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DB LA FABLE

Qui dit Fable dit fiction. Le mot fabula^ récit, formé de fari (parler), ne dit pas assez. Faire une fable, c'est parler, oui, mais parler avec des détours et des voiles. Chez les Latins, fabula ne s'est pas toujours pris pour une histoire fabuleuse, il signifiait aussi une comédie, une pièce de théâtre, un récit ; mais chez les modernes, il n'a pas d'autre sens. Dans le langage usuel, on

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dit : c'est une fable, pour ne pas dire : c'est une invention, pour adoucir ce mot toujours si dur : c'est un mensonge.

On appelle inditféremment fabk ou apologue Texposé d'une vérité morale sous une forme allégoriqfue; mais comme il n'y a pas de synonymes absolus, il faut bien qu'une nuance au moins distingue ces deux expressions. Le grec apologos veut dire récit comme le latin fabula ; seulement, en adoptant ces deux mots, nous avons donné à l'un un sens beaucoup plus restreint qu'à l'autre : r<ipologue est exclusivement une allégorie dont on fait une application à l'homme; fable est un terme plus général : c'est tout ce qu'on dit, tout ce qu'on raconte avec une intention préméditée ou dans un sens détourné; il y a dans les fables de Phèdre et de La Fontaine des récits ingénieux qui ne sont pas des apologues. Le mot fable a même conservé le sens primitif du latin dans l'expression : être la fable de la ville, du quartier, être le sujet de toutes les conversations, des moqueries et des commentaires.

Suis-je, sans le savoir, la fable de l'armée ?

(Racimb.)

Riant ou sévère, l'apologue repose toujours sur le bon sens. C'est une œuvre dramatique, une comédie en abrégé, une satire en action,

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mais sansiiel, sans humeur, sans cette yéhé* mence passionnée qui trop souvent ôte la force à la raison. Une fine allusion, une ironie adroite, lorsqu'il s'agit de donner une leçon, vont plus sûrement au but que Taigreur ou Tindignation.-

La raison qui s'emporte a le sort de Terreur.

L'apologue est né du besoin de corriger les hommes sans les rebuter par une morale trop sèche ou trop sévère. C'est la pilule dorée, c'est le mensonge venant en aide à la vérité pour la faire comprendre et accepter. Plus ou moins développé, le bourgeon de l'amour-propre est. en nous; chez tous il est sensible et demande les^ plus grands ménagements. Quant aux grands, aux tyrans, aux maîtres du monde, qui ont de plus leur orgueil, leur puissance, peu d'entre eux écouteraient patiemment un conseil si ce conseil ne se présentait pas avec adresse sous le voile de Tallégorie.

Chez un puissant monarque un jour la Vérité

Parut avec un air sévère Qui déplut à ce prince et choqua sa fierté.

— « Que voulez-vous? quelle pressante affaire Vous porte à troubler mon repos ?

— Je veux, seigneur, corriger vos défauts Et vous donner quelque avis salutaire.

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D'abord... — Sortez d'ici, dit le prince en colère ; Si le jour de demain vous revoit en ces lieux... Cvardes, éloignez-la promptement de mes yeux. » Que fait la Vérité si durement exclue?

Elle entre chez la Fiction, Change avec elle et d'habits et de nom, Va retrouver le roi, se présente à sa vue,

Et d'un air riant le salue.

Le monarque fut enchanté,

Tant elle parut aimable.

Depuis ce temps la Vérité, PourVattirer un accueil favorable.

Prend souvent les habits et le nom de la Fable,

Et son langage est écouté.

Il y a longtemps que les hommes ont peur de la Térité toute seule. Les apologies florissaient eu Orient, la Bible nous en a transmis plusieurs, et la littérature indienne n'est pas moins riche en ce genre que la juive. C'est par Ésope et Phèdre que la fable a passé en Occident; c'est par La Fontaine et Florian qu'elle s'est fait aimer, admirer parmi nous.

Je ne parle jamais de fable sans éprouver le besoin d'adresser à la jeunesse une question que voici en trois mots : Aimez-vous La Fontaine? N'avez-vous pas quelques préventions contre lui ? L'avez-vous relu depuis Fâge où l'on vous a fait pleurer pour vous mettre dans la mé-

