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que l'étranger ne cherche point le mouvemenl et le bruit des grandes places maritimes : ici, une affaire de cent mille francs se traite dans un magasin de quelques mètres carres; une douzaine de caisses et un camion suffiront pour emporter le tout à la gare.
Acheteurs circulant d'une maison à Taiitre, commis « rentrant de la ronde », ouvriers venant rendre leurs pièces, devideuses porteuses de halles pleines de roquets, garçons teinturiers ou apprêteurs emportant ou livrant des marchandise? : voilà le seul public qui donne un peu d'animation à ces rues, dont l'aspect éveille l'idée d\m couvent ou d'un phalanstère plutôt que d'un marché classé parmi les premiers du monde.
C'est une physionomie bien connue, celle du /abricant lyonnais; mais son portrait n'est point aisé à faire. L'étranger risque fort de mal interpréter certaines parties du modèle, et le Lyonnais est gêné, parce qu'il sent qu'il va nécessairement placer un de ses amis sur la sellette.
L'ancien fabricant était un véritable type de comédie, et il est à regretter qu'il n'ait été mis à la scène par aucun maître. Assez souvent ouvrier parvenu à force de trav^ail, d'intelligence et de persévérance, il voulait bien être riche, il désirait qu'on le sût, mais il s'efforçait de ne point le paraître.
Il avait maison de campagne et voiture ; à la
ville, il habitait un troisième étage et circulait â pied. Sa femme sortait peu, ignorant ce qu'on entend par promenades ou par visites; autrefois une dame lyonnaise ne sortait jamais que pour c faire des commissions. »
Ceci me remet en mémoire une de ces histoires que conte si bien Gérôme Coquard. Le héros est un maître tisseur, lequel avait eu l'honneur de recevoir dans son atelier, à la Croix-Rousse, la visite des membres des diverses dynasties qui ont régné sur la France depuis le commencement du siècle. Il les avait, d'ailleurs, tous plus ou moins portraits sur son métier.
Se trouvant à Paris, pour l'exposition industrielle de 1845, il va rendre aux hôtes des Tuileries les nombreuses visites qu'il en a reçues :4J Eh bonjour, sire. Vous allez bien ? — Vous êtes bien honnête, M. C... Je ne vais pas mal. Vous paraissez vous-même en bonne santé. — Ça va tout à la douce. Et madame la reine se porte bien aussi ?
— La reine se porte à merveille, je vous remercie. Mais elle n'est pas au château en ce moment*
— Ah ! oui, je comprends, elle est sortie, elle est allée faire des commissions. »
Le fabricant de soieries a pris, depuis quarante ans, d'autres allures, mais on peut toujours le définir en disant de lui que c'est le Lyonnais porté à sa deuxième puissance. Sous son masque tant soit peu bénin, sous ses allures toujours 4J un
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peu tatillonnes », vous pouvez retrouver Théritier des Smyrniotes de Lugdunum et des Florentins du moyen âge. 11 en a les qualités et aussi les défauts.
Toutefois, de leurs traditions, il en est une qu'il a perdue : c'est l'esprit d'aventure. (]àté par plusieurs siècles de prospérité, habitué à voir les consommateurs du monde entier afliiier dans ses magasins, il a cessé d'ouvrir l'œil sur les marchés lointains et il répugne à relancer l'acheteur chez lui. C'est pourtant une question de vie ou de* mort pour la fabrique lyonnaise, et il lui sufiirait de reprendre les traditions des ancêtres pour assurer son incontestable suprématie.
Que nous prenions par la Glacière ou par la place Tholozan, nous arrivons au Grand-Théâtre.
La destinée de tout théâtre est de périr par le feu. Les diverses salles qu'a possédées Lyon n'ont pas manqué de subir cette loi. Seul le monument qu'a remplacé le Grand-Théâtre actuel est mort bourgeoisement sous le pic des ouvriers.
