‹ A travers les motsChapitre 48 sur 59 · Ce que la pelle nous a donné de mieux, c*est un pro · texte numérisé non relu

Ce que la pelle nous a donné de mieux, c*est un pro

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Trois objets différents portent ce même nom de poêle : un fourneau, un ustensile de cuisine servant à frire et un voile. Ne se distinguant pas par l'orthographe, il faut qu'ils se distinguent par la provenance.

Le premier, le fourneau, s'est écrit poisle, puis poésie, et vient du latin pensile, suspendu. Les chambres de bains suspendues, construites sur des voûtes et chauffées par-dessous, avaient fait donner au mot pensile le sens d'étuve. •— Le deuxième, l'ustensile de cuisine, s'est écrit paelle, paele, et vient de patella, plat. — Le troisième enfin, le voile, s'est écrit successivement

verbe dont on se sert très-peu, bien qu'il réponde à une situation fréquente. — Les défauts que nous découvrons lo plus aisément chez les autres sont ceux que nous avons nousmêmes. Est-ce l'expérience qui nous rend habiles à les recon- .naître? Est-ce un secret instinct qui nous pousse à les proclamer? Est-ce enfin parce qu'ils sont pour nous un« sorte de justification, et que nous espérons faire croire en les signalant que nous en sommes exempts? C'est un peu, je pense, par toutes ces raisons à la fois. Ce qui n'est pas douteux, c'est que le bossu se moque du bossu, le boiteux du bancal, un sot d'un autre sot, et que les gens les plus ridicules sont ceux qui se plaignent le plus des ridicules des autres. Cette idée est exprimée par le proverbe î la pelle se moque du fourgon, dont le sens littéral est que, pour remuer le feu, la pelle et le fourgon se valent et sont mal venus à se moquer l'un de l'autre. L'abbé Têtu dit rudement à notre voisine : « Mais, madame, si elle vous avait répondu que la pelle se înoque du fourgon, qu'auriez-vous dit? — Monsieur, dit-elle, je ne suis point une pelle, et elle est un fourgon. » (M"»« de Sévigné.)

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pâlie, paile, poêle, paesle, et vient du latin pailium, manteau, voile, rideau. — Une des principales cérémonies du mariage chez les Romains était de faire passer sous le joug les nouveaux époux : d'où le [mot conjugium (J9ug commun),, pour signifier mariage.

Chenet s'est écrit autrefois chienet, chiennez, chiennet, parce que les chenets avaient la figure de deux petits chiens couchés sur le ventre. C'est à ces vrais amis, symboles de la fidélité, que nos pères avaient tout d'abord confié la garde du. foyer. Le bouc qui, en Allemagne, joue un rôle plus considérable que chez nous, semble avoir reçu la môme mission : le chenet des Allemands s'appelle feaerbock (bouc du feu).

Puisque l'occasion s'offre de parler du bock allemand, je veux la saisir pour dire comment les Français sont arrivés à donner le nom de bock à un verre de bière, sens que les Allemands eux-mêmes ne comprendraient pas. Il y a en Allemagne un proverbe : être heurié, poussé par le bouc, qui signifie avoir trop bu, être en rllat d'ébriété ; or, comme la bière nouvelle porle facilement à l'ivresse, on a marié les deux idées en appelant bière de bouc celle qui met le buveur dans l'état prévu par le proverbe. Cette expression est adoptée en Allemagne, surtout en Bavière, et l'habitude est si bien prise que les

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jl travers les mots.

brasseries ont souvent pour enseigne une tête de bouc. Lorsque, dans la profusion d'annonces qui remplissent les journaux allemands, une bière nouvelle est signalée par une image, cette image est toujours Tinévitable tête de bouc.

Cette bière s'appelle donc bock hier. Quand le mot nous est venu avec la chose, nous avons bu la bière en répétant son nom, sans guère nous soucier, selon notre coutume, de sa signiûcation. Nous avons dit un bock bier, et, pour abréger, un bock. De telle sorte qu'aujourd'hui bock est synonyme de verre; il n'est pas rare d'entendre dire : Mon bock est vide, est trop petit ou n'est pas plein. J'ai eu l'heureuse fortune de rencontrer un orateur d'estaminet qui enseignait que hoc (c'est ainsi sans doute qu'il l'écrivait) était de la même famille que hocal et signifiait proprement petit vase ou verre. — « C'est vous qui êtes de la famille du bocal, » lui riposta un impertinent, qui faisait allusion, je le crains bien, à la famille des cornichons ^

1. Le cornichon est un petit concombre; il n*a pris le nom particulier de cornichon que parce qu'il affecte la forme d^ane corne. Or, si cornichon, lorsqu'on a commencé à en faire usage au figuré, a voulu dire insignifiant, plat, insipide , il a peut-être dû ce sens à ce que le concombre est un fruit sans saveur, sans parfum et à peu près sans goût. — Ce qui donne '■m petit air plausible à cette supposition, c'est que les autres

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Dq bocal et des cornichons on peut, sans que la transition soit trop brusque, passer à Varmoii^ej qui parfois les contient. L'ancienne orthographe était armaire (du latin armarium, formé de arma, armes). Originairement les armoires et coflfres qae désigne le mot latin armarium servaient surtout à renfermer des armes. Grande surprise de nos aïeux d'il y a plusieurs siècles s'ils voyaient de combien d'objets inutiles et encombrants sont remplies les armoires de leurs descendants. Se nourrir et se défendre, telle était la vie alors, et cela simplifiait bien des choses : dans Tarmoire, des armes et des armures; dans le buffet, du pain.

C'est le latin arma qui explique la parenté des mots armoire et armoiries, placés aujourd'hui, par leur signification, à une si grande distancel'un de l'autre. Les armoiries, signes symboliques de distinction pour les familles, les peuples et les villes, étaient gravées d'ordinaire sur les armes, sur le bouclier ou écu.

Une armoire est restée tristement célèbre dans rhistoire : c'est l'armoire secrète, dite armoire de fer, que l'on découvrit, par les lâches révélations de l'ouvrier qui l'avait construite, au palais des Tuileries, en 1792. On y trouva, ou l'on prétendit

végétaux injurieux sont fades aussi : le melon , la courge, le chou.

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y trouver des papiers dont s'armèrent, pour le perdre, les accusateurs de Louis XVI.

Le buffet, dont j*ai dit le nom tout à l'heure, est un cas particulier de Tarmoire. A plus d'un titre, il mérite une mention spéciale. Quand un malade est abandonné par la Faculté, et qu'on a prononcé Tarrêt qui bannit l'espérance, il doit être permis aux empiriques d'essayer de le sauver. Buflfet est dans un cas analogue : depuis longtemps les maîtres de la science ont déclaré son origine inconnue. Le buflfet a reçu partout, au château comme à la chaumière, une hospitalité toute gracieuse ; mais il la doit à ses qualités personnelles, aux services qu'il a toujours rendus, beaucoup plus qu'au lustre de sa naissance. Cette situation étant donnée, on ne s'expose à froisser aucune susceptibilité en cherchant, même dans les rangs obscurs, une origine à ce pauvre abandonné.

On est, dit Bridoison, toujours fils de quelqu'un.

Le terbe bouflfer, onomatopée exprimant le bruit que fait la bouche en soufflant, a donné naissance aux mots bouffe, bouffon, bouffonner, bouffonnerie, où l'idée du rire éveille celle du* gonflement des joues ; ce même verbe est à la racine des mots bouffant, bouffi, bouffade, bouffée, bouffelte, boufflsme, qui tous aussi parlent de ce

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qui s'enfle, se gonfle, se fait gros, — et je ne vois pas pourquoi ce verbe, père déjà d'une grande famille, ne compterait pas le buffet au nombre de ses enfants. Le buffet, qu'on le regarde comme le meuble où se mettent la vaisselle, le linge de table et les victuailles, ou comme le comptoir de la taverne (il a eu aussi cette signification, qui revit aujourd'hui dans les buffets des bals et des chemins de fer), est l'objet ou le lieu qui donne à Tappétit les moyens de se satisfaire, aux joues l'occasion de se gonfler.

Et pourtant lorsque je m'approche Du lieu où repaistre je veux, ,

Je val regardant curieux Plustost au buffet qu'à la broche.

(Olivier Bassblin.)

Le peuple, dont le langage imagé est parfois si expressif, ne dit-il pas bouffer dans le sens de manger, de bâfrer ?

Et puis enfin buffe, dans le vieux langage, signifiait soufflet, coup sur la figure, de même que buffet se dit encore, dans l'art militaire, de la partie du casque qui couvre les côtés de la figure, et dans l'un comme dans l'autre cas ce sont les joues que l'on retrouve. « Je conseille qu'on donne plustost une buffe à la joue de son

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valet an peu hors de saison que gehenner sa fantaisie. » (Montaigne.)

Le buffet d'orgues trouve son compte à cette Gjsplication tout aussi bien que le buflfet de la salle à manger : il a pour origine le verbe bouffer dans le sens de souffler. Si Ton voulait, au surplus, que Tinstrument n'eût été appelé buffet que par comparaison avec Tarmoire, la cause première ne le regarderait pas. Le point de départ seul établit Torigine : ce n'est pas parce qu'ils travaillent l'acajou, le noyer ou le palissandre que les menuisiers en meubles s'appellent ibcnîsles.

Au beau milieu du xvni« siècle,, on inventa un meuble à tiroirs qui eut à son apparition un si grand succès qu'on lui donna, pour en faire foi, lo nom flatteur de commode. Ce meuble n'était peut-être pas aussi commode que le disait son nom; mais certainement il était très-joli. Depuis, on lui a donné des dimensions exagérées, une rorme lourde, épaisse, maussade, qui en a fait un énorme bloc de bois, et il a cessé d'avoir les qualités qu'on s'était plu à lui reconnaîlre. Commode (cum, modus) veut dire avec mesure, avec convenance, et la commode de nos jours commet l'inconvenance d'être démesurée.

Ce' n'est pas la première fois que le mot commode jure avec sa signification. 11 a servi de

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nom» cruelle ironie I à un empereur romain dont les douze années de règne ne furent qu'une longue suite de spoliations et de meurtres. Comment se rappeler sans épouvante le nom de ce monstre, quand on se le représente armé d'une massue, comme Hercule, et assommant dans le cirque de Rome des malheureux désarmés ?

Un meuble que, pour ma part, je n'aurais jamais qualifié de commode est celui que nos aïeux appelaient secrétaire , et qui a bien la mine, en eflfet, d'être le tombeau des secrets. Cette partie mobile qui s'abaisse pour offrir une table â écrire , et qui se relève ensuite pour mettre sous clefs trésors et mystères, a quelque chose de singulièrement désobligeant : elle craque sous la main, semble toujours sur le point de lâcher ses charnières, et si, dans l'ardeur de la composition , vous appuyez un peu fail, le meuble tout entier menace de vous coiffer. Le secrétaire est, comme sa sœur la commode, Tornement obligé des chambres dTiôtels garnis; il m'ôtera toujours l'envie d'écrire mes impressions de voyage. Je ne lui sais même aucun gré, tant il m'irrite, de ses cachettes, de ses doubles fonds, de cette multitude de petits tiroii's qu*il faut ouvrir tous les uns après les autres pour savoir où Ton a mis sa montre.

Le mot secrétaire, qui, appliqué aux personnes.

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désigne seulement aujourd'hui celles qui font notre correspondance, secrète ou non, se donnait autrefois aussi à notre confident, au dépositaire de nos sentiments ou de nos vœux.

Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire, Et de tous mes secrets le grand dépositaire.

(Corneille.)

L'homme alors avait deux secrétaires, un vivant et un inanimé , un meuble et un ami dans le cœur et les profondeurs desquels allaient s'enfouir ses plus secrètes pensées. Je ne regrette pas le meuble, devenu suranné, je trouve bon que les confidents de tragédies ne soient pas des secrétaires, et mon confident à moi, je l'appelle mon ami.

