LES GOBELINS
assez pour apprécier Purbanité de la police du xvme siècle. Je doute que nos « cipaux » soient tenus aujourd'hui à tant de civilité.
La manufacture de Sèvres triomphe à l’Exposition de 1900. Quel malheur qu’on ne puisse pas en dire autant de la manufacture des Gobelins! Là, comme à Sèvres, il y a de fortes traditions et l’exécution matérielle n’a point dégénéré. Là, comme à Sèvres, on a tenté de sortir de la routine; mais la tentative n’a pas été heureuse.
Ne disons rien des copies d’anciennes tapisseries exécutées aux Gobelins. Elles sont d’un admirable travail, c’est entendu. Peut-être le ton général en est-il parfois dur et désagréable. Mais, à tout prendre, dans la copie, les Gobelins conservent encore leur supériorité.
Quant aux tapisseries originales qui sont exposées au palais de l’Esplanade des Invalides, elles ne sont point belles.
Est-ce la faute clés artisans qui les ont exécutées? Sans doute, pour une large part. Les découvertes de Ghevreul ont eu ce résultat désastreux que, en mettant des nuances infiniment variées à la disposition des tapissiers, elles ont entraîné ceux-ci à rivaliser avec les peintres. La tapisserie a cessé d’être la transposition d’un tableau pour devenir elle- même un véritable tableau. Or, si parfaite soit-elle, jamais elle n'arrivera à donner l’illusion d’une toile peinte. D’ailleurs, si elle parvenait à la donner, que serait-elle alors, sinon un trompel’œil puéril et coûteux?
C’est cette sorte d’aberration que vous pourrez observer dans le panneau de tapisserie exécuté aux Gobelins d’après Gustave Moreau. C’est un miracle d’exécution; c’est un tour de force. Mais l'effet décoratif est misérable.
Cependant les artisans de la manufacture sont encore moins à critiquer que les personnes chargées du choix des cartons. On a demandé à M. Jean-Paul Laurens de dessiner une composition représentant un tournoi, ou bien M. Jean-Paul Laurens a offert ce carton à la manufacture : je ne sais comment les choses se passent en pareille circonstance. Mais il importe peu. J’admire, comme il convient les nobles et
LES G0BELIXS
savantes imageries deM. Jean-Paul Laurens, et j'accorde que cet artiste est un très bon peintre d'histoire. Mais il n’a jamais montré q u ' i J possédât le sens de la décoration, et une tapisserie est, avant tout, un décor. En outre, se conformant à la tradition, M. Jean-Paul Laurens a orné le pied de sa composition de fleurs qui se détachent sur le premier plan; on peut savoir exprimer tout le dramatique d’un épisode d’histoire et ne point savoir peindre une touffe de bleuets ou de coquelicots...
Toutefois, lorsque la manufacture des Gobclins s’adresse à un artiste tel que M. Jean-Paul Laurens, son erreur est, à la rigueur, excusable. Mais, quand elle va chercher M. Rochegrosse pour lui confier l'exécution d'un carton, elle ne peut que s’en prendre à elle-même, si le résultat est pitoyable. La composition coloniale où est représentée la France débarquant en Afrique est d’une couleur criarde et d’un dessin mou. Or il semble bien que l’harmonie des teintes et la sûreté du trait soient les deux qualités essentielles d’une belle tapisserie.
Nous n'aurions jamais cru qu’il nous arriverait un jour Jetant regretter le sage Mazerolle. Ses cartons manquaient assurément d’originalité et de fantaisie; mais, du moins, celui-là
connaissait et respectait les conventions particulières de la tapisserie.
Surtout que l’on ne vienne pas nous dire que la tapisserie est un art fini, qu’il est impossible aujourd’hui de le vivifier et de le renouveler. Il suffit d’entrer au pavillon de la Grande-Bretagne et d’y jeter un coup d’œil sur les tapisseries d’après Burnes-Jones qui décorent le vestibule, pour s’apercevoir que, sur des cartons bien conçus et en utilisant sagement les découvertes de la chimie, on peut encore exécuter des chefs-d’œuvre.
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
13 juillet.
