UN OISEAU CALOMNIE : L ENGOULEVENT
C'est un oiseau de nuit. Il a les yeux si sensibles que le grand jour l'éblouit plus qu'il ne l'éclairé, et qu'il ne peut bien voir qu'avec une lumière affaiblie. De là, dit BufTon, l'habitude qu'ont ces oiseaux de ne sortir de leur retraite que le soir au coucher du soleil et d'y rentrer le matin avant ou un peu après son lever; de là, l'habitude de vivre isolés et tristement seuls, car l'effet naturel est de rendre les animaux qui y sont condamnés, tristes, inquiets, défiants et par conséquent sauvages ; de là, la différence du cri, car on sait combien, dans les animaux, le cri est modifié par les affections intérieures; de là encore, selon moi, l'habitude de ne point faire de nid, car il faut voir pour choisir les matériaux d'un nid, pour les employer, les entrelacer, donner la forme au tout. Nul oiseau, que je sache, ne travaille à cet ouvrage pendant la nuit, et la nuit est longue pour les engoulevents, puisqu'en vingt-quatre heures ils n'ont que trois heures
de crépuscule pendant lesquelles ils puissent exercer avec avantage la faculté de voir. Or ces trois heures sont à peine suffisantes pour satisfaire au premier besoin, au besoin le plus pressant, le plus impérieux, devant lequel se taisent tous les autres besoins, en un mot au besoin de manger.
On trouve l'engoulevent dans toutes Tes contrées, depuis les régions septentrionales jusqu'au delà de l'équateur, et on lui donne différents noms. « J'ai conservé à cet oiseau, dit Buffon, le nom d'engoulevent qu'on lui donne en plusieurs provinces, parce que ce nom, quoique un peu vulgaire, peint assez bien l'oiseau lorsque, les ailes déployées, l'œil hagard et le gosier ouvert de toute sa largeur, il vole avec un bourdonnement sourd, à la rencontre des insectes dont il fait sa proie et qu'il semble engouler par aspiration. »
Dans certaines localités on lui donne le nom de crapaud volant; ailleurs, d'oiseau à rouet, parce que, comme il vole le bec ouvert, l'air entrant et sortant continuellement produit un bruit pareil à celui d'un rouet à filer. Les Anglais l'appellent*" goatsucker, littéralement « suceur de chèvre ».
Un des naturalistes les plus distingués de l'Angleterre, M. Watterton, qui a fait une étude particulière de l'engoulevent à la Guyane, proteste avec ardeur contre l'erreur antique qui a produit cette dénomination de goatsucker.
Depuis Aristote, dit-il, jusqu'aux savants de nos