‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 23 sur 31 · LA RÉGION DES PLAGBRS · texte numérisé non relu

LA RÉGION DES PLAGBRS

traitement des sulfures aurifères inventé par M. Rivot.

Dans les divers traitements en usage pour les sulfures aurifères ou argentifères, on ne parvient jamais, nous le savons, à extraire tout Tor et tout l'argent contenus dans les minerais. M. Rivot croyait en avoir trouvé le moyen, et le procédé qu'il employait pour les minerais d'or consistait à griller à mort ou oxyder entièrement le minerai dans un four cylindrique tournant, . en tôle de fer, chauffé en dessous, une façon d*ériorme rôtissoire de la forme de celles à griller le café. A rintérieur, on admettait de Tair et de la vapeur d'eau surchauffée. Après ce grillage, on amalgamait le minerai dans des cuves.

Un Allemand, Plattner, a fait concurrence au métallurgiste français, et son procédé, dit de chloruration, est également appliqué à Nevada. Il consiste à griller le minerai dans un four à deux soles, puis à attaquer les sulfures grillés par le chlore en dissolution. Le chlore est produit à l'état gazeux au moyen de l'oxyde de manganèse, du sel marin et de l'acide sulfurique. L'or, après la chloruration, est précipité au moyen du sulfate de fer. Après quoi, on le fond et on le coule dans une lingotière. Cette méthode a été appliquée aussi dans les mines d'or du Colorado.

Le procédé Rivot, importé dans les mines d'argent du Mexique et dans celles de l'Etat de Nevada, n'a pas plus réussi dans ces mines, on Ta vu, que dans les mines d'or de Californie. Les procédés de laboratoire ne constituent pas des opérations métallurgiques. On ne peut travailler en grand comme dans le cabinet. En outre^ il y a toujours une perte d'or et d'argent qu'il

faut se résoudre à subir dans le traitement des minerais, et vouloir atteindre dans la pratique le rendement de la théorie, vouloir même le dépasser, comme l'entendait M. Rivot, c*est chercher la pierre philosophale. Ne dédaignons pas pour cela les travaux de ces patients chercheurs ; ce sont eux qui font avancer la science, et, nouveaux Golombs, en poursuivant un but qu*ils n'atteignent que très-rarement ou jamais, arrivent, comme le grand découvreur de l'Amérique, à des choses qu'ils ne soupçonnaient point.

De Nevada, nous passâmes à North-Bloomfield, Humbug, Malakoff, où sont d'importants travaux de canalisation confiés à des Chinois pour amener l'eau sur d'immenses placers. Ceux-ci sont de véritables lits de rivières desséchées, d'énormes collines d'alluvions anciennes, qu'on abat par centaines de mètres cubes à la fois, au moyen de puissants jets hydrauliques.

Ces placers d'anciennes alluvions et les mines de quartz aurifère sont les gîtes d'or principalement exploités aujourd'hui en Californie. Les placers de surface ou d'alluvions modernes ont été presque partout abandonnés à la suite de leur épuisement. La production annuelle de l'or est descendue de soixante-cinq millions de piastres, où elle s'est longtemps maintenue dans le début, à vingt-cinq millions, chiffre de 1868. En 1870, elle n'était plus que de vingt millions, et elle a dû descendre encore. En Australie, on constate le même abaissement. Les chiffres de production y ont toujours été à peu près les mêmes qu'en Californie, et ont subi la même loi de diminution. Cela était prévu et n'indique pas la décadence de ces deux pays ; bien

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au contraire. Ainsi, en Californie, en 1867, la production du blé a atteint en valeurs celle de l'or. Pendant la même année, la Californie a produit trois millions cinq cent mille gallons de vin, et quatre cent mille d*eau-de-vie. La récolte de la laine a été de neuf millions cinq cent mille livres. En deux ans, de 1865 à 1867, la propriété foncière avait augmenté de vingt pour cent. Voilà tien des chiffres qui compensent la diminution effectuée dans la production de l'or.

En quittant Malakoff, nous visitâmes Eurêka, au nom caractéristique, et ses mines d*or. Je fis tout le trajet à cheval avec notre aimable cicérone, à travers les beaux bois de sapins du pays, pendant que mon compagnon prenait la grande route, dans un petit ^^ggy- ^^ ^^ i^ous gagnâmes Jackson-Ranch, une grande ferme au milieu des champs. Le patron, membre d'une société de tempérance, ne nous donna que de Teau à boire. Elle était par bonheur excellente, fort dîgestive.

