DE LA PLATIÈRE AUX CHARTREUX I
Seul le monastère des Augustins subsiste encore : Téglise a été affectée au service des deux anciennes paroisses de Notre-Dame delaPlatiùrc et de Saint-Vincent, et les bâtiments du couvent
— nous l'avons dit — sont occupés par l'Ecole la Martinière.
Cette école est une création qui doit nous être chère, parce qu'elle atteste combien l'enfant de Lyon garde au cœur le souvenir du sol natal et aussi parce qu'elle a un caractère qui lui est pro pre, qui en fait une institution ayant une physionomie à part entre les écoles, comme notre cité a une physionomie à part entre les grandes municipalités françaises.
La Martinière a été le premier établissement
— en France au moins — où l'enseignement des sciences et arts industriels a été appliqué. Depuis que ce mode s'est propagé, sous le nom d'enseignement professionnel nulle école n'a réussi à s'adapter les méthodes de la Martinière et n'a surtout obtenu les mêmes résultats. Il n'est pas un pédagogue — même d'Allemagne et d'Angleterre, pays où florissent pourtant de nombreuses écoles professionnelles — qui ne sorte émerveillé d'une visite à notre ins^titution lyonnaise.
Ce coin de la ville a vu encore deux faits importants pour l'histoire locale : l'établissement
de la première imprimerie à Lyon et Térection du premier théâtre.
En 1472, trente-quatre ans après la découverte de Gutenberg, un citoyen lyonnais, Barthélémy Buyer, conseiller de ville, ouvrit sur le quai de Saône, près des Augustins un atelier typographique. Il s^était associé un ouvrier imprimeur, Guillaume Leroy, qui avait sans doute appris son art en Allemagne, mais sur la nationalité duquel on ne sait rien de certain.
C^est probablement de ces presses que sortit le premier ouvrage imprimé en langue française. Il existe, en effet, une traduction de la Légende dorée, due à maître Jean Batallier, et portant la date du 18 avril 1476. Or, les Chroniques de Saint-Denis^ imprimées à Paris, auxquelles on accorde ordinairement la priorité sont de 1477* Elles sont bien datées de janvier 1476, mais les années sont comptées de Pâques, au vieux style, et, en réalité, le livre lyonnais se trouve ainsi l'aîné de neuf mois.
Peu après, Buyer éditait une Bible traduite en langue vulgaire par un religieux augustin, Julien Macho. Cette traduction devançait donc d'un demi siècle celle de Luther, autre moine augustin. C'est, d'ailleurs, sur une bible latine d'origine lyonnaise, édition de 152 1, que le promoteur de la Réforme fit sa traduction en langue aile-
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mande. Le livre sortait des presses de Jacobus Zachoni qui exerça à Lyon de 1498 à 1522 et (|iii imprimait des bibles pour ^Vntoine Koburger de Nurenberg.
Quant au théâtre, il eut pour fondateur Jean Neyron. Pendant son séjour à Lyon (1^95), Anne de Bretagne s'était plusieurs fois fait jouer les mystères par les troupes nomades du temps.
Ces spectacles ayant développé le goût du populaire pour le théâtre, les Augustins entreprirent de représenter des pièces tirées de l'Ancien ou du Nouveau Testament. A cet effet ils dressaient des« échafauds », soit dans la cour du couvent, soit sur l'emplacement vague des Terreaux (1506).
Jean Neyron, dans sa jeunesse, avait pris part à ces représentations. Arrivé à la fortune, il conçut l'idée de bâtir un véritable théâtre et, pour ce, acheta un terrain sis entre le monastère des Augustins et celui de la Déserte, disent les chroniques du temps- (1540).
Voulant à la lettre commencer par le commencement, notre concitoyen fit représenter d'abord la création du monde. Les démons, précipités dans l'abîme, hurlaient au milieu des flammes, tandis que les anges chantaient les strophes du poète Choquet. On pense que c'est de l'usage de placer les anges dans la partie supérieure du théâtre, qu'est venue l'appellation de « paradis » donnée aux places d'en haut.
L^ancien Jardin des Plantes, appelé, à Torigine, « Jardin de Timpératrice Joséphine, » a été tracé en grande partie dans l'enclos des Dames Bénédictines de la Déserte.
Tout ce bas du coteau était, d'ailleurs, occupé par des constructions conventuelles : c'était les Carmes, sur la place de la Miséricorde ; plus haut, sur la droite, les Capucins du Petit-Forest, les Ursulines de la Monnaie, les Oratoriens dont l'église est restée sous le vocable de Saint-Polycarpe.
Sur l'emplacement que recouvre le vaste immeuble appartenant aux hospices, dit maison du Parc, s'élevait l'hôpital Sainte-Catherine : on y recevait les orphelines pauvres. Lors de l'établissement de la fabrique de Turquet et Narriz, le dévidage des soies se faisait à Sainte-Catherine. Plus tard, les orphelines furent transférées à la Charité, et l'Aumône générale établit son bureau central de bienfaisance dans un bâtiment qu'on voyait encore,, il y a quelque trente ans, et qui était occupé par l'hôtel du Parc.
Il existe, sur ce coteau, une belle source qui alimentait autrefois la plupart de ces établissements et qu'on a laissé perdre en partie. C'est autour de cette eau qu'avaient dû se grouper les habitations des premiers occupants, comme la
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source des Chazaux, sur la rive opposée, dclerinina la formation d'une seconde b()ur<^ade marinière. Personne n'ignore que les cmigrants, aux âges primitifs, se fixaient toujours à proxiniitû des sources, et que les centres habites se sont d'autant plus multipliés dans une région que ks eaux sont plus abondantes.
Au-dessus du Jardin des Piaules se dix.-.-e l'église moderne du Bon-Pasteur, œu\re d'un Lyonnais, quatrième d'une génération d'hommes d'esprit, maniant à la fois le coui{uis et la plume, et signant ses œuvres, lorsqu'elles sont érigées en pierre : Clair Tisseur, et lorsqu'elles s'alignent en caractères ty}H>graphiques : Nizier du Puitspelu.