Personne n'a traversé les galeries du Petit Palais sans s’arrêter devant l’extraordinaire sainte Foy du trésor de Conques. Cette châsse, en forme de statue, vieille de neuf siècles, a un aspect barbare et somptueux qui fascine l'imagination du passant, celui-ci fût-il dénué de toute curiosité archéologique. La rigidité du visage d’or éclairé par des yeux d’émail, la froide majesté du geste, la magnificence de la parure, la splendeur des bijoux, des camées, des pierreries, des émaux, des filigranes qui semblent ruisseler sur la robe et le manteau de la sainte, tout nous fait songer h quelque idole venue d’Orient. Puis, nous nous approchons. Au premier coup d’œil nous distinguons, sans peine les traces des rafistolages et des restaurations : ce reliquaire ogival placé sur la poi-
trine de la sainte est du xme siècle ; ces mains, trop délicates pour une statue si fruste et si primitive, datent du xvi° siècle; les pieds et l’escabeau où ils reposent trahissent, avec une fâcheuse évidence, la maladresse et le mauvais goût d’un orfèvre moderne. Mais nous ne nous attardons pas aces remarques, subjugués par la grandeur des traits, du regard et de la pose, troublés par le spectacle des richesses dont des siècles de piété et d’adoration ont couvert le vêtement de la « Majesté de sainte Foy » : c’est ainsi que cette châsse était jadis appelée par les pèlerins accourus des quatre coins du monde chrétien.
Près de l’image de sainte Foy, dans des vitrines voisines, on a exposé plusieurs autres reliquaires vénérables empruntés à ce même trésor de Conques qui est parmi les plus merveilleux de la France. Ils retiendront les savants et les historiens et ils intéresseront les amateurs de « curiosités ». Mais c’est toujours devant la mystérieuse statue que nous revenons, nous, les profanes.
En face de ces choses anciennes tirées des trésors de nos églises, j’ai entendu certains d’entre nous se livrer à des réflexions moroses et meme quelquefois indignées : « Ces objets,
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
disent-ils, consacres par la foi de ceux qui les ont vénérés, n'auraient pas dû quitter l’armoire de sacristie où ils sont conservés. Leur place n’est pas parmi les « curiosités » d’une foire, fùt-elle universelle. Un reliquaire participe de la sainteté des reliques qu’il a renfermées pendant des siècles. Quelque opinion qu’on ait sur le culte un peu puéril que des multitudes de chrétiens ont voué à ces débris d’une authenticité d'ailleurs incertaine, on ne saurait oublier que reliques et reliquaires sont pour ainsi dire, saturés de prière. Ces reliques ne sont pour vous que les vulgaires fragments d’un squelette quelconque, et ces châsses admirables sont seulement, à vos yeux, des bibelots précieux et des documents pour l’histoire de l’art; soit! Mais tant de misérables les ont prises à témoin de leur misère, tant de pauvres gens leur ont fait la confidence de leurs douleurs et de leurs espoirs, elles ont suggéré tant de résignation, elles ont opéré tant de miracles qu’on souffre de voir en pareil lieu ces monuments de douleur et de foi. Il n’y a point sacrilège au sens chréüen du mot, puisque les reliques même sont demeurées dans les églises et que les reliquaires ne sont venus ici qu’avec la permission des prêtres. Mais on offense la mémoire
A TRAVERS l’ EXPOSITION
des croyants qui, en dotant les églises de ces chefs-d’œuvre et de ces richesses, ont entendu satisfaire leur piété, affirmer leur gratitude, assurer leur salut, mais non point divertir notre dilettantisme. Pauvre sainte Foy! comme ils doivent t’étonner, les propos des touristes ahuris et des belles dames en veine d’esthétique, qui défilent devant toi, sans songer à te demander un miracle ou à t’offrir une parure nouvelle ! »
Voilà, n’est-il pas vrai? de bien impertinentes doléances ! Comme si nous n’étions plus les maîtres de nos plaisirs! Comme si la loi de notre curiosité ne primait pas les convenances des dévots du moyen âge! Nous ouvrons une Exposition universelle; nous nous y exhibons nous-mêmes, tout entiers; nous y livrons tous les secrets de nos belles âmes ; et nous n’aurions pas le droit d’y placer les monuments de la crédulité des « siècles de ténèbres »! 11 faut laisser à 1 urs rêveries sentimentales ces originaux qui ne comprennent rien à la beauté des musées, des vitrines et du bric-à-brac...
Néanmoins, comme vous avez peut-être le désir de ne point trop scandaliser sainte Foy par vos propos, voici quelques renseignements sur l’église de Conques d'où est venue la mys-
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
térieuse statue et sur les reliques que cette chasse a contenues depuis le xe siècle et qu'elle contiendra de nouveau lorsque l’Exposition universelle sera terminée.
