‹ A travers lÉxposition de 1900Chapitre 20 sur 61 · LA « CENTENNALE » DE LA PEINTURE · texte numérisé non relu

LA « CENTENNALE » DE LA PEINTURE

d’une robe de mousseline blanche. À un angle de la toile on lit : Eugénie -P améla Larivière , née le 28 prairial an XI I (1802), morte le 14 octobre 1824. A l’autre angle cette inscription : Peint par son frère Louis-Eugène Larivière , né le 1 1 frimaire an X (1er décembre 1801), mort le 9 juin 1823. Le peintre qui a fait ce chefd’œuvre de grâce est donc mort à vingt-deux ans. et sa sœur l’a suivi un an plus tard. Ces deux jeunes existences fauchées à la fois, tant de talent et de beauté disparus, cela suffit pour nous arrêter longtemps et nous ramener toujours devant cette image gracieuse, pure et enfantine.

Qui était ce Louis-Eugène Larivière? Etait-il frère du peintre Larivière qui a rempli le musée de Versailles de ses portraits et de ses batailles? Je ne sais.

Un mystère égal enveloppe, pour moi du moins, le nom de ce Trutat dont on a exposé trois portraits presque dignes de Delacroix et une belle étude de nu. Trutat a dû mourir très jeune. J’ai consulté les livrets des Salons. Il a exposé des portraits en 1845 et en 1816. Ni avant, ni après je n’ai retrouvé son nom. Un des portraits qu’on voit à la Centennale est daté de 1847. Trutat, de son vivant, ne fut point glorieux. Bau-

delaire a tout justement écrit sur ces Salons de 1845 et île 1846 et la peinture de Trutat aurait dû arrêter et séduire Baudelaire. Cependant, pas un mot de Trutat. Voici la liste des portraitistes qu’il cite, en 1845 : Léon Coignet, Dubufe, Mlle Eugénie Gautier, Belloc, Tissier, Riesener, Dupont, llaiïner, Pérignon, Horace Vernet, H. Fl andrin, Richardot, Verdier, Henri SchefTer, Leiendecker, Diaz. Après avoir lu ces noms, il faut revenir à la Centennale et bien regarder les quatre toiles de Trutat. Cela nous peut apprendre à être modeste dans nos affirmations et à nous défier de notre goût1.

Tout notre siècle de romantisme a célébré l’Orient. À force d’avoir été répété avec une espèce d’enthousiasme sacré par Chateaubriand,

1. Ces quelques lignes m'ont valu un grand nombre de lettres qui m’ont fait rougir de mon ignorance. On m’a signalé en effet une très complète et très intéressante notice consacrée à Trutat, peintre dijonnais, par son compatriote M. Henri Chabeuf, dont on sait la haute compétence en tout ce qui touche à l’art bourguignon. [Notice sur Félix Trutat, peintre, élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon, 1824-1848. Dijon 1887, Darantière, imprimeur.) On m’a fait aussi remarquer que l’an

THÉÂTRE ÉGYPTIEN

par Hugo, par Lamartine, par Renan, par tous

dernier, la Gazelle des Beaux-Arts avait publié une étude de M. Bernard Prost sur Félix Trutat.

Néanmoins, comme certaines personnes m'ont paru, dans la salle de l'Exposition, partager ma surprise et mon ignorance devant les toiles de Trutat, je crois qu'elles liront avec intérêt les quelques détails qui suivent, et que j'emprunte aux travaux de MM. Chabeuf et Prost.

Trutat est né, le 27 février 1824. à Dijon, où son père était armurier. A treize ans il entra à l’Ecole des Beaux-Arts de sa ville natale, y remporta tous les prix et vint à Paris en 1841. S'étant présenté au concours d'admission de l’Ecole des Beaux- Arts. il ne fut reçu qu’en 1842. 11 entra dans l’atelier de Goignet; mais l'enseignement officiel convenait mal à son tempérament libre et ardent. 11 poursuivit donc ses études, seul, devant les toiles du Louvre et devant la nature. En 1844, il exécuta la Femme couchée aujourd'hui exposée à la Centennale. Il voulut faire hommage de cette première œuvre à sa ville natale. La pudeur des Dijonnais s’offusqua du sujet de ce tableau; Dijon refusa. Qui aurait jamais cru à tant de pruderie de la part des Bourguignons ?

En 184 .1, Trutat exposa au Salon un portrait de Mme Ilamon et, en 1816, l’admirable portrait où il s’est peint avec sa mère et qui occupe la droite du panneau dans la salle du Grand Palais. J'ai conté que Baudelaire, décrivant les Salons de 184 '» et de 1816, ne s’était pas arrêté devant le portrait de Trutat et avait négligé de le signaler aux amateurs. Théophile Gautier fut mieux avisé et, en 1846, il écrivit ces lignes qu’on est heureux de relire aujourd'hui après une visite à l’exposition centennale :

C’est une tête à cheveux blonds, désordonnés, peu belle, mais intelligente, vivace, pleine de volonté et modelée dans une pâte souple et grasse, avec une largeur et une fermeté qui sentent déjà le maître : le Portrait de l'auteur, dit le livret ; car personne n’a sans doute voulu poser pour lui. Ensuite, comme il aura pensé que ce serait un médiocre régal de montrer sa simple figure, il a dessiné derrière lui et dons un coin de la toile un profil de femme âgée, d’une expression triste et douce, sa mère probablement, afin de se

les poètes, le seul mot d’ Orient a pris peu à peu pour nos imaginations une sonorité magnifique et mystérieuse.

