LES RÉBUS
Rébus est l'ablatif du latin res, qui signifie chose. Donc, figurer une idée au moyen des choses, en les disposant de manière à rappeler, par leur liaison ou leur place, certaines syllabes, certains mots ou certains sons, c'est faire un rébus.
On pourrait définir le rébus comme l'écriture : la peinture de la parole. Dans l'écriture, on peint avec des lettres ; dans le rébus, on peint avec des signes et des images. Cette définition, beaucoup trop noble aujourd'hui, n'aurait été juste que pour les Égyptiens, par exemple, dont les hiéroglyphes étaient de Téritables rébus. Nous y avons attaché un sens mystérieux et sacré parce que la signification en était perdue, mais il n'est guère douteu^f que, chez les peuples anciens qui ne connaissaient pas l'alphabet, l'hiéroglyphe a clé la première période de l'art d'écrire.
Pour nous, l'écriture in rébus n'a pas celle importance : elle n'est qu'un jeu, qu'une maiiiôre
yGoogk
plaisante de.voiler la pensée, et elle n'a conservé un caractère demi-sérieux que dans les blasons et les armes parlantes.
Les, lettres, les chiffres, les notes, les divers genres de signes et tout ce que le dessin peut représenter sont autant d'éléments constitutifs du rébus. Dans Tenfance de l'art, on écrivait g.a. c. 0. b. i. a. I, pour dire j'aî assez obéi à elle; ou bien on superposait des syllabes, des mots, comme :
pir vent venir
un vient d*un
Un soupir vient souvent (Tun souvenir. Le plus fameux des rébus de ce genre est celui-ci :
Yenance France fer Colhert g d k Paris,
Il a deux siècles d'existence et fait encore les délices des écoliers, bien qu'il triche un peu sur la prononciation de l'article des, et qu'il respecte médiocrement les règles des participes.
Si l'on vous présente les mots :
Je sais pris.
gardez -vous bien d'y voirie suis pris; vous le seriez en effet : c'est je suis surpris qu'il faut lire.
vGooQle
LES DEVINETTES. i-29
Si la position respective des caractères ou des syllabes a permis d'exploiter les mots sous et sur, la suppression de certaines lettres dans certains mots a fourni aussi les moyens d'utiliser les prépositions sans et sauf. — Je bis à vore signifie je bois sans eau à votre santé. En supprimant la lettre î dans mademoiselle, on fait mademoiselle Sophie; et si Ton veut indiquer sur quoi Ton est bien pour se reposer, il faut écrire : un gmd : cela signifie un grand sopha. Il y a dans ces deux systèmes une source intarissable de rébus innocents.
Mais le vrai rébus, le rébus monstre quelquefois est celui qui met à contributions toutes les images et tous les signes qui peuvent concourir par leur assemblage à former bizarrement des sons. Nos pères n'y mettaient guère plus de scrupules que nous; en voici un exemple entre mille : Un bomme agenouillé tenant dans sa main une grande lettre / peinte en vert, cela signifiait : un grand hiver maint dommage nous porte (un grand I vert main d'homme à genoux porte). En continuant à faire des rébus destinés à n'être que des casse-tête ou des pièges, nous avons abusé du procédé, et tous les moyens sont devenus bons pour les rendre inintelligibles. J'ai vu une raie placée au milieu de pièces de monnaie auxquelles elle ne touchait pas, puis la
lettre o, puis un chien sur le dos d'un rat, et tout cela voulait dire : récompense honnête au rapporteur du chien {Rai&, qu'on pense honnête, —ou la supposait honnête parce qu'elle ne touchait pas à l'argent qu'elle avait autour d'elle, — o rai porteur du chien).
Les seuls rébus qui s'efforcent d'être intelligibles et de dire clairement les noms qu'ils veulent indiquer sont ceux des armoiries de certains pays et de quelques familles nobles. Rarement ils sont ingénieux, ils ne sont même pas toujours exacts, mais ils ne tendent aucun piège.
