LA PHOTOGRAPHIE
triste compagnon de promenade. Mais, du moins, son album est amusant à feuilleter.
Malheureusement tous les amateurs ne se contentent pas de traduire en instantanés le mouvant spectacle des hommes et des choses. Certains prononcent le fatal : nous aussi, nous sommes des peintres ! Là-dessus, ils prient leurs amis de « poser » des tableaux vivants... Ou bien ils s'acharnent à reproduire la manière d'un peintre illustre et ils font du Millet, du Bastien-Lepage, du Corot, etc. ; ou bien leurs goûts plus austères les portent à l'art des prix de Rome et ils composent des histoires de martyrs, tout comme M. Pinta. Mais, le plus souvent, ils s’en tiennent au tableau de genre; ils costument leurs modèles en marquis et en marquises de la Régence, en cigarières espagnoles, en reîtres ou en lansquenets, en femmes turques ou en paysannes cauchoises, et ils combinent de petites scènes attendrissantes ou drolatiques, comme on en voit sur les « chromos » qui sont l'orgueil de la maison du garde-barrière. Et, sous ces compositions « ingénieuses », on lit des titres « amusants ».
En 1859, Baudelaire voyait déjà dans l’industrie photographique « le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop pa-
resseux pour achever leurs études ». Baudelaire était bien optimiste : le refuge est ouvért depuis quarante ans, et il y a encore quelques « peintres manqués » qui s’acharnent à peindre. Mais il ajoutait ces réflexions, qui paraissent judicieuses lorsqu’on sort de l’Exposition de 1900 : « Il faut que la photographie rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts; mais la très humble servante, comme l’imprimerie et la sténographie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature... Qu’elle enrichisse rapidement l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu’elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les animaux microscopiques, fortifie meme de quelques enseignements les hypothèses de l’astronomie ; qu’elle soit enfin le secrétaire et le garde-notedequiconque a besoin danssa profession d’une absolue exactitude matérielle. Jusquelà rien de mieux. Qu’elle sauve de l’oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s'il lui est permis d’empiéter sur le domaine de
LE THEATRE INDOCHINOIS
l'impalpable et de l'imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l'homme y ajoute de son àme, malheur à nous ! »
Il n'est point besoin d'être un « professionnel » pour constater, à cette exposition, avec quelle fidélité qt quelle perfection la photographie a su remplir son «véritable devoir». Mais il est. hélas, aussi facile de remarquer que, depuis 1859, certains photographes n’ont renoncé à aucune de leurs prétentions «artistiques» et qu'ils continuent de donner dans « le goût du bête et le goût du spirituel, qui est la même chose », — toujours au dire de Baudelaire.
Je ne sais si «ette salle de théâtre est annamite ou cambodgienne. A l’Exposition, il est difficile de distinguer ce qui est annamite de ce qui est cambodgien. Il y a là, dit-on, deux civilisations distinctes. Mais on n’a point cherché à éclaircir là-dessus nos idées. Annam et Cambodge sont deux possessions de notre empire indo-chinois. Et ce mot : indo-chinois doit désormais satisfaire toutes nos curiosité ethnographiques,
On vit d’abord sur la scène un monsieur, qui fut, dit-on, résident au Cambodge. 11 devait nous parler, s’il fallait en croire le programme, du théâtre annamite et du théâtre cambodgien. Le public faisait beaucoup de bruit. On entendait mal le conférencier. Tout ce que l’on pouvait percevoir, en prêtant bien l’oreille, c’était que cet homme nous entretenait de Mllc Cléo de Mérode.
Puis, la conférence finie, dans une obscurité profonde, de jeunes élèves du Conservatoire, vêtus de costumes chinois, se mirent à réciter des vers français. Ces vers étaient de M. Marc Legrand et le programme nous assurait que nous entendions là, traduite en français, une comédie chinoise de Tching-Té-Hoei. Je ne le nie pas. Mais cela m'a paru plus odéonien qu’exotique.
Aux jeunes élèves du Conservatoire succéda un orchestre annamite. Les musiciens venaient à la vérité de l’Indo-Chine et les instruments étaient authentiques. Mais la musique semblait bien européanisée. Quelqu'un qui a vécu en Indo-Chine m’assurait que, soumise à la seule loi du rythme, la musique des Annamites et des Cambodgiens n’a jamais connu la lourde mensuration des mélodies occidentales...