C'est le bureau, meuble beaucoup plus simple, qui a détrôné le secrétaire. Il emprunte son nom à l'étofife de laine (la bure, le bureau), dont étaient recouvertes dans le principe les tables servant à écrire, à compter. L'étoffe a donné son nom au meuble, et, à son tour, le meuble l'a transmis à la chambre, au local où travaillent les employés. C'est ainsi que la modeste bure se trouve avoir donné naissance à ces importantes et nombreuses choses qui s'appellent les bureaux ?t la bureaucratie. Exemple nouveau de grands

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effets produits par une toute petite cause. Les bureaux des ministères, des assemblées délibérantes, des réunions électorales, les employés et, les membres des commissions eux-mêmes, le bureau des longitudes, et mille autres encore ont tous pour parrain un simple tapis de laine très-grossière. Un proverbe ironique qui avait cours autrefois, fin comme bureau teint , voulait dire très-grossier. On sait qu'être vêtu de bure signifiait être très-pauvre.

DamoD, ce grand auteur dont la muse fertile Amusa si longtemps et la cour et la ville, Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau, Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau.

(BOILBAU.)

Le meuble le plus nécessaire, celui aussi qui remonte à la plus haute antiquité, c'est le lit. Pour donner une explication au nom latin du lit, lectus, on Ta fait venir du verbe légère, pris dans la signification de recueillir, de ramasser, parce que les premiers lits ont été des litières formées de branches et de feuilles amassées. Les lits des Lacédémoniens étaient faits de roseaux. Après avoir longtemps couché sur la pailie et les feuilles sèches, les Romains adoptèrent les lits, dont ils trouvèrent en Asie de somptueux mo-

dèles, et ils ne tardèrent pas à les traiter euxmêmes avec un très-grand luxe. Les bois étaient d'ébène, de cèdre ou de citronnier; les ornements d'iyoire, d'or et d'argent, et les garnitures étaient des matelas du ptas fin duvet, des étoffes précieuses et des fourrures. Les lits antiques rappellent, par leur forme, nos lits de repos, avec cette diflférence qu'ils n'étaient ouverts que sur le devant. On y était enfermé beaucoup plus que dans les nôtres; c'est un peu pour cela âans doute qu'on ne connaissait ni l'usage des rideaux, ni celui des pavillons ou ciels de lit.

Le lit fit de tels progrès en Grèce et à Rome, qu'il y eut non-seulement des lits de repos, mais des lits de festin , dans l'ornementation desquels les Romains étalaient toutes les magnificences. Les coussins étaient recouverts de pourpre brochée en or, et partout étincelaient perles et pierres précieuses. Comme objet de luxe, le lit de table avait peut-être son mérite; comme objet d'utilité, je ne saurais l'apprécier. Être étendu n'est pas une position commode pour manger, et s'appuyer du coude sur des coussins, si moelleux qu'on les suppose, est un moyen sûr de paralyser tous les mouvements. L'indolence, même quand elle se fait l'auxiliaire du faste, est toujours mauvaise conseillère.

Les lits des anciens étaient, comme les nôtres,

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garnis de matelas et de coussins. Notre matelas, par son nom, est oriental : il s'écrivait autrefois materas, et il s'appelle en arabe almatrah. Quant au coussin ou petit matelas, il a pour origine le diminutif cwici^mum, du nom latin de matelas^ culcitas. Ce que les anciens n'avaient pas, parce que tout ce qui est élastique est d'invention moderne, c'est notre sommier. Ce mot a évidemment pour racine le mot somme,- mais comme nous avons plusieurs sommes, d'espèces très-diflférentes , il n'est pas hors de propos de se demander à laquelle il convient de le rattacher. — Il y a la somme ou total; puis la somme, charge d'un cheval, d'un mulet ou d'un àne, tous trois bêtes de somme ; puis enfln le somme, synonyme de sommeil. Tout d'abord, ce dernier semble le bon, le seul, puisque le genre est le même et puisqu'on fait de bons sommes sur de bons sommiers. Ce n'est là cependant qu'une apparence trompeuse; la vraie source n'est pas là : sommeil et somme sont nés du latin somnus, de même que somnambule (avec le verbe ambulare, marcher), tandis que sommier a pour point de départ le latin sagmarius, de selle, de somme. Cette idée de porter est, d'ailleurs, la plus généralement d'accord avec les diflférentes significations qu'a reçues le mot sommier : en architecture, en imprimerie, en menuiserie, etc., il s'applique à

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certaines parties soit de construction, soit d'instruments qui portent ou soutiennent. Le sommier du lit remplit le même office : il porte tout le couchage et nous porte nous-mêmes; il est à sa manière notre bête de somme.

Le lit a pris rang dans Thistoire sous le nom de lit de justice. On appelait ainsi les séances solennelles tenues par le roi au Parlement, pour y délibérer sur les aflfaires de l'État. Au moyen âge, le lit de justice ou de parement (siège couvert d'un dais et garni de coussins) était celui sur lequel le roi faisait, dans sa chambre à coucher, ses réceptions solennelles; ce nom a passé au trône sur lequel il s'asseyait dans le Parlement lorsqu'il y tenait séance, et le trône a donné son nom à la séance même. Après avoir dit : le roi a pris place sur son lit de justice, on a pu dire également bien : le roi a tenu son lit de justice.

Tous les meubles dont j'ai parlé jusqu'ici sont des meubles muets. Le plus intéressant de tous • est celui qui parle, celui qui, sans notre permission, trouble le silence et fait parfois des révélations. Je l'ai réservé pour le dernier, afin de lui donner toute l'attention qu'il mérite.

Les premiers moyens employés par les hommes pour diviser le temps en parties égales sont les horloges d'eau et les cadrans solaires. L'horloge d'eau s'appelait depsyrfre (du grec klepto, je

cache, et tirfor, eau), parce que Teau s'y dérobe à la vue en s'écoulant. Cette machine remonte loin dans Fantiquité et fut connue de presque tous les peuples : Tusage en a été général dans rinde, dans la Chine, dans TÉgypte, dans la Grèce, où elle fut introduite par Platon, et à Rome, qui la dut à Scipion Nasica. Plus tard, les ombres projetées éveillèrent une idée nouvelle, et l'on traça le gnomon ou cadran solaire. (Le mot grec gnomon, qui signifie proprement indice, est le nom du style dont Fombre marque les, heures.) Les Babyloniens, qui sans doute l'avaient inventé, — les peuples navigateurs ont plus que les autres besoin de mesurer le temps avec exactitude, — le transmirent aux Grecs et ceux-ci aux Romains. Les horloges publiques furent alors des colonnes et des murailles sur lesquelles Fombre projetée indiquait l'heure de la journée. Cet instrument , apporté en Grèce par le Chaldéen Berosus (6/iO ans avant Jésus- Christ) et perfectionné par Onaximandre, reçut le nom d'horoscopion (formé de hôra, temps, heure, et deskopeô, je considère), ou de horologion (formé du même nom et de legô, je dis, j'annonce). Cette dernière dénomination a prévalu, c'est celle qui nous est restée. Les colonnes et les murs n'étant pas toujours sous les yeux, on imagina des cadrans solaires portatifs ; mais ils

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avaient encore un gros inconvénient : on ne pouvait les consulter que quand il faisait jour, quand le temps était clair, et le soleil n'était pas toujours là. Pour avoir le moyen de mesurer le temps en Fabsence du soleil, on revint d'abord au sablier, dont l'usage était perdu depuis des siècles, puis on inventa les horloges à roues qui prennent date dans l'histoire de France en même temps que la race carlovingienne. Les historiens citent avec admiration une horloge à roues dont le calife Haroun al Raschild fit présent à Gharlemagne. Plus tard, sous Louis XI, il y eut des horloges à sonneries, et la machine à diviser le temps ne laissa plus rien d'essentiel à désirer. Dès. cette époque,, on aurait pu dire avec l'abbé Talbert :

Labyrinthes savants habités par les heures,

Quels dieux vous ont construits pour être les demeures

Où circulent sans cesse et les nuits et les jours?

Un élastique acier suit leur marche secrète ;

Du temps que j'interroge un timbre est Tinterprète;

Mon oreille et mes yeux sont instruits de son cours.

Le silence des horloges avait introduit l'usage de faire annoncer l'heure aux populations par des veilleurs de nuit ; les horloges parlent ellesmêmes depuis des siècles, et la vieille coutume n'a pas encore entièrement disparu.

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Au xiv« siècle, un Italien, Jacques de Dondis, médecin et mécanicien , plaça sur la tour de Padoue une horloge marquant, outre les heures, le cours du soleil, les révolutions des planètes, les phases de la lune, les mois et les fêtes , de Tannée. Son fils, Jean de Dondis, fit à Paris une horloge plus merveilleuse encore qui valut l'honneur à son auteur d'être nommé Horologîtis.

Vinrent ensuite les imitations et les perfectionnements : les fameuses horloges de Courtray, du Palais de Justice à Paris ; celle du château d'Anet, où Ton voyait un cerf frappant de ses pieds les heures, et une meute de chiens qui couraient en aboyant; celle de Lyon, et enfin celle de Strasbourg, chef-d'œuvre du xvi« siècle.

C'est â cette époque que Thorloge reçut un dernier perfectionnement par la substitution du ressort en spirale au poids qui jusque-là servait de force motrice. L'horloge alors devint portative et amena la montre (nom du cadran qui montrait les heures).

On en était là des progrès accomplis sur les machines destinées à mesurer le temps, lorsque Galilée inventa le pendule, un corps pesant suspendu de manière à pouvoir osciller en allaot et venant autour d'un point fixe par la force de la pesanteur. 11 eut la pensée de l'appliquer aux

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horloges pour en régler le mouvement, et son fils fit un essai à Venise en 1619. Le résultat devait être obtenu douze ans plus tard par le Hollandais Huygens, à qui nous devons définitivement la pendule. Le célèbre Laplace rendit liommage à Huygens en disant : « L'application du pendule aui horloges est un des plus beaux présents que Ton ait faits à Tastronomie et à la géographie. »

On avait dit : une horloge à eau, une horloge à roues; on a dit de même : une horloge à pendule, et, pa»* abréviation, une pendule. C'est ainsi que Thorloge de chambre troqua son nom contre celui de pendule, sans prendre pour cela le genre du nom qu'elle adoptait.

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Si les gros meubles ont leur importance, les petits ne sont pas sans intérêt. Tous n'indiquent pas aussi clairement leur office que la soupière, la saucière, le sucrier, la cafetière, la passoire, la rôtissoire, le saladier, l'huilier, le compotier, récumoire ou le moutardier; tous ne sont pas d'origine aussi simple que le gril, forme masculine de grille, le chaudron et la chaudière qui ont pour radical sensible le mot chaud , et le fourneau qui, comme la fournaise, dérive de fumus, four : quelques-uns dans la cuisine, et plusieurs dans la salle à manger, ont encore à nous dire le secret de leurs noms.

La cuisine, en latin coquina, est le lieu où l'on fait cuire; de là son nom. On retrouve le verbe coquere, cuire, dans les premières formes du

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mot : quisine, quesine, cosine. Depuis des siècles, on écrit cuisine.

Les vieux proverbes, dépositaires de la sagesse des nations, sont généralement d'accord pour nous recommander de sacrifier peu à la cuisine :

De grasse cuisine Pauvreté voisine ;

OU bien, cuisine estroile fait bastir grande maison; on encore, grasse cuisine, maigre testament. Ces préceptes ont beaucoup moins en vue, comme on le voit, le péché de gourmandise que la nécesailé d'être économe, de ne pas « manger tout son bien ». Les avis sont bons, on peut en tenir compte; mais s'il convient de ne pas se ruer en cuisine, il convient aussi de ne pas négliger la cuisine :

Mallro Gaster, dit Rabelais,

Est un gros glouton qui demande

Soir et matin nouvelle offrande, Et qui ne laisse point dame marmite en paix.

Donc il est toujours bon de savoir où l'on dîne.

Et, partant, tout homme d'esprit Qui bâtit Commence sagement par fonder la cuisine.

