‹ A travers les motsChapitre 3 sur 59 · IU · texte numérisé non relu

IU

On a dit que les cartes avaient été inventées pour distraire le roi Cliarles VI pendant sa démence; mais l'embarras où Ton était de llxer une autre époque et d'indiquer les circonstances dans lesquelles les cartes avaient été inventées a seul fait saisir ce prétexte. On sait qu'il y avait des cartes sous Charles V ; il en est même question dans plus d'un passage qui se rapporte à ce règne, et des gravures aussi en font foi.

^ Ce qui est vrai, c'est que Charles VI s'^st occupé des cartes beaucoup plus qu'on ne l'avait fait jusque-là; on lui en a peint « pour son esbatement » avec des couleurs et des devises différentes : les unes représentaient les vertus et les sciences, les autres les muses ou les planètes; et c'est sous ce roi qu'elles commencèrent à prendre quelque importance.

vGooQle

Sans fixer une époque précise, on peut dire que les cai-tes datent en France du xiv* siècle, et qu'elles nous sont venues d'Italie, après avoir pris naissance, comme les échecs, chez les Orientaux. Elles avaient originairement beaucoup de rapports avec le jeu des échecs :les basses cartes jouaient un rôle analogue à celui des pions, et il y avait, outre le roi et la reine qui nous sont restés, un fou, une tour et des chevaliers (nos valets maintenant). Le jeu des cartes s'appelait alors te jeu du roi et de la reine.

Les cartes, telles qu'elles nous sont parvenues, avec leurs couleurs, leure figures et leurs désignations, remontent à Charles VIL Elles représentent, dans leur ensemble, ce qui constitue, ce qui constituait sui*tout alors, la puissance et la force : les rois, les reines, la noblesse, les armées.

Les quatre couleurs, qu'il faudrait plus exactement appeler les quatre formes, figuraient: le frè/le, la garde d'une épée ; le carreau, le fer cassé d'une flèche ; le pique, la lance d'une pertuisane ^ et le cœur, la lance d'un trait d'arbalète K — Ceux

i. D*autres ont dit que, pour faire la guerre, il fallait des piques et des carreaux comme armes , du cœur aut soldats et du trèfle aux chevaux. — Voici, à ce propos, de quelle façon on a mis en vers Ténrgme du jeu de cartes :

Je suis un brillant assemblage De quatre objets fort différents :

vGooQle

qui ne veulent pas voir, dans ces quatre couleurs, les images des armes de l'époque, les conrfdèrent comme symbolisant quatre classes distinctes de la société : le cœur, les gens d'Église ; le pique, les gens de guerre; le carreau, les bourgeois; et le trèfle, les paysans.

Les rois représentent les quatre grandes monarchies juive, grecque, romaine et française : David, Alexandre, César et Charles; — et les valets, les quatre âges de la noblesse ou de la chevalerie : Hector, le vaillant chef troyen ; Ogier, un des paladins de Charlemagne ; Lancelot, l'un des douze chevaliers de la Table ronde ; Lahire, le hardi capitaine de Charles VII. — \alet ou varlet était autrefois le titre sous lequel on désignait les jeunes seigneurs; ils gardaient ce titre jusqu'à ce qu'ils fussent armé^ chevaliers.

Quant aux dames, elles symbolisaient, assuret-on, les quatre manières de régner : Rachel, la beauté; Pallas, la sagesse; Judith, la piété, et Argine, l'hérédité. Ce nom d'Argine, donné à la dame de trèfle, est l'anagramme de regîna (reine).

De la guerre l'un est l'image ; L'autre présente aux regardants Une herbe propre au pâturage ; Le troisième offre du pavé ; Le quatrième une partie Dont on ne peut être privé Sans perdre en même temps la vie.

vGooQle

Les personnes de Tépoque qu'on eut dans la pensée en donnant des attributs à ces quatre dames sont Agnès Sorel pour Rachel, Jeanne d'Arc pour Pallas, Isabeau de Bavière pour Judith, et Marie d'Anjou, femme de Charles VII, pour Argine, la reine. Vas a été interprété diversement. Les uns ont dit qu'il était le symbole de l'argent, pour la paye des troupes, par la raison que as est le nom d'une ancienne monnaie romaine, et aussi parce qu'on a donné à cette carte, dans les principaux jeux, une force supérieure à celle même du roi. D'autres n'ont vu dans l'as que la première des dix basses cartes, qu'un soldat parmi des soldats, et ils ont expliqué le nom en invoquant le celtique as qui signifie principe, premier.

