L ASSISTANCE PUBLIQUE
dont la seule utilité fut de procurer à leurs ingénieux possesseurs des cartes d’exposants. On a gâché là, comme à plaisir, une idée heureuse et charmante... Plus l'Exposition était vaste, plus un ordre rigoureux y devenait nécessaire.
Le plus sage est d'aller droit devant soi, à l'aventure, en badaud, et de s’amuser des trouvailles de la route : elles sont innombrables; et, si l’on n’a point la manie de l’ordre, on trouvera même quelque amusement aux contrastes imprévus et burlesques qu’on rencontre à chaque pas dans ce gigantesque capharnaüm .
Derrière l’exposition de l’Electricité, à la porte de la salle des Illusions, vous découvrirez ainsi la Rétrospective de l'Assistance publique. On l'eut peut-être cherchée ailleurs. Mais là où le hasard l’a placée, elle n’en est pas moins intéressante. On y voit des estampes représentant saint Vincent de Paul, les bâtons processionnels et les insignes des vieilles confréries de charité, une très belle tapisserie de l’hospice de Beaune, des troncs, des aumônières, l'enseigne d’un refuge (chef-d’œuvre de sculpture populaire), des mortiers, des cuvettes à palettes pour saignées, des carcans, un pilori,
la reproduction d’un cabanon du xvuie siècle... et la baignoire de Marat. Je n’invente rien. Au milieu de l’exposition de l’Assistance publique, à la porte de la salle des Illusions, il y a la baignoire de Marat... Voilà un bon exemple de l’incohérence de cette Exposition. 11 est évident que cette baignoire aurait pu figurer, soit dans la Rétrospective de la ville de Paris parmi les souvenirs de l’époque révolutionnaire, soit à la Rétrospective de l’Hygiène, soit à la Rétrospective de la Presse: nous serions alors passés sans y faire grande attention, car ce meuble-relique est, après tout, d’un intérêt médiocre. Ici, au contraire, il devient d’un comique irrésistible. Quels fantaisistes, quels humoristes que ces organisateurs de l’Exposition!
En sortant de cette salle, suivez les galeries qui dominent l’ex-galerie des Machines; vous passerez devant les établissements hospitaliers qui relèvent du Ministère de l’Intérieur, et vous parviendrez ainsi à la Rétrospective de l’élevage de l’enfance. Celle-là est une des plus réussies qui soient dans l’Exposition. Vous verrez une charmante collection de petits bonnets d’enfants, de tous les temps et de tous les pays, des bavettes, des hochets, des bercelonnettes, des bourrelets, de petits cha-
l'assistance publique
riots, une série de petits poupons emmaillotés de toutes les manières, des amulettes pour les maladies d'enfants, jusqu’à un peu de terre du tombeau du P. Rouville contre les coliques infantiles... Près de ces menues babioles, on nous a montré la hotte du « meneur d'enfant », la hotte du croque mitaine qui s’en allait aux hospices avec sa charge de nourrissons. Puis voici le tour, et tout à côté, une vitrine où l’on a réuni tous les signes de reconnaissance des enfants trouvés.
Cette vitrine-là eût pu être placée aussi bien à l'exposition du théâtre. C’est la vitrine de la « Croix de ma mère ».Elle contient les rubans, les bracelets, les bijoux, les pièces de monnaie, à l’aide desquels, de Sophocle à d’Ennery, tant de drames se sont dénoués au milieu des larmes des spectateurs. Et Beaumarchais lui-même a pillé cet arsenal d’accessoires! Vous rappelezvous Figaro : « Quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands, n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux et ces hiéroglyphes à mon bras... » ?
J’en étais là de mes souvenirs, lorsqu’une
voix près de moi fit simplement : « Pauvres gosses! « Oui, pauvres gosses! Car, littérature à part, il est impossible de ne pas être ému en songeant à toutes les histoires, — trop réelles, — de honte, de misère et d’abandon que racontent ces petits objets aujourd’hui étiquetés et rangés dans une banale armoire d’exposition
Le bureau de poste élevé sur la rive droite de la Seine, près du pont de l’Alma, est un édifice très remarquable, non pas que son architecture soit plus belle que celle des autres bureaux de poste de l’Exposition ; mais c’est un bureau de poste wagnérien. Lorsqu’on y pénétre pour acheter un timbre ou déposer une dépêche, on a la surprise de se trouver dans le logis de Hunding. Un arbre occupe le milieu du bureau, non point un frêne à la vérité, mais un platane feuillu. 11 passera ainsi son été sous une coupole vaguement orientale. Les oiseaux du ciel ne viendront point y faire leur nid. On lui rendra l’air et
LA CONSIGNE DE LA COMÉDIE FR ANÇAISE il i
le soleil, lorsque l’Exposition sera terminée; en attendant, les employés de l'Administration des Postes et Télégraphes mèneront, sous ses branches, la vie des forestiers. Toutefois on n’a point poussé le wagnérisme jusqu’à enfoncer dans le tronc une épée lumineuse.
Et l'on trouvera encore des personnes malveillantes pour prétendre que M. Bouvard n’aime point les arbres.
Il y a dans les vitrines de l’Exposition un grand nombre de papiers, de registres et de manuscrits qu’on voudrait pouvoir feuilleter. On parcourt la page où le volume est ouvert, et c’est une grande déception de ne pas pousser plus loin sa lecture. Il est certain qu’on ne pouvait songera laisser le public « bouquiner» parmi toutes ces paperasses précieuses. Mais, tout de meme, il y a des moments où l’on a
A TRAVERS l’eXPOSITIOX
envie de casser la vitre pour savoir la suite.
A l’exposition de la préfecture de police, figure un cahier sur lequel sont écrites les consignes données aux sentinelles dans les bals et théâtres en 1760. J’ai pu lire et copier les premières lignes de la consigne de la Comédie française. Les voici :
« Les sentinelles en dedans de la salle de la Comédie auront attention de bien remarquer les personnes qui pourraient troubler le spectacle, soit en parlant trop haut, en sifflant, en claquant des mains à contre-temps, c’est-à-dire lorsqu’un acteur ou actrice déclame, soit en criant : « Chapeau bas ! Place au théâtre. Place aux dames! Bis! Annoncez! Commencez! etc... »
« Ils auront attention qu'il ne se passe aucune querelle ou indécence et de bien observer les personnes qui tomberont dans le cas, afin de les faire arrêter.
« Lorsque quelqu’un parle d’un ton trop élevé et qu'ils voient que cela continue, ils devront lui dire : Monsieur, ayez la bonté de 'parler plus bas; ils ne doivent jamais dire de se taire. »
Je n’ai pas cassé la vitre; je ne connais pas la suite de la consigne... Mais en voilà