Le comédien Dessessarts résumait la pensée dans ce cri d'enthousiasme : « Il faut avant tout

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qu'un honnête homme s^occupe de sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure. » C'est ce même Dessessarts qui accumulait plaisamment les comparaisons pour peindre à sa manière le parfait gigot. « Que le gigot soit attendu comme un premier rendez-vous d'amour, mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune Allemande, et sanglant comme un caraïbe. »

Lorsque le mot batterie signifie querelle de gens qui en viennent aux coups, on comprend qu'il ait pour radical le verbe battre; mais lorsqu'il désigne l'ensemble des ustensiles qui servent à la cuisine, le rapport semble plus éloigné. Cependant on appelle aussi batterie une rangée de canons disposés sur un terrain et prêts à faire feu; et, figurément, les divers moyens qu'on emploie pour réussir à quelque chose; on donne de même ce nom à l'assemblage des jarres électriques dont toutes les armatures analogues communiquent ensemble; et peut-être bien que la batterie de canons, la batterie électrique et la batterie de cuisine, toutes trois alignées en bataille et disposées pour l'action, ne sont pas sans quelque analogie avec une armée qui se prépare au combat. — N'oublions pas pourtant que la batterie de cuisine est en fer et en cuivre baitus.

Le nom de cuisine s'est donné jadis à une

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petite boîte renfermant toutes sortes d'épices : cela explique un passage du Joueur où Regnard peint un Apicius moderne, docteur en soupers,

Qui, de livres de droit toujours débarrassé, Porte cuisine en poche et poivre concassé.

Quant au cuisinier , ses anciens noms sont coq et queux (du latin coquus). On appelait grand queux de France Tofficier de la maison du roi qui commandait à tous les officiers de la cuisine et de la bouche. Thibaut de Montmorency, seigneur de Boury, a été grand queux de Philippe de Valois. On retrouve cette dénomination dans la Physiologie du goût de Brillât-Savarin : « Je chargerai mon maître queux de s'en procurer la recette avec les détails les plus minutieux. » «

Avant de désigner un fripon, coquin a voulu <lire gueux, meurt de faim, hauteur de cuisine; c'est pourquoi j'incline à croire que le bas latin coquinus a engendré notre coquin. « C'est un mendiant volontaire, dit Pasquier, qui halene ordinairement les cuisines que les Latins nomment coquinas, » Le mot coquin avait encore cette signification au xvii» siècle. Patrix, dans sa pièce La mort confond tous les rangs, ne fait allusion qu'à la pauvreté :

Je révais cette nuit que, de mal consumé, Côte à côte d'un pauvre on m'avait inhumé ;

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Mais ne pouvant souffrir ce fâcheux voisinage, En mort de qualité je lui tins ce langage :

Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici ; Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi.

— Coquin, ce m'a-t-ii dit d'une arrogance extrême, Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même. Ici tous sont égaux, je ne te dois plus rien ; Je suis sur mon fumier, comme loi sur le tien.

La faim étant mauvaise conseillère, il est arrivé souvent que le malheureux est devenu malhonnête : de là le sens qu'a pris le mot coquin et qu'il conserve exclusivement aujourd'hui.

La soupe ou, plus élégamment, le potage étant appelé à ouvrir le repas, j'aurais voulu, une fois entré dans la cuisine, commencer par dire la vérité sur la marmite. Malheureusement l'origine de ce mot est restée dans les ténèbres. Les chercheurs, et ils n'ont pas manqué, se sont bornés jusqu'ici à des suppositions. On a pensé d'abord au latin marmor, marbre, les premières marmites ayant été des vases de marbre ; on s'est demandé ensuite si marmite n'était pas une onomatopée, allusion à l'eau qui bouillonne, qui marmotte; on a même évoqué l'arabe marmid, lieu où l'on cuit la viande ; on a fait d'autres conjectures encore, et aucune n'a conduit à la certitude.

Le latin capsa, caisse, boite, coflfre, a donné

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naissance au mot casse qui^ en imprimerie, désigne une boite divisée horizontalement en deux grandes parties qui se subdivisent en cent dix- .huil petits compartiments, dits cassetîns, destinés à recevoir les lettres de l'alphabet et les divers signes typographiques. Ce même capsa a engendré caisse et cassette (diminutif de casse), capsule, nom de différents objets analogues à des boîtes, et Ton pourrait aisément croire qu'il est le radical de la casserole, qui, elle aussi, est une boite.

La casse a servi à désigner un ustensile de cuisine ; mais quoique cet ustensile affecte la forme cylindrique d'une grande capsule, il ne doit pas naissance au latin capsa. La casse (poêlon) vient du bas latin caza, lequel vient à son tour de l'ancien allemand kezi, poêle. C'est même pour cela que le nom actuel du chaudron en Allemagne est kessel. M. Litlré, qui a prévu qu'on pourrait être tenté de donner une même origine à la casse de l'imprimerie et à celle de la cuisine, nous a mis en garde par cette observation : « Ce qui fait que casse (poêlon) ne peut avoir la même étymologîe que caisse ou casse, c'est que, dans les langues congénères, le premier de ces deux mots prend un z ou deux z, tandis que le second prend deux s; d'où Ton est conduit à des radicaux différents.»

Pour pousser l'exploration jusqu'au bout, il

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resté à nous rendre compte de la terminaison rôle, si nous ne voulons pas nous contenter de la regarder comme une terminaison diminutive. Voici sur ce point délicat le modeste avis que je hasarderai : le poêlon qui, dans la cuisine, s'appelait casse était en cuivre ou en quelque autre métal, et servait spécialement à rùtir les viandes : on le désignait, à cause de cela, sous le nom de casse à rôt. Est-il impossible que la contraction, d'une part, et la corruption, d'une autre, aient pu de ces trois mots forger notre casserokf

Depuis longtemps, les rôtis se font dans la rôtissoire, comme son nom l'indique, ou seulement au moyen d'une broche au-dessous de laquelle est placé l'ustensile destiné à recevoir la graisse et le jus qui dégouttent de la viande, ustensile qui se nomme lèchefrite. La lèchefrite a dû avoir un autre emploi : la lèche est une tranche mince de quelque chose qui se mange; une lèche de pain, de jambon. Qu'on fasse frire cette lèche et l'on aura une lèchefrite. Vraisemblablement ce mets avait donné son nom à l'ustensile dans lequel on le faisait cuire.

L'ensemble des objets qui couvrent une table préparée pour le repas se nomme le couvert. Ce n'est cependant pas à cette circonstance toute

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simple qu'est due l'expression . — Mettre le couvert se disait ainsi parce que, aux tables des rois et des princes, les plats, hanapsS salières, avaient un couvercle, sorte de garantie extérieure contre l'empoisonnement ; de là couvert a pris le sens des assiette, fourchette, cuiller, couteau, qu'on nftt devant un convive, et, plus particulièrement encore, de la fourchette et de la cuiller. — On lit dans Les honneurs de la cour, manuscrit du XVI® siècle : « Quand M"* la duchesse mangeoit là où M. le Dauphin estoit, on ne servoit point à couvert, et ne faisoit-on point d'essai devant elle , mais elle beuvait dans sa coupe sans couvrir. » Et ailleurs : « L'on servait M°® la Dauphine à couvert et M"® la duchesse de Bourgogne point. » Couvrir était si bien un hojineur rendu, aux grands personnages que, pour ceux du plus haut rang, il y avait quelquefois un cade- ^ nas.

Le linge de table se compose d'une nappe (en latin mappa) et d'une serviette, laquelle a pour origine le verbe servire, servir, tout comme les mots servante, serviable et service. La nappe ne s'introduisit à Rome qu'avec le luxe : les premiers Romains mangeaient sur une table nue, et

1. Hanap, né d'an vieux mot allemand qui signifie vase, était le nom d*une grande coupe à boire.

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pour qu'on vit des serviettes dans un repas» il fallait que chacun eût apporté la sienne. Martial a remarqué quelque part que si les convives n'apportaient pas toujours leur serviette, c'était de peur qu'on ne la leur voliât. Plus tard, quand le besoin d'une nappe se fit sentir, elle tint lieu de tout : on s'essuyait la bouche et les doigts avec le bout qu'on avait devant soi.

Un usage qui a disparu dans le naufrage des traditions chevaleresques consistait à trancJier Id nappe. Pendant un banquet solennel, un héraut venait couper la nappe devant un des convives pour lui reprocher un acte déloyal ou le faire rougir de son inaction. On en cite un exemple du temps de Charles VI. Le roi avait à sa table, le jour de l'Epiphanie , plusieurs convives illustres, entre lesquels était Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevent. Tout à coup un héraut vient trancher la nappe devant le comte en lui disant : « qu'un prince qui ne portait pas d'armes n'était pas digne de manger à la table du roi ». — Guillaume, surpris, répondit qu'il portait le beaume, la lance et l'écu, comme les autres chevaliers. — (( Non, sire, cela ne se peut pas, répondit le plus vieux des hérauts. Vous savez, ajouta-t-il en se tournant vers Guillaume, que votre grand-oncle a été tué par les Frisons, et que, jusqu'à ce jour, sa mort est restée impunie.

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Certes, si vous possédiez des armes, îl y a longtemps qu'elle serait vengée. »

La fourchette et la cuiller composent ce que, dans le sens le plus étroit, on appelle un couvert. Rien de mieux que le diminutif fourchette, c'est une petite fourche ; mais la cuiller a tous les torts : d'abord elle s'écrit comme un mot masculin et se prononce comme un mot féminin.

Henri IV avait demandé que, pour être logique, on rendît à ce mot le genre que comportait son orthographe; mais il lui fut répondu que les rois, même les plus puissants, même les mieux intentionnés, ne changeaient pas ces sortes de choses-là. Ensuite la cuiller a pour origine le latin cochlea, qui signifie limaçon, coquille d'escargot, et c'est là un rapprochement désagréable. Le prétexte qui a fait dériver l'un de l'autre ces deux mots, qui se ressemblent si peu, c'est que le cuilleron de la cuiller forme une espèce de coquille.

L'usage de la cuiller et surtout de la fourchette ne remonte pas aux temps les plus reculés. Il est fait mention pour la première fois de la fourchette en France dans un inventaire de l'argenterie du roi Charles V (1379); la cuiller, beaucoup plus nécessaire que la fourchette, avait été adoptée dès le commencement du xiv* siècle. Avant cette époque, ceux qui ne mangeaient pas

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LES PBTÎTS MEUBLES. 821

avec leurs doigts prenaient les aliments liquides avec une sorte d'écuelle qui engendra la cuiller, et les aliments solides avec deux petits morceaux de bois.

C'est en Italie que la fourchette a pris naissance; c'est de là qu'elle s'est peu à peu répandue en Europe. Vous souvient-il qu'il y eut au xi« siècle, sur le trône de Grèce, un empereur du nom de Romain Argyre? Il succéda à Constantin VIII, qui, sur le point de mourir, lui offrit d'avoir les yeux crevés ou d'épouser sa fille Zoé. Romain III opta pour le mariage, et se fit aimer d'abord par sa générosité ; mais des revers qu'il éprouva en Syrie contre les Turcs changèrent son caractère, et Zoé, mécontente, le fit étouflf^ dans son bain. — Eh bien, ce malheureux époux avait une sœur mariée au doge de Venise, Pierre Orsiolo, et c'est elle qu'on cite pour avoir renoncé l'une des premières à manger avec ses doigts. Les cuillers dorées et les petites fourchettes qu'elle employa pour porter les aliments à sa bouche furent considérées comme un luxe insensé; et lorsqu'elle mourut de la peste ainsi que son mari, on ne fut pas éloigné de voir dans la mort des deux époux un juste châtiment.

Le compagnon obligé du couvert, le couteau, autrefois coutel et coUel, a devancé de beaucoup la cuiller et la fourchette; on en sentit plus tôt

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la nécessité : les doigts pouvaient prendre, ils ne pouvaient ni couper ni tout déchirer. Son nom dérive de culter, contre, nom du fer de charrue qui sert à fendre la terre. Le couteau a figuré dans une locution, hors d'usage aujourd'hui, que je verrais volontiers revivre. Être le couteau pendant de quelqu'un, être celui qui l'accompagne toujours, qui ne le quitte pas. C'était une allusion aux personnes que leur profession oblige à avoir toujours un couteau pendu à leur côté.

La bouteille est ancienne, chez nous comme ailleurs; elle procède du latin buticula, diminutif de btuta, botte, sorte de petit tonneau. La carafe est d'importation italienne : elle nous est venue au XVI* siècle avec son nom, caraffa.