Le jeu de cartes a subi comme toutes choses, , en traversant les âges, des transformations momentanées, résultats de la mode ou des événements ; mais il est revenu en fin de compte à son point de départ. Le roi de cœur est encore le roi Charles, et la brune Argine est toujours là.

Il y eut des jeux, sous Henri IV, où les rois de carreau, de cœur, de trèfle et de pique s'appelaient Auguste, Salomon, Cylovis et Constantin, Les dames des couleurs correspondantes étaient Didon, Elisabeth, Clothilde et Pantazilèe. Les valets étaient des valets de chasse, de cour, de pied et de noblesse. On en vit d'autres, plus tard, où les couleurs

Tsr--"-

étaient des trompettes, des armes, des fleurs de lis; quelques-uns même devinrent mythologiques : les personnages du cœur étaient Jupiler, Junon, Mercure; ceux du carreau, Bacchus, Cérès, Sylvain ; du trèfle, Priape, Flore, Esculape ; du pique, Grésus, Diane et Actéon.

Vint enfin la grande réforme de la République pour laquelle le jeu, tel qu'il se trouvait conslitué, était plus qu'un non-sens. Les rois furent remplacés par des génies, les dames par des libertés, les valets par des égalités et Tas par la loi.

Les rois de cœur, de carreau, de trèfle et de pique étaient les génies de la guerre, du commerce, de la paix et des arts, et s'appelaient Force, Activité, Prospérité, Goût.

Les dames des mêmes couleurs étaient la liberté des cultes, la liberté des professions, la liberté du mariage et la liberté de la presse, avec les noms Fraternité, Indiislrie, Pudeur et Lumia-e,

Les valets enfin représentaient l'égalité des devoirs, l'égalité de valeur, Tégalité des droils et l'égalité des rangs ; leurs noms étaient SêcwHK Courage, Justice et Puissance.

Qiiand les quatre rois n'étaient pas des génies (dans le sens au moins d'esprit qui préside), ils étaient remplacés par quatre philosophes : AIolière, La Fontaine, Voltaire et Rousseau, De même, les dames, au lieu d'être des liboi tts,

^OOQl

étaient parfois des vertus : La Justice, la Tempérance, la Prudence, la Force.

La Restauration fit naturellement sa réforme en sens inverse : elle substitua aux génies, aux philosophes, aux libertés et aux vertus, les rois et les reines légitimes, et les égalités firent place aux chevaliers qui les avaient fidèlement servis, Puis, après ces secousses et ces désordres passagers, on revint tout doucement au point de départ.

Depuis l'introduction des cartes en Europe, les jeux se sont multipliés à Tinfini; quelques-uns sont très-savants, d'autres ne sont que de simples amusettes ou des jeux de hasard; mais on peut dire que la plupart de ceux qui ont une marche et des lois découlent da piquet, dont l'invention date du règne de Charles VIL S'il ne doit pas son nom au pique, Tune des couleurs du jeu de cartes, il le doit peut-être à son inventeur. Au dire de Saint-Foix, ce serait un grand ballet exécuté à la cour de Charles VII qui aurait donné ridée du jeu de piquet.

Échec vient du mot persan sha (roi). La locution sha mat, qui signifie le roi est mort, a donné le nom au jeu et aux pièces du jeu. Les peuples de rOccident disent échec et mat, mais celte locution n'est pas exacte : la conjonction est de trop.

On ne peut apprendre sans sourire à quelles

suppositions étymologiques le3 savants se sont livrés sur le compte de ce pauvre petit mot. Les uns l'ont tiré de Thébreu, d'autres du grec, d'autres de l'arabe et d'autres de l'allemand. Il s'est rencontré même un chercheur assez avisé, un nommé Leunclavius, pour demander l'origine de cet innocent vocable aux uscoques, fameux brigands de Turquie.

On s\iccorde généralement à reconnaître aujourd'hui que le jeu des échecs est originaire de l'Inde ; il est venu aux Européens par les Arabes et à ceux-ci par les Persans. Ce point de départ et celte filière une fois établis, il est permis d'assurer que Palamède n'est pas, comme on l'a dit longtemps, l'inventeur du jeu des échecs.