Il suffit d'entrer dans cette église pour voir que l'auteur du plan est bien un Lyonnais de Lyon. En effet, fussiez-vous le moins pratiquant du monde, vous n'êtes pas sans avoir remarqué qu'ici les hommes se phicent dans le clueur — usage aussi peu chrétien que possible, qui tend à faire du sexe masculin une espèce de race élue, seule admise dans le sanctuaire, };endant que les femmes, peuple inférieur, se morfondent au bas du temple. C'est réternelle reproduction de la parabole du pharisien et du publicain.
Cet usage est d'autant plus absurde qu'il ne laisse au clergé officiant qu'un es})acc souvent insuffisant et que le symbole du sanctuaire clos par une grille perd toute sa significaticMi.
II' serait bien simple de laisser fait ailleurs, les sexes se mêler dans la nef. lA'vangile ne dit pas que Jcfus, lorsqu'il enseignait^ séparait les maris de leurs femmes ri les mères de leurs fils. Mais les curés lyonnais — et peutêtre les fidèles — ayant quelque répugnance pour une pratique aussi naturelle, l'architecte du Bon- Pasteur a fait un double chœur ; l'un réserve au clergé, l'autre à l'usage des hommes. Il n'y avait qu'un Lyoïmais pour trouver cette combinaison.
Si les monastères abondaient au bas de la colline, ils n'étaient pas rares dans la partie supérieure. A côté de l'église du Bon-Pasteur, nous voyons d'ici l'ancien couvent du même nom. Puis, à la sortie du Jardin des Plantes, c'est i'Annonciade, dont les bâtiments sont aujourd'hui occupés par les soeurs de Saint-Charles, Plus haut était le monastère des Carmélites : l'église contenait les mausolées de la dynastie des Villeroy, gouverneurs du Lyonnais, de père en fils, depuis 1612 jusqu'en 1790.
Le Lyonnais était pour les Villeroy comme un fief, ou plutôt comme une sorte de feri;ne de gros rapport, sur laquelle la famille entière trouvait à se défrayer, a On assignait, dit Champagneux, des pensions viagères aux nourrices, aux médecins, aux chirurgiens et aux apothicaires. Quant aux gouverneurs eux-mêmes, ils résidaient à Versailles et « n'étaient connus de la ville que
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par les quittances qu'ils délivraient aux trésoriers. » L'ensemble de ces quittances se chifTre par plus de quatre millions de livres !
De l'ancien Jardin des Plantes, nous di^ninons la gare et la voie de l'appareil funiculaire — style d'ingénieurs — qui transporte voy.igeurs tt marchandises, du bas de la \'ille à la Croix- Rou>se. Le commun des mortels désigne ex moyen de locomotion sous le nom de « la ficelle. ^> C'est laid, c'est bute, et vous clcs la moitié du temps sous terre ; mais c'est plus promi)t et moins fatigant que de monter à pied.
Aux amoureux et aux ^reiis de ofoùt — \('U3 faites assurément partie de l'un ou de l'autre groupe, monsieur ou madame — je conseillerai plutôt de se diriger par le cours des Chartreux. Tout en cheminant et devisant, von? verrez se dérouler un délicieux panorama.
Pour peu que vous tourniez la tête en arrière, voici d'abord une partie de la ville se présentant sous un aspect moins j)erpendiculaire que vue de Fourvière ; puis, c'est le c(3teau de Monlaubau et le quai de Pierre-Scize, aoencés comme un décor « pour le ]")laîsir des yeux >> ; enfui, quand \'oiis serez au sommet, Ecully, Saint-Didier, vSaint-C^yr et les cimes du Mont-d'Or.
Si vous le jK-rmcltez, chjuiiu faisant, je \-o;is
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demanderai ce que vous pensez du refroidissement de la terre. — Je m'explique. Sur la droite du cours, il existe des jardins, ancienne dépendance de la Chartreuse du Lys-Saint-Esprit, fondée par Henri III. Les religieux avaient à cet endroit une vigne dont les documents laissés par rinstitution, disent le plus grand bien.
Eh bien, le vin qu'on en tire maintenant est moins que médiocre ! C'est à la fois plat et raide ; voire même qu'on a, je crois, renoncé à en faire de la simple piquette. C'est-à-dire qu'il se produit pour ce crû la même défaveur que pour tant d'autres, jadis célèbres : Sainte-Foy, Brindas et Saint-Cyr, et si nous allons plus au nord, les vignobles royaux de Suresnes et d'Argenteuil, et les prétendus vins de Picardie.
C'est la terre qui se refroidit, assurent les uns. Notre globe n'est-il pas destiné à finir, en tant que planète habitable et habitée, lorsque se tariront les sources de la chaleur et de la fécondité ? Non, ripostent les autres, ce n'est qu'un déplacement àw gulf stream^ dont l'effet s'accuse plus au sud que jadis. Erreur, affirme une autre école, le goût s'est affiné et les fils ne se régalent plus à aussi bon compte que leurs ancêtres.
Ce pourrait bien être ces derniers qui ont le plus raison. Toutefois, il demeure avéré que la maturation de la vigne rétrograde vers le midi, et c'est pourquoi je vous demandais ce que vous
le Mont-Sauvage. Un original y avait bâti la Tour Pitrat, maintenant rasée; un autre original y avait installé un restaurant, dont le bâtiment est maintenant occupé par des religieuses enseignantes.
C'est, on le présume, à cet endroit de la colline, que Charles IX avait fait élever une citadelle, dont rhistoire, la plus drôle du monde, était bien faite pour tenter la plume de l'auteur des Trois Mousquetaires, Prétextant des troubles causés par les protestants et de Toccupation de la ville par le baron des Adrets, Charles IX avait construit une bastille sur le coteau Saint-Sébastien, en 1564. Les Lyonnais protestèrent contre cette violation de leurs droits, et réclamèrent en vain, à plusieurs reprises, la démolition de la citadelle. Voyant l'inutilité de leurs protestations, ils résolurent de s'en emparer, avec la complicité du gouverneur Mandelot.
Le 2 mai 1585, Mandelot fit appeler dans son hôtel le commandant Aymard de Poisieux, pour lui communiquer certaines dépêches de la cour- Aussitôt, trois compagnies des milices bourgeoises se glissèrent à l'intérieur de la citadelle, par une porte que livra un sergent-major — sans doute gagné à prix d'argent — et s'en rendirent maîtres sans coup férir.