Il y a quatre mois environ, j’étais à Conques. Aujourd'hui, je transcris quelques-unes des notes que j’ai prises alors, au cours de cette promenade.
J'ai quitté Marcillac en voiture (Marcillac est à quelques lieues de Rodez). La route suit la vallée du Creneau, que dominent de hautes collines couronnées de chapelles et de châteaux ruinés. Tout est encore dénudé : nous sommes aux derniers jours de mars. Aucune culture ne cache le sol; à perte de vue, c’est la terre rouge de l’Aveyron. Entre les saules, dont déjà pointent les premiers bourgeons, le ruisseau court en torrent, d’un vert sombre, avec une frange de sang sur ses deux berges. Puis les collines s’éloignent; le paysage s’élargit et s’amollit; mais le sol conserve toujours sa couleur tragique. Enfin, par un défilé sau-
vage et rocheux, on arrive à un ravin où est blotti le vieux village de Conques.
Le site est robuste et grandiose. La montagne de schiste se découpe en pics et en arêtes. Au fond d’un vallon étroit, des maisons en ruine, des débris de remparts, des restes de terrasses, des chapelles, des croix de pierre, des toitures d’ardoises à demi effondrées. Partout jaillissent des sources qui ruissellent sur les pentes pierreuses des chemins et des ruelles. Le soleil étincelle à toutes les cassures des schistes, à tous les rocs humides. Aucune verdure n’apporte encore sa gaieté dans ce paysage déchiqueté, bouleversé ; mais la lumière, de toutes parts réverbérée, l’enveloppe d’une étrange splendeur. C’est à la fois éblouissant et morne.
Au milieu des masures, qui furent jadis des logis de pèlerins, se dresse la vieille basilique et, tout de suite, on est arreté par les belles sculptures qui décorent le tympan du portail.
Pourtal dé Counquos,
Clouquié dé Roudez.
Compono dé Mendé,
Gleizo d’Alby.
Portail de Conques, clocher de Rodez, cloche
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
do Mende, église d'Alby : telles sont, selon un dicton populaire, les quatre premières des sept merveilles du Midi.
Il exagère un peu, le dicton. Le Jugement dernier , de Conques, est un intéressant morceau de sculpture romane ; mais ce meme art a produit dans le Midi de la France un chefd'œuvre d'une plus rare beauté. Le portail de Moissac surpasse celui de Conques par la fantaisie du décor, l’harmonie des groupes, l’habileté de l’exécution. Ayant ainsi redressé Lin justice du jugement populaire, reconnaissons les mérites du portail de Conques.
D'abord ces sculptures sont admirablement conservées. On les a restaurées à peine. Têtes et bras sont intacts. Xi les guerres de religion ni la Révolution ne paraissent avoir exercé leurs ravages dans ce vallon reculé de l’Aveyron. L'antique peinture subsiste encore. Tout le tympan est coloré d’un bleu éteint dont la douceur est exquise.
Puis, cette imagerie populaire est vivante. Ils étaient maladroits, ces tailleurs de pierre, mais ils savaient le langage qu’il fallait parler aux foules. Il y a dans cette composition touffue (on y compte plus de cent personnages) une verve extraordinaire. Chaque scène est traitée
avec une familière bonhomie, une malicieuse goguenardise qui devaient déchaîner les pieuses facéties des pèlerins attendant devant le portail leur tour de prière et d’offrande.
Aux pieds du Christ, un ange pèse les âmes, et un affreux diable cherche à donner un coup de pouce à la balance. — La bonne sainte Foy prie, prosternée sous la main de Dieu, une main gigantesque, près des carcans de tous les prisonniers qu’a délivrés son intercession. — Un formidable Belzébuth (on l’appelle dans toute la région le « gros diable de Conques ») préside aux supplices des damnés qui, à force de commettre des péchés capitaux, ont lassé la patience divine. — Ces péchés capitaux sont représentés par des groupes d’une fantaisie naïve et compliquée qui est un ravissement. — Bref, tous les rébus sacrés qu’on voit aux portails de nos cathédrales, mais traités ici avec un accent particulier peut-être plus vif et plus tumultueux.