Jean Neyron qui avait bâti, en 1540, la salle de la rue des Augustins, étant mort, et ses propriétés s'étant vendues, Lyon resta sans local affecté aux spectacles. On jouait des mystères an collège de la Trinité, et quelques-uns se chantaient en entier sur des airs du temps. Lors des
noces d'Henri IV, les comédiens italiens sMnstallèrent dans la salle de la Manécanterie de Saint- Jean, à la grande joie, sans doiite^ des clergeons qui devaient trouver dans ce voisinage une diversion tout à fait de leur goût.
C'étaient encore les temps préhistoriques de l'art dramatique. Vers 1653, Molière amena une troupe ambulante et joua pour la première fois sa comédie de V Etourdi. Les représentations se donnaient dans le jeu de paume de Saint-Paul, et avec un tel succès que de Brie^ Raguenau»
Mlle Duparc et Mlle de Brie qui faisaient partie d'une autre compagnie de passage à Lyon, n'hésitèrent point à entrer dans la troupe de Molière.
Quelques années plus tard, Molière, revenant du Midi, aurait joué de nouveau à Lyon. Cette fois, c'était au bénéfice des pauvres et pour le compte des recteurs de l'Hôtel-Dieu. La recette n'atteignit pas moins de » quatre cents livres ». On conserve aux archives un sac rempli de billets créés à cette occasion.
L'Opéra commençait à pénétrer en France.
Une salle qui, en 1689, avait déjà brûlé trois fois, fut construite dans la rue du Garet, D'autre part, le maréchal de Villeroy faisait bâtir, dans les dépendances de l'hôtel du Gouvernement, le théâtre dont nous avons parlé et qui subissait deux incendies à cinq années d'intervalle. Le Consulat se préoccupa de construire un nouveau théâtre.
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L'emplacement choisi fut le jai^lin elc riiôicl de ville qui s'étendait alors entre le moninncnt et le Rhône. Soufilot y éleva une salle dont l'inau- ^ijiiratioii eut lieu en 1756; la célèbre tragédienne Clairon vint exprès de Paris pour jouer le rôle d'Agrippine, dans Britauiiiciis.
C'est à Lyon que furent donnés, pour la première fois, jy^i^nid/i'fjji et le Ih-iin de viH.ii^^r, deux œuvres où Jean-Jacques Koiis.-eau eut j^our collaborateurs deux Lyonnais : Horace Coi^nit |H)ur la première et Granier pour la SLConJe. Le goût de la comédie était alors, chez les lA-on:iais, plus vif et plus oénéral qu'il ne le fut au siècle suivant ; car on vit les Fhuvhciics de Scu/'iii jouées au couvent des Grands-Capucins, >an> cpie personne y pensât à nuil.
Le théâtre de Soulllot fut rebâti en k^'^S, par Chenavard et Pollet. Tout le inonde connait cette massive construction que n'arri\ent point à égayer extérieurement les éclioppes de libraires ti^pies sous le péristyle et les statues des huit miiïïes juchées sur le fronton.
A Lyon, il n'y a que huit piéde-taux. ce qui a causé réviction ci'Uranie. A !>ordeaux, il y en a dix. Je demandais à un imprésario bordelais quelle était la dixième muse : <s Celle du bout 7 me répondit-il mélancoliciuement. Elle e<t l)ien maigre : ce doit être la mu.-e de la Sub\'ention ». Qu'il y ait des boutiques au rez Je-cbaussée de
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notre théâtre^ cela ne doit pas surprendre. Il est, au contraire, étonnant qu'on ne leur ait pas donné plus d'importance. Car il est de tradition que tous les monuments à Lyon aient leur contingent de locataires. J'ai connu un marchand de parapluies dans le pavillon sud-est de l'hôtel de ville ; le lycée n'a perdu sa colonie de boutiques que depuis peu , et il s'y trouvait même un teinturier dégraisseur qui « rallongeait les pantalons trop courts » ; le palais Saint-Pierre, la Bourse, Saint-Bonaventure et Saint-Nizier, abritent toujours les industries les plus disparates.