Un mot pour lequel il est bon de se tenir sur la défensive, c'est le moi assiette. On s'exposerait à s'égarer en le rangeant, par voie de déduction, dans la grande famille des mots qui répondent à l'idée de situation. La signification générale de assiette est, en eflfet, situation, manière d'être assis, posé, placé : l'assiette d'une ville, d'une forteresse, d'un navire, du crédit, de l'impôt, et» flgurément, la disposition de l'esprit. Ces idées se tiennent et se rattachent tout naturellement au verbe asseoir, prendre position, placer, établir.

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Si l'on admettait donc que assiette sert à désigner aussi la place occupée à table par les convives, ou s'acheminerait doucement vers l'idée que le même nom a été donné, par suite, à la vaisselle indiquant la place où chacun devait être assis. Les anciennes expressions faire Vassieiie, ordonner Vassiette, usitées autrefois pour dire : désigner la place de chaque convive, font môme penser que cette version a dû être longtemps admise.

Bien que tout cela ne soit pas absolument déraisonnable, ce n'est pas dans cet ordre d'idées qu'il faut chercher Terigine de l'assiette. Ce mot se disait autrefois, non-seulement delà vaisselle de chaque convive, mais aussi de la vaisselle sur laquelle étaient servis les mets; de là son origine latine : ad et secare, trancher, couper : c'était proprement la vaisselle sur laquelle on découpait les mets. Assiette avait alors le sens que l'on a plus exclusivement réservé depuis au plat, lequel n'est autre chose qu'une grande assiette.

Deux assiettes suivaient, dont l'une était ornée D'une langue en ragoût de persil couronnée.

(BoiLBAU, Bat. III.)

Le même Boileau, dans la même satire, emploie indifféremment les deux mots plat et

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3àî A TRAVERS LES MOTS/

33siette pour désigner la vaisselle sur laquelle on apporte les mels :

£t sur les bords du plat six* pigeons étalés Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés. -

Aujourd'hui il n'y a plus aucune confusion :

Tassiette est la vaisselle où chacun mange, le plat celle qui contient ce que l'on sert sur la table; Tune est individuelle et l'autre collective.

Reprochons au plat d'être désigné par une de ses qualités : il y a souvent des inconvénients à ce qu'un adjectif se fasse substantif. Lorsqu'une qualité a besoin à son tour d'être qualifiée, on s'expose à rapprocher des mots qui se repoussent. Pour indiquer qu'un plat n'est pas plat, il laut dire un plat creux, et les dictionnaires se sont trouvés dans la fâcheuse nécessité de définir le plat « une sorte de vaisselle plus ou moins creuse à Tusage de la table ». Si elle est plus ou moins creuse, peut-on dire qu'elle est plate? N'eût-il pas mieux valu garder le mot assiette pour les deux cas, en les distinguant par les adjectifs petite et grande ? — L'assiette de chacun eût été la petite, celle de tous eût été la grande. Mais le plat est installé dans notre langue, il s'est dit depuis six siècles du contenu aussi bien que du

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LBS PETITS MBUBLBS. ' 325

contenant, et je ne me dissimule pas qu'il faut renoncer à le proscrire.

Je ne vous dirai point les différents apprêts, Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets; Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices On servit douze plats et qu'on fit six services.

(CoBNBiLLB, Le Menteur.)

Une observation du même genre trouve sa place pour notre vase à boire : pourquoi ravoir désigné par le nom de la matière dont il est fait? Verre vient de videre; il veut dire voir et non pas boire.

C'est dans le temps où assiette se prenait encore dans le sens de plat qu'on donna au parasite le nom de pique-assiette; ce même homme qui court après les dîners, qui mange habituellement chez les autres, se nommait aussi un fiairewr de cuisine.

Arrête. Quoil tu viens ici mettre ton nez, . Impudent ûeureur ^ de cuisine?

(MoLiftRB» Amphittyon.)

Les assiettes ont été d'abord des tranches de pain coupées en rond qu'on donnait aux pauvres

1. Pleureur pour flair eur m onire quo, du temps de Molière, on ne distinguait pas entre flairer et fleurer, Ai^oard'hui les

820 ▲ travehs (es mots.

après le repas. Ce sont celles dont parle Virgile dans le repas des compagnons d'Énée.

Le plat figure dans quelques expressions proverbiales qui sont restées en usage : mettre les petits plats dans les grands^ faire beaucoup de frais pour quelqu'un ; mettre les pieds dans le plat, oublier toutes convenances ; et servir un plat de son métier, faire ou dire quelque chose qui tienne du caractère que Ton a ou de la profession que Ton exerce : un poète qui récite ses vers, un musicien qui exécute sa musique, un béros même qui raconte ses victoires, servent des plats de leur métier. Mais comme il arrive le plus souvent que ces sortes de plats sont bien réellement plats et méritent peu d'être goûtés, l'expression est devenue ironique et se prend en mauvaise part ; servir un plat de son métier signifie très-spécialement aujourd'hui jouer un tour de sa façon, faire une plaisanterie de mauvais goût.

L'expression servir quelqu'un à plat couvert est beaucoup moins usitée. Empruntée à l'usage de couvrir les plats dans les grands dîners du moyen âge, elle a voulu dire d'abord : servir avec cérémonie. Plus tard, le sens s'est détourné ;

deux mots ont chacan leur signification particulière : flairer, c'est percevoir, reconnaître une odeur ; fleurer, c'est l'exhaler. C'est nous qui flairons, c'est la rose qui fleure.

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le mot couvert a éveillé ridée de caché, et l'expression a signifié alors : faire mine de vouloir parler avec une entière franchise et ne découvrir que la moitié de la vérité ; ou encore : témoigner de l'amitié à quelqu'un et le desservir en secret. Cette locution s'emploie plus volontiers maintenant dans le sens négatif: il ne le sert pas aplat couvert, il ne se cache pas pour l'attaquer, il lui nuit ouvertement.

Les assiettes les plus célèbres dans l'histoire sont les trente mille du dîner qu'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, oflfrit à soii armée qui campait sur les bords de l'Elbe. Elles étaient en bois sculpté et portaient la date du jour où avait eu lieu le festin (26 juin 1730). Après le repas, l'armée se rangea sur le rivage et, au commandement des chefs, les trente mille assiettes, jetées ensemble dans le fleuve, allèrent porter au loin la nouvelle de la munificence du roi.

Et maintenant, mes chers lecteurs, n'allez pas me soupçonner d'avoir voulu, en vous parlant des instruments de l'art culinaire, vous convier aux joies gastronomiques. Je tiens pour quasi certain, dans ma petite science hygiénique, que les raffinements de la cuisine et l'abondance des mets sont au nombre des causes premières de la

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 TRAVERS LBS MOTS.

plupart des maladies. Beaucoup de gens d'esprit sont des gourmands, je le sais; mais ont-ils de l'esprit parce qu'ils sont gourmands? et ne peuton même se demander si la sobriété, en les préservant des maux du corps, n'eût pas ajouté quelque chose à leur intelligence ?

£n admettant que la moitié de ce que nous mangeons soit nécessaire à notre subsistance, je regarde l'autre moitié tout entière comme la part du luxe et de la gourmandise. Manger peu est le grand secret de se tenir en bonne santé comme en bonne disposition d'esprit. On raconte que le roi de Perse ayant envoyé au calife Mustapha un médecin très-habile, celui-ci demanda, en arrivant, comment on vivait à cette cour. (( On ne mange, lui fut-il répondu, que lorsqu'on sent la faim, et on ne la satisfait pas entièrement. — Je me retire, dit-il, je n'ai que faire ici. » Bonne chère sont deux expressions qu'on a tort d'accoupler : la chère est pourvoyeuse de maux. Le docteur Héquet rendait témoignage à cette vérité lorsqu'il allait dans la cuisine de ses malades opulents embrasser les cuisiniers, en leur exprimant toute sa reconnaissance : « Sans les services que vous nous rendez, leur disait*il, la faculté irait bientôt à l'hôpital. »

Avant de. clore ces deux chapitres sur les meubles,

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LES PBTITS MEUBLES,

petits et grands, je yeux aller au-devant d'une question qu'on est en droit de me faire.

Pourquoi ce profond silence autour du mot guéridon? — Parce qu'une enquête est ouverte, et qu'elle n'a pas encore donné ses derniers résultats. J'ai fait appel aux lumières de M. Eman Martin, passé maître en philologie et chercheur intrépide, en lui adressant la note que voici : -

Votre citation de M. Edouard Fournier dit bien que le guéridon était un personnage de ballet, mais elle ne nous apprend pas comment le mot est formé. Où est ' rétymologie? Pourquoi ce chevalier de la triste figure^ chargé de tenir la chandelle aux gens qui s'embrassaient, s'appelait-il guéridon f La question est là tout entière.

On lit dans le Dictionnaire de Richelet :

« Le mot de guéridon, selon M. Bouillaud, fut apporté d'Afrique par les Provençaux, et alors sur ce mot, qu'on métamorphosa en homme, on fit un vaudeville que le peuple appela guéridon, et qui avait pour reprise, à la fin de chaque couplet, le mot de guéridon. Voici un échantillon de cet air qu'on chanta longtemps par tout le royaume :

Oaéridon est mort ; Depuis près d'une heure, Sa femme le pleure, HelasI Guéridon.

De son côté M. Francisque Michel dit, à propos d'une autre espèce de chanson qui s'appelait filou : c Le filou était donc une chanson ou plutôt un air de musique, comme le guéridonjAinsi appelé du nom de son auteur. »

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330 A TUÂVBRS LBS MOTS.

Enfin il me semble acquis que le mot guéridon, après avoir désigné une chanson particulière, s'est dit de toutes les chansons où il entrait comme refrain; on en trouve un exemple dans ce passage d'une facétie de 4616, citée par M. Francisque Michel :

« Belles-Oreilles et Poltronesque ayant dit à Joly Barby, qui vient de chanter une chanson : « Tu n'en sçay pas davantage? » Celui-ci répond : « Si fay; mais c'est un second guéridon et un autre filou. » Voyez le Carahinage et matoiserie soldatesque, p. 76.

Ces matériaux sentent à marquer le chemin parcouru par le root : du refrain il aura passé à la danse, de la danse à l'homme porte-flambeau, et de l'homme au meuble qui a rempli le même office, meuble dont Richelet a donné la description; mais il reste toujours à savoir quelle est T origine, quelle est la véritable signification du nom.

A TOUS, monsieur, à vous qu^on ne prend jamais sans vert, de nous diro ce dernier mot.

M. Eman Martin a bien Tooln promettre de me répondre. C'est donc dans son intéressant journal, itf Courrier de Vaugelas, que le guéridon nous donnera enfin son acte de naissance.

Il y a des titres qui ont conservé, exclusive et entière, leur signification primitive. L'ordre de choses établi n'a rien changé, par exemple, au mot roi, en latin rex, fait de regere, régir, gouverner, non plus qu'au nom d'empereur, imperator, fait de imperare, commander. Que le chef d'un État soit un roi ou un empereur, il est aujourd'hui comme autrefois le maître, le souverain, celui qui gouverne et qui commande, car les deux idées se confondent.

D'autres titres, au contraire, se sont étendus, ou se sont parfois assez détournés de leur sens primitif pour qu'il ne soit pas sans intérêt de les reprendre à leur point de départ.

Le premier dignitaire de la monarchie française, celui qui eut longtemps le commandement

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général des armées, n'avait d'autre charge, chez les Francs, que la surveillance des chevaux. Ainsi que-l'indiquentles deux mots latins qui forment son nom, cornes stabuli^ le connétable était autrefois le comte de l'étable ou de l'écurie. Le rôle important qu'ont joué les chevaux dans les batailles fit successivement du comte de l'écurie le commandant d'une troupe de guerre, puis l'un des premiers officiers dans la maison des rois ou des grands feudataires, puis enfin le chef général de l'armée. C'est sous Louis VIII que la charge de connétable devint la plus importante du royaume. Elle exista pendant quatre siècles avec tous les privilèges qui y étaient attachés: le connétable était inamovible, et celui qui l'offensait était puni du crime de lèse-majesté. L'insigne de sa puissance était une épée à poignée d'or, éraaillée de fleurs de lis ; au sacre du roi le connétable se tenait à sa droite, cette épée nue à la main. Il y eut trenteneuf connétables ; le premier fut Mathieu de Montmorency, le dernier le duc de Lesdiguières, mort en 1627. A cette époque, Richelieu supprima la charge de connétable, et bientôt après celle de grand amiral, pour se faire nommer surintendant générai du commerce et de la navigation» Cette dignité a été renouvelée en France dans la constitution du 28 floréal an XII, mais sans aucun pouvoir effectif. En 1805, NapoléOD

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nomma grand connétable son frère Louis, et vice-f connétable le maréchal Berthier.

