LES CARTES DES RESTAURANTS
de la cloison. Nous avions atteint au moment du rôti sans avoir eu de voisins dans la pièce contiguë à la notre, où nous ri entendions que les pétillements du feu... »
LES PORTRAITS DE l’eXPOSITION CENTENNALE 1
22 juin 1900.
Avec le paysage, le portrait est la vraie gloire de l’Ecole française. L’Allemagne, la Hollande, l’ Italie, ont eu de très grands portraitistes, et je ne vois en France aucun nom, sauf peut-être le nom d'Ingres, qui égale celui d'IIolbein, ou celui de Rembrandt, ou celui de Titien. Mais il y a cela de particulier, que presque tous les peintres français ont fait d’excellents portraits; tous, même ceux qui étaient le plus empêtrés dans la convention ou limitation, lorsqu’ils voulaient décorer un palais ou une église, ont retrouvé la vérité, la spontanéité, la nature quand ils ont été mis en présence d’une phy-
1. Cette brève étude est une « conférence rentrée ». Chargé d'une causerie sur les portraits du siècle parles organisateurs de l’Exposition, j'ai su, le jour même où je devais prendre la parole, que la série des conférences sur les beaux-arts était interrompue.
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sionomie humaine à fixer sur la toile. On pourrait en citer bien des exemples, soit au xvne, soit au xviue siècle. Je me souviens, entrant une fois au musée de Toulouse, de quelle surprise et de quelle admiration je fus frappé en face d'un admirable portrait du statuaire Lucas, signé de Subleyras, oui, deSubleyras lui-même, de Subleyras, qui était bien cependant le plus artificiel des artistes de son siècle, mais qui s'est retrouvé ce jour-là un bon peintre, solide et réaliste.
C’est que la vieille tradition française se perpétue. Faire ressemblant a toujours été, chez nous, pour tous les arts, une loi d’esthétique incontestée. En dépit des bizarreries de la mode, nous finissons toujours par revenir à 1 imitation de la réalité. C’est le caractère permanent de notre goût national. Nos grands écrivains sont, tous, des réalistes. Nos poètes ne se perdent jamais dans la nue. Nos auteurs dramatiques sont esclaves de la vraisemblance. Nos musiciens n’aiment rien tant que la musique imitative. Notre fantaisie est un caprice, rarement une envolée. Il y a dans le portrait quelque chose de terre à terre qui s’accorde bien avec la nature même du génie français.
Mais ce n’est point tout. Un portrait ne doit
pas seulement reproduire servilement le visage du modèle. Un jour à un patricien de Venise qui lui reprochait d’avoir infidèlement reproduit ses traits, Titien répondit : « Allez à Vérone, vous trouverez un brave homme, Giambattista Moroni qui f ail ex :act. » Or, l’exactitude n’est rien. Si elle était la « ressemblance », un portrait de Donner serait une œuvre d’art; et un portrait de Donner n’est et ne sera jamais qu'un tour de force et un miracle de patience. Soit par une longue observation, soit par une sorte d’intuition, le peintre doit pénétrer le caractère particulier de son modèle. Le grand Latour disait : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage, mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et je les emporte tout entiers. » Il faut sans doute que sur la toile on retrouve les lignes d'un visage; mais il faut surtout que, même si nous n’avons jamais vu le personnage, nous disions tout de suite de son portrait : « Gela ne peut pas ne pas lui ressembler. » L’artiste n’obtient un tel résultat que s’il a de l’esprit et du goût : de l’esprit pour saisir et accuser dans la figure qu’il peint les traits essentiels, les traits révélateurs; du goût pour mettre en harmonie, avec l’idée qu’il s’est faite de l'homme ou de la femme, le vête-
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mont, l'attitude ou la lumière. Or, quand on a lu quelques vers de Mathurin Régnier, quelques scènes de Molière et quelques pages de Saint- Simon, il est impossible de méconnaître que les Français sont assez adroits à découvrir, choisir et ordonner les éléments dont est faite la psychologie d'un individu.
Voilà pourquoi le portrait est un genre français et pourquoi la plupart des peintres, qui ont échoué ou n'ont qu’à demi réussi dans les grandes compositions historiques, religieuses, allégoriques ou symboliques, ont été, malgré tout, de bons ou même d'excellents portraitistes.
Parcourant les salles de la Centennale, nous allons y trouver, chemin faisant, de bons arguments en notre faveur.