Place de la Comédie aboutit la plus belle voie de Lyon, la seule offrant un aspect monumental et digne d'une ville opulente. Les Lyonnais, qui ne sont pas heureux dans les appellations de leurs rues nouvelles, qui ont donné le nom de rue du Commerce à une rue située en dehors du quartier des grandes affaires et de rue Centrale à une rue qui est sur le flanc delà presqu'île, ont longtemps cherché un nom pour leur voie principale. Par un effort d'imagination, ils l'avaient appelée rue de Lyon ! Il a^fallu plus de dix ans pour arriver à trouver le nom actuel.
Prenons à gauche et longeons le lycée, cette monstrueuse bâtisse, tndigesta moles, que l'admi-
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nislration s'obstine à perpétuer à coups de million. Si jamais occasion favorable s'est prOscntcc pour raser ce malencontreux collège, c'est bien quand fut agitée la question d'édifier une préfecture du Rhône. Bâtir un lycée ailleurs, en bel air, et remplacer celui-ci par la jiréfecturc, c'était une conception si simple que tout le monde y a l^ensé — excepté le conseil du département.
Notre collège eut les plus humbles origines et doit sa fondation à la confrérie de la Trinité. Formée vers l'an moo, cette confrérie était nombreuse et puissante. Les associations qui portent ce nom aujourd'hui et qui vivent sous la tutelle étroite du clergé parroissial, ne peuvent nous donner une idée de ces anciennes sociétés, englobant toute la ville, en possession d'un patrimoine souvent considérable, avant leur sanctuaire à elles <^'t jouissant de la plus complète autonomie.
La confrérie possédait une grange au b(;rd du Rhône. En 15 lo, les courriers v ouvrirent des classes pour les enfants des confrères. Dix-sept ans après, l'école cédée au Consulat fut transformée en collège. Au nomb'*e des premiers professeurs figurait Claude Bigolier, qui chanta les raves dans la langue de Virgile, et Barthélémy Aneau qui, devenu principal du collège, devait être massacré pendant les trembles de la Ligue.
Que si vous tenez à savoir ce qu'il en coûtait aux externes pour s'initier aux belles-lettres, je
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puis VOUS dire que la rétribution mensuelle était fixée à deux sols six deniers. Le principal recevait, pour lui et son corps de professeurs, la somme de quatre cents livres, quelque chose comme huit mille francs aujourd'hui. Sans remonter si haut, ceux qui ont appris à lire il y a quelque quarante ans, ont connu les écoles à trente sous par mois. Une classe d'une trentaine d'élèves rapportait cinquante francs au maître.
Avant la fin du seizième siècle, le collège passe aux jésuites. .C'est par eux qu'ont été construits les bâtiments actuels, et il est à noter que, dès cette époque (1607), les directeurs du collège trouvaient l'emplacement insuffisant. Ils demandèrent au Consulat l'abandon des Terreaux et ne se décidèrent qu'après refus, à bâtir le nouveau collège à la place de l'ancien, dont les vignes et jardins furent successivement sacrifiés.
La seule partie à regretter, lorsque la pioche attaquera cet amas de constructions, c'est le vaisseau de la Bibliotèque, œuvre du père Martel Ange, jésuite lyonnais. Cette belle salle disparaîtra sans qu'on lui ait jamais donné, pour la desservir, un escalier digne d'elle. Laisser les monuments inachevés, c'est — nous l'avons déjà constaté — un fait assez fréquent à Lyon,
Cette tendance à s'arrêter à mi-chemin a certainement ses causes dans le tempérament local. On peut dire — toute révérence gardée — que
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nos grands hommes même ont tous été plus ou moins « inachevés ». Aucun n'eut un de ces vols de pleine envergure qui vous portent au premier rang. La plupart d'entre eux ne paraissent pas. d'ailleurs, en avoir pris souci, et le Lyonnais ne vise guère à une renonnnée cp.ii dépasse les limites de l'octroi.
Vous ne tenez pas, ie présume, h ce que nous traversions la halle des Cordeliers. Aprè> a\()ir salué en passant l'hôtel de la Caisse d'épargne^ nous dirigerons nos pas tout au long de la Bourse.