Les anciens royaumes de Grenade, de Galieie, de Lëoii et de CasLille oui pour armes une gronade, un calîœ, un lion {ko) et un château {vasitlUan) ; Lyon etÂrrasont un lion et des rats; et la ville de Berne a un ours, du nom allemand (baer) de la grasse bêle vënéréc<
Dans les familles, les Colonna ont une colonne ; les Maîlly, des maillets; les Tranchelion, un U| d*argent perce d'une ëp<3c; les Tranchomer, mer oiidoyée d'argent avec un couteau d'or^ géant au milieu, et les Sautereau, relle<
Sanleal (dont le nom se i>ronoiic| avait pour blason une télé d*arj CoWert avait une couleuvre M. de Sartînes, trois si
Castagna, devenu pape sous le nom d'Urbain VU, une châtaigne; le marquis de Pastoret, un pasteur; M. de Fontanes, une fontaine; et la famille de Shakespeare, dont le nom signifiait secouelance (Shakespeare), avait pour blason un bras tenant une lance. Enfin le chiflre de M. de Guise, des AA dans un cercle, était aussi un rébus : à chacun A son tour.
Je citerai, en terminant, et comme ayant plus particulièrement le caractère d'une devinette, les armes parlantes de la Sorbonne ; une roue de la fortune. Gela voulait dire sors bona, sort heureux, bonne fortune, ou enfin sort bonne, si le mot soi*t était féminin en français comme en latin.
vGooQle
Dans mon enfance, j'avais pour la barbe un respect singulier. On m'avait dit souvent : « Quand tu seras un homme, quand tu auras de la barbe, » et j'entrevoyais dans un lointain infini le moment suprême'oùune paire de moustaches me rendrait maître de mes destinées.
Nous n'avons que de courts instants à passer sur la terre, et les enfants le soupçonnent si peu que tous demandent à vieillir. Nous obéissons déjà par instinct à ce sentiment d'injustice naïve qui nous porte à comparer ce qui trouble notre existence avec ce qui charme celle des autres. Nécessairement, les conclusions ne sont pas à l'avantage de notre lot, et chacun veut aller en avant, à la poursuite des jours meilleurs. Il tarde aux petites filles d'avoir les atours des grandes demoi*
vGooqIc
selles, comme il tarde ensuite aux demoiselles d'avoir les privilèges des dames. C'est ainsi que les petits hommes envient en secret le mâle ornement des sapeurs. En cela, nous commettons tous ensemble la même faute : ne pas nous contenter de notre sort ou de notre menton; souhaiter de vivre par nous-mêmes, quand il est si doux, si facile de vivre par autrui. Tous nous avons cru qu'il serait beau d'être grands, ne sachant pas assez comme il est bon d'être petits. Quoi qu'il en soit de ce procès qui est, a été et restera celui de l'espèce humaine tout entière, la barbe, attribut pour moi de la force et de la puissance, est, parmi les objets regardés comme secondaires, un de ceux qui ont fait le plus sout vent travailler mon jeune ceiTeaUr Si je n'avais: pas les éminentes vertus de saint Nicéphore, j'étais tourmenté comme lui du désir de posséder une grande barbe. Comme lui, j'aurais résisté sans doute aux offres du démon ; mais le méchant esprit ne m'a fait aucune proposition, et je n'ai pu être récompensé, ainsi que lui, par le don d'une magnifique barbe qu'il suffisait de tirer pour la. voir grandir.
Je regardais les horiimes avec une sorte d'admiration : des sages, des philosophes, des hommes de génie dont j'avais vu les portraits, les Homère, les Aristide, les Miltiade, les Pérîclès, les Socrate,
yGoogk
les Platon, et tant d'autres portaient tous de grandes barbes; d'illu3tres capitaines avaient de grosses moustaches; et je ne puis dire quelle fut ma consternation quand j'acquis la certitude que la plupart des hommes se rasaient. N'avoir pas de barbe et en pleurer, rien de plus naturel ; mais posséder une barbe et la supprimer, c'était à mes yeux un acte de folie. Insensiblement et en y rêvant un peu toujours, je fus amené à considérer comme un des gros événements de l'histoire l'introduction du rasoir dans notre société.
Cependant j'étais raisonnable; j'avais compris que la barbe pouvait, en allongeant toujours, . devenir embarrassante, et j'admettais, — non sans regret, — qu'on la coupât un peu. On m'a parlé depuis d'un seigneur danois d'une gi^ande force et d'une haute stature, dont la barbe descendait jusqu'à ses pieds, et remontait jusqu'à sa ceinture : tantôt il la roulait autour d'un bâton, tantôt il la laissait flotter au gré des vents comme un drapeau. Si j'avais été doué de la même parure, mes enthousiasmes d'adolescent ne m'eussent pas conduit jusque-là. Le seul désir de n'être pas ridicule m'eût armé d'une paire de ciseaux. Donc, diminuer la barbe pour qu'elle ne soit pas gênante, ni exagérée, j'y ai toujours consenti; — mais la raser, mais pro-
vGooQle
mener quotidiennement un fer tranchant sur sa figure pour effacer toute trace du signe de la virilité, c'est un des côtés par lesquels la civilisation m'a fait chérir la sauvagerie.