Pour bien marquer le point de départ des tendances nouvelles de l’art du xix° siècle, on a exposé quelques œuvres de peintres qui, bien que morts après l’année 1800, n’en appartiennent pas moins au xvm0 siècle. Parmi ces tableaux, on remarque le gracieux portrait de
Mmo de Crussol par Mmc Vigée-Lebrun, les précieux portraits de Danloux qui a subi l’influence des Anglais : les fins dessins de Iloin et deux portraits de Greuze (je ne dis rien des portraits que le catalogue déclare être attribués à Vien; ils sont fort intéressants : seulement, l’attribution est trop incertaine). Mais, avec les deux portraits de Greuze, nous rencontrons un premier exemple qui déjà justifie notre théorie. L’un est un portrait de Saint-Just, un doux Saint-Just, plein de grâce et de séduction, l’autre est un portrait de Bonaparte, premier Consul, au visage d’adolescent têtu et grognon, mais avec une belle flamme dans les yeux. Soit dans nos musées, soit dans des expositions temporaires, nous avons vu beaucoup d’autres portraits de Greuze. Que la peinture en soit parfois un peu molle et qu’on soit excédé d’y rencontrer, toujours et toujours, la sensibilité tantôt apitoyée, tantôt polissonnerie ce brave homme de peintre, c’est incontestable. Cependant, qui ne préférerait ces portraits-là aux tableaux qui faisaient sangloter Diderot?
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Les portraits de Prudhon sont merveilleux.
On a parfois reproché à Pierre Prudhon de ne savoir portraiturer que les femmes; et, si nous ne pensons plus, comme le disait David, — peut-être, d’ailleurs, sans le penser, — que Prudhon fut le « Boucher de son temps » ou bien le « Canova de la peinture », nous sommes disposés à ne voir en lui que le peintre de la grâce féminine. Regardez l’homme coiffé d’un grand chapeau noir qui appartient à la collection Maciet : il dément superbement l’opinion commune.
Et le portrait d'Elisa Bonaparte, de la collection Bouartî Et surtout, par-dessus tout, la divine ébauche de femme de la collection Jahan, cet adorable visage de grâce et de volupté, — portraits incomparables auxquels conviennent si bien ces paroles de Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture : « Ne point faire aux visages des muscles trop marqués et terminés durement; mais les lumières doivent se perdre invinciblement et se noyer dans des ombres tendres et douces à Lteil, car de la dépendent toute la grâce et toute la beauté du visage. » C’est bien là ce que Prudhon avait appris de
Léonard, « son maître et son héros », comme il l’appelait, Léonard, « cet Homère de la peinture (c’est toujours Prudhon qui parle), qui aurait donné des leçons à Raphaël, Michel- Ange et tous les maîtres qui sont venus après lui ». Sans doute, je goûte le charme des exquises allégories de Prudhon, j’aime ses compositions corrégiennes dont la grâce sensuelle nous fait penser à Chénier et la mélancolie à Chateaubriand. Mais le meilleur de l’œuvre de Prudhon, c’est peut-tdre encore la suite de ses portraits.
Pour Prudhon je dis : peut-être. Mais, pour David, je dis : sans aucun doute, et personne ne me démentira. Entre les Satines et le sublime portrait de Pie VII, qui donc hésiterait? le Sacre est, avant tout, une belle collection de portraits.
Quel a été l’idéal infatigablement poursuivi par David ? C’est, — selon sa propre expression, — « ce type du beau qui n'existe que dans la nature collective et qu’on ne rencontre pas chez .es individus ». A cette poursuite David a compromis ses facultés de peintre qui étaient
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extraordinaires. Encore, s'il n’avait compromis que les siennes! Mais sa pernicieuse influence s’est étendue sur toute l'Ecole. En revanche, lorsque, renonçant un instant à cette chimère d’une beauté collective, il s’est résolument placé en face de l’individu, tout à coup il s’est montré le plus attentif, le plus fidèle et le plus pénétrant des portraitistes.