Le mot cornes dont est sorti le titre dé comte signifie compagnon*. Les officiers qui accompagnaient l'empereur et composaient sa maison, sous les Romains, avaient chacun leur charge particulière : outre le comte de Vétable, dont la corruption a fait connétable, il y avait, par exemple, le cornes domesticorum, capitaine des gardes, le cornes œrarii, surintendant des finances, le cornes rerum prîvalarum, ministre du trésor impérial. Jusque-là, on le voit, le titre de comte, désignait un emploi; c'est l'empereur Constantin qui en fit une dignité. Plus tard, quand le comte fut chargé d'administrer, de commander une province, il eut un lieutenant qui prit rang après lui et qu'on appela vicomte, abrévialion de vice-comte.

Vice{A{i latin vicis, tour, place) sert à désigner celui qui vient après le chef, et remplit les fonctions à sa place : vice-roi, vice-amiral, vice-légat, vice-président, vice-consul, vice-chancelier. Le mot vidame, corruption de vidom (formé de vice

i. « On appelait comités ceux qui étaient de la cour des princes, ou de la suite des officiers ou magistrats qui allaient gouverner les provinces ou conduire les armées; et c'étaient ces courtisans qui composaient ce qu'on appelait proprement cohortem, la cour, n (Dacier.)

et de dominus, seigneur) était ie nom de celui qui tenait les terres d'un évéché, à condition de défendre le temporel de l'évêque et de commander ses troupes.

L'allemand marfc, proprement marque, signifie dans un sens restreint, démarcation, circonscription, limites, frontière; de là le nom de marche donné à une province frontière, à un pays qui se trouve entre deux États ou deux provinces du même État : la marche d'Ancône, la marche de Brandebourg. Le vieux mot français marchir signifiait confiner, aboutir. Le margrave (de mark et de graf, comte) était le seigneur que les empe-reurs d'Allemagne chargeaient de commander les troupes et de rendre la justice dans les provinces frontières de leurs États. C'est aussi de marA; qu'est venu margaû (l'aucienne orthographe était marchis), nom du seigneur préposé en France à la garde des marches, des frontières d'un État.

Les marquis jouèrent un grand rôle sous Gharlemagne, qui avait un vaste développement de frontières à défendre.

Duc, en latin dux, se rattache à ducere, conduire. On donnait ce nom au chef qui conduisait, qui commandait les ti'oupes. Ce titre, moins ancien que celui de comte, lui a aussi été inférieur : les ducs à Rome n'avaient que le grade de tribuns, tandis que les comtes étaient consuls et préfets

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LBS TITRBS DB NOBLBSSB. 835

légionnaires. C'est après les invasions germaniques que la dignité de duc, plus particulièrement militaire, prévalut sur celle de comte, qui impliquait surtout des fonctions civiles. C'est de l'effigie d'un duc italien, — un révolté qui se fit duc de Ravennes, — qu'une monnaie d'or a été nommée ducat.

Baron est le terme sous lequel on a désigné originairement tout grand seigneur du royaume. Sous le régime féodal, les grands vassaux étalent appelés hauts barons, qu'ils fussent comtes, ducs ou évoques. On ne s'est pas entendu sur Tétymologie de ce nom, mais l'emploi qui en a été fait dans les langues romanes avec le sens d'homme fort, de mari, de guerrier vaillant, permet de conjecturer qu'il est venu d'un mot (latin, celtique ou allemand, peu importe) qui désignait l'homme dans sa plus large et meilleure acception.

Dans la langue provençale, le bar est exactement l'homme, le mari : « Lo bar non est créât per la femma, mas la femma per lo barô. » Dans la loi salique, on appelle baron celui qui est né libre, et dans les capitulaires de Charles le Chauve les barones sont les nobles ou vassaux de la couronne. Le titre de baron était un si grand honneur autrefois qu'on le donnait aux saints en témoignage de respect. On lit dans Froissart :

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. 336 A TRAVERS LES UOTS. .

« Il fit des vœux devant le benoît corps du Baron saint Jacques. »

Baronnet est un litre héréditaire de noblesse particulier à la Grande-Bretagne; Jacques I«' l'institua en 1611 par mesure fiscale. Les riches propriétaires qui le reçurent durent payer 1 100 £ de droit de chancellerie. La spéculation ayant réussi , Charles l" créa de nouveaux baronnets pour la Nouvelle- Ecosse. Cette dignité a été depuis accordée aux illustrations dans tous les genres.

Avant que Jacques I" les eût établis formellement comme un nouvel ordre dans TÉtat, les baronnets existaient déjà comme échelon intermédiaire. Les tenanciers féodaux qui venaient immédiatement au-dessous d'un baron étaient , appelés baronetli^ baronullij baronculi, baroncelli ; mais ils étaient aussi appelés bannerets, et dans les anciens textes , les deux mots se sont souvent confondus.

Quant au titre de chevalier, il remonte à la fondation de Rome. Le peuple était partagé en trois ordres: patriciens, chevaliers, plébéiens, et les chevaliers devaient leur nom à cette circonstance qu'ils avaient un cheval entretenu aux frais de l'État. On sait quelle place considérable a occupée la chevalerie au moyen âge et sous François P'. Plus rien de ce passé ne subsiste : il ne reste ni chevaliers sans peur -et sans re-

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proche, ni chevaliers errants, ni chevaliers èslois, ni chevaliers du Saint-Esprit; il n'y a plus que les chevaliers de la Légion d'honneur ou d'autres ordres, et les chevaliers d'industrie. Ces derniers, hommes qui vivent d'expédients et d'escroquerie, ont sans doute été appelés chevaliers, par voie d'ironie, à cause des airs de disiinetion, des titres mêmes qu'ils avaient besoin d'emprunter pour pénétrer dans la bonne société.

Chevalier est le dernier des titres de noblesse. Les princes et les ducs * sont au premier rang, puis viennent les marquis, les comtes, les vicomtes, les barons et les chevaliers.

Au surplus, le titre de chevalier est à peu près hors d'usage dans notre pays; il n'a plus d'intérêt pour nous que dans l'histoire des siècles de la chevalerie. Lorsque Bayard eut conféré la chevalerie à François !«' : « Tu es bien heureuse, ditil en s'adressant à son épée, d'avoir aujourd'hui à un si haut et si puissant roi donné Tordre de la chevalerie. Certes, ma bonne épée, vous serez moult bien comme relique gardée, et sur toutes autres honorée; et ne vous porterai jamais si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Maures. » Et puis,

i. Dans les familles nobles d*origine italienne, le prince est le fils du duc, et tous les fils sont également princes. C'est ainsi dans la famille de BrogUe.

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ajoute Fhistorien, feit deux saults, et après remit au fourreau son épde.

Pour se faire une idée juste de l'honneur attaché au titre de chevalier, il faut se rappeler l'appareil qui entourait la dégradation du chevalier félon. On le faisait monter sur un échafaud dit Chateaubriand ; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; sonécu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d'une cavale, monture dérogeante ; le héraut d'armes accablait d'injures rignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi-mentie. On répandait aloi*s sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le, tirait en bas de l'échafaud par une corde ; il était mis sur une civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.

L'histoire nous a dit comment les ducs, les comtes, les marquis et les barons, à force d'étendre leurs droits et leurs privilèges, ont fini par s'emparer des pays qu'ils étaient appelés à gouverner, et sont devenus ainsi de petits souverains. De là les duchéSj les comtés, les marquisats et les

baronnies. — Aujourd'hui, la féodalité est morte, l'œuvre de Louis XI, de Richelieu et de la Réyolution est accomplie, la France ne forme plus qu'une seule puissance dont toutes les parties sont intimement unies, et les nobles seigneurs n'ont plus ni vassaux, ni châtellenies, ni provinces: il ne leur reste que leurs titres.

Les princes sont les seuls grands seigneurs qui n'aient pas perdu tout leur pouvoir : il y a encore quelques principautés, et le prince royal est toujours l'héritier du trône. Depuis Charles V jusqu'au duc d'AngouIéme, c'est-à-dire de 1349 à 1824, rhéritier présomptif de la couronne s'est' appelé Dauphin. L'origine de ce titre remonte à la cession du Dauphiné faite par le Dauphin du Viennais, Humbert aux blanches mains, à Charles V, petit-fils de Philippe VI, à condition que l'aîné des enfants de France prendrait le titre de Dauphin viennois. Le nom de Dauphin que portaient les seigneurs du Viennois était un nom propre, Delphinus. Ces seigneurs avaient pour armes trois dauphins.

Le mot prince, du latin princeps, premier, principal, était d'usage autrefois pour désigner non-seulement « les princes de la terre », mais ceux encore qui occupaient, ailleurs qu'autour des trônes, la première place, le premier emploi. Il y avait, chez les Juifs, le prince de la synagogue.

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celui qui présidait aux assemblées de religion; le 'P'^nu de la ville, le magistrat qui veillait à Tordre, à la police; le prince des prêtres, le chef d'une famille sacerdotale; et enfin \e prince de la captivité, nom donné, dans la chronologie ' juive, à ceux qui, pendant la captivité, gouvernaient le peuple juif. Chez les Romains, on nommait prince de la jeunesse celui des chevaliers que le censeur nommait le premier dans la revue de cette classe de citoyens ; c'était lui qui marchait à la tête de la jeune noblesse dans les fêtes et les jeux publics. Le prince du sénat était celui des sénateurs qu'on nommait le premier ciprès le dénombrement qui se faisait à chaque lustre. Il y avait enfin les soldats romains qu'on rïppelait princes parce qu'ils marchaient à la tête de là ligne de bataille ; choisis parmi les hommes les plus vigoureux et d'une valeur éprouvée, les princes étaient appelés à engager le combat. C'est avec raison que les souverains sont désignés d'une manière générale sous le nom de princes puisqu'ils occupent la première place dans l'État. On ne fait non plus ni métaphore, ni abus de mots en appelant les grands savants les princes de la science; c'est une manière trèsexacte d'exprimer qu'ils sont placés au premier rang; on peut dire tout aussi bien les princes de l'art, les princes de l'industrie. C'est le mot

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LBS TITRBS DE NOBLESSE. 841

prince que Pascal a employé pour désigner le premier des philosophes, Aristote, et le premier des théologiens, saint Augustin : « N'espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philosophes, et ne résistez plus au prince des théologiens. » Le démon s'appelle le prince des ténèbres, ou le prince de ce monde, et saint Pierre est le prince des apôtres.

Le prince de l'Église catholique a un simple nom qui, sans être littéralement un titre de noblesse, désigne la plus haute puissance d'icibas. Il n'était pas seul, dans l'origine, à porter le titre de pape {papa, père) : ce nom était donné indiflféremment à tous les évêques, qu'ils occupassent les sièges de Rome, de Milan, d'Alexandrie ou tout autre. Ce n'est guère qu'à partir du v* siècle qu'il fut exclusivement aflfecté aux pontifes romains, et c'est surtout Grégoire VII (1073-85) qui a fait attacher au titre de pape le caractère de suprématie qu'il implique dans l'Église catholique.