Dans ses calculs gravement enfoncé,

Un couple sérieux qu'avec fureur possède . L'amour du jeu savant qaHnventa Palamède, Sur des carrés égaux, différents de couleur, Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur, Par cent détours savants conduit à la victoire Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire.

(Delillb. — L'Homme des champs.)

Palamède, puisque je l'ai nommé, a d'ailleurs inventé tant de choses qu'on ne lui fait tort que d'une partie de ses mérites en enlevant ce fleuron

à sa couronne. Les historiens des temps héroïques affirment que, pour occuper ses loisirs pendant le siège de Troie, il inventa quatre lettres grecques, Farithmétique, les poids et balances, la mesure du temps, les pronostics météorologiques, plusieurs mets et remèdes , le jeu de dés. Fart de ranger les soldats eh bataillons, de placer des sentinelles et même de leur donner un mot d'ordre. Palamède découvrit au*i, tant il avait le sens divinatoire développé, que le prudent Ulysse avait feint la folie pour ne pas aller à la guerre de Troie. Cet ingénieux Grec dut mourir pauvre : c'est le sort des inventeurs. Refuser à Palamède Tinvention des échecs, <î'est retarder de seize siècles au moins leur apparition dans le monde. L'inventeur le plus accrédité, en effet, le brahmane Sissa, vivait au commencement du v* siècle de notre ère. Un roi de rinde nommé Sirham, ivre de sa grandeur ^t resté sourd aux plus sages conseils, n'avait pas compris qu'il tenait sa puissance, non de lui-même, mais des prêtres, de son peuple et de ses soldats. Pour le lui faire sentir, le philosophe indien imagina ce jeu où le roi est sans fow5e pour attaquer, aussi bien que pour se défendre, s'il n'a pas autour de lui ses fidèles sujets. La vérité, pour se montrer aux rois, a toujours dû prendre des voiles. On affirme — je

GooqIc

n'ose pas le garantir — que cette savante fiction porta ses fruits : le roi comprit la leçon et changea de conduite.

Au jeu d'échecs, chaque pièce dressée Sur réchiquier a sa marche tracée ; Elle combat, recule, avance el prend, Selon sa force et son grade et son rang.

Placées à des distances égales, et dans des conditions absolument identiques, les pièces de réchiquier sont un roi, une reine, deux fous, deux cavaliers, deux toure et huit pions.

Dans les deux camps vous trouverez encore

Seize soldats, valeureux champions

Que les joueurs ont appelés pions.

Huit sont rangés sous les lois du roi maure.

L'autre moitié sous celles du roi blanc.

(L'abbé db Roman.— Poème des Echecs.)

Qui disait pion autrefois, disait homme de pied (pedito), soldat, valet de l'armée. Pendant deux siècles, pionnier a signifié fantassin. Hors d'usage depuis longtemps dans le sens propre, le mot pion s'est conservé au figuré pour désigner les soldats qui engagent la lutte sur l'échiquier. Les pions représentent donc l'infanterie par opposition aux deux pièces qui figurent la cavalerie. Comme les soldats d'une armée, ils sont en

vGooQle

nombre, mais pas plus qu'eux ils n'ont la puissance. Il y a une autre opinion sur l'origine de ce mot : on a dit qu'il était une corruption du mot paon, parce que le pion a eu la forme de cet oiseau.

Les fous, plus indépendants, plus libres dans leurs allures, peuvent franchir l'échiquier sans tenir compte des distances ; ils ne sont assujettis qu'à marcher diagonalement. Chez les Grecs, ils se nommaient areiphiles, c'est-à-dire favoris de Mars, parce qu'ils provoquaient aux combats.

Chez nous, ils se sont appelés alfil, alfin, aufin et même dauphin. Ce nom d'alflP, le premier, le

1. Plusieurs mots, venus aux Occidentaux par llntermédiaire des Arabes, ont conservé sous la forme où nous les employons, Tarticle arabe al. Il en résulte cette singularité que, dans notre langue, ils se trouvent en réalité accompagnés de deux articles : Fartîcle français et Tarticle arabe. L'ofiQcier de police espagnol que noiis appelons algtiazU a nom guazil en arabe, et rétoile de première grandeur qui est dans rœil du taureau, aldebaran, s*appelle Debaran.