Voyez son portrait du jeune homme coiffé d’un chapeau de feutre; la belle peinture riche et souple! Voyez son joli portrait de femme musée d’Orléans). Voyez le portrait de Mmc Vigée- Lebrun, vêtue à l’antique, nous offrant, sous cet attifement grec, — excellent symbole, — un corps et un visage qui sont à la fois maniérés et sensuels, d’une modernité criante! Est-il assez réaliste, le portrait de cette bonne Mm Tallien, cette commère un peu mélancolique aux chairs grasses, trop mûres, sa corbeille de fleurs à la main! Et ne manquez pas d’aller à l’exposition rétrospective de la ville de Paris pour y contempler Barrère à la tribune : on n’a jamais traduit avec une si effrayante naïveté l’inintelligence du discoureur de profession, le geste inexpressif et la face obtuse de l’homme de tribune, la sottise calme et impitoyable du bon jacobin.
Et ce que nous disons de David on peut le dire de tous ses élèves et de tous ses contemporains. Voici, par exemple, Gabriel Lemonnier dont on expose deux toiles. C’est d’abord une esquisse représentant un trait de compassion de Blanche de Castille ; le morceau estassezcurieux ; on y surprend les premiers balbutiements du romantisme. Mais passez ensuite à son portrait de nourrice : avec quelle simplicité et quelle naïveté est peinte cette paysanne cauchoise! Ni tous ses Grecs, ni même sa Blanche de Castille n’eussent sauvé Lemonnier de l’oubli, s’il n’avait été l'auteur de ce portrait, probe et sincère. Et Girodet-Trioson ! comme sa verve s’échauffe et comme sa palette s’enrichit lorsqu’il abandonne la peinture d'histoire et exécute les portraits qui sont placés aujourd’hui à l’Exposition!
On a transporté de Montauban à Paris une des œuvres les plus célèbres d’Ingres, le Vœu cle Louis XIII. Qu'il y ait dans cette composition glacée, d’une couleur plate et d’un raphaélisme désespérant, quelques détails dignes d’admira-
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tion par exemple, les enfants qui tiennent le cartouche et surtout les deux mains du roi qui tendent le sceptre et la couronne), personne n’en disconvient. Mais devant les portraits du même Ingres, — et surtout devant ses crayons, — on a peine à comprendre comment le meme artiste a pu tour à tour tant mépriser et tant adorer la nature.
On a réuni une vingtaine de portraits dessinés à la mine de plomb. Il est inutile de les énumérer et il est impossible de faire un choix. Je signalerai seulement la famille Starnati et la famille Gatteaux, parce que, dans ces sortes de portraits collectifs, à la vérité profonde des physionomies s'ajoute l'exquis naturel de l'ordonnance et que, chez chacun des personnages ainsi groupés, Ingres sait exprimer d’un trait non seulement son caractère individuel, mais encore son air de famille... On a tout dit des crayons d'Ingres : ils sont aujourd’hui comptés parmi les chefs-d’œuvre de l’art universel.
En face de la réalité, l'auteur de l’Apothéose d’Uomére semble brusquement comprendre que colorier n’est pas peindre. La grâce l’illumine et son pinceau plus libre nous donne presque l’illusion de la couleur, de la vraie couleur. Examinez la série de ses portraits à l’huile dans la
salle du rez-de-chaussée. Ne vous arrêtez pas trop longtemps devant le portrait de Mme de B... Le visage est d'une grâce d’adorable ; mais le bleu de la robe et le bleu du canapé sont encore assez fâcheux. Ces bleus-là rappellent l'anecdote que Jean Gigoux a contée dans ses Causeries sur les artistes de mon temps :
« M. I ngres venait de terminer sa Vierge à l'hostie, commandée par l'empereur Nicolas. On en parlait beaucoup dans notre monde. Pradier qui l’avait déjà vue plusieurs fois me proposa de me conduire la voir aussi. L’atelier de M. Ingres était dans l'Institut meme... Je trouvai dans l’atelier plusieurs de ses anciens camarades, Granet, Horace Vernct, Robert Fleury, etc... Tout le monde semblait recueilli, n’osant parler ; on épiait avec émotion la figure du dernier arrivé pour voir son impression et écouter sa louange.
u Mais M. Ingres dut passer un instant dans une pièce voisine ; alors, Horace Vernet, qui était parfois un enfant terrible, s’approcha du tableau et montrant le manteau de la Vierge, il fit en riant :
« Quand on pense que voilà soixante ans « qu’il nous fiche des bleus comme ça ! »
« Horace Vernet n’avait pas le droit d’être aussi
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sévère. Mais, à la vérité, jusqu’à sa mort, Ingres nous a « fichu des bleus comme ça ». Pour en être convaincu, il suffit d'avoir vu son dernier tableau placé au musée deMontauban, son désolant Jésus parmi les docteurs.