Dans les environs, on avait bâti une longue digue pour retenir les eaux pluviales. On pouvait amasser en automne et en hiver, dans ces vastes bassins interceptés dans la vallée, jusqu'à sept mille cinq cents millions de gallons d'eau (le gallon vaut plus de trois litres et demi). La Californie est coutumière de ces gigantesques travaux hydrauliques, édifiés pour porter l'eau sur les alluvions aurifères, qu'on ne saurait exploiter sans cela. Aux flancs des montagnes, pendant deux jours nous suivîmes des lignes de canaux hardiment jetées aux plus vertigînieuses hauteurs, et parfois des travaux d'art de premier ordre : des aqueducs,

d'énormes siphons, qu'on ne se serait point attendu à rencontrer dans ces endroits.

A Fall-River, sont des scieries hydrauliques et des exploitations aurifères : il y a partout de Tor dans l'Eldorado. A Bear-Valley, où nous arrivons un soir, nous tombons en pleine fête dansante. Avant d'entrer au bal, j'avise un nègre qui cire les souliers des danseurs. Nos bottes n'ont pas reçu un coup de brosse depuis quatre jours. Aucun citoyen, même dans les hôtels des placers, ne consent à cirer les souliers* Mon nègre change le cuir boueux en vernis. Je lui demande combien. C'est cinquante cents^ ou deux francs cinquante centimes, et tout le monde paye sans se plaindre. Ce décroteur improvisé gagne cinquante francs, et les danseurs valsent et quadrillent jusqu'à six heures du matin. C'étaient des Allemands ; il n'y a qu'eux pour danser de la sorte. Le parquet criait sous leurs bonds, et nous ne fermâmes pas l'œil de la nuit. Il est bien que tout le monde s'amuse.

J'ai parlé précédemment de notre visite à Virginia- City, la capitale des mines d'argent de l'Etat voisin de Nevada ; c'est par là que s'acheva l'excursion dont je viens de dire les débuts.

Une autre fois, nous parcourûmes la curieuse forêt des arbres géants du Calaveras. Nous rejoignîmes ce comté par Sacramento, et de là un chemin de fer transversal nous mena jusqu'à Latrobe.

De Latrobe à Mokelumne-Hill nous prenons l'éternel coche. Les principaux relais sont Dryton, Fiddletown, Amador, Sutter-Creek, Jackson, Volcano. Nous sommes dans un pays de mines d'or et de cuivre. Nous

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saluons aussi de riches vignobles. Nous coupons la grande veine de quartz aurifère qui va du sud au nord de la Californie; nous traversons quelques volcans éteints.

Mokelumne-Hill est une plaisante ville de mineurs. Il y a un hôtel français, qui étale sur son enseigne le nom de Lafayette et dont le propriétaire «st bachelier ès-lettres. Il se demande à quoi lui sert son diplôme. Ici chacun s*ingénie. Dans le comté voisin d*Amador, un autre de nos compatriotes, ancien juge de paix en 1848, s'est fait jardinier et vigneron, et va vendre luimême ses fruits au marché. Il y a beaucoup de ces sortes d'ex,istences en Californie, et la démocratie américaine n*y trouve rien que de très- naturel.

De Mokelumne à Murphy, encore une journée de coche. Voici une jolie petite ville, San Andréas, quelques gracieux cottages ; puis on s'engage dans des terrains sableux, secs, tristes, où n'apparaissent que des camps de mineurs, presque abandonnés.

Murphy fut naguère florissante ; elle est bien déserte aujourd'hui. Que de viJles sont ainsi tombées, à mesure que les placers se sont appauvris ! Nous passons là la nuit, et le matin partons pour les Big-Trees ou les gros arbres. C'est à seize milles dans la montagne ; la voiture, qui ne relaye pas en chemin, ne va pas vite.

Nous parcourons cette forêt d'arbres géants, la plus belle de toute la Californie. Dans d'autres comtés (Mariposa, Tuolumne, Fresno) il y a des forêts du même genre, mais moins renommées. On regarde ces énormes conifères, de la famille des cyprès et des sapins, comme formant un genre distinct, celui des séquoias^ que les

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Anglais appellent des wellingtohias elles Américains des washingtonias, par esprit de clocher.

Beaucoup de ces arbres ont quinze à vingt mètres de tour et cent mètres de haut. Je sais bien que vous allez me dire que cela n'est point vrai ; mais je puis vous envoyer au palais de Sidenham, près de Londres, où Técorce d'un de ces séquoias, rapportée par un Anglais, a été reconstituée autour d'une charpente sur cent seize pieds de hauteur. Le vide que laisse Técorce est de vingt-six pieds de large dans tous les sens ou soixantedix-huit pieds de circonférence.

