LA VILLE DE PARIS
de la ville, sous les averses, dans les jardins publics, au café, dans tout ce Paris du Directoire qu'il peuple de bourgeois apitoyés et de bourgeoises décolletées. On s’arrête aux descriptions que nous font de Paris les paysagistes de jadis, d'un Paris si amusant à découvrir ici, eu pleine Exposition, d’un Paris, où, à partir du cours la Heine, la Seine coulait entre des berges désertes. Et, plus tard, on suit à travers les tableaux d'Hubert Robert, de Michel, de Corot, de Cazin, d<» Lépine, les métamorphoses de la ville, de vingt ans en vingt ans, métamorphoses si profondes qu'on dirait autant de cités nouvelles, si le paysage parisien ne se reconnaissait encore et toujours à cette fine et douce lumière qui est son incomparable beauté. Ne niez pas le sortilège de ce jour tendre et un peu voilé qui communique son charme aux pires laideurs; regardez plutôt au crépuscule les bâtisses de l’Exposition, oui, les bâtisses mêmes de l'Exposition. Croyez-vous qu'on les puisse tolérer sous un autre ciel?
Je ne puis faire l’inventaire de toutes les richesses et de tous les souvenirs accumulés dans cette galerie. Il faut pourtant nous arrêter un instant devant le berceau du roi de Rome, envoyé ici par l'empereur d’Autriche (les des-
sins de Prudhon, d’après lesquels il a été ciselé, ont été placés tout à côté et le rapprochement est plein d’enseignements). Il faut nous arrêter aussi devant les bas-reliefs de bronze de la place Louis XV envoyés par la reine d’Angleterre. Qu’il y a donc de bonne grâce et de belle courtoisie dans l’empressement qu’ont mis tous les souverains d’Europe à se faire les collaborateurs de l'Exposition universelle! Si seulement tous les Français daignaient s’en apercevoir, les plus véhéments détracteurs des Expositions universelles seraient ébranlés devant un pareil résultat. Mais tous les Français daigneront-ils s’en apercevoir?
8 juin.
La Rétrospective du costume. — Statues et kakémonos du pavillon japonais. — Quelques lignes de la préface du catalogue de la collection de Frédéric le Grand. — L’exposition indo-chinoise. — Les industries d'art du Tonkin. — Les sculptures du temple khmer. — Le cabaret tyrolien. — Propos d'architecte et propos de fonctionnaire.
La cohue est grande autour des vitrines des couturiers et des couturières, où de belles dames sont costumées, parées et coifTées, comme si elles allaient, toutes, jouer une comédie de Maurice Donnay. On s’écrase contre ces glaces derrière lesquelles se dressent les mannequins de cire revêtus de toilettes royales et compliquées. On s’écrase silencieusement : l’admiration étouffe les voix.
La foule est moins redoutable dans le hall voisin, où est installée l’exposition rétrospective du costume. Les femmes passent vite, en souriant des modes lointaines et surannées C’est là pourtant un lieu charmant et melanco-
lique. Car tous ces vieux chapeaux à la paille cabossée, aux fleurs fanées, aux brides chiffonnées, aux plumes défraîchies, ont abrité de gentils visages. Tous ces pauvres corsets fatigués et déteints ont emprisonné des tailles frêles et souples. Tous ces petits souliers de satin se sont hâtés à des rendez-vous.
Surtout le matin, lorsqu'on peut librement errer à la recherche d'un bibelot ou d’une dentelle pour achever l’évocation des choses passées, c’est un joli jeu que d’habiller des fantômes.
Le pêle-mêle de toutes ces vieilles fanfreluches, de toutes ces vieilles hardes, de tous ces vieux bijoux, — ce décrochez-moi-ça de tout le siècle, — est un spectacle tantôt comique, tantôt attendrissant. Et le charme, c'est que ce ne sont point là seulement costumes et babioles de luxe; on n’a pas seulement recueilli des toilettes d’apparat, chefs-d’œuvre de couturière, comme celles que portent, là-bas, dans des cages de verre, des princesses de théâtre. Non, c’est la défroque, la vraie défroque de nos grand’mères. C’est leurs robes et leurs chapeaux « de tous les jours ». On a tenu sans doute à exhiber des costumes de cour, l’ombrelle de Joséphine et les bas de Marie-Louise ; il fallait bien accorder