Le roi, fort embarrassé avec la Ligue, était dans l'impossibilité de se venger de l'affront qui lui était fait. Il eut l'habileté de dire au Consulat
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Pendant des siûdcs, l:i .< Cùle ", Coi disait, a été le grand cheinizi de LjMn fi 1; Rousse ; il se trouvait des poûtcs pour i brer les charmes, à preuve h\ chansiui :
ont aujourd'hui le courage de l.i gravir, et, eucoïc à ceux-là, la Grand Ci'ite, a\'cc ses trottoirs, son double ruisseau et ses égoùts, ne donne jilus l'idée de l'ancienne chaussée concave et inégale, qui, le? jours d'orage, roulait un véritable tor-
rent et dont les pavés venaient avec fracas défoncer les devantures de la rue Saint-Marcel.
Je ne cite que pour mémoire les fenêtres aux châssis garnis de papier huilé, que j'avoue franchement ne point avoir connues, mais dont parlaient encore les hommes de la génération antérieure.
En haut, les « Pierres-plantées > ont disparu : c'était une rangée de bornes, assez rapprochées pour que les voitures ne pussent passer. Disparue aussi, une inscription qui se lisait sur une des dernières maisons, à gauche en montant : Non ultra pesHs^ 1628.
Bien des fois la peste avait ravagé Lyon, mais jamais le fléau ne s'était montré aussi terrible. Les rues, disent les chroniques, étaient jonchées de cadavres et l'on enterrait les morts jusque dans les caves. Cinquante mille personnes succombèrent au cours de cette épidémie qui ne cessa qu'en 1629. Le mal semblait s'attacher de préférence aux habitations aisées et aux quartiers aérés. On remarqua pourtant qu'il n'atteignit pas les hauteurs du coteau St-Sébastien.
C'est à l'occasion de cette peste que fut instituée la cérémonie anniversaire que nous voyons encore s'accomplir le 8 septembre, en suite d'un vœu fait par le Consulat.
De tous les quartiers de Lyon, la Croix-Rousse est celui qui a le moins exercé la plume des écri-
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vains lyonnais. Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! dit la sagesse des nations.
A parler vrai, la genèse de la Croix-Kou^sc ne remonte pas très haut. Le seul événement de quelque importance auquel ce quartier servit de théâtre, est l'insurrection d'avril 1834. Chose plus remarquable, ces crimes dont foisoniienl, d'ordinaire, la chronique des faubourgs populeux, sont inconnus ici.
Pays de labeur, aux mœurs quasi-patriarcales, qu'on s'est plu à gratifier de je ne sais quel renom bruyant et redf)utable, il n'est pas un étranger, visitant la Croix-Rousse, qui ne s'étonne à parcourir ces rues où le travail seul fait tapage et où ne circulent que d'honnêtes et rassurants visages.
Pendant la période romaine, ce vaste plateau qui s'avance comme un promontoire, au-dessus du confluent des deux rivières, fit sans doute partie du district sacré où s'élevait l'ensemble des édifices désignés sous le nom de « Temple d'Auguste ».
Il ne serait pas impossible que ce territoire fut Hmité au nord par les anciens fossés qui allaient du Rhône à la Saône et dont M. Guigne a signalé l'emplacement. Le tracé en est encore très visible : c'est la tranchée que suit, au delà de Mon-
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tessuy, le chemin des Soldats, dont un tronçon descend vers Saint-Claîr et l'autre vers l'Ile- Barbe.
Plusieurs de ceux qui ont étudié l'histoire lyonnaise, n'hésitent point à placer sur le plateau de Caluire et de Sathonay le camp de Jules César. Cette opinion est contraire, il est vrai, aux traditions reçues qui indiquent la plaine de Craponne; mais elle a pour soi quelque vraisemblance .
Les mêmes écrivains croient que c'est sur ces hauteurs, entre le Rhône et la Saône, qu'eut lieu la terrible rencontre entre Albin et Sévère, le 19 juin 197. Albin se serait retranché derrière les fossés de Montessuy, masqués avec des feuillages, et, c'est là qu'eût péri la cavalerie de Sévère. A chaque extrémité de la tranchée, un fortin, castellutriy défendait le passage, le long du rivage des deux fleuves. Réfugié dans celui du Rhône, Albin vaincu s'y perça de son épée.
Durant tout le Moyen-âge, le territoire de la Croix-Rousse porta le nom de a plateau Saint- Sébastien ». Il ne prit son appellation actuelle qu'en 1560.
La conspiration d'Amboise venait d'échouer, et le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, ordonna des processions en action de grâce. A l'occasion d'une de ces processions, une croix de pierre de Couzon fut élevée au carrefour qui se
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trouvait en haut de la côte Saint-Sébastien — celle que nous appelons la Gr^nd-Côte : d*où le nom de Croix-Rousse que prit le faubourg en formation.
Convenez que si cette croix avait le malheur, comme emblème religieux, de choquer quelques personnes, elle eût dû au moins trouver grâce comme monument historique.
Les remparts, démolis il y a vingt-cinq ans, avaient été construits en vertu de lettres-patentes données par Louis XII, à Blois, en isia. Cette enceinte qui en remplaçait une autre plus ancienne, fut en partie élevée sous la direction de Jean Perréal, un de ces génies multiformes qu'a produits la Renaissance et que Thistoire nous révèle comme peintre, poète et ingénieur.
La ligne défensive, complétée, au siècle suivant, par une suite de demi-lunes en avant, se composait du fort Saint* Jean, des boulevards Saint-Jean, de Notre-Dame, de la Grenoille, de Saint- André, de la Tourette, de la porte Saint- Sébastien, des boulevards d'Orléans, de la Fontaine et de Saint-Clair. Les portes des Chartreux et de Saint-Laurent furent ouvertes postérieurement. Quant aux demi-lunes, il en subsistait encore une en 1840, dont la forme — c'était une demi-lune triangulaire, par parenthèse — se reconnaît dans le tracé de la place Tabareau.
Le faubourg de la Croix- Rousse, dont l'étendue fut déterminée par arrêt du 4 mai 1680, dépendait de la paroisse de Cuire, Sur le chemin en terrassement qui contourne le couvent des Trinitaires, on rencontrait, il y a peu d'années, une borne seigneuriale, aujourd'hui au musée lapidaire, marquant les confins de Cuire et de Ljion. La Croix-Rousse faisait donc partie du Franc- Lyonnais.