Le livre qui contient les dogmes de la religion de Mahomet se nomme Koran ou Coran, mot qui, comme notre Bible, veut dire le livre, la lecture, le livre par excellence. Jusqu'à la fin du xvni* siècle, on a dit chez nous Alcoran :

Le glaive et l'Alcoran dans mes sanglantes mains Imposeraient silence au reste des humains.

(Voltaire.)

Depuis que les orientalistes ont insisté sur le double emploi» il est permis, et c*est beaucoup mieux, de dire le Coran; mais c'est la seule occasion où cette faculté nous soit laissée : dans

vGoOQle

LES CARTES ET LE6 KCrfiiCS. 77

Trai, était composé de l'article arabe al, le, et de fil, qui signifie éléphant. Cette pièce était repré-

les autres mots où Tarticle arabe se rencontre, il est lié à son substantif d*une manière inséparable.

Alambic (de anbiq, en grec ambix, vase dont les bords sont rapprochés), appareil de chimie qui sert à distiller. « Les Arabes, qui ont découvert Tart de la distillation, ont donné les premiers le nom d*alambic à un appareil qui a pour but de séparer, par Faction de la chaleur, un liquide volatil des liquides moins volatils que lui. » (Walter.)

Alcade (de kadi, Juge), nom de certains magistrats en

Alcali (de kali, nom de la plante égyptienne d*où Ton extrait le sel alcalin). « Le sel àlkali est proprement le sel tiré, par Taction du feu, de la plante kali; mais comme on en tire aussi, quoiqu'on moins grande quantité, des autres végé-' taux, les chimistes entendent par ce mot tous les sels qui, comme celui de cette plante, attirent les acides. t> (Dutens.)

Alcarraza (de quraz, cruche), vase d'une terre poreuse, destinée à rafraîchir l'eau. En admettant ce mot espagnol à figurer dans notre langue, l'Académie a supprimé un r et ajouté un s, (alcarazas), en recommandant même d'appuyer sur cette dernière lettre. Elle n'a pas dit pourquoi.

Alchimie, chimie (ou plutôt chimère), qui, au lieu d'avoir pour but la composition des corps, cherchait la panacée universelle et la transmutation des métaux.

Alcool (de cohol, tiré de qocM, poudre très-fine). On écrivait autrefois alcokol, et ce mot désignait le degré de ténuité extrême de certaines poudres. On a jétendu ensuite cette expression à des liqueurs spiritueuses, et elle est devenue finalement synonyme d*esprU''de'Vin, liquide obtenu par la distillation du vin.

Alcôve (de Koha, petite maison), enfoncement pratiqué dans une chambre pour y placer un lit.

Algarade (de gharet, formé de gàr, faire des incursions sur

vGoOQle

scntée dans Tlnde par un éléphant sur lequel combattaient des hommes armés de javelines et d'arbalètes. Aujourd'hui et depuis longtemps, au lieu de dire le fil nous disons le fou. Pourquoi ?

rennemi), tumulte, émotion soudaine, sortie brusque et bruyante contre quelqu'un. Ce mot, qui ne s'emploie plus qu'au figuré, a signifié, au propre, incursion militaire.

Algèbre (de djabroun, réunion de plusieurs parties séparées), science des lois générales des nombres.

Alidade (de idad, computation), règle mobile pour viser les objets et mesurer les angles.

Dans le mot aîmanach, plusieurs sont tombés d'accord pour reconnaître la présence de Tarticle al; mais on no s'est pas entendu sur la signification de manach. Les uns l'ont tiré de l'hébreu manach, compter; les autres du latin mana" chus, cercle tracé sur un cadran solaire et servant à indiquer l'ombre pour chaque mois. — Ceux qui n'ont pas admis l'article ont vu dans al un mot copte qui signifie calcul, et, le rapprochant de men, mémoire, ils sont arrivés au mot composé almeneg, calcul pour la mémoire. Ceux enfin qui ont cherché ailleurs qu'en Orient l'étymologie de ce mot Pont tirée de l'allemand; nos ancêtres, selon eux, traçaient le cours des lunes sur un morceau de bois quarré, qu'ils appelident al monaght, c'est-à-dire contenant toutes les lunes.