Le principal insigne du souverain pontife est la tiare. L'ornement de tête désigné par ce mot était en usage chez les rois de Perse et chez les prêtres juife. Pour nous, il désigne particulièrement la coiflfure, de forme semblable à celle des Perses, que porte le pape, revêtu de ses

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habits pontificaux. C'est un haut bonnet rond, ceint de ti'ois couronnes d'or superposées et enrichies de pierreries; il se termine par un petit globe surmonté d'une croix, et deux larges fanons tombent sur les épaules. La tiare, avec ses trois couronnes, est l'emblème de la triple dignité de père, de roi et de pontife, vicaire de Jésus-Christ, et marque que l'autorité pontificale s'étend sur les trois Églises : la militante, la soof^ frante et la triomphante. Les couronnes, venues successivement, datent du vi% du xi« etdn xiv* siècle. Suivant une ancienne tradition, la première couronne de la tiare serait celte dont Tempereur de Constantinople avait fait présent à Clovis, et que ce monarque avait envoyée à Saint-Jean de Latran* Ce serait le pape Hormisdas (51/(-523) qui f anrait mise sur la mitre primitive.

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Pour compléter la collection des menues choses de la poésie, pour ajouter aux devinettes les pensées, les sentiments ou les récits qui se résument en quelques vers, il faut procéder maintenant à la reconnaissance des petits poëmes qui s'appellent inscriptions, épitaphes, fables, romances, èpigrammes, madrigaux, ballades, sonnets^ rondeaux, etc. — Quelques-uns ne sont plus aojoiird'iiui que du donndae de rhistoire : ils ont vieilli, ils sont passés de mode, et c*est par là surtout qu'ils sont intéressants. Ceux qui vivent encore, la fable et Tépigramme par exemple, auront toujours l'attrait de l'actualité ; et puis, s'ils ont traversé les âges, ceux-là, s'ils défient l'oubli et ne peuvent être démodés, c'est parce qu'ils servent d'auxiliaires à la malice : ce n'est jamais

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sans un secret plaisir qu'on voit décocher, avec adresse ou avec charme, un trait empoisonné.

DE l'inscription.

Il était d'usage, chez les anciens, de graver des inscriptions (du latin inscribere, inscrire) sur la pierre ouïe marbre des monuments, soit pour indiquer leur destination, soit pour rappeler le nom d'un grand homme ou un événement mémorable. L'histoire, les langues mêmes des anciens peuples nous ont été transmises en bonne partie par les inscriptions, seuls témoignages irrécusables que le temps nous ait légués. Nous laisserons des livres à ceux qui nous succéderont : ^ les premiers peuples ne nous avaient laissé que des pierres. C'est en les interrogeant, en expliquant le sens souvent caché des inscriptions qui les couvraient, que les savants ont retrouvé tant de traces perdues, et ont relié la chaîne des faits qui se sont accomplis chez les peuples de rOrient.

Les héros écrivaient sur les monuments leur nom ou leurs exploits; les nations gravaient sur la pierre les grands souvenirs de la patrie, et les législateurs traçaient aux peuples leurs devoirs par une loi ou une sentence. Hercule, ayant ouvert un passage à l'Océan, et croyant toucher

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aux bornes du monde écrivit: ^ecplus ultra (rien au delà) ; — sur les rochers au pied desquels expirèrent les héros des Thermopyles, le conseil des Amphictyons fit graver ces vers de Simonide: Passant, va dire à Lacèdèmone que novs sommes morts ici pour obéir à ses lois ; — sur le fronton du temple d'Esculape à Épidaure on lisait : L'en^ trée de ces lieux n'est permise qu'aux âmes pures; — et les murs du temple de Delphes portaient pour inscription: Connais-toi toi-même; — tu existes; — rien de trop.

Les inscriptions proprement dites appartiennent donc à l'histoire. Le temps n'est plus où elles pouvaient avoir le grand caractère des hié^ roglyphes, et Sésostris n'a plus à charger les monuments de raconter ses victoires. On s'est plaint souvent que les modernes n'aient pas suivi en cela l'usage antique. Je ne partage pas ce regret : beaucoup de monuments historiques parlent assez par eux-mêmes, et Ton n'ajouterait rien au souvenir qu'ils rappellent en y gravant une louange fade ou une dédicace pompeuse.

En général, un nom, une date, suffisent. La statue élevée sur le pont d'Orléans en l'honneur de Jeanne d'Arc n'avait point d'inscription ; Malherbe en donnait ainsi la raison :

Passants, vous trouvez à redire Qu'on ne voit rien ici gravé

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De l'acte le plus relevé Que jamais Tbistoire ait fait lire.

La raison qui vous doit suffire, C'est qu'en un miracle si haut, Il est meilleur de no rien dire Que ne dire pas ce qu'il faut.

En cette occasion, il est vrai, Malherbe est un peu suspect. U s'était essayé dans ce genre, à plusieurs reprises, pour le monument même de Jeanne d'Arc, et n'avait que médiocrement réussi. Plus juste, plus désintéressé surtout, il eût avoué qu'il existait une épigraphe digne « d'un miracle si baut )>. Peut-être lui en coûtait-il d'ajouter, pour être sincère jusqu'au bout, que le beau quatrain qu'on va lire était dû à l'admiratrice obstinée de Ronsard, et, partant à sa propre ennemie littéraire, M"« de Gournay, la ûlie adoptive de Montaigne :

Comment concilier, vierge du ciel chérie, La douceur de tes yeux et ce glaive irrité ?

— La douceur de mes yeux caresse ma patrie, Et ce glaive en fureur défend sa liberté.

Les inscriptions qu'on peut lire sur quelquesuns de nos monuments, telle que Ludomco Magno, sur la porte Saint-Denis, sont à peu près sans intérêt, et n'ont rien à voir avec le style lapidaire. Il n'y a plus d'inscriptions maintenant que

dans les livres, sous forme de petits poëmes ; elles ont pour but alors d'exprimer une pensée délicate, ingénieuse ou philosophique, de faire une allusion ou un portrait.

Inscription pour un cadran solaire.

Passant, arrête et considère Avec mon ombre passagère Glisser l'image de tes jours.

Le doigt du temps, sur la lumière, De tes heures écrit le cours :

Ton sort dépend de la dernière.

Pour ne rien craindre sur la terre.

Trop heureux qui la craint toujours!

(Ducifl.)

N'attends le bonheur que dansTéternité, disait Ducis; pense sans cesse à ta destinée future, et tâche à la dernière heure de n'avoir rien à te reprocher. — Voltaire fit aussi une inscription pour un cadran solaire, mais sa pensée fut autre : profitez des instants qui s'écoulent, sachez vous contenter du bonheur qui vous est échu, et n'allez pas chercher trop loin le bien-être et la joie que vous avez à votre foyer :

Vous qui vivez dans ces demeures, Êtes-vous bien ? Tenez-vous-y; Et n'allez pas chercher midi A quatorze heures.

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348 A TRAVERS LES MQTS.

Un grand nombre d'inscriptions sont des éloges :

Pour le portrait de La Fontaine.

Dans la fable et le conte il n'eut pas de rivaux; Il peignit la nature et garda ses pinceaux.

(GUICHABD.)

Pour le buste du maréchal de Saxe»

Rome eut dans Fabius un guerrier politique, Dans Annibal Carthage eut un chef héroïque; La France, plus heureuse, a dans ce fier Saxon La tête du premier et le bras du second.

(D'Albmbbrt.)

Les meilleures inscriptions seraient celles qui répondraient à une situation vraie, à un sentiment profondément éprouvé. Je citerai, comme exemple de ce genre, le quatrain écrit par Boucher, avant d'aller à l'échafaud, au bas du portrait qu'il envoyait à sa femme et à ses enfants :

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage : Quand, un savant crayon dessinait cette image, J'attendais Téchafaud et je pensais à vous.

« C'est le chant du cygne sous le couteau, a dit M. Hippolyte Babou. Il est d'une tendresse

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et d'une fermeté qui gravent pour jamais dans les cœurs le nom d'un poëte. »

On peut ranger parmi les inscriptions intéressantes, celles qui ont exprimé la pensée ou rémotion d'un voyageur en présence d'un grand spectacle ou dans un lieu imposant. Il y avait autrefois aux catacombes un registre sur lequel les visiteurs consignaient leurs impressions. L'un deux, en 18U, écrivit ce quatrain :

Paisibles habitants de ces demeures sombres, Je ne viens point ici troubler vos tristes ombres : Je viens sur l'avenir méditer avec vous Et m'inscrire d'avance au lieu du rendez-vous.

Les hommages rendus aux grands hommes ont été le prétexte de beaucoup d'inscriptions. Si Ton avait élevé un monument à la gloire de Descartes, le comte de Maistre aurait proposé d'y graver ces vers :

Esclave dans les murs du cloître et de l'école, La raison n'osait rien ; je vins briser ses fers ; Je flétris des vieux. mots la science frivole, Et c'est moi qui donnai Newton à l'univers.

Les enseignes et les écriteaux sont aussi des inscriptions. Elles appartiennent à un genre moins élevé ; mais dans les rues et sur les places publiques, ce sont en réalisé les seules qui nous

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restent. Au bon vieux temps oCi lei^ maisons n'étaient pas numérotées, les enseignes avaient leur raison d'être; il y en avait alors de trèsintéressantes, dé très-comiques au moins. Une des plus curieuses, parmi celles que j'ai vues» était l'enseigne d'un coiffeur de la porte Saint- Denis. Le tableau représentait Absalon pendu par les cheveux, et voici la légende :

Passants, contemplez la douleur D'Âbsalon pendu par la nuque ; H eût évité ce malheur S'il eût porté perruque.

Un autre coiffeur qui logeait, il y a une quarantaine d'années, dans la rue Neuve-des-Bons- Enfants (aujourd'hui rue Radziwill), avait, lui, emprunté ses images à la mythologie :

Le ciseau d'Atropos fait frémir la nature;

Le mien, moins rigoureux, embellit la figure.

J'étais bien jeune quand je vis cette enseigne pour la première fois, mais déjà ce moins rigou-^ reux m'avait charmé.

Quant à l'écriteau, ce n'est qu'un simple mor-* ceau de papier ou de carton, sur lequel est écrit un avis ou une requête au public. Bien qu'il ne rappelle que de très-loin les inscriptions cunéi-

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LBS PETITS POEMES. 3^51

formes, il n'est pas sans intérêt. Piron, un jour qu'il passait aux Feuillants, fut sollicité par un aveugle de lui rédiger une supplique. Voici les vers simples et touchants que l'auteur de la Métromanie lui remit au retour de la promenade :

Chrétiens, au nom du Tout-Puissant, Faites-moi l'aumône en passant.

Le malheureux qui la demande Ne verra pas qui la fera ; Mais Dieu, qui voit tout, le verra. •• Je le prierai qu*il vous la rende.

N'est-ce pas que bien des inscriptions ne valent pas ce modeste écriteau?

Il y a des inscriptions qui durent seulement quelques heures ; ce sont d'ordinaire celles que placarde le peuple lorsqu'il éprouve le besoin de manifester son indignation.

Louis XV avait accordé aux échevins de Paris Tautorisation de lui élever une statue équestre. Bouchardon l'exécuta, et Pigalle figura sur le piédestal quatre allégories : la Force, la Prudence, la Justice et l'amour de la Paix. Ce monument inspira deux cris de colère en deux vers chacun; voici le premier :

Grotesque monument, infâme piédestal !

Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

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352 A TRAVRUS LES , MOTS

et voici l'autre :

Il est ici comme à Versailles ; Il est sans cœur et sans entrailles.

Ceci se passait ou plutôt s'écrivait en 1763 : cinquante ans plus tard, en 1813, on affichait ce quatrain sur la colonne Vendôme :

Tyran qu'illustra ton audace, Si le sang que tu fis verser Pouvait tenir en cette place, Tu le boirais sans te baisser!

DE l'jSPITAPHE.

S'il n'y a plus guère d'inscriptions dans le monde des vivants, il y en a toujours et plus qu'autrefois parmi les morts. Les èpitaphes (du grec epi, sur, et taphos, tombeau) sont restées en honneur chez les modernes. Pas une seule tombe, dans nos cimetières, qui soit muette. On se contente rarement de dire les noms et Tâge du défunt; on y ajoute le récit de ses qualités, et trop souvent on les exagère. Il semble qu'il suffise de moqrir pour avoir toutes les vertus. Voltaire avait dit : « Les justes éloges sont un parfum que Ton réserve pour embaumer les morts ; » mais d'ordinaire on ne s'en tient pas là; n'être que juste parait froid ; on est recon-

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naissant, ému, et Ton va toujours plus loin que la vérité. Plus d'un père de famille, dont la vie s'est écoulée modeste et simple, dans une douce obscurité, aurait grand'peine à se reconnaître s'il pouvait lire son épitaphe*. Les plus humbles deviennent des héros, les plus petites circonstances sont maladroitement exaltées.