On sait quelle singulière constitution était celle de la minuscule province, ainsi nommée. Vers la fin du quatorzième siècle, quelqu&i paroisses dont les sires de Beaujeu, les sires de \rillars et les comtes de Savoie se disputaient ta possession, secouèrent ces diverses suzerainetés et se joignirent à d'autres villages, anciennement soumis à l'église de Lyon. Cette agglomération, se plaçant sous l'autorité du roi de France, prit le nom de Franc- Lyonnais.
Neuville-sur- Saône, alors nommé Vimy, fut la capitale de cette sorte de petite république, formée de deux territoires, bornés, l'un et l'autre, par la Saône au couchant : dans le premier, la paroisse de Cuire, un tiers de celle de Caluire, Fontaines, Rochetaillée, Fleurieu, Neuville, une "brtion de Genay, Civrieux et Saint-Jean-de-
'hurigneux; dans le second, les paroisses dç
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Saint-Bernard, de Riotticr et le tiers du Saint - Didier-de-Fornians.
Le Franc-Lyonnaib a\ait une i)oj)nlali(>ii dequatre mille âmes. Ses habitants étaient exempts des aides et gabelles, moyennant une somme de 3,000 livres payée tous U> huit ans. Ils ne fourni>saient pas de eontini^ent à la milice, et pour la justice, ils relevaient de la sénéchaussée de Lyon.
Une ordonnance de Henri II, en date du 26 août 1556, maintenait les privilèges des bourgeois du Franc-Lyonnais et déchargeait nommément ceux de Cuire de toute imposition. Ces franchises furent confirmées par plusieurs arrêts, dont un, du 30 juin 1696, et^ en dernier lieu, par lettres données en 17 16.
Mais la Croix-Rousse, comme faubourg de Lyon, ne pouvait se soustraire à la fiscalité de la grande ville, et nous la trouvons, par arrêt royal du 18 mai 1773, assimilée aux autres faubourgs et assujettie aux droits d'entrée et octrois, mentionnés dans les lettres patentes de novembre 1772.
Cet arrêt royal de 1773 était une réponse à la protestation adressée un peu avant, le 26 avril, par les syndic, consuls et habitants de la paroisse de Cuire. La nouvelle route pour Genève et Strasbourg venait d'être ouverte, le long de la rive droite du Rhône, et la Croix-I^ousse se trouvait dépossédée du pas'^age des voitures et des
voyageurs : car, depuis Agrippa, ce qui est encore la grande rue de la Croix-Rousse n'avait cessé d'être la voie du Rhin. Toutes les vieilles maisons à portes-cochères qu'on y voit sont d'anciennes auberges de rouliers, et quelques-unes ont conservé cette affectation jusqu'au commencement du siècle.
Les habitants voyant dans le préjudice que leur causait le déplacement de cette route, une raison de plus pour le maintien de leurs franchises, ne craignent pas, dans l'acte signifié en leur nom, d*ajouter « qu'ils repousseront la force par la force. »
Vous voyez que les Croix-Roussiens de ce temps allaient déjà bien ! Mais il faut reconnaître qu'en bien des circonstances, l'ancien régime se comportait d'une façon assez paterne. Ainsi, l'arrêté royal se borne à ordonner la suppression dudit acte, a comme contenant des termes téméraires et tendant à la sédition ». Franchement, on ne s'en tirerait pas maintenant à aussi bon compte!
Les habitants de la Croix-Rousse prirent-ils une part spéciale au mouvement de 1789 et^ plus tard, à la résistance contre les armées de la Convention ? C'est peu probable, bien qu'en aient dit les romanciers qui, dans deux de nos journaux, ont exercé leur imagination sur ce thème.
Erigée en ville le 29 août 1821, la Croix-Rousse conserva son autonomie jusqu'en 1854.
CROIX-ROUSSK 1!T
Si la Cimx-Roii5H>ir;ii)it^.]iie pa-^ .riii-:oii illc n'a pas d:tvatitage cic iiifiiuiiiiL;ii-. ]l f.u tijultfuis, nnter qu'elle (loiiscdu iiiii.' riKiii ii' Liy:i la plij'sionomie d'un ûHlicc pul-.lir, ce ijui; pL'Uvent offrir les .-itilrt-s ;,rriHnii^,-fnKiil- diiii 1 ?ervicts(iiit tout l'air d'Ctrc l'ijjOs i.:i ;;:i)iii.
L'cgiise principale. SainL-Dtiii-, ust l'aiicicnni chapelle d'un couvent d'Augusiins réfoiiiiés fouJée en 1624 et considérablement ;ii,nandie £ remaniée, il y a quarante ans. On y voit uni
chaire d^in beau style, sculptée en plein bois, d'autant plus remarquable que cette partie de raménagement de nos églises lyonnaises est assez piètre.
Les Savaron avaient leur sépulture à Saint- Denis. Le fief de cette famille subsiste encore presque intact : c'est un vaste clos^ traversé par le chemin de fer, prenant entrée sur la rue de Cuire, par un portail accompagné de deux meurtrières tournantes. Quelques vieux bâtiments forment, au centre, une sorte de hameau pittoresque. Il n'est pas rare d'entendre dire que c'est une ancienne habitation de Templiers : j'ai vainement cherché sur quoi pouvait reposer cet on-dit.
Un pensionnat de jeunes filles y était installé naguère. Au surplus, les établissements d'éducation se portaient volontiers à la Croix-Rousse, et cette faveur ne date pas de ce siècle. Dès la fin du dix-septième, les sœurs de Saint-Charles élevaient la maison de l'Enfance, dans la rue de ce nom ; les Jésuites ouvraient un collège, rue d'Enfer, et des écoles de garçons et de filles étaient installées dans les petites maisons qui sont encore aux deux angles du passage de TEnfançe et de la rue de Cuire.
Ces traditions semblent devoir se perpétuer : les deux écoles normales d'instituteurs ont été bâties sur le plateau, et, après avoir partout
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cherché une place pour un Lycée, peut-être reviendra-t-on à la Croix-Rousse dont il fut déjà question. Il s'y trouve encore d'immenses cl* -s, dans une exposition magnifique, qui se prêteraient à merveille à une création de ce genre.