11 y a dans la forêt où nous sommes quelques arbres en place de même épaisseur. On en compte de plus gros. Celui qui a été écorcé est resté debout malgré cette mutilation. On rappelle la Jf ère de la Forêt; il a trois centvingt-sept pieds de haut. L'écorçage en a coûté quatre mille dollars. Un des arbres a été scié à la base. Sur le tronc on a bâti un kiosque, où Ton peut faire à Taise un quadrille de seize personnes. On l'appelle le Bowling- Saloon ou le salon au jeu de boules. Le tronc, abattu, gît par terre ; il a fallu huit jours pour le scier. A San Francisco, on avait un jour porté une branche d'un de ces énormes séquoias, et monté un petit bazar sur l'espace qu'il occupait. Quand on eut vendu le contenu du bazar, on improvisa un bal sur le même emplacement.

Cette forêt a été déclarée propriété de l'État, et un gardien veille à sa conservation. De même q n'en Suisse, les blocs erratiques sont maintenant propriété publique et avec raison, puisque ces édifices naturels se rattachent aux origines préhistoriques de la contrée, de même en GaUfornie les arbres géants.

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On a donné des noms aux principaux de ces arbres. Parcourez toute la liste des grands hommes des Élats- Unis, depuis Washington jusqu'à Grant, vous aurez la plupart de ces noms. Les arbres qu'on a ainsi baptisés sont au nombre d'une centaine. Ils portent leur désignation inscrite sur une pancarte en fer-blanc. Au-dessous, il y a quelquefois des inscriptions philosophiques comme celle-ci : « Les forêts ont été les premiers temples de la Divinité. »

Quelques arbres ont été brûlés au pied par les Indiens ou par la foudre ; quelques autres sont tombés de vieillesse : il en est qui ont quatre mille ans. Dans un tronc ainsi couché et pourri, on peut s'avancer à cheval l'espace d'une trentaine de mètres.

Un des arbres tombés, le Père de la Forit^ avait quatre cent cinquante pieds de haut, environ cent quarante mètres ; un autre, dont le tronc est à nu, la Cabine du Pionnier^ a trente-deux pieds de diamètre, la Beauté de la Forêt a trois cents pieds de haut, les Deux senti" nelles en ont trois cent quinze.

Autour de ces grands séquoias croissent toutes les espèces de conifères : pins, sapins, cèdres, ifs, mélèzes, cyprès. Sur les plus hautes cimes montent les écureuils, pour manger les pignons. Quand i]s nous voient passer, ils nous les jettent sur la tète.

L'impression que produit la forêt n'est pas ce qu'on attendait, car les dimensions des arbres sont harmoniques : l'épaisseur du tronc est en rapport avec la hauteur du fût. C'est comme à Saint-Pierre de Rome : on n'est pas surpris des dimensions de l'édifice, de l'épais-

seur des colonnes, parce que la hauteur des voûtes est proportionnelle.

La forêt des arbres géants est à plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Ce matin, 18 octobre, à six heures, le baromètre marquait six cent trente-huit millimètres, et le thermomètre cinq degrés centigrades. La saisondes touristes estfînie. Nous sommes les seuls visiteurs, on ne reviendra plus qu'au printemps prochain. Sur les registres où les voyageurs inscrivent leurs noms, je relève celui du duc de Penthièvre, venu ici quelque temps auparavant.

Nous redescendons à Murphy. Je vais visiter quelques Indiens campés dans le voisinage. Les chefs et quelques-uns de leurs lieutenants parlent un mauvais espagnol. C'est un reste de Fancienne civilisation que les missionnaires jésuites et franciscains avaient essayé d'établir parmi les indiens du Pacifique*.

Un de ces hommes me vend son collier de coquillages nacrés et brillants ; l'autre son carquois, son arc et ses flèches. La plupart des pointes de flèches sont en obsidienne noire ou verre volcanique, qu'on trouve au Mexique et en Californie ; quand elle manque, on fait les pointes en verre à bouteilles ou en fer. L'arc est revêtu

1 Les Indiens étaient alors environ cent mille en Californie. Ils ne sont plus que vingt-cinq mille aujourd'hui, et tendent, comme partout, à disparaître entièrement. De ces vingt-cinq mille Indiens, les uns errent librement, comme ceux de Murphy, de Nevada, de Borax-Lake ; les autres sont cantonnés dans des réserves ou enclaves, dont trois, celles de Round- Valley et Smith-River, sont au nord de la Galifomie, et la quatrième, celle de Taie- River au sud.

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