LA GORGE DU CLAIR-RUISSE AU
din des dieux, vous voyez des pyramides, des obélisques, des clochetons élancés qu'il semble presque impossible de prendre pour de simples caprices de la nature, tellement ils rappellent les produits de l’art des âges barbares. Quelques-uns de ces bloës ont la forme d’une pyramide renversée, et reposent sur une base si frêle que l’on craint de marcher en dessous, de peur que le moindre mouvement n’amène la chute de la masse entière. Les plus curieux spécimens de ce genre se trouvent dans le Val Eyrié, résidence du général Palmer. Ce vallon, où viennent aboutir plusieurs des gorges les plus sauvages du Colorado, est d’une beauté ravissante. Des ruisseaux qui découlent des montagnes voisines y entretiennent une continuelle fraîcheur. Le lit de la vallée est occupé par des jardins où croissent des plantes rares et des fleurs de choix. De côté et d'autre s'élèvent des rochers de 50 mètres de haut, aux formes fantasques, aux teintes éblouissantes, et dont la base usée par les torrents n’a plus que quelques mètres de circonférence.
| Parmi les innombrables cañons situés dans le voisinage de Denver et qui méritent d'être visités par le touriste, il en est un qui a droit à une mention particulière : c'est celui de Car Creck, ou du Clair-Ruisseau. La gorge est si étroite quen plusieurs endroits le torrent sinueux qui bouillonne au fond la couvre tout entière; les rochers semblent se refermer sur ses eaux mugissantes : on se dirait alors emprisonné dans quelque gouffre ténébreux et sans issue ; mais tout à coup le jour reparaît et un passage s'ouvre. Des profondeurs du ravin, on aperçoit de hauts sommets couverts de neiges éternelles qui se détachent avec une netteté admirable sur le limpide azur du ciel. Ce fut par cette gorge du Clair-Ruisseau qu’un intrépide mineur, du nom de Grégory, pénétra au sein même des Montagnes Rocheuses, qui, jusque là, n'avaient été foulées par le pied d'aucun européen. “Si dans les plaines, le long des ruisseaux, les pépites et les paillettes d’or sont si abondantes,” s'était dit ce mineur expérimenté, ‘dans les montagnes il doit y avoir des filons en place, inaltérés et vierges de toute atteinte.” Grégory ne fit part à personne de ses projets. Il s’aventura seul au milieu de ces amas de rocs sans issue, de ce dédale de ravins inexplorés, portant sur son dos ses provisions et ses outils On peut aisément comprendre quelles souffrances, quelles fatigues il dut endurer ; mais, au bout de quelques jours, fatigues et souffrances furent oubliées. Avec son pic, il démolit la roche, la cassa et découvrit un filon d’une richesse exceptionnelle. Les pépites se montraient à l'œil nu, d'une grosseur, d’une abondance à donner le vertige à tous les chercheurs d'or. L'émotion causée par l’importante découverte de Grégory ne saurait se décrire. Une foule de hardis mineurs, d’aventuriers avides, s’abattit sur la région; chacun se mit à la recherche de filons avec une ardeur qui tenait du délire. C'était à qui pénétrerait plus avant dans la gorge du Clair-Ruisseau. Aujourd'hui, le croirait-on? cette même
1 Ces intéressants détails sur la découverte de Grégory ont été empruntés au Æar- West américain de M. Simonin,
ouvrage déjà cité.—#Vofe du Traducteur.
SAINT: LOCISIARMDE NE:
gorge, si étroite et si sauvage, est traversée, sur toute sa longueur, par un chemin de fer. Tout y est construit, il est vrai, sur le plus petit modèle, et les wagons ont presque l'air de jouets d'enfant; mais le service s’y fait très bien. La voie ferrée, suivant les sinuosités du ravin, avance et recule, fait des détours, et décrit des courbes si aiguës qu’en certains endroits le chauffeur sur sa locomotive peut, dit-on, échanger une poignée de main avec le garde placé sur le dernier wagon. Je ne garantis pas l'exactitude du fait; mais l’exagération, si elle éxiste, me paraît excusable, tellement elle se rapproche du possible. Dans quel but l'ingénieux Vankee a-tl exécuté ce prodige de l’art? C'est ce quon est tenté de se demander pendant le trajet; mais la réponse à cette question est facile quand on atteint le fond de la vallée. Là s'élèvent, à peu de distance l’une de l’autre, les deux villes florissantes de Plack Hawk et de Central City” Cette dernière, bâtie sur le lieu même où Grégory découvrit son fameux filon, est en effet le centre des mines les plus riches du Colorado. Les montagnes environnantes, constamment percées par le pic des travailleurs, présentent de toutes parts des excavations qui rappellent les cellules d’un rayon de miel. Le produit annuel de ces mines est d'environ deux millions de dollars (10 millions et demi de francs). On peut dire, à la lettre, que Central City est pavée d’or, car ses rues sont macadamisées avec le résidu des mines où il se trouve encore bien des parcelles du précieux métal. Élégante et bien bâtie, cette ville étage ses maisons sur le flanc de la montagne qui ferme le ravin. Au premier plan, j'allais dire à la place d'honneur, se voit l’école, dont l'architecture, les dimensions et le bel arrangement intérieur feraient honte à beaucoup d'établissements scolaires de nos grandes villes d'Europe. Les églises sont nombreuses, et le culte divin paraît bien suivi. Dans une de ces églises, j'eus le plaisir d'entendre un sermon, d’une forme un peu rude, il est vrai, et qui aurait pu blesser un goût délicat, mais plein de fortes pensées et de saveur évangélique. Jésus-Christ, Fils de Dieu, y était présenté comme l'unique refuge, le seul espoir de l’homme pécheur. Un nombreux auditoire de mineurs aux mains calleuses, au teint basané, écoutait la bonne nouvelle du salut dans un profond recueillement. Central City possède aussi des journaux, des cabinets littéraires, et même une société savante pour les ouvriers. C'est une espèce de club de mineurs, où l’on trouve une bibliothèque, une belle collection de minerais et les principaux recueils scientifiques qui se publient aux États-Unis ou en Angleterre. Grâce à l'influence d’une saine instruction, et surtout de Ta auts religieux, le type et les mœurs désordonnées de l’ancien orpailleur vont disparaissant de jour en jour. Aux aventuriers sans aveu des premiers temps a succédé une population ouvrière intelligente, honnête, laborieuse, qui aspire à s'enrichir, il est vrai, mais qui ne
compte pour cela que sur son travail, sa bonne conduite et son économie. l Faucon- Noir et Ville-Centrale Faucon-Noir était le nom d’un ancien chef indien dont le souvenir est resté
populaire aux États-Unis,—/Vore du T raducteur,
UNE CARTESDE MENU.
Comme la plupart des villes des États-Unis, Central City a déjà reçu le baptême du feu. En 1873, quelques années seulement après sa fondation, tout un quartier fut détruit par un incendie; mais, avec l'énergie qui caractérise les Américains, on commença à reconstruire avant même que les
flammes eussent été complètement éteintes.
Au nombre des édifices qui ont
surgi du milieu des ruines, se trouve le magnifique hôtel où je descendis. La Carte du menu qui me fut remise à mon arrivée, est une curiosité dans son genre; et je demande à mes lecteurs la permission de la reproduire ici 22 extenso, afin de leur montrer comment on entend le confort et la bonne chère dans une petite localité industrielle des Montagnes Rocheuses.