C'est, d'ailleurs, à ses qualités de quartier bien aéré, bien lumineux, moins sujet (jue la basse ville aux brouillards permanent:, qie la Croix- Rousse a dû son développement. Penilanl plus de deux siècles, les tisseurs s'étciieiit confinés thuis les vieux quartiers de TOuc-t et à la (iraïui-Côte, travaillant dans des pièces étrt)itcs et médi(!c;eiiieut éclairées. Mais cpiand le métier Jac'.uuird vint à prédominer, il fallut plus de hauUiir pour l'installer, et, de ce moment, commença l'abandon des anciens quartiers et des xicilles maisons.
Qu'il faille plus de hauteur, c'est une nécessité hors de conteste; mais pourquoi faut-il aussi plus de lumière aux ouvriers modernes ? S )nt-ils donc moins habiles que leurs devanciers ouvrant, derrière un étroit châssis, ces étotles merveilleuses dont il nous reste quelques échantillons, si compliquées de tissu, si délicates de dessin et de nuances ?
Hélas! au nombre de ses déchéances, la race humaine doit mettre en première ligue l'alTaiblissement du sens visuel. L'excès de clarté est pour nous un besoin, mais il y aurait à chercher si nous nous éclairons da\'antagc parce que nos
yeux valent moins, ou si nos yeux sont moins bons parce que nous sommes trop éclairés.
Sans avoir connu les carreaux de papier huilé, j*ai souvenance qu'en mon enfance, au logis paternel, on allumait une bougie le soir et que nous veillions très bien à quatre, autour de ce chétif flambeau. Mais, si nous voulions remonter aux âges primitifs, nous trouverions que le luminaire et tant d'autres expédients, moyennant quoi nous corrigeons la nature, étaient à peu près inconnus.
Aussi, les yeux voyaient-ils, de loin comme de près^ sans lunettes ; les mâchoires broyaient les viandes coriaces et les aliments grossiers; les chevelures, drues et plantureuses, suffisaient à garder la tête des intempéries, et il en restait de quoi tresser de longues nattes retombant sur chaque oreille. En un mot, on possédait au suprême degré ces trois choses que bientôt nous ne connaîtrons plus que de nom et dont nos grandspères tiraient encore un de leurs dictons favoris : « Du cheveu, de l'œil et de la dent. »
Je demande pardon à mes lectrices de cette digression, au cours de laquelle — comme elles l'ont bien compris — je n'avais en vue que le sexe laid, et je reviens à la Croix-Rousse.
- Ce vaste plateau était des plus propres à recevoir les ruches modernes à cinq étages, d'où s'échappe constamment un bruit de vie et de travail. En quelques années, il s'y groupa une
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population spéciale, dont le type va s'efTaçant un peu, mais qui garde encore une physionomie originale.
Pendant longtemps, le Croix-Koussien^ séparé de Lyon par les vieilles forlitication?, vivait sur son plateau comme une sorte d'insulaire. Lyon n'existait pour lui qu'à l'état de résiilcnce (Us « négociants », il allait c. en ville n comme il disait, uniquement lorsqu'il y avait alTaire et seulement jusqu'où l'appelait son aflaire. Sa villégiature des dimanches, sauf rares excejUions, se bornait aux forts de Cuire et de Montessuy. La semaine, pendant les soirées d'été, on allait prendre le frais sur le cours des Tapi^, ou bien l'on restait à deviser sur le seuil des portes de la Grande-Rue, les gens du sexe fort se contant entre eux des histoires parfois un peu grasses et envo3ant d'autres fois des apostrophes un peu vives aux promeneuses en belle humeur.
Il faut l'avoir connue, l'ancienne Grande-Rue, pavée de cailloux pointus, sans trottoirs, en chaussée brisée, avec la «rase » au milieu. Le< voitures que rien n'obligeait plus à suivre ce chemin, étaient passées à l'état de curiosité. Les paysannes, en ce temps-là, se rendant à âne au marché, on ne rencontrait guère (|ue le camion du Inasseur ou du meunier qui venait, de loin en loin, ali-
menter les cabarets ou les boulangeries du quartier.
Pourtant, je dois à la vérité de noter qu'il y avait deux attelages, mais d'une allure peu dangereuse, circulant quotidiennement dans la Grande-Rue.
D'abord, l'omnibus du pont Morand à Caluire : antique et monumentale patache, d'une coupe et d'une couJeur qu'on ne voit plus, tirée par deux chevaux, l'un borgne et l'autre aveugle : en sorte que ces vénérables animaux n'avaient qu'un oeil à eux deux. Les gens aisés — les 4: bourgeois » comme on disait — se payaient seuls le luxe remarqué d'un trajet en omnibus. Et encore ces sybarites se croyaient-ils obligés de prétexter, qui d'un peu de rhumatisme, qui d'un asthme chronique.
L'autre équipage était celui d'un industriel dont le gagne-pain consistait à monter de la ville à la Croix-Rousse les denrées des épiciers et autres marchands. A cet effet, il avait une charrette attelée de quatre à cinq ânes, de tailles et de robes différentes, mais pareillement maigres, décharnés, et rendant, sous les coups réitérés du manche de fouet, le même son, sec et lamentable. Le métier ne paraissait pas engraisser davantage le maître que les serviteurs, et tous ont dû, chacun en son temps, mourir de misère.
Ce pauvre convoyeur ne manquait pas d'une
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certaine verve. Un jour son attelacre — il avait Nins doute ses raisons })our cela, — rcfll^ait ab^»uiaient d'avancer. CV-tail l'hcuic où ]c< c(>inp:i- ;:n .ns , \dvant à cette L;H).^ne en taniille et à Ki table des chefs d'ateliers, de^ccn.iaient .après (.iiner, lumer une pipe et faire une causette ^ur le seuil de l'allée. Toute la voisinée, en riant aux éclats, s:;ivait les péripéties du diiel engagé entre k- voi- :;::ier et ses pensionnaires, quand celui ci, lebras croisés et l'air f^rave : <v Vctu> êtes vraiment â::-i], trop bêtes pour des àr.es. N'était la crainte de Dieu et le respect de mes semblables, je \-ous :. .icherais tous apprentis canuts ! ^>
Au nombre des équipages dont la venue tai-ait ïcnsation. il faut citer les marchands d'orviétan. Il :>'en trouvait qui remuaient, d.ms un grand : :Tre, des écus de cinq francs, a\-ec ime pelle à tharbon. afin de bien démor.trer qu'ils n'ax'aient n:il besoin de travailler : c'était inwv le côté phi- .aiitiiropique de leur mission. P.iis ib vous montraient quelque squelette articulé : voilà pour le côté scientifique. Aujourd'hui, on c.-^t plusexi- ::cant, mais est-on moins crédule ?
