CE QUE DEVIENDRA LE MORMONISME
alléguaient ce fait en faveur de leur cause; mais ce brutal argument va même leur manquer. Aussi un schisme sur cette question s'est-il déjà produit et paraît gagner du terrain. Les dissidents protestent contre l'introduction dans leur Église de la pluralité des femmes, et demandent hautement qu'elle soit interdite. Quelques-uns vont même jusqu'à affirmer que cette institution n’a Jamais été sanctionnée par leur grand prophète Joseph Smith, mais que Brigham Young, pour des motifs à ie connus, l'introduisit après coup dans le mormonisme. George Smith, parent du prophète, historien de l’Église et premier conseiller du Président, me disait un jour: ‘“Le seul passage du Livre des Mormons relatif à la polygamie, la condamne, et dénonce les jugements de Dieu à ceux qui la pratiquent. Ce n’est que lorsque l'épouse de Joseph Smith fut devenue vieille et laide qu'il eut une nouvelle révélation, l’'autorisant à prendre une seconde femme. Plus tard, quand les temps seront mûrs pour cela, nous pourrons revenir à la première révélation.” Je cite ces paroles, sans toutefois y ajouter une grande importance ; car celui qui me parlait ainsi m'avoua ensuite qu'il avait lui-même quatorze femmes !..
Quoi quil en soit, un point me paraît hors de doute : ou la le de sera abandonnée, ou le mormonisme périra tout entier, et cela dans un avenir très prochain.
Brigham Voung, chef politique et religieux des mormons, à la fois président et pape, est un vieillard de 75 ans, encore vert et vigoureux. L’æœil est vif, le front haut, la lèvre serrée, l'attitude calme et réservée ; tout indique dans cette physionomie le sang-froid, la prudence, la finesse, l’obstination, l’habileté diplomatique. Du reste, personne ne lui conteste de grands talents et une force de volonté remarquable. Certes, ce n'est pas un homme ordinaire que celui qui a pu installer ici, au milieu des déserts, une population sortie en grande partie des plus bas fonds de la société; la discipliner, la plier au travail, lui faire accepter les règles de la religion naissante. La ville qu'il a fondée est, à bien des égards, une ville modèle, L’'instruction y est en honneur; chaque quartier alssontecole LNeNS GR organisée. L'ivrognerie est sévèrement punie par la loi des mormons. : On raconte que, lors de la grande expédition, on avait emporté une barrique d'eau de vie, en guise de cordial, pour ranimer les malades. Des gens de la caravane ayant voulu y toucher, Brigham Voung, furieux, les menaça de son révolver. “C'est la première et la seule fois que j'aie vu notre Président en colère,” observait un mormon, témoin de l'incident.
Pendant la période difficile que la nouvelle secte a eu à traverser, l'énergie de Brigham Voung, sa pénétration, son adresse, sa haute intelligence des affaires ont rendu à la cause mormonne des services considérables ; aussi chacun s'inclinait-il sans murmure sous son autorité despotique. Mais aujourd'hui il n'en est pas de même: plus d’une plainte à son adresse se
1 Nous empruntons ce trait, ainsi que plusieurs détails sur Brigham Young et sur les mormons, à l’ouvrage
déjà cité de M. L. Simonin, De Washington à San-Francisco.—Note du Traducteur.
LE PAYS DES -MORMONS
fait entendre, ‘“Brigham est un accapareur,” me dit un notable de la ville, sectaire très orthodoxe OUEN ee “tous nos intérêts sont entre ses mains; il est temps que cela finisse.” Mais, d'un autre côté, le mormonisme pourraitilèse passer de la volonté puissante, de la main de fer qui l'ont dirigé jusqu'ici ? Je ne le pense pas, et aux États-Unis on ne le pense pas non ae Du jour où Brigham Voung viendra à manquer à ses adeptes, tout le système croulera: voilà ce qui se répète de toutes parts, dans le public comme dans les cercles officiels les plus autorisés.’
L'histoire du mormonisme, ce grossier travestissement de la religion chrétienne, nous donne des enseignements pratiques, qui, pour ne pas être nouveaux, n'en méritent pas moins d’être notés en passant.
Et d’abord, nous voyons, une fois de plus, que la persécution est aussi inefficace qu'elle est injuste. La nouvelle religion n’eût été probablement qu'un feu de paille, si ses adversaires ne l'avaient combattue qu’à l’aide du raisonnement, et s'ils ne s'étaient servis que de moyens légaux pour en réprimer les excès. Au lieu de cela, on eut recours à la force brutale. La justice elle-même devint le docile instrument de l’animosité publique. Les tribunaux punirent de peines rigoureuses des délits insignifiants ou imaginaires. Vers la fin de sa vie, Joseph Smith, le soi-disant prophète, le fondateur de “JÉglise des Saints du dernier jour,” avait beaucoup perdu de son prestige. On l'accusait tout haut d’hypocrisie, de sensualité, de mensonge/"5es prétendues révélations n'étaient plus accueillies par les siens qu'avec réserve et méfiance. Mais, du jour où l’on sut qu’au mépris de la légalité, “le Prophète” avait été jeté en prison, sa popularité se réveilla; et quand enfin une bande de scélérats, enfonçant les portes de son cachot, l’assassinèrent de sang-froid, il y eut, parmi ses adhérents, comme une explosion d'enthousiasme. Sa fin tragique fit de lui un héros. Celui qu'on avait dénoncé comme un escroc et un imposteur fut révéré comme un apôtre, un saint et un martyr. Le soupçon et l’hostilité firent place à un engouement fanatique. L'histoire a enregistré bien des circonstances où la persécution a produit des effets analogues ; mais il en est peu, croyons-nous, d’aussi frappantes que celle-là. Le Christianisme, qui dès son berceau a été en butte à la violence, ne doit jamais y avoir recours. ‘Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont point charnelles, mais elles sont puissantes par la vertu de Dieu.”
