‹ A travers les États-Unis de lA̓tlantique au PacifiqueChapitre 8 sur 31 · LE CHEMIN DE FER INTEROCÉANIQUE · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE FER INTEROCÉANIQUE

équipée de 1869 à Paris, et il a même été condamné par contumace, avec tous ces complices, en 1873, par nos tribunaux correctionnels; mais les Américains sont plus doux pour ce genre d'opérations, et ils se bornent à dire d'un homme qui sait faire affluer l'argent du public dans ses coffres, n'importe par quel moyen, qu'il est Smart, ou comme nous dirions malin. Si l'affaire ne réussit pas on dit que c'est un humbug, un yankee trick ou tour de yankee, et l'on se console en se promettant de ne plus s'y laisser prendre, si tant est qu'on y a été pris. On passe cela à de plus crédules, entre autres à ces pauvres Français.

Et maintenant, ami lecteur, pardon de toutes ces digressions. En traversant le Nébraska et le Wyoming, dont vous ne connaîtriez pas même les noms sans le chemin de fer du Pacifique et que les émigrants non plus n'auraient jamais colonisés sans ce h/irdi chemin de fer, il fallait bien dire comment s'était formée cette grande entreprise et sur quelles ressources elle avait dû compter dès le début pour mener son œuvre à bonne fin. Un de nos anciens saint-simoniens les plus méritants, M. Arlès-Dufour, mort en 1872, avait pris pour devi-e : « Rien sans peine. » En matière de grands travaux publics on pourrait ajouter aussi : « Rien sans argent ;» ce que Petit-Jean, dans l'admirable comédie des Plaideurs, exprime d'une façon encore plus imagée, plus familière : « Point d'argent, point de suisse. »

L'argent est le nerf de tout, des routes déterre et des routes de fer, de l'industrie et du commerce. Sans routes pas de colonisation possible, pas de trafic, pas d'échange ; et quelle route plus utile aux relations paci-

fiques des hommes que celle dont nous venons de parcourir les premières étapes, la grande route transcontinentale américaine, qui est déjà devenue, depuis son achèvement en 1869, une des premières artères commerciales du globe.

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Les Tilles naissaDtes. — Le juge Lynch. — Premiers besoins. — Les modes bentonniennes. — Ni bas ni mouchoirs. — En promenade et à l'auberge. — Départ pour Black-Buttes. — Le Désert-Bouge. — Un amoureux sans gône. — Dernières stations. — Une unit à Bitter-Greck. — Triste coche, triste pays !

C'était un bien drôle d'endroit que cette station de Benton où la locomotive nous déposa un beau matin, le 8 du mois de septembre 1868. Assurément si Ton avait à cette époque consulté les géographes, les Petermann de Gotha, les Gortambert et les Malte-Brun de Paris, et qu'on leur eût demandé par quels degrés de latitude et de longitude gisait cette ville de Benton qui contenait la veille encore plusieurs milliers d'habitants, les Petermann, les Gortambert, les Malte-Brun eussent ouvert de grands yeux et cru que vous vouliez rire.

Il en est ainsi dans tout le Grand-Ouest : les villes y poussent comme les champignons et les asperges, souvent en vingt-quatre heures. Une voie ferrée . a le don

de marquer sur son parcours des villes improvisées, d'étapes en étapes, de stations en stations. Les unes restent, les autres disparaissent. Celles-ci n'ont qu'une célébrité éphémère, celles-là durent et deviennent plus tard, môme bien vite, de grands centres. C'est de la sorte qu'en 1867 j'ai vu naître et disparaître Julesburg entre Omaha et les Montagnes-Rocheuses, Julesburg qui fit un moment tant de bruit, et sortir de terre et grandir Chayennes, qui est aujourd'hui une ville de plusieurs milliers d'habitants.

Au commencement, ces centres d'attraction ne sont pas ce qu'on peut rêver de plus pur, de plus raffiné. Tous les aventuriers, les mécontents, les désespérés, les joueurs malheureux, les poursuivants de la fortune, dont la cruelle a jusque-là trompé l'espoir, accourent on ne sait comment. Avant qu'une police embryonnaire soit née, les querelles, les coups vont leur train, et, ce qui est pire, le vol, l'assassinat, les crimes de tous genres, si bien que le juge Lynch et les comités de vigilance sont obligés de fonctionner. Un beau jour on pend au réverbère ou au seul arbre de l'endroit le mécréant qui a troublé l'ordre, et que le peuple, assemblé dans la rue, juge souverainement, séance tenante : sitôt pris sitôt pendu. Cette justice expéditive finit par effrayer les vauriens, et bien vite ils décampent pour aller porter ailleurs leur industrie,

Dans ces sortes de campements, improvisés par la découverte d'une mine ou la création d'un chemin de fer, les maisons s'élèvent comme par miracle. On les amène toutes faites, ou peut s'en faut, de ville où l'on en fabrique par milliers, comme à Chicago, où le bois

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