‹ A travers les tropiquesChapitre 55 sur 87 · AU PIED DE L HIMALAYA · texte numérisé non relu

AU PIED DE L HIMALAYA

J'avais vu le mont Blanc, la plus haute cime de l'Europe. Je voulais voir l'Himalaya, où sont les sommités du globe.

De Lahore en deux jours j'arrive à Saharanpour, à quinze lieues de la Dehra-Doun, la belle vallée qui s'étend au pied de l'Himalaya. Pour y aller, nous louons une espèce de charrette qui ressemble à un omnibus et à une prison ambulante. A droite et à gauche, dans toute la longueur est un large banc sur lequel les Indiens s'étendent quand ils voyagent la nuit, et dorment très bien malgré les rudes cahots. Mais nous voulions voyager de jour pour voir le pays. Notre conducteur, animé

AU PIED DE L'Ill^JALAYA. 175

par la promesse d'une gratification, nous mène rapidement. A l'approche de chaque relais il sonne du cor pour annoncer notre arrivée et pour que le chef de station se hùte de nous préparer un nouvel attelage. En arrivant aux terrains montueux, on nous donne un cheval de renfort, puis deux, puis plus loin deux mules et un cheval de selle monté par un guide indien qui, avec sa robe blanche et son turban, produit vraiment un très bel efï'et. Ce guide veut aussi nous mener rapidement : nous montons et descendons les collines au grand trot; notre conducteur fait retentir son cor, et les gens du pays, en nous voyant passer, demandent quels sont ces personnages qui voyagent avec un tel fracas. Mais à la dernière station, à l'entrée d'un haut défilé, on augmente encore notre attelage : on y ajoute deux de ces grands bœufs indiens qui ont une bosse sur le dos. Nous gravissons la chaîne des Sivalik, et tout à coup à nos yeux apparaît un des plus beaux spectacles que nous ayons vus dans l'Inde : la vallée de Dehra-Doun entre deux chaînes de montagnes, les Sivalik dont nous venons de franchir une des arêtes, et les premières lignes de l'Himalaya. Cette vallée a 15 milles de largeur et environ 60 de longueur. Elle touche d'un côté à la Djamna, et de l'autre au Gange. Par sa situation entre ces deux remparts de montagnes et ces deux grandes rivières, elle a une température et une humidité qui

lui donnent une perpéluelle verdure. On ne peut rien voir de plus gracieux que les bambous qui croissent là à une grande hauteur. Là aussi est le pypal, le figuier des pagodes, un arbre vénéré ; là on fait de bonnes récoltes de thé, de café, de tabac, de cannelle, de clous de girofle. Nous venons de traverser les plaines desséchées de rinde, et cette vallée nous semble un paradis terrestre. Pour comble de joie, nous allons nous reposer sous le toit d'un ami.

Mais il me tarde de voir les neiges de l'Himalaya, et le lendemain matin, avant le lever du soleil, mon aimable hôte se met en route avec moi.

Une voilure nous conduit à deux lieues de distance, puis nous montons à cheval. La lumière du jour apparaît sur les hauteurs, et nous chevauchons sur un tortueux sentier. Nous n'avons point devant nous un terrain uni s'clevant graduellement à travers une épaisse forêt, mais un sol déchiré périodiquement depuis des milliers d'années. Au printemps, la fonte des neiges et les pluies forment des torrents qui se précipitent impétueusement sur la pente des montagnes, renversent tout ce qu'ils rencontrent, creusent d'innombrables ravins, jusqu'à ce qu'ils se versent dans le Gange et la Djamna.

De distance en distance nous nous arrêtons sur notre rude chemin. Du haut d'un roc, nous contemplons la vaste prairie que nous venons de

Page 1