Gi-gtt une petite mouche Qui pompait le suc d'un jasmin, Quand tout à coup un écolier farouche, En voulant la saisir, rétoufife dans sa main. Les moucherons, ses fils, murmurent à la ronde Le récit douloureux d'un si cruel trépas,

Et toutes les mouches du monde Déplorent le néant des plaisirs d'ici-bas.

Cette tendance à l'exagération, aux phrases pompeuses, explique pourquoi si peu d'épitaphes sont satisfaisantes. Les unes sont surchargées d'épithètes ridicules, les autres énumèrent toutes les vertus humaines. La plupart font sourire ; elles manquent leurs but en le dépassant. C'est pour cela qu'un enfant, après avoir lu beaucoup d'inscriptions tumulaires, disait naïvement à son

1. Beaucoup d^hommes se contenteraient bien, de leur vivant, seulement du quart des éloges qu'on leur destine après leur mort, et mangeraient volontiers en herbe leur oraison funèbre. (Armould Fhémt.)

ao.

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père : • Mais, papa, où sont donc enterrés les méchants? » — Que de gens pourtant sur la tombe desquels on pourrait écrire avec justice : Morte la bête, mo7^t le venin !

J'ai visité un grand nombre de cimetières, et parmi des milliers d'épitaphes en vers, je n'en ai trouvé qu'une seule peut-être (au cimetière Montmartre) qui m'ait paru répondre à un sentiment vrai de reconnaissance et de regret. C'est l'adieu d'une jeune femme à sa bienfaitrice :

Celle qui dort ici, dès ma première aurore Me combla de ses soins, de ses tendres secours. Quand je serai comme elle au terme de mes jours, Mes yeux en se fermant la pleureront encore.

On peut dire d'une manière absolue que la meilleure épitaphe est toujours la plus simple. Si un homme a trouvé dans la mort la fin de ses souffrances, le repos éternel, quelle phraséologie, quels vers le diront mieux que ces simples mots: Heureux enfin! C'était sans doute un infatigable travailleur que celui qui gisait sous la tombe où M. Ganesco lut dans un cimetière de Rome : Plaignez-le, il se repose. Ces épitapheslà sont les bonnes. Celle du général Mercy, enterré sur le champ de bataille de Nordlingue, où il avait été blessé mortellement, est concise aussi, mais déjà un peu emphatique : Arrête,

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voyageur, tu foules un héros. — Lisez sur une simple croix : Ci-gît la pauvre Louise, et aucun -éjoge, aucun récit, ne vous dira mieux la simplicité, la vie d'abnégation d'une de ces excellentes créatures qui souffrent sans se plaindre et se dévouent avec joie.

Philippon de la Madeleine, mort très-vieux, sans famille et oublié de ses amis, n'a eu pour le conduire à sa dernière demeure que sa vieille gouvernante. Elle fit écrire sur une modeste croix de bois noir :

Tous ses amis l'ont abandonné.

C'est moi Thérèse qui a fait

Mettre cette petite croix.

Que Dieu l'aie dans sa sainte garde.

Si VOUS allez un jour à Bristol et que vous^ retrouviez la tombe delà femme du poëte Mason, morte après deux ans de mariage, vous y lirez une épitaphe à laquelle vous pardonnerez d'être longue, car elle a été inspirée par l'affection la plus touchante et les sentiments les plus élevés :

« Garde, ô terre sacrée, ce que préférait mon cœur; garde le plus précieux des dons que le ciel m'eût accordés, et que je possédais depuis si peu de temps.

« J'avais conduit avec un soin anxieux ce corps

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brisé jusqu'aux eaux de Bristol : elle s'inclina pour goûter Tonde et mourut.

(( La beauté et la richesse liront-elles jamais ces lignes? Sentiront-elles un trouble sympathique gonfler leur cœur? Ohl parle-leur, morte bien-aimée; fais entendre un accent divin.

• Même du fond de la tombe, tu auras le pouvoir de charmer. Dis-leur d*être chastes et innocentes comme toi; dis-leur de marcher aussi doucement dans le cercle du devoir ; et, si elles sont aussi belles, dis-leur d'être aussi exemptes d'orgueil, aussi fermes dans l'amitié, aussi ûdèles dans Tamour. Dis-leur que, bien que ce soit une chose terrible de mourir (ce le fut même pour toi), une fois ce douloureux passage franchi, le ciel nous ouvre ses grands, ses éternels portiques, et permet aux âmes pures de contempler leur Dieu. »

On s'est trompé presque toujours lorsqu'on a voulu chanter, sur leur tombeau, les louanges des grands hommes. A quoi bon louer les génies qui ont laissé au monde leurs idées et leurs œuvres? Et, d'ailleurs, comment les louer dignement? Sur la pierre qui recouvre leurs dépouilles mortelles, mettons un nom et rien de plus. Ainsi ont fait les Anglais pour Dryden, ainsi les Italiens pour le Tasse sur le tombeau^

LES PIÎTITS POEMES. 857

duquel on lit ces simples mots : Les os du Tasse. Quelle épitaphe serait plus éloquente? Ces simples noms ne suffisent-ils pas pour éveiller un monde de pensées? Le tombeau, c'est la religion du souvenir; il ne doit appeler que les regrets et les prières.

Le mieux, lorsqu'on ajoute au nom quelques mots de souvenir, est de citer une pensée de rhomme illustre dont on veut honorer la mémoire. Si c'est un poëte, quelques vers de lui valent mieux que toutes les épitaphes. C'est ainsi qu'on a gravé sur la tombe de Legouvé ces vers extraits du poëme des Souvenirs :

Quelquefois mes amis s'entretiendront de moi.

Je reste dans 1' urs cœurs, je vivrai dans leurs larmes.

Ce tableau de la mort adoucit les alarmes ;

Et Tespoir des regrets que tout mortel attend

Est un dernier bonheur à son dernier instant.

Pour Alfred de Musset, on a emprunté au délicieux poëme de Lucie le vœu qu'il avait formé de reposer à l'ombre d'un saule :

Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière ; J'aime son feuillage éploré ; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.

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Après les épîtaphes des tombeaux, yiennent les épitaphes des livres, celles qui, comme les inscriptions, sont une forme de l'éloge ou de répigramme, et ne se gravent nulle part.

Plusieurs écrivains, voulant dire ce qu'ils espéraient après la mort, ou ce qu'ils pensaient d'euxmêmes, ont composé leur propre épitaphe. Voici celle de Franklin qui, avant d'élre un philosophe et un savant, fut imprimeur à Philadelphie :

« Ici repose, livré aux vers, le corps de Benjamin Franklin, imprimeur, comme la couverture d'un vieux livre dont les feuillets sont arrachés et la dorure et le titre effacés. Mais pour cela l'ouvrage n'est pas perdu ; car il reparaîtra, comme il le croyait, dans une nouvelle et meilleure édition, revue et corrigée par l'auteur. »

Scarron, le poëte burlesque, était, comme il l'a dit lui-même, « un raccourci de toutes les misères humaines ». Les douleurs ne lui laissèrent que de rares instants de repos ; c'est ce qu'il voulut exprimer en faisant son épitaphe :

Celui qui ci maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, £t souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit, Prends garde qu'aucun ne l'éveille,

LBS PETITS POBMBS. 359

Car vpici la première nuit

Que le pauvre Scarron sommeille.

Un petit poëte s'est raillé lui-même par cette épitaphe qu'il a dû attribuer, dans sa pensée, à bon nombre de ceux qui ont rimé sans éveiller l'attention de leurs contemporains, sans laisser après eux trace de leur souvenir :

Ci-gît sous ces ombrages verts

Un très-petit faiseur de vers,

Qui, rimant à tort, à travers,

Croyait que dans tout Tunivers On devait admirer ses ouvrages divers...

Hélas ! avec l'auteur ils sont mangés des vers.

Il y a beaucoup d'épitaphes de ce genre dans toutes les littératures. Plus nombreuses encore Sont celles qui célèbrent la gloire des grands hommes ou des personnages qui ont marqué par leur esprit et leur savoir.

Épitaphe de Molière.

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gU.

Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit Dont le bel art réjouissait la France.

Us sont partis, et j'ai peu d'espérance De les revoir. Malgré lous nos efforts,

800 A TRAVERS LBS MOTS.

Pour un long tenips, selon tonte apparence, Térence et Plante et Molière sont morts.

(La Fontainb.)

Après avoir lu comment La Fontaine rendit hommage à son -illustre contemporain, il n'est pas sans intérêt de se rappeler sous quels traifs il s'est gaiement peint lui-même :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien sut le dispenser :

Deux parts en ût, dont il soûlait passer L'une à dormir et Pautre à ne rien faire.

Parmi les épitaphes épigrammatiques, il faut en citer deux : celle qu'on proposa pour la mère du Régent : Ci gît l'oisiveté; c'était un moyen transparent de dire : ci-glt la mère de tous les vices ; — et celle que lança contre le tout-puissant ministre cardinal de Fleury le pauvre abbé qui devait être un jour le cardinal de Bernis :

Sans opulence et sans éclat, Se bornant au pouvoir suprême, 11 n'a vécu que pour lui-même Et meurt pour le bien de TÉtal.

Dans les maisons où Ton aimait les jeux d'esprit, on jouait aussi aux épitaphes, et presque

toujours alors elles étaient une petite satire. En voici une qui fut faite chez le prince de Ligne :

Ci-glt le prince de Ligne :

Il est tout de son long couché; Jadis il a beaucoup péché, Mais ce n'était pas à la ligne.

Le plus grand nombre des épitaphes de ce genre ne sont pas personnelles et ne s'adressent qu'à des classes d'individus, à des menteurs, à des bavards, etc. Celles-là piquent sans insulter ; elles n'ont aucun caractère oflfensif, et font la leçon à beaucoup de vivants.

ÉpUapke d'une bavarde.

Ci-glt madame Marguerite Qui ne fut grande ni petite :

Elle mourut le deux du mois, Et se tut ce jour-là pour la première fois.

Épilaphe d'un menteur.

Accablé par un coup subit, Yalère a passé Tonde noire ; C'est un fait que vous pouvez croire, Car ce n'est pas lui qui Ta dit.

Les animaux, qu'on a tant de fois employés à

donner aux hommes l'exemple des bons sentiments, ont eu aussi leurs épitaphes :

Ci-glt qui fut toujours sensible, doux, fidèle. Et jusques au tombeau, des amis le modèle; Il ne me quitta pas quand je perdis mon bien. C'était un être unique I — Hélas ! c'était un chien.

Épitaphe d'un moineau enterré sous des roses.

L'oiseau sous ces fleurs enterré N'enchantait pas par son ramage, N'étonnait pas par son plumage; Mais il aimait : il fut pleuré.

Il a été bon, il a aimé, tel est le mot qu'on voudrait pouvoir écrire sur toutes les tombes. C'est l'éloge par excellence; heureux ceux qui Font inspiré! Il serait à souhaiter, a dit Marmontel, que chacun fît de bonne heure son épitaphe, qu'il la fit aussi flatteuse que possible et employât toute sa vie à la mériter*.

1. Puisse M. de Pagan avoir voulu Justifier son épitaphe, telle quMl l'a rédigée lui-même (laissant la date à remplir), telle que nous l'a conservée Tallemant des Réaux. <( Ci-gtt la gloire de ses ancêtres, celui qui fut Tadmiration de son siècle, haut et puissant seigneur messire Blaize-François de Pagan, cheya* lier-comte de Mer ville et autres lieux, gentilhomme de la chambre du Roi, gouverneur pour notre Saint-Père le Pape du château du pont de Sorgues; qui a mérité, pour son grand couri^e, son fort génie, sa science universelle, d*ètre conaî-

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LES PETITS PaRMES.

DE LEPI6RAMME.