C'est un beau monument — on ne ])eut rien dire de })lus — élevé sur les plans de Dardel. et qui a le rare mérite d'être le seul édifice public de Lyon ofTrant une installation suffisante aux divers services qui doivent y trouver place.
La place des Cordeliers est le terme de cette promenade. Nous nous aventurerons, la prochaine fois, dans ces vieilles rues qui subsistent encore par tronçons, et dont les vénérables demeures évoquent tant de souvenirs chez les hommes de la fjénération antérieure à la transformation des quartiers du centre.
Saint-Bonaventure date de 1^26, mais le porche a dû être refait et accuse le style du seizième siècle ; au surplus, la façade a été à peu
près complètement réédifiée de nos jours. Cette église a remplacé une modeste chapelle conventuelle, bâtie par les Cordeliers en 1220, sur un terrain à eux concédé par le sénéchal de Grôlée.
C'est de lui que la rue voisine tient son nom, et pas des honorables industriels a regrôleurs i^ comme d'aucuns l'insinuent, s'autorisant d'un détestable calembour. Grâce au club politique établi dans ces parages, la famille de Grôlée — dont un des membres, en 1360, allait en Angleterre traiter de la liberté du roi Jean — a obtenu dans nos fastes modernes, une place à laquelle elle ne prétendait certes pas.
Le vocable actuel de l'église lui vient du cardinal Jean Fidenza, dit Bonaventure^ mort au cours du second concile œcuménique de Lyon (1274) et inhumé chez les Cordeliers.
Cette église était particulièrement fréquentée par les corporations et confréries qui y possédèrent jusqu'à trente chapelles. Les taverniers, entre autres, y avaient leur chapelle patronale, encore existante : c'est celle de Saint- Antoine de Padoue. Mais à côté du culte officiel des taverniers ,et marchands de vin, le saint recevait les hommages clandestins des sorciers, devins et tireurs de cartes.
De là sans doute le singulier usage où sont les dames lyonnaises d'aller demander à saint Antoine les grâces les plus étranges et en em-
ploj'aiit dfs foniiiili;; quasi cabalîiliijucs. D.ms ce rituel s])iîci;d, tout se compte par trti/e, tt je ne répondrais pas qu'il ne se tmuve parfuis quelque dévot faisant le aiyne de ciuix an l'ebours.
Par une deniière prativ^nc des ancieiH n-,i,i,'e^, l'assemblée des iiulablei poiir les élections des députés aux Etats-Généraux eut lieu dans l'église des Cordeliers, le 14 mars 17^9.
[,!-: LVON (U'I SK\ VA
C'en est fail depuis lonj^leiniv ,lu Lyon .L'^ Romains. A peine en rcsle-t-il quelque^ traCL's, el pour le faire revivre, il faut la science de l'arcliêologiie et Tiniaginatioii du poule. Miàus atteinte, la ville des archevêques s'est à j)eu près reitouvelée aux seizième et di.x-septîèine siècles; mais elle a gardé une partie de sou caractère originel, et nous pouvons la restituer sans trop J'cITorts : c'est ainsi qu'au théâtre, l'illusion, à dcfaut de la vérité exacte, se contente d'une mise en scène archaïque.
Bien que menaces par les plans des ingénieurs et des projets tle réfection, les quartiers de l'oiie-t sont encore debout pour longtemps, tandis que le Lyon des bourgeois, le Lyon des générations qui nous ont plus immédiatement précédés, est en
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train de disparaître. Non-seulement les constructions tombent d'année en année : les voies aussi se transforment et se déplacent, et bientôt des cartes spéciales seront nécessaires pour reconnaître le gisement des ancitnnes rues.
C^est dans ce « Lyon qui s'en va > que nous allons nous engager. Nous en trouverons, de ci de là, de notables fragments, tout empreints encore de la vie de nos prédécesseurs, tout vibrants de Técho de leur voix.