L'histoire des mormons est aussi une démonstration de la puissance de la foi. On croit aujourd’hui faire preuve de science en dénigrant la foi et en glorifiant le doute. Les convictions arrêtées, les croyances définies sont traitées avec dédain, et la négation, le scepticisme universel, sont présentés
1 Depuis que ces lignes ont été écrites, Brigham Young est mort et les prévisions de l’auteur anglais commencent à se réaliser. Le mormonisme est en plein désarroi; les divisions intestines le déchirent ; tout fait espérer que le jour n’est pas loin où il aura cessé d’exister. Au surplus, le gouvernement des États- Unis paraît décidé à en finir avec la polygamie, et à poursuivre au nom de la loi tous ceux qui s'y adonnent. C'est, du moins, ce que nous avons lu dernièrement dans les feuilles publiques.—Vofe du Traducteur.
2 11 Ép. aux Corinthiens, éy E
LACONSNPRATIQUES.
par toute une école influente comme étant le dernier mot de la sagesse. Et cependant, qui oserait nier que la foi ne soit un élément de force, et le doute, de faiblesse? Celui-là seul qui croit fermement agira résolument. Même dans le domaine temporel, ‘ce qui nous rend victorieux du monde, c'est notre foi.” Quand le mormonisme naquit, une foule de sectes philosophiques ou socialistes fleurissaient aux États-Unis. De toutes parts, on voyait surgir des associations, des communautés, plus ou moins nombreuses, qui prétendaient reconstruire la société sur des assises nouvelles. La plupart étaient déistes ou athées et n'avaient guère d’autres principes que ceux de l'égoisme raffiné ou de la science abstraite. Sauf quelques rares exceptions, toutes ces communautés, tous ces systèmes, ont successivement disparu. La puissance virile, qu'une foi religieuse peut seule produire, leur manquait. Pour donner de la cohésion à une réunion d'individus, il faut autre chose que des spéculations philosophiques. L’égoïsme, si profondément enraciné dans le cœur humain, ne saurait en être extirpé par de vagues doctrines de fraternité universelle. Le mormonisme, si faux, si absurde qu'il fût à bien des égards, avait pourtant une base religieuse : de là, cette inébranlable confiance, ce dévouement enthousiaste à la cause commune, qui soutinrent les sectaires aux jours de l'épreuve. Quelque erronée que fût leur foi, c’est par elle qu'ils ont triomphé de la persécution, accompli ce terrible voyage de deux ans dans le désert et acquis une nouvelle patrie. Ils croyaient que Bieunetutleurdéfenseur, leur ouide, leur ami, et cette foi les rendit forts. Le scepticisme. n'a jamais produit rien d'aussi grand: il eût été incapable d’enfanter, même le mormonisme.
Mais, tandis qu'une école moderne nie l'importance de Ja foi comme mobile et principe d'action, une autre en exagère la valeur. ‘Ayez seulement une croyance, nous dit-on; ‘peu importe laquelle. La sincérité, PER a o Mc estutout: quant, à l'objet. de cette foi, que ce soit Bouddha, Mahomet ou Jésus-Christ, c'est tout un.” L'histoire des mormons réfute aussi cette erreur funeste. La valeur de l'acte subjectif de notre foi est déterminée par son caractère objectif. Il ne suffit pas de croire: il faut que ce que nous croyons soit vrai, Juste et saint, capable de transformer notre cœur et notre vie. Telle doctrine, telle morale. Un crédo sensuel et matérialiste, comme celui des mormons, ne peut que dégrader ses adhérents. Autant vaudrait-il s'attendre à récolter ‘des raisins sur des épines et des figues sur des chardons,” que d'aller demander ‘les fruits d’une bonne et sainte vie” à un système qui repousse la spiritualité de la nature divine, fait de la polygamie un devoir et du salut des Âmes un vulgaire marché. Sans doute, le mormonisme a retenu plusieurs des doctrines essentielles du Christianisme, mais ces doctrines mêmes sont obscurcies et défigurées par d'impures et absurdes additions. Ses succès passés sont dus à la part de vérité qu'il a conservée; sa chute prochaine sera le résultat naturel et
PAVOir AT Ép. de saint Jean, v. 4, 5.
LE PAYS DES MORMONS
inévitable de ses erreurs et de ses vices. Quant à nous qui avons le bonheur de professer une foi plus pure, n'oublions pas que nous avons aussi le devoir de nous distinguer par une vie plus sainte. Instruits, comme nous le sommes, dans la morale si élevée de l'Évangile; instruits surtout par la vie et la mort de notre Sauveur, “quels ne devrions-nous pas être par une sainte conduite et par des œuvres de piété ?””
1 II Ép. de saint Pierre, IIL, 11.