Autrefois, les spectacles en tous genres ne s'offraient pas au po|)ulaire, comme à présent. Vn pitre qui passait la langue sur une pelle rcugieau fcu, un caniche qui devinait la carte pensée, c'en •:tait assez pour attrouper quelques centaines de per-onnes et provoquer de frénétiques bravos.
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Aussi l'époque de la « vo^e » était-elle attendue avec une impatience qui tenait presque de la fièvre. Quinze jours à l'avance, les ménagères faisaient rétamer leurs couverts, et quand, le samedi soir, la retraite parcourait le faubourg, tout le monde était sur les portes pour assister au défilé. Tout au bout de la rangée des tambours se tenait le fifre, dernier représentant, aujourd'hui disparu, de l'antique musique guerrière des Gaulois, égrenant ses fioritures perlées dans le sourd roulement des tambours et les hurrahs joyeux des enfants.
Et le dimanche matin, c'était le défilé des vogueurs, musique en tête, tous la badine à la main, la veste galonnée d'or et le chapeau relevé à la Henri IV, avec trois plumes aux couleurs nationales. Bien en avant, le tambour major, avec son colback en c véritable ours noir». Lorsqu*îl remplissait les mêmes fonctions, à la tête des souffleurs pour le mardi gras, il avait un bonnet en ours Uanc. Cette double tenue officielle était citée comme le comble du luxe et du bon goût.
Toute la grande rue était encombrée de marchandes de marrons, de matefins et de pâtés aux poires cuisse-dame ou aux brignoles. Sur la place c'était une cohue dont on peut se faire une idée, en se rappelant que le boulevard actuel n'existait pas et que tout était massé sur le marché et Tctroit carré où s'élevait la croix.
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De tradition, le cirque était liuijours clrc-sr contre le o-ymnase militaire, et M. Kociiie, a physicien du roi )^, trônait le long du rciupart. je puis bien dire: trônait, earjanuiis somerain n'eut pareille cour autour de lui et n'excita autant de transports de sincère admiration.
Maintenant, les baraques se sont transformé, en (( loges » ; il y a des banquettes qui alTecteiU la prétention d'être rembourrées; plus de lampions fumeux à la graisse ; le paillasse s'appelle u cloAvn », les hercules sont des d artistes " et ks escamoteurs des « professeurs de j^irestidigitation ^\ Mais il faut avouer que le répertoire n'a guère
changé.
Au moins, dans ce bienheureux temps, la moitié des tours s'exécutait dehors, ora/is piu Dcj cl coram populo^ et si l'envie vous prenait d'aller voir la suite dedans, il ne vous en coûtait, malgré tous les superlatifs de l'annonce que quinze centimes, trois sous.
Jadis, à chaque fête patronale d'une corporation, des ménétriers venaient à deux offrir un bouquet aux marchands du métier. C'est, je crois, à la Croix-Kousse, que se sont données les dernières de ces aubades. Vers 1850, il n'en restait plus qu'un de ces pauvres violoneux. Je le vois encore, pour la saint Antoine, grelottant sous sa
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vieille lévite usée, accompagné d*an gamin de bonne volonté qui portait le panier aux bouquets, et scandant d'un archet mal assuré, à la porte des charcutiers, un air de scottisch, a danse nouvelle ».
Pour compléter cç tableau de Tancien faubourg, faut-il évoquer quelqu'une de ces fêtes officielles, où le conseil municipal s'avançait, escorté des pompiers, avec les sapeurs balançant d'imposants bonnets à plumet rouge et de solennels tabliers blancs, et le caporal portant comme un glaive flamboyant la grande scie dentée sur l'épaule ?
C'était à l'occasion du passage du duc de Nemours. Personne, ayant une harangue à prononcer, n'aurait alors osé, comme maintenant, tirer un papier de sa poche et lire au nez du héros un discours — à l'instar d'un huissier signifiant un exploit. On voulait avoir l'air de parler d'abondance, et celui qui se défiait de ses moyens, apprenait son compliment par cœur.
Or, le maire de la Croix-Rousse, en dépit de nombreuses répétitions préparatoires, sent, dans son émoi, la mémoire lui échapper. La mémoire, oui, mais non la présence d'esprit ; car aussitôt il se remet et dit posément : € Monseigneur, vous voici à la Croix-Rousse. Vous n'y trouverez que de braves gens. »
Dieu sait si tous nous en avons entendu, des harangues de toute longueur ! Pour ma part, je
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n'en connais pas de meilleure que celle-là — d'autant meilleure qu'elle valut la croix à l'orateur.
Il y avait encore d'autres fûtes chères aux populations : les processions de la Fcte-Dieu, par exem{)le. Des le jeudi, les fillettes a\'aienl leurs cheveux en papillottes ; chacun interrogeait le temps et tirait des pronostics; il circulait des brassées de feuillages et de Heurs. Puis, le dimanche venu, c'était un branle-bas général.
Il s'agissait de tapisser les maisons. Les dra[)s délit — proli pudor ! — f )urnissaient l'élément principal de ces tentures improvisées, et, semés de bouquets et. de guirlandes, masquaient pour une heure ou deux tous les rez-de-chaussée.
Bientôt se faisaient entenJre la voix (Xc^ chanteuses ou la batterie des tambours, et le cortège défdait dans un nua^e d'encens et de roses effeuillées, sur la chaussée jonchée de verdure, entre deux haies de spectateurs émus, qu'ils le veuillent ou non.
Des règlements ont interdit ces processions, d'autres pournv.it nous les rendre. Mais ce qu'on ne nous rendra pas — j'en ai bien peur — c'est la jeunessede mœurs, la simplesse des âges antiques, qui seules rendaient possibles en ville ces manifestations extérieures.
Après avoir étudié la population dans la rue, il est temps de la voir chez elle. Personne qui ne connaisse ces modestes logis où s'écoule l'existence laborieuse du tisseur. Au temps passé, quand le chef d'atelier occupait régulièrement plusieurs ouvriers et ouvrières et que tout ce personnel s'asseyait à la table du maître et couchait sur la soupente légendaire, c'était la vie patriarcale dans son antique simplicité.