L’église de Conques est une des plus belles et des plus parfaites du Midi de la France. Comme Saint-Sernin de Toulouse, avec lequel elle présente de grandes analogies de plan et de construction (néanmoins, à l’intérieur, il n’y a pas de déambulatoire dans le transept), elle se rattache au type des églises d’Auvergne. Les
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
matériaux même dont elle est bâtie indiquent très clairement les deux époques de sa construction. L’abside, qui est très ancienne, est en çrès. La nef est en schistes de couleurs diverses qui forment une sorte de mosaïque. Les deux tours sont l'ouvrage des architectes d’aujourd'hui. C'est une « restauration » assez aventureuse, dont l'effet n'est pas très heureux.
A l'intérieur, dans le transept de gauche, quelques belles sculptures d'un style plus parfait que celui des sculptures du portail ont conservé des traces de leurs anciennes couleurs. Sous la coupole, d'admirables anges affreusement badigeonnés. Dans le transept de droite, quelques restes de peintures murales disparaissent et s’effacent chaque jour...
La garde de l’église et du trésor de Conques appartient à l’Ordre des Prémontrés. Le curédoyen est le P. Marie-Bernard. Si vous allez jamais à Conques, rendez visite à ce bon religieux et obtenez de lui qu’il vous fasse luimême les honneurs de ses chefs-d’œuvre.
Lorsquejeme rappelle la journée que j’ai passée h Conques, je ne sais laquelle est demeurée la plus vive dans mon souvenir, l’impression des belles choses que j’ai vues ou celle de l’hospitalité délicate que j’ai trouvée chez le P. Marie-
Bernard. D’ailleurs, au fond, ces deux impressions se confondent; car le curé de Conques s’est identifié avec les trésors qui lui sont confiés. C’est lui qui poursuit la restauration — discrète — de la vieille basilique. C’est lui qui a retrouvé les restes du cloître de l’ancienne abbaye. C’est lui qui a formé un petit musée où sont réunis tous les débris de sculpture ramassés aux abords de l’église et tous les documents qu’on a pu collectionner sur la dévotion à sainte Foy. C’est lui enfin, qui, naguère, n’ayant pu se résigner à se séparer de la précieuse statue, l’a, lui-mème, apportée à l’Exposition universelle.
Ce prêtre, plein de savoir et d’activité, rêve de ressusciter les antiques pèlerinages. En attendant, il a tâché de ranimer chez ses paroissiens le goût des pieux divertissements d'autrefois, et, dans son église de Conques, il a fait jouer par ses montagnards le mystère de la Passion. Cet Oberammergau du Rouergue n’a encore qu’une célébrité provinciale. Cette année, les représentations ont été suspendues. L’an prochain, elles recommenceront sans doute vers Pâques. En quittant le P. Marie-Bernard, je lui ai promis d’être au nombre de ses spectateurs, et je lui tiendrai parole.
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
L'histoire de sainte Foy et des reliques de sainte Foy 1 mérite d’être contée.
Foy ( Fides ) naquit dans la ville d’Agen, à la fin du iii® siècle. Son père était idolâtre; mais sa nourrice était chrétienne, et le saint évêque Caprais la baptisa. Dès son enfance, elle vint au secours des chrétiens pauvres et persécutés. Les hagiographes ne nous ont rien appris de son caractère; mais les miracles qu’elle opéra après sa mort eurent, tous, je ne sais quoi de plaisant qui les fit appeler par le peuple les « Jeux de sainte Foy ». Ces badinages surnaturels laissent donc à penser qu’à ses grandes vertus la petite Agenoise joignait l’imagination vive et joyeuse des gens de son pays. On a remarqué que les saints conservent leur humeur d’ici-bas jusque dans les manifestations posthumes de leur sainteté.
Foy n’avait point treize ans, lorsque la pcrsé-
i. Mon érudition — de fraîche date — a été puisée dans les remarquables travaux de M. l’abbé Bouillet sur V Eglise et le Trésor de Conques et dans la Vie de sainte Foy, par M. l’abbé Servières.
cution se déchaîna sur ies Gaules. Le cruel proconsul Dacien menaça des supplices les plus affreux les chrétiens qui ne sacrifieraient pas aux dieux. Dénoncée par son propre père, la jeune vierge comparut devant le proconsul. Elle se déclara chrétienne, proféra des blasphèmes contre les dieux de l’empire. Voyant sa constance, Dacien ordonna « qu’on la dépouillât devant le monde, alin que, ayant honte de sa nudité, elle put être distraite de son bon propos ». Mais elle ne perdit point sa fermeté. On la plaça sur un gril. Elle se mit à louer Dieu ; et une colombe, descendue du ciel, posa sur sa tête une couronne de pierreries d’où ruisselait une subtile rosée qui éteignait les flammes. Le tyran la fit alors mener au temple de Diane, et là, elle eut la tête tranchée en même temps que l’évêque Gaprais, Prime et Félicien, Alberte, sa sœur, et cinq cents autres Agenois que le spectacle de son martyre avait convertis.