Il ne faut pas confondre l'almanach avec le calendrier : l'un se prend dans un sens plus étendu que l'autre. L'indication des Jours, des mois et des fêtes, tel est simplement l'objet du calendrier.L'almanach contient en outre des observations astronomiques et climatériques, des prédictions, des pronostics, voire des calculs cabalistiques sur les événements de l'avenir. A quelqu'un qui a mal prévu, mal deviné ce qui devait arriver, nous disons proverbialement : je ne prendrai pas de vos almamchs; cela signifie : je ne suivrai pas vos conseils, je n'ajouterai plus foi à vos prédictions.

vGoOQle

Ç -^iK^'-.y

Est-ce parce que les fous ne peuvent jamais marcher droit, « que leur mouvement est toujours de côté et de guingois », ou bien, comme on Ta dit, parce qu'ils sont « les plus proches des

rois ».

Mais pourquoi Le nommer fou ? C'est qu'il est près du roi, Reprit Jean-Jacque, et pour ne vous rien taire, Au jeu d'échecs tous les peuples ont mis Les animaux communs dans leurs pays :

L'Arabe y met le léger dromadaire, Et l'Indien l'éléphant ; quant à nous, Peuple falot, nous y mettons les fous.

Ces explications en vaudraient peut-être bien d'autres. Cependant, si nous reprenons le mot à sa source (alfil, le fil, l'éléphant), il n'est pas impossible que, changeant la voyelle du mot, on ait écrit fol, et qu'ainsi le mot fou se soit trouvé formé.

La tour a, comme le fou, la liberté de parcourir l'espace; seulement elle marche droit.

La tour autrefois s'appelait roc, car, comme le dit Pasquier, « entre tour, roque et roquette, il n'y a pas grande différence ». Ce mot roc, que nous avions adopté, avait aussi son origine orientale : la tour est figurée en Orient par un chameau (rokh) que monte un homme armé d'un arc. C'est de ce mot qu'on a fait le verbe roquer^

vGooQle

qui indique, au jeu des échecs, un mouvement simultané de la tour et du roi.

La dame est la plus forte, la plus hardie de toutes les pièces ; c'est à elle qu'est dévolue la toute-puissance.

Nul combattant du jeu ne Fégale en valeur; Elle vole en un bond de Tune à l'autre zone ; C'est Camille au pied leste; invincible amazone, Elle veille et défend les pièces d'alentour Par la force du fou réunie à la tour..

.(MiRY.).

On n'apprend jamais sans surprise, quand on est novice aux échecs, qu'une dame, voire une reine, est aussi forte à elle seule qu'une tour et qu'un fou (un chameau et un éléphant). Certes, il y a eu des reines qui ont contribué à la grandeur comme à l'éclat du trône ; mais ce n'est pas d'ordinaire par la valeur qu'elles se sont distinguées, et rarement on les a vues jouer un rôle sur les champs de bataille. Le mot de l'énigme, c'est que la place à côté du roi était occupée, chez les Asiatiques, par le vizir, le premier ministre du pays. 11 s'appelait ferz. On en a fait successivement fercia, fierge, puis vierge, et de là dame. Cette dame, étant celle du roi, devait être la reine. Ainsi s'explique que le devoir d'être partout et le

vGooQle

droit de tout dominer appartiennent, aux échecs, à la pièce qu'on nomme dame ou reine.

L'inventeur du jeu des échecs a voulu réunir autour du roi, pour le protéger et le défendre, toutes les forces constitutives de l'État : le viziri qui pense, dirige, agit; les grands animaux, forts de leur masse imposante, et enûn les soldats. Trop exclusivement préoccupé peut-être de démontrer au monarque qu'il n'était riçn par lui-même, l'ingénieux brahmane semble avoir mis quelque malice à restreindre la puissance du roi.

Le monarque, toujours menacé du trépas, Pour tromper l'ennemi ne peut faire qu*un pas.

(MéRT.)

