. Chacun cherchait à Texpliquer à sa façon, et je laisse à penser combien de théories furent mises en avant. Le magnétisme et Télectricité terrestres furent invoqués à plaisir. On fit même observer que le dernier tremblement de terre, celui de 1865, avait également eu lieu en octobre, comme si la nature avait des anniversaires calculés sur notre almanach pour ces sortes de phénomènes.

L'oscillation fut rotatoire. Les principales directions observées furent celles du nord au sud et du nord-ouest au sud- est. Elles coïncidaient avec Torientation delà côte de Californie et celle de la Sierra-Nevada, qui lui est parallèle.

En dehors de San Francisco, les localités où le phénomène se fit principalement sentir furent Oakland, San Léandro, Hayward, San José, Santa Clara, Santa Cruz, San Mateo, autour ou ausuddela baie ; San Rafaël, Petaluma, Santa Rosaau nord ; Stockton, Sonora, dans la vallée de San Joaquin ; Sacramento, Marysville, Nevada, dans celle du Sacramento.

San Francisco fut le centre d*où les ondes oscillatoires partirent ; mais les villes d'Oakland, San Léandro, Hayward, furent encore plus éprouvées. Quanta la marche que suivit le tremblementdeterre, elle s'explique par la topographie extérieure du pays. Les deux fleuves San Joaquin et Sacramento ont une direction parallèle à celle de la côte du Pacifique et de la chaîne de la Sierra- Nevada ; ces deux fleuves ont, en outre, à peu près la

SAN FRÀNGISGO 321

même embouchure, et se jettent dans la baie deSuisun, qui communique avec celle de San Pablo, et celle-ci avec celle de San Francisco, dont le grand axe est parallèle aux rivages du Pacifique.

Depuis le 8 octobre 1865, il n'y avait eu aucun tremblement de terre de quelque importance, et celui-là était regardé comme le plus gravedont les colons eussent conservé le souvenir. Le tremblement du 21 octobre dépassait tous les précédents en intensité, en étendue et en durée. À San Francisco, on compta après le choc principal cinq ou six oscillations distinctes, qui se succédèrent de trois quarts d'heure en trois quarts d'heure jusqu'à onze heures du matin. Une nouvelle oscillation eut lieu vers trois heures de l'après-midi, et la dernière vers minuit.

A chaque oscillation, c'étaient des paniques étranges, des fuites en foule dans les rues ; les femmes, les enfants couraient éperdus devant eux. Une partie des habitants n'osèrent point passer la nuit dans leur maison, et campèrent au grand air, sur les places. Gomme en toutes choses, le risible se mêla au sérieux, et il y eut plus d'une aventure comique.

La secousse, qui marqua la dernière heure de la journée du 21, fut aussi la dernière qui fut bien perceptible. Après quoi, le sol sembla se consolider peu à peu, et il n'y eut plus que quelques oscillations à peine sensibles, comme le roulement produit par une voiture lointaine. La panique cessa comme par enchantement, elles consructeurs et les propriétaires de maisons en pierre eurent seuls à souffrir d'une crise sur les loyers qui peut-être dure encore.

2iâ A TRAVERS LES ÉTATS-ITNIS

Après un tremblement de terre en Californie, il se passe d'ordinaire près d'un an avant que de nouvelles secousses aient lieu. Le choc le plus violent se produit dès le début. Ces deux lois de physique terrestre ne se vérifient pas dans TAmérique du Sud.

Pour les collectionneurs d'éphémérides, remarquons que Tannée 1868 a été celle des plus grands tremblements déterre, non-seulement dans les deux Amériques, mais encore aux lies Sandwich, dans l'Inde, et même en Europe, où l'Irlande a été fortement éprouvée. Depuis plus d'un siècle, le faible radeau qui nous porte sur la mer de feu qui va Jusqu'au centre du globe n'aura jamais. été aussi près de sombrer.

En Californie, les conditions géologiques du sol expliquent jusqu'à un certain point ces terribles phénomènes. Dans les comtés deNapa, Sonoma, Lake, sont des geysers ou jets d'eau bouillante et de vapeurs minérales, qui s'élèvent du sol avec fracas. Dans divers autres comtés et dans la Sierra-Nevada, on observe des traces de volcans à peine éteints. Enfin, sur le flanc oriental de la Sierra, se dégagent en certains endroits des sources bouillantes et d'abondantes vapeurs. Tous ces phénomènes annoncent distinctement l'existence et la proximité des feux souterrains, qu'il est permis d'invoquer comme la principale cause des tremblements de terre. La mer de feu doit se contracter en se refroidissant, et l'écorce terrestre s'affaisser, s'effondrer alors sur elle, et produire dans ce mouvement ce que nous nommons un tremblement de terre. Ce sont comme les matériaux d'un grand édifice qui se tassent sur des étais qui cèdent, et craquent et se fendillent.en se tas«

SAN FRANCaSGO 223

fiant. Je n'affirme pas que cette explication soit la seule qu'on puisse proposer, mais elle semble la plus acceptable.

On se fait à tout, même aux secousses du globe, et les tremblements de terre n'arrêteront pas plus l'essor de la Californie qu'ils n'ont arrêté celui du Pérou et du Chili. A Paris, après les désastres du siège et de la Commune, n'a-t-on pas recommencé à bâtir des maisons, et à vivre en présence du volcan social, bien autrement formidable que les volcans terrestres ?

LA RÉGION DBS PLAGERS

Visite au comté de Nevada. — Une histoire Tédiriqae de voleare.

— Tous tués. — Traitement des sulfures aurifères. —Exploitation des alluvions anciennes. — Le décrotteurde Bear- Valley.

— Molselumne-Hilly Murphy. — La foiêt des arbres géants du Calayeras. — Les Indiens de Californie. — Un conte de sauvage. — Les chutes de Yosemity. — Les mines de mercure de New-Almaden, » Casse-cou ! — Distillation du vif-argent.— Le commerce du mercure. — Excursion aux bains de Calistoga, aux geysers, au lac de borax, à la solfatare. — Exploitation du Jïorax et du soufre. — Une page de Cooper. — Retour par mer à New-York.

Nous consacrâmes une partie des mois d*octobre et de novembre à parcourir la Californie.

L'ingénieur américain que nous avions rencontré à San Francisco fut notre cicérone pendant une partie de nos courses. Ce fut avec lui que nous visitâmes les mines d'or du comté de Nevada*, qui sont parmi les plus productives du Pacifique. De là sont sortis maints et

f II ne faut pas confondre ce comté, dont la capitale porte le môme nom, TEtat voisin du Nevada^ si riche en mines d'argent*

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