LES INDES NÉERLANDAISES
nir des danseuses de 1889. Où sont les petites Javanaises?
Dans le splendide monastère hindou de Chandi-Sari, j’ai vu les moulages des belles sculptures des temples de Java. Le bas-relief des éléphants est prodigieusement vivant. Certain singe est un chef-d’œuvre d'esprit et de vérité. Il y a des dieux pensifs et des dieux douloureux. Regardez, à droite de la porte, les deux jeunes filles qui prient! Et telles frises de fleurs et d’oiseaux fonl penser aux plus puissantes décorations de l'art roman. Tout cela est incomparable. Mais tout cela n'est que plâtre. Où sont les petites Javanaises?
Nous ne verrons pas les petites Javanaises. Tout était prêt pour les recevoir. Leur logis avait été installé sous la salle du monastère de Chandi-Sari. Mais les danseuses sont restées à Java.
Ces peliles idoles jaunes avaient été, il y a onze ans, la fête de nos yeux. Elles s’appelaient, — vous en sou venez- vous ? — Wakiem, Seliem , Sœkia et Damina. Wakiem et Seliem portaient sur la tête une tiare dont les plumes noires s’ouvraient en éventail. Sœkia et Damina étaient casquées d’or. Toutes quatre avait les cheveux noirs et lustrés, les bras et les jambes teintes de
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safran, et, entre leurs lèvres couleur d’ambre, elles montraient des dents et des gencives rougies, presque sanglantes. Vous rappelez-vous leurs corselets verts d’émeraude, leurs amulettes miroitantes et les coques énormes de leurs ceintures multicolores? Tandis que l’orchestre, le gamlang , faisait un étrange tintamarre avec ses tambours, ses gongs, scs jeux de cloches et ses harmonicas en laites de bois, elles évoluaient avec une douce majesté. Leurs pieds glissaient sans que jamais leurs jambes fléchissent. Toute la danse était dans leurs petites mains souples qui lentement se tournaient, se raidissaient, se cambraient, s’allongeaient et jouaient avec les pans des ceintures...
Pourquoi les sœurs, — cadettes, — de YVakiem, de Scliem, de Sœkia et de Damina ne sont-elles pas venues ? Serait-ce que, en débarquant h Batavia, les quatre bayadères épouvantèrent leurs compatriotes par tout ce qu’elles avaient appris sur l’esplanade des Invalides? Elles y avaient appris tant de choses ! Elles appartenaient, dit-on, à un prince qui s’appelait Manka-Negoro et qui avait vu avec tristesse ses danseuses s’en aller danser dans les foires européennes. Le retour dut être fâcheux. Et peut-être Manka-Negoro a-t-il publié par tout
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Java qu'il était périlleux de laisser les danseuses sacrées fréquenter dans les Expositions universelles. Prince Manka-Negoro, vous nous avez joué là un bien vilain tour.
« La manufacture de Sèvres est ressuscitée. On fabrique à Sèvres des chefs-d'œuvre. On y a renouvelé les procédés, les formes et les décors. » Voilà, depuis une semaine, la bonne et surprenante nouvelle que se communiquent avec joie les visiteurs de l’Exposition. Elle éveille toujours un sourire de doute; on s’était habitué à considérer Sèvres comme line institution vénérable et inutile, bonne, tout au plus, à faire vivre quelques fonctionnaires. Mais, bon gré, mal gré, si prévenu que l’on soit, il faut bien se rendre à l’évidence, en face des vitrines : Sèvres est ressuscité. La vieille manufacture a repris son rang, — le premier, — dans la céramique européenne. Tandis que sa sœur, la manufacture des Gobelins, continue de suivre tristement les tristes routines d’autrefois, elle
s’est transformée, elle s’est rajeunie et, sans rien abandonner de ses admirables traditions, elle a entendu les leçons que lui donnaient les céramistes danois, les potiers et les verriers de France.
A l’origine de cette renaissance, il est facile de distinguer l’influence de la manufacture royale de Copenhague. Dans certaines pièces, on peut même découvrir une imitation qui, à notre gré, est trop servile. (Tels grands vases, — celui des cygnes, celui des oiseaux et des poissons, par exemple, — reproduisent trop fidèlement l’ordonnance et le coloris ordinaires de Copenhague). Mais, une fois l’impulsion reçue, les artistes de Sèvres n’ont plus suivi que leur goût qui est le goût éternel de la France. D’ailleurs, ils ont pu écouter et méditer, avant meme l’enseignement des Danois, celui d’un grand artiste qui, lui, n’a jamais subi aucune influence exotique et qui nous appartient tout entier : Emile Galle; c’est vraiment lui qui est l’auteur du renouveau des arts appelés décoratifs. Enfin, considérez les porcelaines de Vincennes et les premières pièces sorties de Sèvres meme, il y a cinquante ans, vous verrez que ces « innovations » qui, aujourd’hui, nous ravissent ne sont, après tout, qu’un retour aux plus anciennes et
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aux plus sures traditions de l’art du xvme siècle.
