‹ A travers les tropiquesChapitre 41 sur 87 · UNE PEUPLADE SAUVAGE DANS L'ANMM · texte numérisé non relu

UNE PEUPLADE SAUVAGE DANS L'ANMM

à leurs forêts, à leurs montagnes, que rien ne peut les en éloigner. Mais ils ne tiennent point à telle ou telle localité. Lorsqu'ils sont installés à l'ombre d'une forêt, s'ils trouvent dans leur voisinage quelque inconvénient, ou si un membre de leur famille est saisi par la fièvre, ils décampent aussitôt, les hommes prennent leurs armes et leurs ustensiles, les femmes emportent leurs enfants dans des paniers, et ils vont s'éta])lir ailleurs. La terre ne leur manque pas, et pourtant ils retournent à la forêt.

« Ces tribus sont à peu près indépendantes, obligées seulement parles Cambodgiens et les Laotiens à payer un tribut triennal de riz et de cire.

« Les Stiens travaillent admirablement le fer et l'ivoire. On trouve parmi eux, comme dans l'Annam, des haches et des sabres d'une forme admirable. Les femmes tissent et teignent elles-mêmes les écharpes dont elles se revêtent. Les plus belles de ces étoffes valent le prix d'un bœuf. Chaque famille cultive le riz, le maïs, diverses espèces de végétaux, les arbres fruitiers, le bananier, l'oranger. Chaque Stien de quelque importance possède plusieurs esclaves,! un champ à une certaine distance du village et, dans ce champ, des huttes élevées sur des piliers. Quand vient la saison des pluies, quand il ne peut plus ni pêcher, ni chasser, il se réfugie dans ces huttes, il est à l'abri de l'inondation et à l'abri des sangsues, qui

pullulent de telle sorte que c'est une vraie peste.

« S'il veut se faire un nouveau champ de riz, il s'en va avec sa hache abattre des bambous sur un espace de 100 à 150 mètres. Quelques jours après, il y met le feu, et le champ est ainsi défriché. La combustion des plantes finie, sans s'inquiéter des racines, il posé sur le sol en une droite ligne deux longs bambous et de chaque côté de cette ligne fait avec la pointe d'un bâton, à une courte distance l'un de l'autre, des trous d'un pouce et demi de profondeur. Ce travail alors est achevé. Celui de la femme commence. Elle s'en va penchée vers la terre, le long des deux bambous, prenant du riz dans une corbeille et en semant quelques grains dans chaque trou. En peu de temps, sa tâche est terminée, car ici il n'est besoin ni de charrue ni de herse. Une ondée lavera le sol et recouvrira la semence.

(c La moisson se fait à la fin d'octobre. Généralement, deux mois auparavant, toute la peuplade est dans la misère. Tant que durent les provisions, on les dévore, sans songer au lendemain. Lorsqu'elles sont épuisées, on en est réduit à manger des serpents et des crapauds, qui se trouvent en grand nombre dans le creux des bambous.

« Les animaux domestiques des pays voisins, les bœufs, les cochons, les volailles, sont ici en petit nombre. Les éléphants aussi sont rares.

UNE PEUPLADE SAUVAGE DANS L'ANNAM. ir>l

« La récolte faite, les Stiens s'en donnent à cœur joie. Ils s'invilent les uns chez les autres, tuent des bœufs et mangent nuit et jour au son des tam-tams chinois et des tambourins. Ces excès de nourriture, souvent sans l'assaisonnement des mets, produisent parmi eux des maladies de la peau.

« Pour se guérir, ils s'appliquent un fer rouge au creux de l'estomac. Ils se font aussi différents remèdes avec des plantes, et jamais ils ne couvrent une plaie. Ils la laissent exposée à l'air et au soleil, et ordinairement elle se guérit. On ne voit point de lèpre parmi eux, comme parmi les Chinois. Mais ils sont très propres; ils se baignent plusieurs fois dans le jour.

«Les Stiens ne ressemblent point aux Annamites ni aux Cambodgiens. Comme ceux-ci, ils portent cependant les cheveux longs, tressés et soutenus par un peigne de bambou, orné de fil d'archal et surmonté d'une crête de faisan. Ils sont généralement de taille moyenne, bien faits et robustes ; ils ont les traits réguliers et l'air intelligent. L'étranger est toujours bien accueilli dans leurs cabanes. Pour lui, ils égorgeront volontiers une de leurs volailles, et ils se plaisent à lui offrir du vin de riz fermenté, non distillé, qu'on aspire avec un tuyau de bambou. On ne pourrait sans les offenser gravement refuser de fumer avec eux une pipe, et celui que l'on reçoit avec ce sentiment

d'hospitalité doit aussi manger tous les aliments placés devani lui.

«Leur vêtement se compose d'une longue écharpe de deux pouces de largeur. Je les ai souvent surpris tout nus dans leurs cabanes, mais dès qu'ils m'apercevaient, ils se hâtaient de se sauver.

« Leurs esclaves ne sont point asservis à un trop rude travail, et on ne leur inflige aucun châtiment corporel. Si un Stien commet un vol, il sera condamné à donner à la communauté un cochon, ou un porc, ou quelques cruches devin. S'il tarde à payer cette amende, elle sera doublée, triplée et, pour un plus long retard, augmentée de telle sorte que, ne pouvant plus s'acquitter, il sera vendu comme esclave.

« Les Stiens n'ont ni temples ni prêtres. Cependant ils reconnaissent l'existence d'un être suprême auquel ils attribuent le bien et le mal. Ils l'appellent Bra et l'invoquent en toute occasion, fis croient aussi à un mauvais génie qui produit toutes les maladies. Dès que l'un d'eux est souffrant, on dit qu'il est pris par le démon, et Ton fait autour de lui un vacarme continuel pour chasser l'être malfaisant. Quelquefois aussi on a recours aux conjurations et aux sacrifices. On immole au génie redouté un porc ou un bœuf, et quelquefois même un esclave.

« Les funérailles se font solennellement. Tous les habitants du village y assistent en poussant des

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