Lorsque les temps de la persécution furent passés, on recueillit les restes de sainte Foy et de ses compagnons et l’on éleva dans Agen une magnifique basilique en leur honneur. Les reliques de tous les martyrs firent de grands miracles. Mais celles de sainte Foy étaient les plus renommées, à cause des grâces,
LA MAJESTÉ DE SAINTE FO Y
des faveurs et des guérisons extraordinaires dont profitaient ceux qui les venaient vénérer.
Comment ce trésor sacré vint-il d'Agen à Conques? C'est une de ces histoires singulières, qui nous déroutent un peu, nous hommes de peu de foi, mais qui ne causaient au moyen âge ni surprise ni scandale.
Au ixc siècle, il y avait à Conques un monastère fort ancien et fort riche. Ses moines avaient pour sainte Foy une grande admiration, et ils convoitaient ses reliques : ils résolurent de s’en emparer. D'ailleurs, en méditant ce rapt, ils entraient dans les vues de la Providence; la suite l’a clairement démontré.
Un des moines, appelé Aronisde, se chargea de l’entreprise. C’était un homme d’une haute vertu, austère comme un anachorète et artificieux comme Ulysse. 11 laissa son froc, prit l'escarcelle et le bourdon du pèlerin et s’en fut à Agen, accompagné d'un guide qui, désormais, resta son compagnon. Il édifia les moines du monastère d’Agen par sa fervente dévotion à sainte Foy, obtint d’être admis parmi eux, et, quelques années plus tard, la pureté de ses mœurs et l’humilité de son cœur lui méritèrent d'être désigné pour la garde des reliques. Des années encore se passèrent. On n’avait ja-
mais vu gardien si fidèle et si vigilant. Enfin, un jour d’Epiphanie, comme, ce soir-là, les moines soupaient plus longuement que de coutume, Aronisde brisa le tombeau de la sainte, mit le corps dans un grand sac, revêtit un déguisement et s’enfuit avec son compagnon.
Sainte Foy, dont c’était évidemment le vœu de reposer dans l'abbaye de Conques, protégea les pieux cambrioleurs. On dépêcha à leurs trousses une troupe de cavaliers ceux-ci se trompèrent de chemin et se perdirent du côté de la Gascogne. Furieux de la mésaventure, d’autres Agenois prirent la route de Conques, car il n’y avait de doute pour personne : c’était un tour des moines de Conques. Près de Cahors, sur le bord d'une route, ils trouvèrent deux voyageurs exténués qui semblaient dormir, la face contre terre ; ils leur demandèrent s’ils avaient vu les fugitifs. « Non! » répondit en se tournant à peine l’un des voyageurs. Les Agenois passèrent, allèrent jusqu’à Conques, ne découvrirent personne, cependant qu’Aronisde et son compagnon, qui l’avaient échappé belle, gagnaient l’abbaye de Figeac avec leur précieux fardeau.
Si Aronisde avait eu quelque doute sur la légitimité de son larcin, sainte Foy elle-même
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
se chargea de le rassurer. Car elle permit que, même aux mains des ravisseurs, ses reliques continuassent de faire des miracles. Des aveugles recouvrèrent la vue. On leur demanda de garder le secret de leur guérison, tant qu’Aronisde n’aurait pas mis son trésor en sûreté. Enfin sainte Foy fut installée à Conques. Elle y est demeurée depuis ce tempslà.
Les Agenois durent se résigner à leur infortune. D’ailleurs, ils avaient coutume de mal garder leurs reliques. Bernard d’Angers, l’historien des miracles de sainte Foy, Fa constaté : « J’ignore, dit-il, par quelle fatalité ou pour quel crime cette ville a vu disparaître presque toutes ses illustres reliques, les unes par la force, les autres par quelque pieuse fraude. Car, si jamais vous voyagez en Aquitaine, vous trouverez, comme souvent j’ai trouvé moimème, diverses églises qui vous diront, en vous montrant leurs reliques : « Voici le corps d’un martyr d’Agen. »
Néanmoins les Agenois demeurèrent longtemps fidèles au souvenir de la sainte si indulgente aux entreprises de leurs ennemis. Au xme siècle, ils bâtirent une nouvelle église consacrée à sainte Foy. Les derniers restes de cette
A TRAVERS l’eXROSITION
basilique ont été rasés naguère et, sur l’emplacement, passe maintenant une rue Rabelais!