Quand j'ai été plus grand, « c'est-à-dire moins sage », des gens sérieux ont tenté de m'amenèr à résipiscence. Il ne suffit pas de s'indigner m'ont-ils dit, il faut être de son temps, marcher avec son siècle et suivre la mode. Ce mot, dont je n'ai jamais méconnu la haute importance, me fit réfléchir. « Les Occidentaux, a dit Voltaire, ont presque toujours changé d'habit et, si j'ose le dire, de menton. » La barbe a donc été, comme tant d'autres choses, une question de mode, et il n'est pas sans intérêt d'étudier quand, comment et dans quelles circonstances il a été convenable de s'en parer, ou de la dépouiller.
La barbe n'est pas un élément essentiel du corps humain; à ce titre, il est permis de la regarder comme une iferure^ comme un privilège, parfois même comme un glorieux attribut.
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie.
Revient d'Espagne ; il a le cœur triste, il s'écrie : « Roncevaux I Roncevaux ! ô traître Ganelon I »
(Victor Hua o. — La Légende des sièctn.)
Il y a des races d'hommes chez lesquelles la barbe fait défaut : les Chinois en ont un peu ;
hommes, même au delà des temps héroïques, étaient barbus. Ils regardaient la barbe comme une prérogative qui marquait la supériorité de leur sexe et la force de l'âge viril.
Si je me laisse ainsi aller à parler des splendeurs de la barbe, des honneurs qui l'environnèrent, c'est qu'il m'en coûte de faire un douloureux aveu. Cette barbe, dont les hommes avaient été si fiers, était, comme toutes les gi'andeursdelaterre, destinée à trouver son tombeau. Elle devait disparaître le jour où ces hommes orgueilleux et superbes auraient subi le joug d'une femme. — C'est une femme, en effet, l'histoire nous l'a dit, qui, la première, fit tomber les barbes. Sémiramis, devenue maltresse de l'Assyrie, avait montré plus d'audace et de courage que ses sujets ; elle avait plus qu'eux les qualités redoutables, et il lui déplut qu'ils restassent barbus : ne pouvant pas se donner à «Ile-même le menton d'un homme, elle décida «qu'ils auraient tous celui des femmes. De la «orte,.aucua signe extérieur ne distinguant plus la ireine de son peuple, elle put au besoin se faire ipasser pour un homme, même pour un -des plus féroces. Tout ceci, dira-t-on, appartient •moins à Thistoire qu'à des traditions incertaines. J'en conviens; mais avouons que ce coup d'État, -de la j)art.de la première femme qui ait dominé
vGboQle
gie
un grand peuple, est singulièrement vraisemblable. II Test, à coup sûr, infiniment plus que la légende qui fait nourrir Sémiramis par des colombes, et lui laisse le nom de ces innocents animaux. C'est là, en vérité, une ironie amère : si j'avais dû, d'après les instincts sanguinaires et dominateurs de la reine de Babylone, décider quelles avaient été ses nourrices, j'aurais certainement nommé des tigresses et des vautours.
Donc les Assyriens perdirent leurs barbes, et les Égyptiens ne tardèrent pas à les imiter. De barbues qu'elles avaient été jusque-là, les images des dieux de l'Egypte devinrent chauves et - rasées, et une loi religieuse ordonna qu'on se raserait, à la mort du bœuf Apis, en signe de deuil et d'affliction. — Seuls, les Israélites résistèrent: la barbe resta toujours pour eux un objet de religieuse vénération.
En Grèce, je Tai dit, la barbe fut longtemps honorée. C'est de la bataille d'Arbelles qu'on fait dater la chute des barbes dans l'armée grecque: Alexandre le Grand se fit raser la barbe et les cheveux, et ordonna à ses soldats de suivre son exemple, afin, raconte Plularque, de n'offrir aucune prise à l'ennemi. La mode de se raser se répandit alors en Macédoine; mais des siècles s'écoulèrent avant qu'elle pénétrât chez les Romains, habitués cependant à recevoir des
vGooQle
église fut de porter une longue barbe. C'est seulement à la fin du vnr siècle, sous le pontificat de Léon III, que le clergé d'Occident quitta Ja barbe. Il se sépara ainsi du patriarche de Constantînople, resté fidèle à la vieille coutume. Les prêtres, dès lors, furent toujours rasés, et l'oxemple qu'ils donnèrent gagna peu à peu les laïques.