L'épigramme originairement n'avait aucun caractère offensif : on donnait ce nom en général à une petite pièce de vers écrite sur un sujet quelconque pour retracer un événement digne . de souvenir ou pour exprimer une pensée ingénieuse, aussi bien que pour lancer un trait; la

déré comme un des hommes illustres de son temps; à qui le roi Louis XIH a donné cette louange de l'homme de son royaume le plus accompli. Il eut tous les avantages de Tesprit et du corps, posséda toutes les vertlis morales, politiques et mili" taires, et fut enfin cet homme qu*il a si bien décrit, aussi agréable à la cour que redoutable dans les armées, où, par mille belles actions, il a rendu sa gloire immortelle. Il s'est trouvé à plusieurs combats et à plus de vingt sièges. A celui de Montauban, il reçut un coup à la tête dont il perdit Tœil gauche. Aux assauts, on le trouvait Tépée à la main tout le premier; sa valeur était admirable.

« Il avait pour maxime de faire des actions extraordinaires et dignes d*un homme qui descendait en ligne directe et Itgne masculine de Didier de Pagan, frère du grand Hugues de Pagan, fondateur et premier grand maître de Tordre des Templiers. Il a donné au public plusieurs volumes très-utilâa et de différentes sciences, qui furent une preuve éternelle k la postérité qu'il n'ignorait rien de ce qu'il faut savoir. Enfin ce grand homme étant en parfaite considération auprès de l'iniincible Louis XIV, il rendit son àme à Dieu, par une mon très-pieuse, le 18 novembre 1665, âgé de soixante ans Imit mois quinze jours, laissant ici son corps pour la consolation de sa sœur, religieuse bienfaitrice de cette maison, et aupa^ ravant fille d'honneur de la reine mère. »

satire et la raillerie n'en étaient pas un élément nécessaire. La chose alors était d'accord avec le mot {èpi, sur, et graphein, écrire). « C'était une inscription, soit tumulaire, soit triomphale, soit yotive ou descriptive; une peinture pastorale trop courte pour faire une idylle, une déclaration ou une plainte' amoureuse trop peu développée pour faire une élégie. »

Jans les derniers siècles, le mot épigramme a cessé d'avoir cette large signification ; il s'est pris dans un sens restreint et s'applique exclusivement aujourd'hui au trait mordant et incisif. En voici quelques exemples -en prose. — Richelieu demandait à Bautru des nouvelles de Balzac, le grand épistolier. « Gomment voulez-vous qu'il se . porte bien ? répondit Bautru. Il ne parle que de lui-même, et, à chaque fois, il se découvre : cela l'enrhume. » — Un poëte médiocre, voulant faire allusion à sa grande facilité, disait : « Mes vers me coûtent si peu !» — « Ils vous coûtent ce qu'ils valent, » lui répondit-on. — Un jour que des conseillers parlaient trop haut à l'audience, rapporte Chamfort, M. de Harlay dit : « Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. » — D'Argenson disait devant une femme d'esprit : « Depuis que je suis ministre, je n*ai pas usé une paire de

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LES PBTITS POEMES. S<J5

souliers. — Je le crois bien , lui répondit-elle, chacun vous porte sur ses épaules. »

-De même, quand Tépigramme se fait petit poëme, son but est de censurer un abus par un bon mot, ou de fronder un ridicule à l'aide d'une pensée fixe et mordante. En voici la poétique tracée par Lebrun :

Le seul bon mot ne fait une cpigramme;

Il faut encor savoir la façonner,

Avec adresse en nuancer la trame,

Et le bon mot* avec grâce amener.

Un trait piquant d'abord plaît, frappe, étonne ;

Mais il s'émousse et devient monotone;

Et si le goût ne le place avec choix.

Si d'un sel pur grâce ne l'assaisonne,

Si l'épi gramme à la vingtième fois

Ne vous plait mieux, elle n'est assez bonne.

On ne passe à la méchanceté d'être méchante que lorsqu'elle est spirituelle. Puisque Tépigramme est une satire en raccourci, il faut au moins qu'elle soit piquante. Railler ne suffit pas, il faut railler avec finesse. S'il est permis d'être exagéré, il est défendu d'être plat. Prenez une malice de Chamfort ou de Rivarol, un de ces mots heureux qui ont fait fortune parce qu'ils étaient mordants ou qu'ils portaient juste, faitesen un quatrain dont le dernier vers soit le trait.

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dM A TRAVERS LBS MOTS.

la pointe finale, et vous aurez une épigramme.

Les gens d'esprit! ahl ne m'en parlez pas, Disait Martin, d'un ton de suffisance :

Us ont eux seuls perdu la France.

— Que ne la sauviez-vous? lui répondit Thomas.

C'est souvent aussi sur un mot, donné par les circonstances ou par le vent qui souffle, que se bâtit répigramme. En 1768, le parlement s'était assemblé à plusieurs reprises au sujet des droits domaniaux, et il n'avait pas fait grande besogne. Un chat s'introduisit un jour dans la salle des délibérations. Gomme on avait beaucoup de peine à ie chasser, un membre du parlement dit à son confrère : « Il ne veut pas s'éloigner parce qu'il sent que nous allons faire de la bouillie pour les chats. » De là ce dizain :

Tandis qu'au temple de Thémis On opinait sans rien conclure, Un chat vint sur les fleurs de lis Étaler aussi sa fourrure.

Oh ! oh ! dit un des magistrats, Ce chat prend-il la compagnie Pour conseil tenu par les rats?

•— Non, reprit son voisin tout bas, C'est qu'il a flairé la bouillie Que l'on fait ici pour les chats.

D'autres fois, c'est en jouant sur les mots que

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répigramme aiguise sa pointe. Quand la musique du Jugement de Midas; sifflée à Versailles, fut applaudie à Paris, Voltaire, qui aimait beaucoup Grétry, lui écrivit :

La cour a sifflé tes talents, Paris applaudit tes merveilles :

Grétry, les oreilles des grands Sont souvent de grandes oreilles.

Le Franc de Pompignan s* étant avisé de traduire les lamentations de Jérémie, il s'attira ce quatrain :

Savez-vous pourquoi Jérémie Se lamenta toute sa vie?

C'est qu'en prophète il prévoyait Que Pompignan le traduirai!.

Lorsque Ducis mourut, MM. Michaud et Gampenon se disputèrent son fauteuil à l'Académie française. M. Gampenon, prenant l'ofifensive, lança cette épigramme contre son concurrent :

Au fauteuil de Ducis on a porté Michaud ; Ma foi, pour l'y placer, il faut un ami chaud.

Michaud répliqua :

Au fauleuil de Ducis aspire Gampenon :

A-t-il assez d'esprit pour qu'on l'y campe? Non i.

I« L*Académie et les académiciens ont fourni autrefois une

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Que de fois les écrivains, en se maltraitant ainsi entre eux, n'ont-ils pas donné des armes aux pauvres gens qu'ils avaient raillés! Quel beau triomphe pour le gros bon sens que de voir aux prises les Trissotin et les Vadiusl

Tu dis partout du mal de moi ; Je dis partout du bien de toi.

Mais vois quel malheur est le nôtre :

On ne nous croit ni l'un ni l'autre !

(La Monnoye.)

C'est ridée rendue plus tard en moins de mots par un autre petit poëte :

Vainement je te loue, en vain tu me déchires : On croit à mon éloge autant qu'à tes satires.

Les auteurs les mieux avisés ont été ceux qui ont fait leur propre satire ; on a souri et on neles

ample moisson à l'épigramme. Quand fut nommé le comte de Clermont, qui n'était rien de plus que prince du sang, le poète Roi lança ce huitain.

Trente-neaf joints à zéro, Si j'entends bien mon numéro, N'ont jamais pu faire quarante; D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant à yos côtés admis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante.

Cela se passait au milieu du xviii*' siècle, dans un temps Qd les gens des grands seigneurs assommaient encore les portes ; le pauvre Roi en sut quelque chose.

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a pas crus. Au souper qu'il donna le jour de sa réception à l'Académie française, La Condamine lit cet impromptu :

La CondamiDe est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle :

Il est bien sourd, tant mieux pour lui; Mais non muet, tant pis pour elle.

Dans d'autres sphères et dans toutes les classes de la société, Tépigramme a également trouvé à mordre. Le monde entier est son domaine. On a vu, au chapitre des Épiiaplies que les femmes sont réputées bavardes; c'est une calomnie, sans doute ; mais elle s'est répandue et si bien accréditée qu'elle. a produit un nombre incalculable de brutalités.

Qu'une femme parle sans langue Et fasse même une harangue,

Je le crois bien; Qu'ayant une langue, au contraire, Une femme puisse se taire,

Je n'en crois rien.

Quand Tépigramme se présente sous forme de charade, c'est d'ordinaire pour disséquer un nom propre, celui de Linguet, par exemple:

Mon premier sert à pendre, Mon second mène à pendre, Mon tout est bon à pendre.

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Je ne quitterai pas ce sol tant fertile sans ajouter queTépigramme prend quelquefois le ton gravé de la satire, et qu'elle a donné, à Foccasion, plus d'une sévère leçon.

Est-on héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux? Tibère eut cet honneur.

Est-on héros en signalant ses haines Par la vengeance? Octave eut ce bonheur.

Est-on héros en régnant par la peur? Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître.

Mais de son ire éteindre le salpêtre, Savoir se vaincre et réprimer les flots De son orgueil, c'est ce que j'appelle être Grand par soi-même; et voilà mon héros.

(J.-B. Rousseau)

Ce n'est plus alors l'épigramme, dans le sens exclusif attaché à ce mot ; mais c'est la critique toujours, la satire en petit ; — le ton seul a changé.

Ces épigrammes indignées ont surtout une grande force lorsqu'elles attaquent les personnes. Le dizain dédaigneux de Lebrun contre La Harpe, ï( qui, venait de parler du grand Corneille avec Irrévérence, » est un des meilleurs exemples de ce genre :

Ce petit homme à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie ;

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Au bas du Pinde, il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie...

Mais, à vrai dire, on riait aux éclats Dé voir ce nain mesurer un atlas, Et, redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée !

Quand Samblançay, victime des rancunes de Louise de Savoie, fut condamné au gibet, Marot fit cette épigramme :

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menoit

A Montfaucon Samblançay l'âme rendre,

A votre avis, lequel des deux tenoit

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,

Maillard sembloit homme que mort va prendre.

Et Samblançay fut si ferme vieillard,

Que l'on cuidoit pour vrai qu'il menoit pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

ou MADRIGAL.

A la question : Qu'est-ce qu'un madrigal ? ne vous contentez pas de répondre, d'après M"® de Sévigné : « C'est le mari de Tépigramme, » car pour être mari on n'est pas défini. Vous ajouteriez même qu'épigrammes et madrigaux « font de jolis ménages quand ils sont bons », que tout ne serait pas dit encore, et que la définition du

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mari resterait toujours à faire. — L'Académie conseille de dire : « C'est une pièce de poésie qui renferme une pensée ingénieuse ou galante. »

Mais on fera bien de pousser hardiment au delà, et de comprendre dans la famille des madrigaux toute flatterie, toute gracieuseté dite en quelques vers aimables et bien trouvés. La fine malica sera répigramme, — la femme; le joli compliment sera le madrigal, — le mari. Les rôles ainsi seront bien distribués, et rien, je pense, ne troublera les joies du ménage.

Quant au mot lui-même, tâchez de ne pas vous laisser interroger sur son origine : de Tavis de Huet, le docte évêque d'Avranches*, elle n'est guère moins inconnue que celle du Nil. On s'est livré à de nombreuses hypothèses, mais rien de certain n'a été trouvé. Un mot latin mandra, qui veut dire troupeau, a été soupçonné d'avoir donné naissance au mot madrigal, qui alors aurait désigné la chanson du troupeau, mais il y a vraiment peu d'apparence, même en admettant que notre madrigal ait été originairement

1. Son avis à lui, c'est que madrigal, longtemps écrit chez nous avec un e muet, vient peut-être de martigale, espèce de poésie dont l'invention appartient aux martigaux, montagnards provençaux dont elle a retenu ce nom, comme la gavotte a retenu celui des gavots, montagnards du pays de Gap, chez qui cette danse était en usage bien avant qu'il y eût à Paris une Académie de danse et de musique.

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