Rien ne nous a rebutés, ni les turqueries de la rue de Rivoli, ni les affiches des magasins de nouveautés, ni les Tunisiennes d’exposition, ni les Kabyles de foire. Dès que nous débarquons dans un port d’Asie ou d’Afrique, au premier sou file de brise qui nous apporte une odeur de bazar ou un bruit de tarbouka, nous sommes repris; nos yeux et nos oreilles subissent l’éternel sortilège. Le charme peuto pérer meme en plein Trocadéro. Je viens d’en faire l’épreuve.

Dans un théâtre, dit égyptien, on représente une «opérette» intitulée : Antar. L'affabulation en est simple. Premier tableau : Le roi des Perses apprend qu’Antar a passé la frontière de son

faire pardonner l’outrecuidance d’exposer une mine qui n’est pas celle d’un joli garçon et une crinière qui n’a pas eu de fréquentes rencontres avec les fers à friser. Cet humble cadre devant lequel nul ne s’arrête, a une puissance de relief, une énergie vitale extraordinaires, et bien des gens du monde payent 10.000 francs des portraits qui ne valent pas cette vieille tète mélancolique ainsi placée par un touchant caprice filial. »

Trutat est mort phtisique, le 8 novembre 1848. On connaît de lui une quarantaine de tableaux et d’études.

Il est regrettable que le musée du Louvre ne possède aucune œuvre de cet artiste, à qui pleine justice n’a pas encore été rendue. Son nom comptera dans l’histoire de la peinture française.

THÉÂTRE ÉGYPTIEN

royaume (ici un appel aux armes braillé par tous les Persans et qui est bien la plus amusante caricature quon ait jamais faite d’unu final d’opéra », caricature involontaire, ai-je besoin de le dire?) Deuxième tableau : Antar se bat avec le roi des Perses qui est vaincu. Troisième tableau : Antar épouse la fille de son ennemi. Voilà le scénario du ballet. 11 est sans subtilités, à la portée de nos intelligences occidentales. Quant au ballet même, c'est un délice. Toutes les danses et toules les musiques de l'Orient s’y confondent. A chaque entrée nouvelle on passe de Perse en Syrie ou de Nubie en Turquie. Cette sorte de bal masqué eût ravi Gautier et il nous ravit nous dont l'imagination est tout imprégnée de Gautier.

Avec des gestes lents et mesurés, des aimées dansent en faisant frissonner leur buste souple et agitent des mouchoirs. De jolis jongleurs en robe de soie exécutent des tours d’adresse. Quatre Nubiennes, en corsages rouges et en jupes blanches, le corps tendu en avant et les bras pendants, font une danse de monstres. Des guerriers et des guerrières syriaques se battent au sabre; leurs armes et leurs pet i ts boucliers s’entrechoquent furieusement ; leurs attitudes de combat sont superbes

de grâce et d’héroïsme. Mais le plus surprenant, c’est une certaine danse populaire : un groupe de paysannes (du Liban, m’a-t-on dit), enveloppées d’étoffes lourdes et grossières, se tient par les bras et, précédé d’un Bédouin joueur de llûte pareil à un berger de la Bible, entre en branle, frappant en cadence le sol du talon. On dirait une sorte de bourrée au rythme brisé. Parmi les robes noires, les robes jaune pâle et les robes violettes font des taches d’une douceur charmante.

Et, tout le temps de ces danses, l’orchestre, accroupi, racle, souftle et frappe. Il y a des complaintes et des psalmodies étranges. Il y a des airs qui viennent en droite ligne des « beuglants» européens du Caire : la reine de Saba se cambre et s’étire sur des refrains de caféconcert. H y a aussi, çà et là, quelques-unes de ces mélodies bizarres dont les rythmes capricieux et coupés de cris, de battements de mains, de longs piaulements, sont à la fois cruels et caressants pour notre oreille. Car ce qui nous déconcerte, — et nous séduit, — dans ces choses d’Orient, c’est que, discordance des sons et discordance des couleurs, tout y est imprévu pour nous, maniaques de symétrie et d’équilibre, dont l’idéal esthétique demeure,

THÉÂTRE ÉGYPTIEN

après tout, le spectacle d’une troupe velue d'uniformes et évoluant, bien alignée, au son d une marche fortement cadencée : un ballet italien ou le défilé d'un régiment.

1er juin.

Les Indes néerlandaises. — La renaissance de Sèvres. — Les papiers peints. — Instantané. — Les constructions des Invalides : le style «chevaux de bois». — Le pavillon de la Finlande. — La composition de M. Chartran pour le catalogue de l’Exposition. — La Rétrospective de la Ville de Paris.

J'ai visité, au Trocadéro, l’exposition des Indes néerlandaises. Gomme ces pavillons sont charmants et que de belles choses y sont réunies ! Mais, hélas ! où sont les petites Javanaises, nos petites Javanaises de 1889?

J’ai admiré les jolies constructions qu’on nous dit venir de Sumatra, les élégantes toitures en libres de palmier décorées de métal, lagracieuse polychromie des murailles de bois. J’ai vu, sous le jour lilas et mystérieux qui tombe des vélums, les extraordinaires marionnettes du sultan de Souracarta, les idoles peintes, grotesques ou exquises; mais, à regarder les poignets tordus et les mains renversées de ces divinités dansantes, j’ai tout de suite retrouvé le souve-

Page 1