Je ne puis énumérer ici tous les « jeux » par lesquels sainte Foy se signala dans son sanctuaire de Conques. La liste de ces miracles est interminable, et elle est d’une incroyable variété. Sainte Foy ressuscitait les hommes et les bêtes; elle rendait la vue aux aveugles; elle faisait parler les muets et marcher les paralytiques ; elle stimulait la générosité des riches; elle apparaissait aux femmes durant leur sommeil et leur mendiait des bijoux et des pierreries pour orner sa châsse ou son autel; elle consolait les pauvres; elle ouvrait, elle-même, les portes de son église aux pèlerins que les clercs avaient la cruauté de laisser se morfondre sur la place de Conques. Lorsque les moines promenaient ses reliques dans les campagnes, elle semait sur leur passage les guérisons et les résurrections.
Aussi son culte sortit bientôt des montagnes du Rouergue. On lui élevait des églises par toute la France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, et son nom passa
LA MAJESTÉ DE SAINTE FO Y
l’Océan : car en Amérique des villes s'appelèrent Santa-Fé pour mériter sa protection. Conques fut comme le Lourdes du moyen âge. Son renom rayonnait dans le monde entier, et 900 moines peuplaient l'abbaye au service de la sainte.
Je veux seulement vous conter comment « sainte Foy rétablit les yeux arrachés de l'aveugle Guibert ». C’est un de ses miracles les plus célèbres, un de ceux dont s’entretenaient le plus volontiers les pèlerins le long des routes, et c'est aussi l’un de ceux où se révèle le mieux l’enjouement de cette sainte malicieuse.
Guibert, du bourg d'Espeyrac, intendant des biens de Giraud, son parrain, revenait de Conques, où il avait été célébrer la fête de sainte Foy, lorsque, sur le chemin, il rencontra son maître. Celui-ci, trompé par de faux rapports, et emporté par une jalousie honteuse, se jeta sur Guibert, lui enfonça ses ongles dans les yeux et lui arracha les prunelles qu’il jeta loin de lui. Alors apparut une colombe, qui vint saisir dans son bec les deux globes sanglants et s’envola vers Conques.
La vue du prodige émut Giraud et le fit se repentir de sa folle barbarie. Quant au pauvre Guibert, il s’en alla sur les chemins, les orbites
vides, et, pour gagner sa vie, il fit aux passants des tours et des grimaces.
Un an plus tard, c’était l’avant-veille de la fête de sainte Foy, Guibert eut une vision. Une jeune vierge, belle et richement vêtue, lui apparut. Elle lui dit qu elle s’appelait sainte Foy, lui commanda de se rendre à Conques pour y brûler deux cierges devant l’autel du Saint- Sauveur, et, enfin, lui promit que ses yeux lui seraient rendus. Guibert se mit en route, racontant sa vision aux passants, qui riaient de bon cœur, croyant à quelque farce du facétieux aveugle. Mais un brave homme consentit à lui donner quelques pièces de monnaie pour acheter deux cierges.
Les cierges furent allumés devant la chasse d’or. Guibert se prosterna. Priant et somnolant, il vit confusément deux globes étincelants, de la grosseur d’une olive, descendre de la voûte de l’église; il crut sentir qu’ils se posaient dans le creux de ses orbites, et il s’endormit. Lorsqu’éclatèrent les chants de matines, il se releva. Il voyait ; il voyait l’église illuminée ; il voyait les moines en prière ; il voyait les visages des pèlerins stupéfaits du miracle. Alors il eut un grand mouvement de terreur : s’il allait rencontrer son maître, si celui-ci, dans
LA MAJESTÉ DE SAINTE FOY
sa fureur, allait vouloir de nouveau lui arracher les yeux! Epouvanté, il courut s’enfermer dans le château d'un seigneur qui lui accordait protection. Mais cela ne pouvait satisfaire les moines, qui désiraient conserver à Conques cet illustre témoin du pouvoir de sainte Foy. Ils allèrent donc chercher Guibert, l’assurèrent que Giraud s'était repenti et lui démontrèrent que, nulle part, il ne serait plus en sûreté qu'auprès du sanctuaire de celle qui l’avait déjà favorisé d'un si éclatant bienfait. Il s’établit donc à Conques. On le montrait aux visiteurs. et le désir de voir Y illuminé , c’est ainsi qu’on l’appelait, amena des pèlerins du monde entier. Ce fut pour le monastère la cause d’une extraordinaire opulence.