La rue Mercière en est le type par excellence. Un certain nombre de ses maisons, sur la rangée qui regarde le couchant, ont bien été remplacées par des constructions modernes; mais elle a pour elle de n'avoir été sensiblement élargie en aucune de ses parties, de conserver son ancien tracé qu'elle tenait de la voie romaine longeant la rive gauche de la Saône, et de n'avoir subi d*autre coupure que celle de la rue Grenette au quai.
Seule des rues du centre, avec la rue Grôlée, elle donne encore l'idée de la cité marchande, où l'on cheminait par d'interminables rues, comme au fond des tranchées d'une immense fourmilière qu'aurait découverte le pied d'un géant. Le jour filtrait d'en haut, si rare et si tenu qu'il en tombait tout juste un peu sur la chaussée, sans qu^il en réjaillît goutte à l'intérieur des boutiques.
On y vend toujours quelques-uns des multiples articles auxquels elle doit son nom de rue
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ft mercière » ou marchande par excellence. Celait, il y a trente ans, le quartier i^énLial des libraires, des fabricants bijoutiers, des quincailliers, des marchands d'indienne ou de cbaj^eaux de j^iille, des modistes et de ces néoociants qui ont six'cialement retenu le nom de nieiciers. Le passant y était accosté — en tout bien, (oiit li' nr.eiir — par de jeunes et accortes personnes (jui faisaient meilleure figure dans cet en^.plni (jue les grands dadais de commis postés à la porte de nos magasins actuels.
Mais^ tout en conservant sa pli3'si(in()mie, la rue Mercière a perdu un de ses attributs, essentiellement lyonnais : le pavé {K)intu. Pour lyonnais que je sois, je n'irai pas jusipTà ])leurer sur cette perte. Il est deux choses au.\c[uelles j'ai éu* pourtant élevé, comme tous ceux de ma génération : le pavé pointu et le pain rassis ; mais j'avoue nettement n'avoir gardé le culte ni de l'un ni de l'autre.
Il fallait certes que la vie de nos aïenx fût moins ambulante que la nôtre, pour qu'ils résistassent au contact aigu de ces e.iilloux où le pied s'assure mal et menace sans cesse de tourner. Quant à nos aïeules^ elles en étaient réduites à longer les cadettes et à se chausser comme au temps des carlovingiens.
Car il n'est que justice de mettre lin au malencontreux renom qu'on a f^iit au pietl des hon-
naises. Comme toutes les légendes, celle-ci repose sur quelque vraisemblance, mais on l'a sûrement exagérée. La faute en est pour beaucoup aux souliers de nos grands-mères — elles ne connaissaient guère d'autre chaussure — qui largement assis et d'une épaisseur à toute épreuve, se tordant et béant à chaque fois qu'il portait à faux, n'était point fait pour donner Tidée d'un pied de nymphe — si tant est que les nymphes eussent le pied petit.
A la vérité, cette gymnastique continue et la pression partielle que subissaient les extrémités toujours contractées devaient développer le pied, non précisément en largeur, moins encore en longueur, mais plutôt en épaisseur. C'est-à-dire que le pied d'une lyonnaise, au lieu de s'effiler comme un biscuit à la cuillère, se bombait comme une mignonne brioche ou un petit pain de gruau.
J'ai parcouru la France en tous sens^ et Ton m'accorde — est-ce un éloge ? est-ce une critique ? — d'être observateur. Eh bien, j'affirme qu'il est nombre de villes où — sans avoir l'excuse d'être les héritières de vingt générations pour qui le chemin de la vie a été pavé de cailloux pointus — les dames possèdent des bases d'une dimension à. consoler nos compatriotes les plus avantageusement douées. Au demeurant, s'il se produit eacore quelques ca3 d'atavisme,
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ces pieds d^in autre âge font partie du Lyon qui s'en va — et que ni vous ni moi ne regretterons.