Le portrait de Mme la princesse de B... n'a point inspiré à Ingres le désir de changer sa palette des jours académiques. Mais en face du portrait de de Senones et du petit portrait de Mm de Vaucay, on découvre dans Ingres un coloriste savant et subtil : « Une chose bien dessinée, disait-il, est toujours assez bien peinte. » Cependant, là-dessus, ce Gascon sensuel changeait d’avis, devant la beauté féminine; non content de dessiner comme un Florentin l’ovale d'un visage, il s’ingéniait alors à traduire, pour la pleine joie des yeux, les reflets d’une étoffe, l'éclat d’une chevelure et la splendeur d’une carnation...
Il n’y a à l’Exposition centennale aucun portrait de Delacroix. C’est dommage.
A la vérité, Delacroix a fait peu de portraits.
Ceux que nous connaissons de lui sont singulièrement expressifs et le portrait de Bruyas du musée de Montpellier est un des plus beaux morceaux de peinture qu’il ait jamais exécutés. Mais la fougue de son tempérament souffrait d’ètre enchaînée parle souci de la ressemblance, car, avec cette lucidité critique qui est un des traits les plus accusés de sa nature complexe et pleine de contrastes, Delacroix se rendait compte des lois et des nécessités de chaque genre. Lois et nécessités du portrait répugnaient à son œil de visionnaire et à sa main fiévreuse. Delacroix a donc fait quelques portraits d’une rare beauté. Mais il ne fut jamais un grand portraitiste au sens strict du mot. Son génie tout imaginatif piaîfait, se cabrait et s’emballait à la vue de la simple réalité.
Ils étaient dépourvus de tout génie, Deveria, Couture, Court; mais ils ont exécuté d’excellents portraits qui sont, bel et bien, le rachat de leurs péchés. Deveria fut un instant considéré
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comme un grand peintre parce qu'il peignait des sujets chers aux romantiques : maintenant, sa virtuosité facile et banale nous ennuie, mais nous nous arrêtons avec émotion devant le lin profil de sa sœur couchée sur son lit de mort. Couture est l'auteur de la théâtrale Orgie romaine : ne donneriez-vous pas cette machine immense et ambitieuse pour le gracieux portrait de jeune femme en blanc qu’on voit à la Centennale? Et Court dont la Mort de César est une des compositions les plusfroides et les plus ennuyeuses que jamais l'histoire romaine ait suggérées à un bon élève de l’Ecole des Beaux- Arts ! c’est lui pourtant qui a exécuté ce portrait d’homme en tenue de chasse, de la collection Sallandrouze de Lamornaix, d'une peinture si riche et si ardente.
Chasseriau, dont on a exposé ici des œuvres signilicalives, a subi, tout à la fois l’influence d'Ingres et celle de Delacroix. Cette dernière est sensible dans ses compositions mythologiques ou religieuses, dans ses tableaux d’après Shakespeare, dans ses grandes peintures décoratives. Mais, aussitôt qu’il entreprend un protrait, c'est Ingres qui devient son maître. Considérez les Deux Sœurs , ces deuxjeunes filles chez qui la ressemblance physique fait encore
mieux éclater le contraste des âmes deviné et traduit par l’artiste, l’une avec son regard de vie et de bonté, l’autre avec sa physionomie dure, fermée, hostile. Mais considérez surtout les fins crayons de Ghasseriau; les traits y sont plus abondants et plus appuyés que dans les dessins d’Ingres; mais c’est la meme lignée, la môme tradition; et ils sont admirables.
Nous approchons de notre temps; il faut commencer à nous délier de nos jugements; notre goût s’exerce d’une façon aventureuse sur les œuvres trop voisines de nous; les effroyables bévues qu’ont commises nos devanciers doivent nous rendre prudents et circonspects. Il me semble, — je dis : il me semble, — que c’est encore dans le portrait qu’ont excellé des réalistes comme Courbet et comme Manet; il me semble que je préfère encore les petits portraits de Baudry à ses décorations, comme ceux de Bastien-Lepage à ses timides essais de plein air.
Cependant, — quelle que soit notre crainte de juger, — nous nous sentons en toute sécu-
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rite, à l’abri des démentis de l’avenir, lorsque nous nous trouvons en face de deux grands portraitistes qui ont été presque exclusivement des portraitistes : Ricard et Delaunay.