L'existence du tisseur ne ressemble pas à celle des autres ouvriers. Ainsi, aux heures de travail, il est, en fait, dans une solitude complète, le bruit des métiers l'empêchant d'échanger même un mot avec ses voisins. Cet isolement et la liberté relative laissée à son esprit par le travail mécanique qu'accomplissent ses bras et ses pieds, favorisent singulièrement chez le tisseur le développement de ce fonds de mysticisme que tout Lyonnais porte en soi.
Aussi, sous ses dehors narquois, le canut nourrit un sentiment de rêverie et une sensibilité que vous ferez facilement jaillir. S'il se dit religieux, soyez assuré qu'il l'est profondément; s'il s'avoue libre-penseur, croyez-bien que c'est à la façon de Renan plutôt que de Paul Bert.
L'ouvrier en soie a toujours eu plus de connaissances que n'en a la généralité des travailleurs
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à petit gain, parce qu'il a lonjouis lu hcauc''>up. l'ai connu un brave o'arc^Mi ciui a\"aii en iniinancncc un vc)lume tle l\;icinc Jans :(n ^' cai.-^rlin )), et qui avait aiu>i appris par cœur uait Athalie et tout Britauniv"i.-. Les poètes ri Ks nuisiciens n'étaient poini: rar(.s — du moins parmi ceux de la gcnéiatiou cpii s'en \a.
Quand je dis y poète '•, il îaut >'entendre.
Mais, si la forme n'est ]x\s toujours irréprochable, le jet fait rarement défaut, et xous retrouverez, dans mainte de ces strophes ihu connues, la narijue malicieuse de (jui^nol c.ichée sou> la plainte doucereuse de Jacques ]^)onhon;!ne.
l'n instrument qui fut cher aux \-irtuoses croix-roussiens, c'est l'accordéon. Monotone et dolent, l'accordéon ré[H)ndait à nur\'eille au génie local. Il await — ce qui ne gâte rien — le mérite d'être peu coûteux d'achat et facile aux commençants. Aussi, chaque atelier un peu nombreux avait-il le sien. Quand. Ks dimanches d'été, on rentrait de la promena. ie habituelle aux fcn'ts ou d'une excin'siiui extraordinaire an Aîont- Cindre ou à Charboimières. l'accordéon ouxrait la marche, comme la lyre aux jcnu's de Pind.ire ou d'Anacréon. Et l'hiver, pour Sainte-Catherine, les I\ois ou le Dimanche des Ihignes. c'était encore l'accordéon qui, dans l'alelier désencombré, marquait le pas an quadrille de famille.
Je crains fort que tout cela ne soit plus. La
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Croix-Rousse possède aujourd'hui des brasseries monumentales, et sa population émigré chaque dimanche, quand ce n'est pas chaque soir. On n'y fait sans doute plus de vers, se contentant des insanités rimées que Paris nous envoie, sur des airs qui ont le double défaut de n'être ni connus ni nouveaux.
Puisque nous parlons du tempérament intellectuel de l'ouvrier en soie, constatons qu'il réalise au plus haut degré cette tendance du caractère lyonnais, d'attacher plus d'importance aux questions économiques qu'aux choses de la pure politique. Primo vivere^ deindè philosophari.
Quoiqu'il vous en semble au premier coup d'œil, l'ouvrier en soie se passionne peu pour les abstractions politiques ou sociales. Vous pouvez être assuré qu'il ne fera de bruit dans la rue, qu'autant qu'il n'aura pas autre chose à faire. Au moment du coup d'Etat de 1851, la Croix- Rousse travaillait ; personne ne s'est dérangé.
D'ailleurs, la fameuse société des « Voraces » dont il fut tant question n'était pas autre chose, dans ses origines, qu'une association de consommation : d'où ce sobriquet dont on a réussi à faire ensuite un épouvantail.
A présent encore, ce mode d'association est très pratiqué dans le monde des tisseurs. On
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peut nicmc dire que les Socictcs de consommation, fondées dans le"' cpiarlicis d'onvriers en soie, sont les seules qui aient eu du su».Lès ju^^qu'à présent.
C'est aussi à la Croix-Rous<e qu'ont pris naissance ces associations d'épai-gne, nîi charfue adhérent effectue un versement men>uel de deux ou trois francs et devient ainsi cn-j,i\.piiétaire de titres de rente, crobli^ations ou autres valeurs, dont la liquidation, en capital et intérêts accumulés, est faite tous les cinq ans. A un moment donné, il peut se trou\'cr là un point du déjurt pour l'institution du erédil pi-pulaire et de la production coopérati\-e.
En ce moment, le développement à \-enir de la Croix-Rousse semble menacé, par suite de la transformation que subit Tinduslrie du tissaL;e. La fabrication mécanique s'imj)c>S'j et le travail, en chambre est appelé, sinon à disparaître, du moins à décroître. Pas plus que m(»i, je préLiime, vous n'êtes admirateur de l'usine, et cc-mme nu?i, \'Ous regretterez l'antique organisation qi.i permettait à la famille réunie d'acC'jm[)lir en commun la tâche quotidienne.
Mais, quelles que soient ks de^t.inLes de la fibrique lyonnaise, ce beau pl.iteau ne siurait tomber en défaveur, et, si les tènements non bâtis ne sont plus a})pelés à se couvrir de maisons ouvrières, il faut es[)érer que d'autres habitations y seront installées.
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Entre toutes, la partie située entre la rue de TEnfanceet la rue des Missionnaires, doucement inclinée au couchant, dans Texposition la plus salubre et la plus charmante qu^on puisse rencontrer, doit attirer peu à peu une population avide d'air et de lumière.
En toute prévision, l'administration municipale devrait y ouvrir quelques larges voies^ et ne point renouveler les fautes qui ont été commises^ par exemple, quand on a laissé s'établir l'entrée étranglée du cours Lafayette. Il y aurait notamment à tracer, dans le sens de la rue Saint-Pothin, une avenue qui ne tarderait pas à être bordée de chaque côté par de charmantes résidences.