Comme la rue Mercière, il est quelques rues qui avaient — qui ont même conservé leur population spéciale : rue de TEnfant qui pi>Fe, les droguistes aux enseignes apocalypticpies ; rue Longue, du Bàt-d'argent et des Trois-Carreaux, les toiliers et les drapiers, dont les commis, je ne sais pourquoi, le plus souvent assis sur les bancs ])lacésdans l'embrasure de la porte d'enlrLC, ont plutôt l'air dechercher les rimes d'un sonnet que de se préoccuper de Tannage des marchandises ; rue Grenette, les tourneurs, dont le ni'<;()ce embrasse tous les bois ouvrés dans le Jura, depuis la cuiller à ragoût jusqu'aux personnages classiques du répertoire de Guignol; rues de TAumône et des Quatre-Chapeaux, les raUîneurs de fromages et les friteurs en renom ; rue Tupin, les marchands de cardes et de laines filées ; rue de l'Hôpital, les confectionneurs de sarraux et de vêtements d'artisans.
Cette dernière rue était, après la rue Mercière, la principale artère de communication entre Bellecour et les Terreaux. Du moins, c'étaient les voies connues, celles que suivaient les voitures, peu nombreuses jadis, les étrangers et les acheteurs. Pour les Lyonnais et les gens affairés,
ils prenaient par des passages, des cours et des allées de traverses, et il fallait être bien peu avisé pour ne point aller d^un bout de la ville à l'autre par ces chemins dérobés.
Les flâneurs avaient la rue Saint-Côme et les quais delà Saône. A Saint-Côme — a le rognon de Lyon j> comme j'ai entendu qualifier ce quartier — étaient dévolus les magasins de nouveautés ; quai Villeroy, c'étaient les orfèvres et joailliers. Encore quelques années, et il ne restera plus grand chose de ces affectations traditionnelles. Il est même des professions qui tendent à disparaître.
J'ai nommé les friteurs. A peine en retrouvonsnous dans les coins oubliés, de ces industriels d'outremont, cumulant l'art de poser les vitres avec celui de frire le poisson, la pomme de terre, les escargots et les a bugnes » . C'est une corporation qu'on ne voyait guère qu'à Lyon. Faisant rintérim des charcutiers, les vendredis et les jours de carême, ils avaient un rôle presque officiel quand arrivait le dimanche des Brandons ou des Bugnes.
Par privilège immémorial, le carnaval à Lyon se prolongeait jusqu'au premier dimanche de carême. Ce jour-là, les voitures de masques se pavoisaient de branches de buis et de pins — de feuillées, comme disaient nos pères — et on accrochait, pareilles à des bananes d'or, les bugnes dans les ranaeaux verts.
LK LYON gui g EN VA I()3
Si VOUS voulez avoir \\n arricrt-goûL de ces fêtes disparues, allez, pour cet anniversaire, rue Saint- Jean ou chez le dernier friteur de c l'ancienne rue de l'Aumône. » Un fumet de bon aloi vous avertit que la bassine est en cbullition; une queue d'acheteur attend, qui debout, qui assis, et à mesure que la pâte, après un grésillement harmonieux, a pris une belle teinte dorée, les bagnes sont retirées délicatement, eniilées connue autant de couronnes triomphales à une baguette d'où elles s'égouttent, et livrées, fumantes encore, aux fidèles observateurs des coutumes séculaires. Je ne dirai pas que c'est un manger digne des dieux; mais il n'est pas mauvais, au moins une fois l'an, de vivre de la vie de ses ancêtres. Moyennant que vous les arrosiez, en quantité sufl'isante, d'un vin vieux à point, les bugnes vous feront un honnête souper de famille. Pour nos anciens, ce n'était qu'une entrée en matière, un horsd'œuvre, moins coûteux que les huîtres et surtout plus consistant. Une platée de bugne^ n'excluait point l'oie farcie avec les derniers marrons de la saison.
Oh ! leur faculté digestive, c'était une des forces
de nos pères ! D'elle, ils tenaient cette verve et
cet entrain qui ne les abandonnaient pas, même
auxjours les plus désastreux et dans les conditions
les plus dures. Nous, impatients dans l'action,
fiévreux dans nos joies, affolés dans nos revers
nous mangeons peo et digérons mal. Nous ne savons même plus dormir, reculant notre sommeil au-delà de ces heures matinales où toutes les voix de mère Nature invitent, au contraire, an réveil et au mouvement.
