L INAUGURATION
ceux-là de forme Louis XV, placés sous la coupole. On s'en est servi pour y inscrire les noms des sections de l'Exposition. Si bien qu’audessus de Lex et de Pax on peut lire : Conserves alimentaires...
La Marseillaise éclate. Le cortège officiel débouche brusquement sur l’estrade.
En face de cette estrade, de l’autre côté de la salle, se dresse un immense escalier, un escalier louis-quatorzien, où de superbes gardes en culotte blanche font la haie : il aboutit à un vaste palier décoré de gobelins et de magnifiques tentures. Nous nous imaginions tous que le cortège allait solennellement descendre par ce superbe escalier... Non! c’est un escalier de théâtre. Le beau symbole d’une société où tout a disparu des costumes, des gestes et des pompes d'autrefois, et où l’on s’acharne cependant à en maintenir le décor!
On fait de la musique et l’on dit des discours. De temps en temps, on entend des mots : solidarité, altruisme, noble initiative, luttes glorieuses du travail, courtoise hospitalité, chefsd’œuvre de l’art et de l’industrie, terrain industriel, colossale entreprise, lente évolution... On applaudit gentiment, raisonnablement, modérément, comme si ce bon M. Taffanelqui mène
les orchestres avait subitement lâché son bâton pour devenir chef de claque. Lorsque M. le Président de la République déclare l’Exposition ouverte, on manifeste un certain enthousiasme où se devine le contentement de pouvoir enfin, — les harangues étant terminées, — aller juger de visu si l’Exposition est aussi ouverte que l’a proclamé M. Loubet, remplissant le devoir de sa fonction. Ce sentiment est si vif chez les musiciens qu’ils cessent leur musique, tandis que le cortège s’achemine, — enfin ! — vers l’escalier louis-quatorzien. Privé de la pompe musicale, le pauvre cortège mal ordonné est sans beauté en défilant au milieu des soldats majestueux et immobiles. D’ailleurs, on ne gravit pas un escalier aussi solennel, on le descend. Des hommes qui montent sont un vilain spectacle, surtout vus de dos.
A travers les fossés, les poutres et les matériaux, nous gagnons le Champ-de-Mars. Ce chantier est, paraît-il, le palais de l’Electricité. De ce côté-ci, l’Exposition est, en effet ouverte à tous les vents.
Si M. Formigé s’est aujourd’hui promené dans le jardin du Champ-de-Mars, il a dû être un peu consolé de la démolition des deux palais qu’il avait bâtis à cette place en 1889. 11 n’y
l’inauguration
avait qu'une voix pour déplorer qu’on ait détruit ces constructions si gracieuses, d’un art si original, et qu'on les ait remplacées par d’affreuses façades en staff d'une banalité sordide. Encore, si l’œuvre des architectes ne s'était pas aggravée de l'œuvre des décorateurs! Ceux-ci ont été impitoyables. Regardez les peintures de la loggia du palais des Tissus : on dirait le plafond d’une auberge de Lombardie.
On a hâte de fuir ces parages et d’aller flâner surla terrasse qui bordela Seine et oùsont rangés les palais des Nations étrangères. C’est la partie neuve et charmante de l’Exposition universelle. C’est là que viendra la foule. Malheureusement, la terrasse est étroite et il est à craindre qu’elle soit souvent encombrée. Aujourd’hui, on y peut encore circuler sans peine et le coup d’œil est charmant. Devant chaque palais, les étrangers et les étrangères se sont groupés pour saluer le bateau du Président de la République. 11 y a de jolis visages et de jolies toilettes. On entend de jolies musiques. Les portes sont ouvertes et laissent voir des salles coquettes, fleuries, délicatement ornées, où les objets d’art étincellent déjà dans les vitrines. Les uniformes et les robes claires du « corps diplomatique » vont et viennent au milieu des costumes exotiques des
exposants. C’est une Babel pimpante et chatoyante. Il faut retenir cette vision de fraîche élégance. Elle s’effacera vite dans la poussière et dans la foule.
Sur l’autre rive, tous les cabarets et tous les théâtres où l’univers doit venir goûter les joies de la vie parisienne sont pour la plupart inachevés. Partout, le sol est défoncé : l’on voit des hommes en tenue de soirée et d’autres « tout harnachés d’ordres et de chamarres », errer au milieu des gravats, des tas de sable et des pavés.
Las d’alpinisme, je me réfugie au Vieux-Paris. C’est un lieu mélancolique. Ces ruelles moyenâgeuses, chat-noiresques, ces cabarets sombres ces échopes basses où l’on vend pele-mele des ronds de serviette, des souvenirs de l’Exposition, des éventails et le recueil des feuilletons de Francisque Sarcey, ces beffrois, ces ogives, ces hommes d’armes qui se promènent tristement, coiffés d’une salade, le mousquet sur l’épaule, tout ce bric-à-brac évoque des décors d’opéras et de drames historiques. On est con-