Sans doute on a voulu, en le plaçant dans cette condition passive, rendre la leçon plus sensible. On sait, au surplus, combien de rois, les uns faibles, les autres bien inspirés, se sont déchargés du fardeau des affaires sur leur premier ministre. Quand on se rappelle Tomnipotence du vizir Richelieu, on ne peut songer sans sourire à la prédilection de Louis XIII pour le jeu des échecs. Le fils de Henri IV, le père de Louis XIV, si différent à la fois, et par des raisons contraires, de son père et de son fils, avait réduit au cadre

vGooQle

d'un damier son existence politique. Ayant renoncé à conduire les hommes, il se dédommageait en faisant mouvoir des pions. Il jouait même en voiture, sur un coussin où les pièces, armées d'aiguilles, s'enfonçaient, pour braver les cahots, dans le cœur de l'échiquier; et peut-être qu'après avoir ainsi, pendant une longue course, plongé le fer dans le camp epnemi, il s'est fait parfois l'illusion d'avoir mérité les honneurs du triomphe.

Il y a loin de ce petit coussin, placé sur les genoux du roi et d'un courtisan, à ces vastes salles dans lesquelles les nababs de Tlnde jouent sur des damiers en pierres où circulent à leurs ordres des esclaves portant les insignes de leurs diverses fonctions. Le jeu des échecs vivants n'a guère été pratiqué magnifiquement en Europe que par Don Juan d'Autriche, dont Téchiquier était une chambre pavée en marbre noir et blanc. Mais en Asie, c'est un luxe de prince et un luxe tout à fait oriental. Je me rappelle à ce propos le récit d'un heureux qui, revenant de Shang- Haï, s'est arrêté quelque temps dans la presqu'île de Malacca, en se promettant la joie de revoir ce délicieux coin du monde qui s'appelle Tile de Ceylan.

Vous qui croyez avoir vu jouer aux échecs, me disait-il, sur tous les modes et par des lut-

vGooQle

teurs de tous les genres, permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une véritable partie.

Le commun des martyrs joue avec des pièces en bois, en ivoire, en bronze, même en argent et en or; mais sait-il comment ce grand et noble jeu se pratique sous les rayons du soleil de Téquateur, là où les pièces sont en chair et en os ?

£h bien I j'ai assisté à uue partie d'échecs toute primordiale, telle qu'elle a été jouée, je me suis plu à l'admettre, depuis le commencement des choses et des jeux sur les bords du Gange et de rindus.

C'était à Singhapour, chez un ancien souverain que les Anglais ont débarrassé du soin de faire le bonheur de son peuple brun foncé, en lui offrant la consolation d'une grosse pension qu'il mange avec tout le luxe, tout l'éclat dont est capable un homme qui fut roi au pied de l'Himalaya.

Nous nous trouvâmes dans un grand vestibule entouré de galeries à colonnes, donnant sur un jardin rempli de palmiers et de plantes tropicales. Le sol figurait en grands carreaux de pierres noires et blanches les soixante-quatre cases de l'échiquier. Aux deux extrémités de cette vaste salle s'élevaient deux trônes sur lesquels prirent place notre hôte illustre et mon compa-

vGooQle

gnon, un Hollandais-Javanais du meilleur aloi. Suf un signe du prince, les cases de l'échiquier furent instantanément occupées par trente-deux esclaves, dont seize aux turbans et aux ceintures rouges, et seize en blanc. Les jeunes esclaves représentant les pions s'accroupirent sur leurs cases, rétat-major resta debout. On distinguait le roi à sa couronne et à son sceptre; la reine, une femme, la seule pièce dont le costume fut un peu complet, portait un diadème; les fous se reconnaissaient à leurs bâtons, les cavaliers à leurs sabres; les tours portaient des arcs et des flèches.

Un silence absolu se fit, et la bataille commença. Fixes, immobiles, les pièces de chaque joueur lui faisaient face et attendaient un ordre pour se mouvoir. Cet ordre était donné du geste et de la voix ; le joueur, armé d'une longue baguette d'or, indiquait la pièce qui allait marcher et disait en même temps le mouvement qu'elle devait exécuter ; un esclave répétait cet ordre à haute voix. La pièce marchait, se plaçait, et tout rentrait dans le silence. Jamais les pions sur aucun damier ne se sont mus avec plus de précision.