Au nombre des choses dont on s'est régalé jadis et qu^il est permis de ne point regretter, nous mettrons les a cènes bénites » et les « recuites j>.
Les premières, dont il se débite encore quelques douzaines pour le Jeudi- Saint, sont une pâtisserie au safran dont la tradition remonte au moins aux croisades. Le safran fut un condiment cher au moyen âge, qu'on prodiguait à toute sauce et que les Marseillais emploient toujours dans la confection de la bouillabaise.
Pour la jeune génération, je dirai que la recuite est du lait aromatisé et caillé d'une certaine façon. S'il existe encore des faiseurs — ou plutôt des faiseuses - — de cette friandise démodée, je serais fort empêché d'en indiquer l'adresse. La dernière, à ma connaissance, des marchandes de recuites descendait, deux fois la semaine, des hauteurs de Sainte-Foy, et elle était d*un âge qui permet de supposer qu'elle a cessé de fouler les chemins d'ici-bas.
Un personnage du vieux Lyon, dont je me reproche de n'avoir point encore parlé et qui mérite
LE LYON OUI s'kN VA \q^
une mention hors ligne, c'est le « c^one -'. lyonnais. Vous rencontrez de graves petits hommes se rendant à l'école (Hi de précoces grelins qu'attend l'audience des flagrants délits, in;iis le g )ne a disparu.
Qu'il était crâne, avec sa li(jui"c crépliôbe romain, sous la calotte de dran r- )i!oc rave de noir î Narquois, et pourtant convaincu et h )n enfant, frondeur, mais filant doux dc\'ant raut'»riié, de quelque forme qu'elle fût revêtue, le goiie pmuu-nait dans nos nies ses gaités d'oi^^eau.
Vêtu de la blouse en toute saison, du ]>antalon de coutil l'été, de velours Thiver, il alhiit en classe avec le cartable en bandoulière et son goûter à la main, faisant, de la Toussuint à Pà({ue>, claqueter ses sabots dont l'un, g''né:"alenient lèlé, sonnait à la tierce de l'autre.
A la sortie, le gone installait ses jeux parto:il où la chaussée lui laissait un peu de pbice ; si la rue était trop inhospitalière, les allées de traverse devenaient une précieuse ressource. Ce n'était pas, j'en demeure d'accord, tout ro^e ]-)our les passants, lorciu'une bande orL:,anisait, par exemple, une partie de '.^ quiuet » on en temps de gelée, traçait une a gli>^ière ».
Des moralistes [)ou\-:iient aussi trouver à reprendre, quand le gone, s )us un beau soleil, prQuzÀtïn 7n7fnr(i/iôiLs ses ébats en })leine eau. Mais il rachetait cette j)etite négligence dans la
forme par mille qualités de fond; aujourd'hui perdues, et lorsquUl piquait hardiment sa tête du haut d'un pont, du diable si l'œil du spectateur s'attardait aux détails de tenue et de pure étiquette !
Nous croyons avoir fait beaucoup pour les mœurs, en imposant un caleçon aux baigneurs et en leur interdisant les bas-ports, et nous laissons des images autrement révoltantes pour la conscience publique s'étaler au-devant des vitrines et à tous les coins de rue — où il est pourtant défendu de « déposer des ordures ».
Le gone était un type à part, comme le furent les gens et les choses de Lyon. De nos jours, tout tend à se niveler et à se ressembler, et ce ne sera bientôt plus la peine de voyager pour retrouver partout la même rue tirée au cordeau, avec les mêmes maisons et les mêmes lanternes à gaz, arpentée par le même sergent de ville. Notre époque a un faible pour l'uniformité qu'elle confond trop facilement avec l'égalité.
En dépit de ce courant que l'on subit ici comme ailleurs, le Lyonnais est resté par tempérament, très particulariste. S'il s'agrège volontiers à toute espèce d'association, c'est en se réservant de varier le mot du philosophe : « L'amour n'est que de l'égoïsme à deux. — L'association, dit le Lyonnais, c'est de l'individualisme à plusieurs ».