Cet excès de gloire devint funeste à Guibert ; on l’accablait d’hommages, d’aumônes et de présents ; il en perdit la tête et tomba dans la débauche. Sainte Foy, alors, lui reprit ses yeux.
Redevenu aveugle, Guibert fut moins riche et moins glorieux ; il rentra en lui-même et, de nouveau, pratiqua la vertu. Sainte Foy lui rendit ses yeux.
Mais, encore une fois, l’humaine faiblesse fit perdre à ce pauvre pécheur le fruit du miracle et, encore une fois, la sainte dut rendre Gui-
bert aux ténèbres, qui, pour lui, étaient l’école des bonnes mœurs.
Cette fois l’épreuve fut décisive. Guibert racheta par une vieillesse pleine de vertu les égarements où l'avait entraîné l’orgueil de la popularité. Il mourut doucement et saintement.
Rappelez- vous ces belles histoires devant la vitrine du Petit Palais où est enfermée la « Majesté de sainte Foy », l’idole d’or aux yeux d’émail.
i/expositionnite
20 juillet.
Mélancolique de la mélancolie propre à ceux qui viennent de débarquer dans une « station thermale », j'errais sous les ombrages du « parc de rétablissement », cherchant un coin frais et propice où je pourrais passer mes longs aprèsmidi à somnoler sur des romans et des journaux. A la lisière du bois, je découvris un admirable mélèze, au pied duquel une pente douce et gazonnée invitait à la sieste, tandis qu’en arrière, des arbres plus touffus formaient un rideau d’ombre. Le site était un peu wagnérien : on eut dit l'arbre au pied duquel Wotan endort Brunhilde. Mais ces fantômes tétralogiques s’évanouissaient vite en face d’une bonne petite prairie de France semée de meules et enclose de haies. D'abord, je m’étonnai qu’aucun «baigneur» n’eût élu avant moi l’abri de ce grand mélèze,
car le lieu semblait à souhait pour le repos des yeux et l’engourdissement de l’esprit. Mais bientôt je m’aperçus que j’avais été devancé à cette place par quelque promeneur ou quelque promeneuse : une lettre volumineuse gisait dans l’herbe. Je ramassai les feuillets; l'enveloppe manquait. Je cédai à une coupable tentation : je lus. Je fis pis encore : je copiai. Maintenant je mets le comble à mon indélicatesse : je publie. Néanmoins j’ai un dernier scrupule et je supprime les noms propres.
« Paris, juillet 1900.
« Je suis navrée, ma petite Yette, nous sommes tous navrés. Le vilain tour que nous a joué ce médecin en t’expédiant si brusquement loin de Paris ! On était si bien à expositionner tous ensemble. On en avait tant vu et on en avait encore tant à voir! Comme tu dois te morfondre, dans ton hôpital, sous tes sapins, ma pauvre chérie ! Bien vite, donne-nous de tes nouvelles. Ton docteur est-il gentil? Que dit l’aimable vieux monsieur de la table d’hôte? Car il y a toujours un aimable vieux monsieur pour tapoter la joue de la petite fille de la belle
L EXPOSITIO>MTE
dame qui s’ennuie toute seule. Il ne s'ennuie pas lui. le vieux monsieur; car ta petite Renée est belle comme l'angélique petite princesse de Nattier que nous avons vue, l'autre jour, à Versailles; et toi, crois-moi, ton expositionnite ne t'a pas défigurée; G... prétend que tu es plus Reaburn que jamais, depuis qu'il a découvert Reaburn en visitant le pavillon anglais. Et que dit aussi le jeune monsieur? Car il est inévitable, le jeune monsieur : il revêt en ton honneur des costume surprenants où il combine la tenue du chauffeur avec celle du joueur de tennis, et il laisse traîner sur un fauteuil du salon le dernier numéro de la Revue de Paris , afin que Yette, s'étant imaginée que cette livraison appartient à la bibliothèque de l'hôtel, s’excuse de son erreur... Et la vieille dame en bonnet ne t'a-t-elle pas déjà demandé sournoisement : « Estce que votre mari ne viendra pas au moins du samedi au lundi?» Qu’est-ce que tu lis dans ta baignoire? As-tu vu les Noces de Jeannette au Casino? Dis, raconte.