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moire ces beautés ravissantes qui ne pouyaient pas alors entrer dans votre esprit ? Je ne vous, cacherai pas que j'ai peur de votre réponse. Vous lui avez gardé rancune, au bonhomme. Vous avez conservé le souvenir de ces bêtes qui parient et agissent avec tant de naturel ; quelques-unes de ses moralités vous sont aussi restées présentes; mais C'est là tout, n'est-ce pas? à peu près tout. Le poëte, vous ne l'avez pas connu. — Eh bien, revenez maintenant aux fables de La Fontaine, revenez-y avec votre esprit ouvert aux belles choses, votre goût, votre intelligence cultivée, et vous trouverez un La Fontaine tout neuf qui vous tient en réserve des trésors de poésie. Le petit drame se représentera à vous plus vivant, plus animé encore qu'autrefois, la leçon aussi sera là, non sans profit pour le bon sens, et puis viendra la poésie, le charme du style, cette grâce naïve, ce tour si ample, cette délicatesse et cette vivacité de coloris qui devaient vous échapper autrefois et que vous découvrirez maintenant avec tant de plaisir. La Fontaine a dit lui-même t « L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre Fàme : le corps est la fable; l'àme, la moralité. » Dans la fable, telle qu'il nous l'a donnée, il y a quelque chose de plus : — la poésie. Parmi ceux qui écrivent, qui pensent et qui jugent, Lamartine

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est le seul peut-être qui ait méconnu La Fontaine; rien ne justifie ses duretés, je Jirai presque ses colères.

Après La Fontaine et Florian, ce dernier moins poëte, mais toujours ingénieux, nous comptons encore plusieurs fabulistes : La Motte, le duc de Nivernais, Dorât, Imbert, Lebailly, Arnault, La CJiambeaudie et l'aimable vieillard qui a longtemps charmé les séances publiques de F Académie française par la lecture de quelque fine satire : j*ai nommé M. Viennet. On a difque ses fables étaient trop longues, mais ceci est à peine un reproche : tout dépend du sujet et de ce qu'il comporte. Les fables ne sont pas assujetties à des conditions déterminées, et nul besoin de se demander si elles doivent être longues ou courtes, ou si, comme le voulait Aristote, elles ne peuvent avoir pour acteurs que des animaux. Ces règles sont insignifiantes ou tout au moins secondaires: une fable n'est trop longue que si elle ennuie; elle n'est mauvaise que si elle est mal écrite et ne donne ni un enseignement, ni un utile conseil.

Les femmes poètes se sont parfois essayées aussi dans ce genre, qui a tenté un si grand nombre d'écrivains, Marie de France, la première femme dont il nous soit parvenu des poésies en langue romane, a composé beaucoup de

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fables. Les bêtes au xm« siècle n'avalent pas , moins d'esprit qu'au xvii^ ; on en va juger.

Le Coq et le Renard.

« On raconte qu'un coq était à s'ébattre sur un fumier. Près de lui vint un renard qui l'engeôla de douces paroles. — Sire, dit-il, que vous êtes gentil I jamais je ne vis plus bel oiseau. Tu as surtout une voix sonore ; jamais oiseau ne chanta mieux, si ce n'est ton père que je connus bien autrefois. 11 est vrai qu'il fermait les yeux en chantant. — Oh ! ainsi puis-je faire, dit le coq, qui bat des ailes et ferme les yeux pour rendre son chant plus mélodieux. A l'instant le renard s'élance, le saisit et va droit vers la forêt. Il passe par un champ où chiens et bergers se mettent à sa poursuite; malheur à lui s'il les laisse approcher I — Va, dit le coq, crie-leur : Ce coq est à moi, vous n*en aurez rien. Le renard veut parler en toute hâte ; mais il lâche le coq, qui s'envole sur le haut d'un arbre. Le renard stupéfait et confus s'arrête, se tenant pour joué et mystifié d'avoir été ainsi engeigné par le coq. Aussi, plein de colère et de rage, il s'écria : Maudite soit la bouche qui parle quand elle devrait se taire I — Maudit soit, répondit le coq, l'œil qui se ferme quand il devrait veiller I

Morale, — Ainsi, Seigneur, voit-on agir les fous et la plupart des hommes. Ils parlent quand ils devraient se taire, et se taisent quand ils devraient parler. »

Cette fable de Marie de France, après avoir passé dans le roman du Renard, a eu l'honneur

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d'être goûtée par le grand poëte anglais du xiv« siècle, Chaucer, et de servir de thème à l'un de ses plus jolis Contes de Canterbury.

Les fables n'étaient pas rares au moyen âge, dans la sagesse populaire; mais elles n'existaient pas encore comme genre littéraire. Ce qui était en honneur à cette époque, ce sont les fabliaux, petits contes rimes « souvent fort gais et plaisamment imaginés », composés par nos anciens poètes provençaux nommés troubadours. Le fabliau n'avait pas un but moral, comme la fable : il ne prétendait qu'à amuser. Le poëte qui racontait se nommait fableor. De nos jours, celui qui amuse, qui captive par ses récits l'attention du cercle où il vit, remplit le rôle du fableor dans le château du seigneur suzerain. Nos contes en vers, tels que ceux de notre excellent Andriéux, sont les fabliaux en progrès.

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