En France *, la mode des visages barbus refleurit au commencement du x* siècle. Les historiens citent cette longue barbe blanche du roi Robert, qu'il mettait hors de son armure pour être mieux reconnu de ses soldats, et comme ligue de ralliement dans la mêlée. Vint ensuite l'usage de ne conserver que certaines parties de sa barbe, et celui de disposer en cascades les cheveux, les moustaches et la barbe du menton ; mais au xi« siècle les visages nus étaient d'habitude commune en France.
Quand Guillaume le Conquérant arriva en Anfîleterre, tous ses soldats étaient rasés ; cela causa «ne grande surprise aux Saxons, qui n'avaient point encore déposé la barbe, et le premier rapport des espions envoyés pour reconnaître l'aria Sous les rois de la première race, les femmes rasaient. On dit même qu'il était stipulé, dans les contrats de mariage, <ïue répouse devrait, le premier jour de ses noces, faire la iarbe à son mari.
vGoOQle
LA BARBB. 143
mée étrangère fut qu'elle ressemblait à une armée de prêtres.
Sous l'influence du clergé, l'usage de dépouiller la barbe s'étendit bientôt en Europe. Henri V\ successeur de Guillaume, fit solennellement le sacrifice de sa barbe; Barberousse lui-même ne résistiR pas aux sollicitations dont il fut l'objet, et Louis le Jeune , dont le pape avait mis le domaine en interdit, se fit raser publiquement par Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d'Éléonore, sa femme, qui s'écria, dans son dépit, qu'elle avait cru épouser un roi, et qu'elle n'avait épousé qu'un moine.
De ce moment, les barbiers furent installés en France comme ils l'avaient été à Rome. Leur corporation fut des plus importantes ; les rois, à différentes reprises, s'occupèrent de leur donner des statuts, et pendant longtemps ils exercèrent aussi la chirurgie ^. Ils avaient le droit de saigner, de purger, de panser, comme les bourreaux avaient celui d'amputer.
Faut-il l'avouer? le premier maître d'Ambroise Paré fut un barbier. Ajoutons, à notre honte»
1. «De toute ancienneté, dit Pasquier, il y a eu deux ambitions qui ont couru, l*ane dans l'àme des chirurgiens, afin que leur compagnie fût incorporée à T université, et l'autre ett celle des barbiers, pour que leur confrérie fît part de cell& des chirurgiens.»
vGoOQle
que des barbiers devinrent puissants. Piei're de la Brosse, qui avait été le barbier de saint Louis, fut chambellap de Philippe le Hardi. C'est lui qui, pour perdre la reine Marie dans l'esprit de son époux et jouir sans partage de la faveur du roi, fit empoisonner Louis, fils aîné de Philippe et de sa première femme, et accusa la reine de ce crime. Dieu aidant, la vérité se découvrit, et le monstre fut pendu. Un autre, Olivier le Daim, barbier de Louis XI, devint successivenient gentilhomme de la chambre du roi, comte de Meu*^ lan et gouverneur de Saint-Quentin. La hain<e publique lui fit expier son élévation, et lui aussi fut pendu, comme son digne confrère.
Il y eut bien encore en France quelques re-:
tours vers la barbe, mais ils furent passagers. et n'eurent pour motif ou pour prétextes que des circonstances tout accidentelles. C'est au XVI* siècle qu'elle devait jeter un dernier éclat et reprendre son empire, sinon pour longtemps, au moins d'une manière générale.
La Renaissance ramenait alors les imaginations vers les formes antiques. Jules II, à son avéne* ment au trône pontifical, donna le spectacle, nouveau alors, d'un pape portant une barbe longue et flottante; Charles-Quint fit de même, et François !•% soit pour obéir au mouvement de l'époque, soit, comme on l'a dit, pour cacher
vGooQle
la cicatrice que lui avait faite, au château de Romorantin, le capitaine de Lorges, seigneur de Montgommery, en jetant un tison qui atteignit le roi à la figure, laissa croître sa barbe et se coupa les cheveux. Il est aisé de concevoir avec quelle ardeur fut suivi, au moins dans les hautes régions, un exemple donné par un pape, un empereur et un roi.
On attacha même alors à la barbe un cararctère de distinction. Les rois réglementèrent en conseil cette grave question, et, François I" ayant mis un impôt sur la barbe des prêtres, tous les membres du haut clergé voulurent avoir la permission légale de décorer leur menton. Le pape Paul III, qui mourut dix ans après François P% ordonna vainement que tous les prêtres se raseraient le visage.