" Nous, nous continuons, et sans toi, puisque tu l'as voulu, méchante lâcheuse! Le lendemain de ton déparl, naturellement on s’est retrouvé à Ceylan. Ton mari est venu avec les L... Il avait la tristesse décente qui convient à un mari,
lequel, seul à Paris, se sait sous l’œil noir et perspicace de l’amie, de la vraie amie, de la grande amie de sa femme. 11 m’a juré que jusqu’à ton retour il était résolu à ne voir que de la pédagogie et des moteurs.
« Lequel est préférable, le thé chaud ou le thé glacé? Lequel est le moins excitant? Notre fastidieuse discussion de tous les cinq heures allait recommencer. Mais G... y a coupé court en nous contant qu’il venait de voir dans l’exposition du Théâtre la chambre de Mllc Mars. Nous l’avons vue. Tu te la rappelles, avec son bon petit lit de pensionnaire, ses deux cabinets de toilette d’une exiguité inquiétante et sa grande bête de psyché. G... a la spécialité de ces trouvailles-là. Voilà un compagnon dont on pourrait se passer, s’il n’avait la science des restaurants; car si, à l’heure du dincr, nous n’avions pour nous guider que les inspirations de L..., on en serait réduit à déchiqueter tous les soirs la terrible côte de bœuf, avec trois violoneux dans le dos, face à un mur. Mais L... retrouve sa supériorité, quand il s’agit des Rétrospectives; il a déniché dans le pavillon de l’Horlogerie allemande une délicieuse collection de vieux coucous. C’est sur l’Esplanade. Je t’y mènerai quand tu nous auras été rendue. A propos de l’horlogerie, j’ai
L EXPOSITION MTE
demandé à ma cuisinière ce qu’elle avait vu de plus beau dans l'Exposition. Elle n’a pas hésité une seconde : « Les horloges, quand elles sonnent toutes ensemble! » C'est sans doute afin de satisfaire le goût de ma cuisinière qu’on a installé au Champ-de-Mars cet abominable carillon qui carillonne sans relâche et qui t'a tant exaspérée, quand nous étions dans le pavillon de Saint-Marin à contempler ce buste étonnant de M. Loubet, de Loubet-Ilamlet, tu t’en souviens, Yette?
« Donc on a bu du thé, on a mange des sandwiches de sardines, on a potiné, on s’est raconté ses découvertes, et on s’est dit : « Qu’est- ce que nous allons faire jusqu’au dîner? » G... tenait pour le théâtre égyptien. Mais la petite E... a déclaré que ça n’était plus la peine, puisque Lépine avait supprimé la danse de la gargoulette, et elle a proposé la Feria, en regardant ton mari. Celui-ci a froidement répondu qu'à cinq heures il n’allait pas à la Feria, et que les danses prenaient seulement à la fin de la soirée ce caractère de gracieuse abjection qui nous intéressait tant. Et c’est lui qui a dit : « Il y a du Bach au Vieux-Paris. » À défaut de la gargoulette et du flamenco, on s’est rabattu sur Bach. G... avalait sa langue. La petite F...
rageait; elle se dégoûte de la musique dès qu’elle a fini son abonnement chez Chevillard. C’est une mélomane d'hiver. Mais Bach a été bref... Par là-dessus, on a dîné au son d’une il ûte de Pan sifflante et morsurante. Ensuite, on a été contempler les bons rastas de la rue de Paris.
« Le lendemain on y revenait. Il y avait réception au pavillon de l’Allemagne. Ton amie était invitée. Elle a bu deux verres de vin du Rhin glacé qui lui furent offerts par un herrdoctor , très cérémonieux, mais bien gemüthlich tout de même. Cela lui mit tout de suite du rose sur les joues et des étincelles dans les yeux. Elle-même s’en aperçut bien, quelques minutes plus tard, au ton du compliment que lui adressa le colonel B..., rencontré sur la terrasse des Nations. Il m’a confessée ; j’étais d’humeur expansive ; j’ai tout avoué. Alors, le colonel a paru un instant partagé entre l’agrément de rencontrer une si belle dame de si joyeuse humeur et le chagrin de constater qu’une bonne nationaliste donnait maintenant dans les pires pratiques du cosmopolitisme. Enfin, héroïquement, il a pris son parti ; il m’a grondée et il a soupiré : « Quel dissolvant que cette Exposition universelle ! » Je lui ai juré