Combien de fois, Jas de voir toujours ces éternels vases bleus à filets d’or que Sèvres fabriquait infatigablement pour les cadeaux diplomatiques . les loteries de bienfaisance et les distributions de prix des concours agricoles, a-t-on répété à ces fonctionnaires-céramistes : « Vous fabriquez la plus belle porcelaine du monde, c'est entendu; pourquoi la cacher sons des décors épais, comme si vous en étiez honteux ? Laissez-nous donc admirer le blanc laiteux et charmant de la matière. Pour orner vos vases, vos tasses, vos potiches et vos assiettes, allez vous promener dans le parc de Saint-Cloud ; vous y trouverez à profusion de jolies fleurs que vous peindrez sur la panse de vos potiches, sur le bord de vos assiettes, sur le col de vos vases, et, comme il est impossible que le goût exquis de vos ancêtres se soit tout à fait retiré de vous, vous ferez des chefs-d’œuvre! »
O merveille! Ils ont été se promener dans le parc de Saint-Cloud. Ils y ont cueilli des chardons, des pâquerettes, des campanules, des orties, des muguets, des ne-m’oubliez-pas, toute la flore humble et charmante de nos bois, la même que sculptaient aux chapiteaux de leurs églises les vieux imagiers de Plie de France. Ils
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onl imaginé des disposilions gracieuses et simples, nouant de légers bouquets, ailleurs, laissant pendre, de-ci de-là, les tiges grêles des fleurettes dispersées, faisant monter des ramures au liane des vases d’un jet superbe, tandis que les tons qui lentement se dégradent semblent par leurs modulations traduire le passage des mois, l’éclat et l’agonie des floraisons. Et ils ont partout respecté la transparente beauté de la porcelaine!... Regardez ces vitrines, il en sort de la joie, de la grâce et de la lumière.
J’admire aussi, comme il convient, les grands progrès accomplis par les chimistes de la manufacture et les précieuses cristallisations des vases flambés. D’autre part, voici môme le « biscuit » de Sèvres, naguère employé à de si sottes reproductions, qui se réhabilite avec le joli surtout des danseuses, non pas que chacune de ces figurines soit un chef-d’œuvre, mais le rythme du petit ballet a tant de grâce, les « sujets » s’équilibrent avec tant d’élégance ! Néanmoins, tout cela ne nous donnera jamais ni tant de plaisir, ni tant d’espoir que la vue de telle petite potiche blanche décorée de simples campanules.
Que les doléances du public, des amateurs et
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dos critiques d'art aient contribué à tirer Sèvres de sa longue torpeur, cela n’est point niable. La manufacture, se sentant menacée, s'est décidée à un effort. Mais à qui faut-il attribuer la gloire du succès ? L'honneur de cette résurrection revient, m 'affirme-t-on, au chef des travaux de Sèvres, M. Sandier. Il est juste que le public en soit averti. Car son œuvre tient du miracle. Néanmoins, je ne puis m’empêcher de penser que l'entreprise, dont nous voyons aujourd'hui les résultats, n'a pas été l’œuvre d'un jour, que, durant deux années, la manufacture a été dirigée par un des plus grands artistes de notre temps, M. Chaplain, l’illustre graveur en médailles, qu’un beau jour celui-ci a quitté brusquement Sèvres à la suite d’incidents sur lesquels nous avons été mal renseignés, mais que son influence n’en a pas moins dû être décisive sur l’orientation nouvelle de la vieille fabrique de porcelaine. Rappelez-vous la révolution que M. Chaplain avait accomplie dans l’art de la médaille; elle tenait tout entière dans deux principes : étude passionnée de la nature, respect scrupuleux des conventions particulières qu’imposent à la médaille sa matière et sa forme. Promenez-vous maintenant devant les vitrines de Sèvres, vous vous apercevrez vite
que ces deux idées-là ont tout justement inspiré la belle renaissance dont nous sommes les témoins joyeux, — et fiers; car, depuis longtemps, la « marque » de Sèvres n’atlestait plus qu’une supériorité perdue. Elle est retrouvée.
Instantané pris d’une passerelle de la Seine. — Sur une des terrasses du Vieux-Paris, un homme déplorable ment costumé s’appuie sur la balustrade, la tête dans les deux mains, accablé, anéanti, en proie à un désespoir terrible, à un désespoir du xve siècle. Près de lui, droite et impassible, se tient une jeune femme dans un costume dénué de toute archéologie ; elle parle et appuie chacune de ses paroles d’un petit geste sec et précis, qui fait toujours et toujours s'effondrer davantage le pauvre déguisé...
A un moment, le geste de la femme se fait un peu plus large, un peu moins cruel. La tete se relève, d’abord avec timidité. Mais, décidément, le bras est moins impérieux. Lentement, l'homme se redresse, et, au milieu de la grande