On sait combien Tévêque de Glermont, Guillaume Duprat, possesseur d'une des plus belles barbes du royaume, se montra peu disposé à se soumettre aux ordres de l'Église. S'étant présenté un jour de Pâques à la porte du chœur de sa cathédrale pour y officier, il y trouva trois dignitaires du chapitre, dont Tun tenait des ciseaux, l'autre le livre des anciens statuts, et le troisième un cierge allumé à la main, lui montrant du doigt ces mots : Barbis rosis. Tous le6 trois l'arrêtèrent en lui criant : Révérend père en
vGooQle
Dieu, barbis rosis! Le bon prélat fut obligé de s'enfuir à son château de Beauregard. Il prit la chose si fort à cœur, disent ses biographes, qu'il en tomba malade et ne put survivre à Taffront fait à sa barbe.
L'engouement pour la barbe dura presque jusqu'à la fin du siècle : sauf François II, mort imberbe, — il n'avait pas dix-sept ans, — tous nos rois portèrent la barbe pleine jusqu'à Henri IV. Mais la barbe était entrée trop définitivement dans le domaine de cette capricieuse qui s'appelle la mode pour ne pas subir le sort des existences éphémères. Un siècle, c'est bien long pour une mode ! Aussi ce fut la lutte suprême : on se divisa en deux camps; on écrivit beaucoup, les uns pour, les autres contre; on usa enfin la question, et quand le siècle expira, la barbe avait perdu son procès. Henri IV et Sully furent les derniers barbus, les capucins et les chartreux furent les derniers fidèles. La papauté seule résista pendant près d'un siècle encore : c'est Innocent XI (1676) qui fit à l'étiquette générale de l'Europe le sacrifice de ses moustaches.
Le roi qui ouvre en France laxvn« siècle, c'est Louis XIII. La barbe, pendant sa royale enfance, s'était réduite à la moustache et à la royale K
1. Tallemant raconte que Louis XHI, qui se plaisait à faire toute sorte de petits métiers, avait aussi appris à raser. « Il
vGoOQle
Mais Loiiis XIII n'avait pas atteint sa trentième année lorsqu'il perdit ses cheveux, — et un événement épouvantable fut la conséquence de ccUc calvitie précoce : on inventa les perruques. La barbe alors acheva de disparaître, et l'on sait quels progrès firent sous Louis XIV ces énoriiies perruques qui amenèrent sa suppression complète. Il est à remarquer que, quand la chevelure a été longue, la barbe a été courte ou absente, et réciproquement. Un front nu et une lonj^ue barbe étaient au xyi« siècle le caractère distiiiclif
rasait bien, dit-il, et un jour il coupa la barbe à tous sqb oftîciers et ne leur laissa qu'un petit toupet au menton* On en fit une chanson :
Hélas! ma pauvre barbe.
Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?
C'est le grand roi Louis Treizième de ce nom.
Qui toute a ébarbé sa maison.
Çà, monsieur de La Force, Que je vous, la fasse aussi :
— Hélas! sire, merci!
Ne me la faites pas.
Plus ne me connaîtraient vos soldats.
Laissons la barbe en pointe Au cousin Richelieu; Car, par la vertu-Dieu 1 Ce serait trop oser Que de la lui prétendre raser.
des vieillards; les portraits de cette époque rappellent ces vers de Malûlâtre :
Ce grand front chauve et cette barbe épaisse Que tous les jours argenté la vieillesse.
La barbe des vieillards a toujours éveillé une idée de respect et de vénération : c'est pour cel^i que les Vaudois désignaient leurs docteurs sous le nom de barbes K « Leclerc, cardeur de laine, qui fut le premier pasteur des protestants à Meaux, n'était sans doute ni barbe chez les Vaudois, ni prêtre catholique. » (Fénelon.) — Le vieux proverbe : En la granl barbe ne gist pas li savoir, nous met en garde contre les barbes qui ne tiennent pas leurs promesses.
Nous voici arrivés à ce moment fatal où la civilisation a enfin accompli son œuvre de destruction : barbes et moustaches ont disparu, et Ton porte de faux cheveux. Les grands n'ont plus ni le courage de la barbe qui pousse, ni celui de la chevelure qui tombe. — Le czar Pierre, qui vint prendre chez nous les inventions et les usages modernes, n'oublia pas les rasoirs : pour mettre ses sujets en conformité d'aspect et de costume avec la bonne compagnie occidentale, il