LE PAVILLON JAPONAIS
connaissait l’art japonais que par quelques estampes d'Outamaro et d'Hiroshigué.
Au premier étage du pavillon japonais, on a exposé une extraordinaire collection de vieux kakémonos. Les plus anciens et les plus beaux représentent des sujets religieux. Je ne puis ici qu’admirer la magnificence de la couleur, la grâce mystérieuse des visages et des gestes ; j'ignore les histoires sacrées d'où ces sujets sont tirés. Parmi tous ces tableaux, il y en a un qui arrête par son exquise étrangeté. On y voit des éléphants qui sourient ; précisons : ce n’est déjà plus un sourire, mais ce n’est pas tout à fait un rire. La gaieté de ces pachydermes a quelque chose de narquois et de contenu. C’est un délice. Vous tous qui goûtez comme il convient la finesse, l’esprit, l’optimisme de ces bonnes hôtes, allez voir ce surprenant kakémono et rendez grâce au grand artiste inconnu qui, il y a quelques siècles, sut faire rire des éléphants... Et n’oubliez point, avant de vous retirer, de donner un coup d’œil à cette autre peinture où un autre artiste du xme siècle a raconté de délicates et charmantes histoires de lapins et de grenouilles.
En parcourant la préface du catalogue de la collection Frédéric le Grand exposée dans le pavillon de l’Allemagne, j’ai noté quelques lignes dont je vous prie de goûter toute la saveur. 11 est difficile, je crois, de tourner une allusion avec plus de tact et plus de grâce... Mais, en insistant, je retirerais à la citation tout son charme.
L’auteur de cette notice, après avoir décrit la collection française de Frédéric le Grand, parle de colle qu’avait réunie le prince Henri, frère du roi, et il ajoute :
« Les deux voyages que le prince fit à Paris en 1784 et en 1789 ont une grande importance pour l’histoire de ces collections; il en avait été si charmé que la Révolution seule l’empêcha de se fixer définitivement en France. Le grand roi suivit en pensée, et non sans une secrète envie, le premier voyage de son frère ainsi que le prouve une lettre qu’il lui adressait à Paris le 24 octobre 1784 : « Vous avez, mon cher » frère, tous les jours de nouveaux objets qui » vous occupent ; vous passez vos jours à cou- » rir de chef-d’œuvre en chef-d'œuvre et à voir » encore les traces récentes des magnificences
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» du règne de Louis XIV. Gela peut occuper ' plus longtemps qu'on ne le pense. » Le prince Henri goûtait le séjour de Paris pour les memes motifs que son frère eût pu le faire, et nous devons le croire sincère quand il écrit : « J’ai ■ passé la moitié de ma vie à désirer voir la » France ; je vais passer l'autre à la regretter. »
Est-ce une copie bien fidèle ? est-ce une simple réminiscence? Je ne sais. Mais ce palais des arts indo-chinois, qui serait, dit-on, la reproduction du palais de Go-Loa, nous donne une pauvre idée de l’architecture indigène du Tonkin. La forme en est banale, la décoration mesquine et la couleur criarde.
On y a placé les produits de Part industriel de notre colonie d’Indo-Chine : ils sont très variés et, — autant qu'en peut juger un badaud de Paris peu familier avec les arts de l’Extrême- Orient, — ils paraissent témoigner qu’il y a soit en Gochinchine, soit au Tonkin des artisans d'une certaine dextérité. A voir les sculptures, les laques, les broderies, les orfèvreries qu’on expose ici, on croit deviner un effort pour
retrouver les traditions d’un art perdu. C’est gauche, maladroit, enfantin ; cela tient à la fois du primitif et du dégénéré. Et sur ce goût incertain, où il nous est difficile de faire la part du souvenir et de l imitation, s’exercent des influences européennes, trop évidentes.
Parmi toutes les statuettes de bois qui sont dispersées dans les diverses salles du palais de Co-Loa, il y en a quelques-unes qui arrêtent par leur accent de vérité, par la franchise de l'expression. Certaines de ces figurines, le « boy » apportant à son maître la cassette à bétel, les deux suppliciés couchés pour la bastonnade, les danseurs, les porteurs de lanterne sont d’un amusant réalisme et d’une facture adroite. Mais on ne peut regarder sans terreur ces deux bustes d’Annamites où se trahit l’enseignement, le terrible enseignement de notre Ecole des Beaux-Arts.
L’art de la rue de Bonaparte est comme l'anticléricalisme : il ne faut pas l’exporter. Nous n’avons rien à apprendre aux artistes de la race jaune. Lorsqu’ils débarquent sur une terre nouvelle, nos coloniaux y sont souvent charmés par les produits d'industries un peu barbares : ils rêvent de donner à ces industries une « impulsion nouvelle » et ils font venir de Paris des
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cartons de modèles, puis des professeurs. Alors, c'est la fin. Je me rappelle, voyageant en Tunisie, il y a quelques années, m'être arrêté à Xabel et avoir vu là les frustes poteries des potiers indigènes : telles gargoulettes et telles jarres à huile étaient d'une grande élégance et leur gros émail vert n’était pas sans beauté. On a « civilisé » les potiers de Nabel, on leur a fait exécuter de mauvais pastiches de notre céramique européenne. Si vous vous promenez au Trocadéro, dans la section tunisienne, vous verrez les tristes résultats de cette éducation.