Il y a six portraits de Ricard à la Centennalc : c’est trop peu pour notre plaisir ; mais c’est assez pour bien connaître la manière de cet artiste, solitaire et méditatif, qui a subi tant d’influences diverses, — il était l'homme des voyages et des musées, — mais qui a trouvé en lui-même, au fond de son ca*ur et de son intelligence, le principe de sa grande, de son éternelle originalité. A l'heure où la foule n’encombre pas encore les salles de l’exposition, il faut aller se placer devant le panneau consacré à Ricard et, lentement, se laisser prendre au charme de ces visages rêveurs qui tous, de leurs yeux profonds, semblent interroger la destinée, sans impatience, sans lièvre, avec une sorte de fatalisme mélancolique. Tout ce que vous trouverez à reprocher a ces parfaites peintures,
c’est peut-être d’exprimer moins la nature intime de chaque modèle que l’àme tendre, discrète et vraiment patricienne de ce peintre qui, parmi quelques amis de choix, dans l’atmosphère mystérieuse d’un étroit atelier où des voiles compliqués tamisaient le jouretombraient la lumière, poursuivit son rêve, écoutant les voix familières de Titien et de Léonard.
Quant à Delaunay, il n’y a ici de lui qu’un seul portrait ; celui de Gounod. C’est trop peu. A l’inverse de Ricard, Delaunay est avant tout un admirable physionomiste. Avec une pénétration infaillible il sait, par un trait du visage, par une trouvaille d’attitude, par un pli delà redingote ou de la robe, exprimer tout un personnage, sa sensibilité, ses goûts et jusqu’à sa profession; son art est d’un probité, qui parfois l’a fait accuser de sécheresse. Mais la probité est bien la première vertu d’un portraitiste.
Décidément, je ne puis me résigner à parler des vivants. D’abord, sous peine de tomber dans de grandes erreurs, nous ne saurions jamais
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donner sur l'art contemporain que des impressions incertaines. Nous sommes aujourd'hui en présence d'une exposition historique : on ne fait pas l'histoire de son temps. Suivant qu'on est d'accord ou bien en contradiction avec lui, on l'adore ou on l'injurie. Ces effusions de haine ou d'amour ne sont pas des jugements. Ce sont simplement des confessions personnelles qui, cinquante ans plus tard, intéresseront peut-être les historiens, mais qui, en attendant, ne sont que passe-temps de critiques et de lettrés. Cependant, qui sait? je ne me refuserais peutêtre pas ce passe-temps si les peintres d’aujourd'hui me permettaient de m'y livrer. Mais ils ne l'on pas voulu. Leur exposition décennale est un formidable bazar où ils ont entassé pêlemêle le bon, le médiocre et le pire. En faisant un choix de trois ou quatre cents toiles, ils pouvaient donner à l'Europe une idée juste et imposante de l'Ecole française en 1900: celleci eût ainsi fait éclater son indéniable supériorité. Au lieu de cela, contre tout bon sens ils ont noyé les chefs-d’œuvre parmi la pacotille; contre toute fraternité artistique ils ont accaparé la place disponible et réduit les sculpteurs à nous présenter leurs œuvres en un tohu-bohu ridicule et terrifiant; contre toute courtoisie, ils
se sont adjugé des kilomètres de cimaise confinant leurs confrères étrangers dans quelques salles trop étroites. Laissons-les dans leur immense capharnaüm.
D’ailleurs, par les Salons annuels, nous connaissons déjà leurs œuvres les plus intéressantes et nous savons bien qu’à côté des fabricants de portraits qui promènent à travers les deux mondes leur chevalet et leurs pinceaux, comme le photographe promène son pied et son objectif, il reste toujours quelques artistes fidèles aux vieilles traditions françaises de réalisme, de goût et de sobre élégance.
Il ne faut point quitter l’Exposition centennale sans recueillir l'enseignement peut-être le plus précieux qu’elle nous ait apporté, en nous révélant quelques peintres de portraits peu connus, mais qui n'en ont pas moins une place glorieuse dans l’histoire de notre art.