Ceux qui assistaient à cette partie imposante, placés de chaque côté sur des estrades élevées, dominaient le jeu ainsi que les joueurs. Si j'en juge par mes propres impressions, l'intérêt pour

vGooQle

eux-mêmes était palpitant. La partie dura deux heures; ce fut le prince qui la gagna. Mon ami était épuisé. Bien qu'il ne fût pas habitué à se laisser battre, il n'était pas surpris de sa défaite : les pièces vivantes ne lui étaient pas familières, et cet échiquier aux grandes allures avait à la fois changé ses habitudes et troublé ses esprits.

Le jeu des échecs, qui a introduit dans notre langue les expressions figurées : être échec et mat (avoir complètement échoué), quel échec! (quelle perle 1 quel revers!), tenir en échec (empêcher d'agir), — est trop Timage de la société pour n'avoir pas fourni matière ussi à l'allégorie. Voici celle de Pfeflfel, le fabuliste allemand :

« Sur un échiquier, par ordre et par dignités, se tient rangée la troupe variée des pièces. Le monarque de bois et son épouse sont flanqués de leurs tours et de leurs cavaliers. Les coureurs (ou, si nous voulons les nommer en style de chancellerie française, les fous) jouent un grand rôle. Les paysans (c'est-à-dire les pions), bétail tranquille tant qu'il ne connaît pas sa force, .doivent d'abord avancer et heurter leurs têtes. Alors le jeu significatif commence : force et ruse gouvernent le combat. Ici le valet est chassé de sa place par le seigneur, là le valet par le valet, et souvent le seigneur par son voisin. Le grand

vGooQle

sultan, fier et impassible, voit à droite, à gauche, tomber comme des victimes du destin la nioiti*^ de ses sujets, et enfin lui-même à son tour est renversa du trône.

fl Puis vient le maître du jeu, celui qui a ordonne toutes les pièces, et leur a distribué les rôles. Il les prend, et, grandes et petites, les jette pêle-mêle dans une boite noire.

a Voilà rimage du monde. »

» - ...Goode

Je dois tfabord faire un aveu : le joli mot placé en tête de ces lignes n'est pas français. Les dictionnaires, même les plus hardis, ne l'ont pas enregistré. M. Littré a rappelé l'ancien mot devinement, qui marque Faction de deviner, mais il n'a rien dit de devinette. Ce n'est pas pour braver l'Académie que j'ai hasardé cette expression; j'ai dû céder à la nécessité. Voulant passer en revue ces menues choses de Tesprit qui se dressent devant nous avec leur point d'interrogation, quelquefois si moqueur, je désirais qu'un mot, pris pour titre, répondit à cette pensée. Or, quand je me suis adressé à notre belle langue en lui demandant le terme générique dont j'avais besoin, elle me déclara n'avoir à ma disposition que les mots questions, problèmes et quelques

autres quii sans rendre mieux mon idée, n'étaient guère moins maussades. Ce que je veux c'est causer de tout ce qui se devine, de cette variété de questions qui, malicieusement posées sur tous les tons et sous toutes les formes, mettent l'esprit à la torture ou excitent la curiosité. Pour dire tout cela d'un mot, pour comprendre sous une même rubrique toutes les questions à deviner, qu'on les nomme énigmes, charades, rébus ou logogriphes, que prendre, que dire, que choisir^ si ce n'est devinette? Où. trouver un chef mieux qualifié pour commander à ces bataillons d'armes différentes qui, sous une même inspiration, sous l'influence du même souffle, marchent tous à un seul but, — la victoire?

N'est-il pas nécessaire, d'ailleurs, de donner un nom à cette légion de petits problèmes qui s'offrent à nous chaque jour, et que souvent même nous nous plaisons à faire naître pour n'avoir pas à apprendre* ce qu'il est si agréable de deviner?

Devimr! Quel charme dans ce mot, et aussi quelle grandeuri II y eut dans l'antiquité des devins et des devines; on a raillé plus tard les devîneusés et les devineresses ; mais les vrais devins, ce sont les inventeurs, les créateurs dans les arts et les sciences; c'est pour eux que l'étymologie ne ment pas : divinus, divin, qui a des clartés

vGooQle

divines, surhumaines. Ils ont passé par-dessus les hommes de leur temps pour recevoir directement l'inspiration divine, ces grands génies qui ont -fait avancer l'humanité : Newton a deviné l'attraction, Galilée a deviné que la terre tournait, Colomb a deviné l'Amérique, et Pascal, qui pouvait apprendre la géométrie, a mieux aimé la deviner.

Page 1