‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 22 sur 31 · LA RÉGION DES PIAGERS · texte numérisé non relu

LA RÉGION DES PIAGERS

maints millionnaires, entre autres un de nos compatriotes, depuis retiré à Paris avec un bloc de minerai d*or cristallisé, le plus beau qu'on connaisse. Les bons écus sonnants qu'il a remportés de Californie valent encore mieux que ce magnifique échantillon, qui a été estimé, je crois, trente mille francs.

A Nevada, nous fûmes reçus avec empressement par les amis de notre cicérone. L'hôtel qui nous abrita mit une sorte d'orgueil à nous démontrer qu'on pouvait vivre au milieu des placers.Nous fôtâmesles vins de France et, pour la première et l'unique fois,nous trouvâmes que la cuisine américaine avait du bon.

Notre aubergiste aimait à causer. Je lui fis raconter dans tous ses détails une histoire dont la ville de Nevada avait été le théâtre deux ans auparavant, et que je n'avais qu'imparfaitement connue par le récit des journaux en France.

Le comté de Nevada, très-riche en placerset en mines de quartz aurifère, était alors parcouru par une foule d'aventuriers revenus en pleine déconfiture des mines d'argent de Virginia- City, Ces désespérés arrivaient dans le pays sous prétexte d'exploiter les placers ; en réalité, ils exploitèrent les grandes routes. Les vols, les assassinats,les attaques àmainarméedevinrentfréquents.Lei5 mai 1868, à quatre heures et demie du matin, le coche qui faisait le service entre la ville de North San Juan et celle de Nevada fut arrêté, à cinq milles de cette dernière ville par trois hommes déguisés, armés de revolvers. C'était au haut d'une montée, près de la rive méridionale de la South Yuba. Il y avait dans le coffrefort de la voiture fixé au train sept mille neuf cents dol-

lars. On commanda au postillon dé dételer les chevaux, et aux sept voyageurs qu'il conduisait de descendre. On fit sauter la serrure du coffre-fort avec de la poudre, il fallut s*y prendre à deux fois. Après quoi on enjoignit au postillon de continuer sa route.

A l'arrivée du coche, la nouvelle de ce hardi coup de main se répandit immédiatement, et leshériffou commissaire de police du comté demanda à quatre hommes de bonne volonté delui prêter main-forte. Tous ensemble se rendirent sur le lieu de Tattaque et devinèrent bien vite, à l'inspection du terrain, que les voleurs avaient dû descendre vers la rivière.. Ils se divisèrent pour prendre différentes directions. Venard, un des compagnons du shériff, suivit la piste des brigands la longueur d'un mille et demi sur le terrain le plus abrupt qui se puisse imaginer, au milieu des bois, des rochers,des broussailles, de troncs d'arbres abattus. Enfin il s'engagea seul dans une étroite ravine qui débouche dans la Yuba. On n'entendait que le bruit de l'eau qui tombait en cascade. Venard arriva à grand'peine sur un bloc de rocher qui coupait la ravine par le milieu et lui permit de voir à quelque distance autour de lui.

Il était armé d'une carabine Henry, du système le plus perfectionné. Tout à coup, à dix pas à peine, il aperçoit le chef des voleurs, assis par terre, qui tirait son revolver, Venard le vise, mais au même moment il voit un des hommes de la bande qui dirige contre lui son arme ; appuyé contre un rocher, Venard, sans se déranger, tire ; le chef tombe frappé au cœur. L'autre se cache derrière le rocher qui le couvre, ne laissant

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paraître que l'œil, et vise de nouveau. Avant qu'il ait déchargé son arme, Venard l'atteint à la tète. Restait le troisième voleur qu'il n'apercevait pas. Il pouvait tout à coup tirer sur Venard. Celui-ci court à l'endroit où est tombé le premier, y trouve le trésor, prend le revolver du mort et se met à la poursuite du troisième brigand. Il traverse de nouveau la ravine, gravit la montagne, et voit son homme qui fuyait à cent pas devant lui. Il le vise, le voleur tombe, son corps va rouler dans l'abîme.

Venard se met alors à la recherche de ses compagnons. Tous arrivent, on emporte l'or, et à deux heures, le même jour, le shérîff et les siens remettent au bureau de la diligence, à Nevada, le trésor qu'on avait pillé le matin.

A peine le vol avait-il été connu, que la maison Wells-Fargo, propriétaire de la malle-poste en question, avait offert une récompense de trois mille dollars à qui rapporterait l'argent volé. La somme fut payée à Venard, et, de plus, les Wells-Fargo lui firent cadeau d'un magnifique rifle de système Henry, monté en or, avec une inscription qui rappelait l'acte de courage de ce brave citoyen. Le gouverneur de Californie enrôla le héros du jour dans son état-major avec le grade de lieutenant-colonel, « en récompense de services signalés rendus sur le terrain. »

Les corps des voleurs furent apportés à Nevada et on reconnut leur identité. On trouva sur eux des objets qu'ils avaient pris à d'autres voyageurs quelques jours auparavant. Le chef de la bande se nommait Georges Shanks ou Jack Williams, car ces messieurs changent

volontiers de nom ; le second, Bob Pinn ou Gaton ( un joli surnom pour un brigand de cette espèce) ; le troisième, Georges Moore.

J'ai vu Yenard à Nevada. Il est aussi modeste que courageux, et ne se rend pas bien compte de l'admiration qu'il excite. Il est prêt à recommencer quand il faudra. G'est, du reste, le premier tireur du pays.

Le jour où ce haut fait eut lieu, la dépêche suivante fut adressée de Nevada dans toute la Californie : « Go~ che de San Juan à Nevada arrêté à quatre heures et de-' mie, près de Nevada ; trésor pillé, tous les voleurs tués à deux heures, or retrouvé, tout va bien. » Gette dépêche fit le tour des Etats-Unis et parut même dans nos journaux d'Europe, où on la commenta comme un nouveau humbug des Yankees. Je ne me doutais pas moi-même de l'étonnante véracité du fait et des détails tragiques qui l'avaient accompagné, quand le hasard me permit à Nevada, moins de deux ans après l'événement, de constater point par point les détails palpitants de toute cette histoire, et de saluer l'homme qui en avait été si miraculeusement le héros.

Nous n'étions pas seulement venus à Nevada pour entendre raconter des histoires de voleurs, nous y étions aussi pour visiter les placers et les mines de quartz aurifère.

Non loin de la ville sont des placers et desminesd'or. Nous y rencontrâmes un Parisien, que j'avais connu en France quelques années auparavant. Alors musicien distingué, il faisait la joie des salons ; maintenant il avait laissé la musique pour la métallurgie, et appliquait dans le comté de Nevada le nouveau procédé de

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