Ce sont d’abord des peintres provinciaux : Gamelin, de Carcassonne, dont le portrai d’homme en costume du Directoire est d’une touche si
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légère et d'une harmonie de couleur et spirituelle : Reattu, dont le portrait emprunté au musée d'Arles est d'une si belle et si simple couleur; Roques, de Toulouse, élève de David et professeur d'Ingres. qui fut toujours un respectueux disciple de l'académisme, mais qui retrouve la sincérité et l'émotion dans le délicat portrait de sa mère. Ces peintres provinciaux, dont les œuvres nous charment inopinément lorsque nous pénétrons dans les musées des villes de France, appartiennent tous au commencement du siècle. 11 n'y a plus maintenant de peintres provinciaux, il n’y a plus que des peintres parisiens.
J'ai déjà signalé Larivière, auteur d’un charmant portrait de jeune fille, et Félix Trutat, dont cette exposition a été la résurrection et l'apothéose.
Dans cette revue rapide, j’ai laissé de côté bien des portraits intéressants soit par leur beauté, soit par les précieuses indications qu’ils nous apportent sur les mœurs du temps où ils ont été exécutés. Mais ces quelques exemples,
que chacun pourra reprendre et varier à sa fantaisie, suffisent à montrer que le portrait a toujours échappé et échappera toujours à l'influence des doctrines et des modes esthétiques. Les mots d’académisme, de romantisme, d’impressionnisme sur lesquels on s’est livré depuis un siècle tant de vaines batailles, n’ont aucun sens, quand il s’agit d’un portrait. Il n’y a pas de théorie qui tienne contre la volonté du modèle, lequel exige sa ressemblance physique et morale. Dès lors, le peintre n'a qu’un devoir : dire la vérité, toute la vérité; il pourra sans doute l'orner, l’exagérer ou l’atténuer, surtout s’il est en face d’un visage féminin; mais la ressemblance n’en demeure pas moins ici sa loi certaine, évidente. Le voilà donc affranchi des préjugés et des conventions qui, ailleurs, pervertissent son talent, paralysent sa verve. Ajoutez à cela, que tout artiste français a du sang de portraitiste dans les veines. C’est pourquoi tous nos grands peintres ont toujours été, — à de bien rares exceptions près, — d’excellents portraitistes, et c’est pourquoi tant de peintres de second ordre ont, en peignant leurs parents ou leurs amis, attrapé au passage la gloire qui les fuyait à tire d’aile, la gloire qui, décidément, n’aime pas la peinture d’histoire.
29 juin
La salle des Illusions. — L’exposition des livres. — La reliure. — Les trois Ibsen. — Le veilleur de nuit du théâtre égyptien. — L'exposition du Photo-Club. — L’inauguration du théâtre indo-chinois. — L'exposition de l’Administration des Monnaies.
On vient d’ouvrir la « salle des Illusions»; elle est au cœur même de l'Exposition, au milieu de ces galeries du Champ-de-Mars, où travaillent en silence les immenses machines, génératrices de lumière et de force. Son nom seul a quelque chose de symbolique, qui exprime bien l’irréel de l'immense décor que l’on a dressé dans Paris pour la stupéfaction de l’univers. Car tout ici est illusoire, tout est trompel’œil. Illusion monumentale : ces façades gigantesques et compliquées ne sont qu’un peu de plâtre sur une légère toile métallique étirée. Illusion sentimentale; cette fête, où toutes les
nations semblent se confondre en un élan de fraternité, laisse, au fond, les peuples séparés par leurs préjugés, séparés par leurs intérêts, séparés par leurs haines stupides, et l’on invite des Chinois à des banquets, tandis que l’on bombarde leurs forteresses. Illusion esthétique : cette prodigieuse réunion de chefs-d’œuvre nés sous tous les cieux, dans tous les siècles, et qu’on appelle l’apothéose de l’art, est avant tout la consécration de l'universel bric-à-brac, la suprême perversion du goût public accoutumé désormais à immoler la vivante beauté à la « curiosité » de vitrine. Illusion ethnographique : on fait danser sur des scènes chinoises les pensionnaires de l’Académie nationale de Musique et de Danse, et le thé du Japon nous est servi par des Montmartroises attifées en mousmés. Illusion patriotique : nous prenons pour un hommage d’admiration et dereconnaissance le sourire du touriste satisfait à son bon aubergiste... Toutes cesillusions, et bien d’autres encore, nous composent, en ces mois-ci, un rêve délicieux dont nous nous réveillerons toujours trop tôt. Il était donc juste que l’Illusion ait son palais dans l’Exposition, puisqu’elle y est impératrice
Ce palais est une vaste salle d’architecture