Un projet avait été déjà formulé — il doit y avoir près de cinquante ans — par un architecte qui coupait le plateau au moyen de deux grandes voies croisées, allant du nord au midi et de l'est au couchant. La réalisation de ce projet eût été facile à l'époque ; elle est, pour moitié, impraticable aujourd'hui, et risque de devenir complètement impossible dans quelques années, qu'on ne l'oublie pas.
Il resterait, pour satisfaire aux exigences de la vie actuelle, à créer un moven de locomotion entre le centre de la ville et ces hauts quartiers. Le cours des Chartreux présente une pente assez modérée pour qu'une traction quelconque s'y établisse.
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11 y aurait encore la ressource d'un a~ctnscur, installé dans les culcts <Ui prnu diml il csi il<ieslion depuis de ïi lotigues :iiinées, dtsiiué il relier le coteau des Cliarliuux à celui de Fourvière, Mais ne faut-il pas ranger rélablisselueut (Je ce pont parmi les projets que les bons Lyonnais se transmettent de f;énéralion en généralion, et dont la c^^ntenl].latiull, sur le papier, se recommande aux âuics qui ont foi daiis l'uve-
Dr: SAINT-CLAIR AUX CORD'aJI-.
MarL-hor eu pays d'jcouveit, en (cii.im cyii'il;iniment la liauteur et tu évitant d'élre doiiihn;. telle est la règle qui priisiJaît au tr;icij (ics voies antiques. Les rapports dt; province à province et du pays à pays su sont loiv.;ti:iiips acc:oimniii]i.'s tic ce rcgiine. Ou a pu dépaver les eli:uisst-es d'Agrippa pour eu utiliser les matériaux, rijcoiuiaisnaissables encore dans mainte muraille de jardin longeant les anciennes voies, mais le tracé s'tu est ariipuleusement conservé jusqu'au siccledernJLi-.
C'est seulement en 1717 que le clicnun de lialage, longeant la rive droite du Kliùne, commença à se transformer eu grande route. De la base du bastion Saint-Laurent jusqu'au promontoire où sont assises les maisons Milanais et ritolozan, le fleuve s'épauiiait en un beau bassin
semi -circulaire. Il fallut conquérir cet espace sur les eaux et bâtir sur pilotis les riches habitations du nouveau quai Saint-Clair.
Une chapelle de ce nom, ancienne recluserie, s'élevait au pied du rempart. On a remarqué que les reclu séries de Lyon confinaient toujours à d'anciennes portes de la ville. Ce qui autorise l'hypothèse de quelques historiens, voyant dans les reclus une sorte de confrérie religieuse vouée, à l'origine, à la garde des portes et s'enchaînant à ce ministère par des vœux à vie.
Tout le long du quai étaient amarrés ces moulins babillards, aux toits verdis, aux aubes sans cesse agitées, qui mettaient tant de vie, de bruit et de gaîté à l'entrée de la ville et que beaucoup ont encore connus. Comme ces habitants des pays lointains que la civilisation refoule et condamne à l'éloignement d'abord, puis à une disparition complète, les moulins ont dû èmigrer au quai d'Herbouville, et vous n'en voyez plus qu'un, dont la carcasse vermoulue et tremblotante a été utilisée pour une production d'air comprimé.
A côté de la chapelle Saint-Clair, les pénitents de la Croix avaient leur église, et une société de jeu de paume avait sa salle, aujourd'hui affectée au c Magasin général des Soies. »
Les bureaux de la Loterie remplacèrent le jeu de paume, si complètement disparu de nos mœurs lyonnaises. Je ne sais quel est votre sentiment
DK SAINT CLAIK ATX COKDHLIKKS I73
sur les loteries en génOral et sur raneieiinc loterie d'Etat eu particulier. A mon humble sens, cj sont de pitoyables institutions, et je regarde comme un legs des temps barbares l'existence de ce qu'on appelle « les valeurs à IdIs. »
Certains moraliste^, aigiiant de la soif d'aléa qui est dans le tempérament de tout homme, estiment qu'il vaut mieux ouvrir des abreuvoirs sous l'œil paterne de l'autorité. Mais, à ce compte, il est tant d'institutions auxquelles il faudrait accorder l'estampille officielle î
J'ai connu un Italien, fier que i^on pays possédât encore la loterie — dont il trouvait, au surplus, la justification dans les Proverbes de Salomon — et qui ne voyait qu'une réforme pour rendre cette institution parfaite : c'était tie l'interdire aux indigents assistés, aux domestiques et aux enfants. Mais, juste Cielî si Ton retirait cette clientèle au Loto reale^ que lui resterait-il donc?
Remarquez que mon transalpin mettait les domestiques de son pays entre les indigents et les enfants. Il en irait autrement en France où l'on a pu dire en plein Parlement, dans la discussion sur 1-s chemins de fer : « Le chemin de fer du Nord! Il appartient aux cuisinières. Ce sont elles qui possèdent la plupart des titres. »
Après la Loterie, le bâtiment fut occupé en 1836, parla Banque de Lyon, jusqu'alors installée dans l'ancien claustral des Caj)ucins et
réuuîe, douze ans plus tard, à la Banque de France. Les bureaux n'ont quitté la place Saint- Clair que pour venir occuper le princier hôtel que l'administration s'est édifié, lors de l'ouverture de la rue Impériale.
C'est sur l'emplacement même de la chapelle des pénitents de la Croix, que se trouve la maison « aux quatorze étages », en réalité composée de deux constructions se raccordant rue des Fantasques. Il y avait autrefois un théâtre, où s'exerçaient des amateurs et se formaient des élèves, sous la direction de Genin, le superbe héros des drames de Bouchardy.
Traversons le jardin de l'ancien séminaire.
Aussi bien ofïre-t-il cette particularité d'être à peu près le seul, de tous nos jardins publics, possédant de Tombre pendant les après-midi d'été.
Nous voici en plein quartier de fabrique. Allez à droite, allez à gauche, poursuivez jusqu'aux Terreaux et au-delà : ce sont toutes maisons envahies, du rez-de-chaussée au cinquième, par les marchands de soie^ les fabricants ou les commissionnaires en soierie, et les industries annexes du dcvidage, de l'apprêt ou de l'emballage.
Suivant le terme usité, il se brasse des millions derrière ces petits écrans verts qu'on voit appendus aux carreaux inférieurs des fenêtres. Mais