Revenons au Tonkin. Parmi les meubles de fabrication indo-chinoise, les uns sont des copies sans intérêt des meubles du faubourg Saint-Antoine, les autres sont des adaptations du style indigène. Le plus souvent, les sculptures sont d'une assez belle exécution ; mais les dessins en sont lourds et, de toutes les formes européennes, on paraît avoir choisi les plus disgracieuses, celles qui conviennent le moins à ces décorations compliquées et touffues. Le mélange des bois divers, dont on pourrait tirer des effets si séduisants, est rarement heureux.
Cette même habileté de main qu’on découvre chez les sculpteurs, on la retrouve chez les ciseleurs et chez les brodeurs. Mais ce qui manque
toujours, c’est un goût particulier, propre aux artisans qui exécutent ces bibelots. Tantôt ils imitent les Chinois, tantôt les Japonais, — et ça et là, surtout dans la décoration de certains plateaux de laque on croit découvrir je ne sais quoi de facile et de banal qui fait songer au goût de la moderne Italie !
Malgré tout, en cherchant bien, on peut apercevoir çà et là quelques pièces intéressantes. Mais il fautchercher. Car cette exposition comme, hclas ! presque tous les expositions françaises, est un pôle-mèle déconcertant, ltienn’cst ordonné; rien n’est mis en valeur.
On fait au Tonkin de belles étoffes brodées. On n’a point oublié d’en apporter quelques échantillons au Trocadéro. Mais les morceaux de soie sont restés soigneusement pliés dans une vitrine.
Au «palais des Produits » qui est une restitution de la grande pagode de Cholon, et dont l’entrée est ornée de sculptures chinoises d'un admirable caractère, on a entassé les produits agricoles et industriels de l’Indo-Chine. Mais quel désordre! Dans une vitrine, parmi de jolies pièces de soie du Laos, on a placé une robe de fabrication lyonnaise. Dans une autre vitrine on a exposé des échantillons de fils de soie : les
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différents paquets sont étiquetés et chaque paquet porte un prix. Les chiffres ainsi marqués sont très élevés. Comme je m’en étonnais, un gardien bienveillant me fit observer : « Ce ne sont pas des prix pour la vente ; ce sont des prix d’incendie. »
Tout près de ce pavillon se dresse un bloc énorme de rocher, où est sculptée la tète d’un Bouddha gigantesque. C’est un moulage. Pour ne pas diminuer le pittoresque de cet étrange monument, on a moulé en même temps les lianes d’un arbre voisin qui Pont enlacé. Et, enfin, pour compléter l’illusion, on a mêlé ces lianes de plâtre aux branches d’un peuplier du Trocadéro. L’intention était excellente. L’effet est comique.
Plus loin, se dresse une immense pagode cambodgienne couronnée de dômes coniques en forme de cloche et dans laquelle sont rangées de belles idoles. Sous cette pagode on a édifié une sorte de grotte artificielle dont la disposition et le décor rappellent les temples souterrains de l’Inde. Je ne sais si la reproduction est exacte ; mais l'impression qu'on éprouve ici est grandiose. L'escalier tournant qui conduit au souterrain, les parois de la grotte, les piliers énormes qui supportent la voûte, sont revêtus de sculptures empruntées à différents sanctuaires
bouddhiques. Le plus grand nombre de ces morceaux vient, dit-on, des pagodes d’Angkor. Les décorations florales sont d'une prodigieuse opulence. Les lions, les dragons et les éléphants, qui soutiennent, entourent et couronnent les piliers, sont terribles et grotesques. Dans l’ombre apparaissaient des divinités mystérieuses, de fins visages réfléchis et souriants, des chars de guerre pareils à ceux des bas-reliefs assyriens, des danseuses aux yeux clos et aux gestes contournés. Le bas-relief des hommes en prière qu’on a placé sur les parois de l’escalier est un chef-d’œuvre incomparable. Malheureusement on a installé dans ce souterrain un cinématographe et des dioramas qui troublent d'une manière désolante le recueillement qu’il faudrait conserver parmi ces choses formidables et sacrées.
D’où viennent ces sculptures si diverses? Quel est l'àge de chacun de ces bas-reliefs, juxtaposés sans doute avec beaucoup de goût, mais dont il est impossible pourtant de ne point percevoir les contrastes? Ici, comme ailleurs, le naïf qui prend l’Exposition au sérieux et voudrait en tirer quelque enseignement est déçu. A l’entrée de la grotte une pancarte nous avertit que ce temple est un temple khmer, et qu’on