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L INAUGURATION DU JAPON

du champagne et des sandwiches. Car nous sommes, ici, les « barbares». C’est indiscutable. Nous sommes les barbares sans grâce, sans agilité, sans subtilité. Nous serions incapables de mettre tant de charme dans un geste de la main, tant de séduction dans une invitation à « passer au buffet ».

Le coup d’œil du petit jardin compliqué, tordu, savant et grandiose, est une fête pour 1rs yeux. Des Chinois y promènent leurs robes de soie parmi les redingotes des Japonais alertes. Une jeune Chinoise d’une incomparable beauté, va et vient, vêtue d'une toilette parisienne, séduisante et harmonieuse, qui rend encore plus mystérieuse pour nous l’énigme de son visage pâle et de sa démarche dansante. Les belles barbares, délicieusement attifées, mangent des sandwiches, avec des rires trop sonores; parfois même elles marchent sur les pelouses.

Dans le pavillon, si délicatement et si sobrement orné, voici dans de larges vitrines des chefs-d’œuvre et encore des chefs-d’œuvre. Je ne suis pas « japonisant » ; je ne sais rien de cet art ; j’ignore les siècles, les écoles; je suis prêt à toutes les erreurs, à toutes les hérésies, à toutes les bévues. Mais devant les statues de bronze et de bois, devant les laques, devant les

vieux kakémonos, je sens qu’il y a là de la beauté, — une beauté que moi, barbare, je ne saurai jamais pénétrer. Nous pouvons bien « japoniser » ; nous ne percerons jamais le mystère de l’art japonais. Il nous demeure pour toujours inviolable. Connaîtrions-nous la langue, la religion, la vie des Japonais comme nous pouvons connaître la langue, la religion ou la vie des Hellènes, nous ne comprendrons jamais rien à tout cela, sinon que nous sommes d’une race inférieure, d’une race qui ne sait pas sons-en tendre. L’art japonais n’est que sous-entendus. Regardez plutôt toutes ces images autour de vous : presque toujours les yeux sont clos et les lèvres fermées. Avec nos lourdes façons de prétendre à la franchise, avec notre épais mépris du mensonge, nous sommes à peine des demicivilisés. Nos ironies les plus raffinées sont de petites singeries d’enfant auprès des inextricables complexités où se jouent, avec une joie tranquille, les imaginations japonaises : pour elles, l’extrême simplicité des formes est comme une convention à l’abri de laquelle elles se communiquent leurs rêves, sans jamais se les dire. Quels rêves? Ni vous, ni moi, ni aucun homme né sous le ciel de l’Europe n’en saura rien, ni aujourd’hui, ni demain.

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