PROMENADE D UNE ÉCOLE
Aux Invalides, l’exposition des jouets leur arrache quelques cris de ravissement. Mais, ici, la scission est complète. Les filles passent avec dédain devant les soldats de plomb. Les garçons se croiraient humiliés s'ils s’arrêtaient devant les poupées.
Sur le trottoir roulant, la joie de tous est égale. Ils se mettent à galoper, montant et descendant de la plate-forme en marche. Jusqu’ici la peur de se perdre les rendait hésitants et timides, et, volontiers, ils s’accrochaient aux bras de leurs guides. Maintenant, ils sont lâchés : c’est la récréation. Et il faut voir leurs mines de regret quand, parvenus au Champde-Mars, ils doivent reprendre leur promenade sur le terre ferme.
La traversée de la galerie des Machines, tout encombrée de constructions factices, les divertit. Mais ce qui les amuse surtout, c’est l'artifice de tout ce décor. Un bateau sur des vagues de carton, un moulin à vent qui tourne sans qu’il y ait un souffle de brise, une muraille de toile le long de laquelle grimpent des plantes en papier, tous ces mensonges les ravissent parce qu’ils savent que ce sont des mensonges. Quelle école de scepticisme qu’une Exposition universelle !
Ces enfants finissent par ne plus croire à aucune réalité. Lorsqu’on les conduit au village suisse, ils n’ont plus une seule illusion. Ce facsimilé de l’Helvétie est pourtant un miracle de «restitution ». On y voit des cascades, des vallées, des chalets, des lacs, des torrents, des prairies, la chapelle de Guillaume Tell, la maison de la « poste fédérale », des marchands d'alpenstock et d’edelweiss; on y entend des chants nationaux et le ranz des vaches. C’est « bien imité ». Tartarin s’y tromperait. Mais mes jeunes amis de Seine-et-Marne ne sont plus à mystifier. Ils viennent de passer une journée dans l’Exposition de 1900 : on ne leur en impose plus. Lorsque je leur affirme que les rochers ne sont point en carton, ils me regardent avec méfiance... Mais je les mène à l’étable et alors, o prodige! voici devant eux des vaches qui remuent; un instant encore, ils doutent; ils passent la main sur le dos d’une des bêtes, et ils demeurent stupéfaits en sentant la chaleur de l’animal. C’est leur premier étonnement de toute la journée, et c’est là le souvenir le plus profond qu’ils emporteront de leur visite à l’Exposition : ils ont vu des vaches, de vraies vaches, des vaches pareilles à celles qui, le soir, défilent dans les rues de leur propre village.