‹ A travers LyonChapitre 17 sur 33 · LE LYON QUI S EN VA I · texte numérisé non relu

LE LYON QUI S EN VA I

Dans îe gone, on trouvait tout le germe du Lyonnais futur. Les enfants de chaque quartier se groupaient; il y avait des rivalités d'école à école, et en temps d'hostilités ouvertes, il ne faisait pas bon pour l'écolier de s'aventurer en dehors des frontières natales. Lorsque ces batteries avaient Heu, les bonnes gens prétendaient que c'était un présage de révolution ou de guerre.

Bien différent du gamin parisien, foncièrement gouailleur et irrévérencieux, urètre gone était, je l'ai dit, seulement narquois et frondeur. Malgré ses instincts batailleurs, il n'a jamais joué un rôle dans les insurrections et les mouvements populaires. Son ambition n'allait pas au-delà de tenir une place dans les joutes, autrefois si fréquentes, sur la Saône, et de défiler aux accords enlevants des orchestres riches en cuivres, la veste blanche au dos et l'aviron doré à la main.

Resterait à rechercher l'origine de notre appellation « gone » et à déterminer le sens du mot. Gone, dans le vieux français, signifie une robe, un « enfilé » comme disent les couturières dans leur jargon professionnel. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce qu'on ait dit : « un gone pour un garçon en robe : c'est un trope de même nature que : « un vapeur, un piston )\ pour un bateau à vapeur, un cornet à piston.

Familièrement, on appelle encore moutards de grands jeunes gens, et il ne faut, du reste, pas oublier que jadis les garçons gardaient la robe jusqu'à l'âge de la pleine adolescence. Les élèves de Christ Collège^ à Londres, portent encore une robe bleue qui leur descend à mi-jambe et qui n'est autre que le vêtement du quinzième siècle, époque où le collège fut fondé. Les Anglais ont, au surplus, conservé le vieux mot français qui se retrouve dans gown.

Nous disons toujours, entre Lyonnais, d'un individu négligé dans sa mise : « Il est mal goné. » Et c'est ici le lieu de s'expliquer sur certaines locutions locales dont nos compatriotes et particulièrement les Parisiens nous raillent. Il est de ces locutions qui sont condamnées par la bonne langue, par exemple, quand nous disons : « éclairer le feu > pour allumer le feu. Mais qui donc est fautif, lorsqu'il s'agit de mots ayant droit de cité dans la langue et que nous avons conservés, tandis que les Parisiens les laissaient tomber en désuétude ?

Ainsi, notre a marchand de pattes » — encore un type qui s'en va — porte un nom correct et ceux qui en doutent n'ont qu'à ouvrir Littré, page 1,012, colonne 2. Le mot chiffonnier, d'ailleurs, a une autre acception et ne peut en aucune façon désigner ce négociant ambulant, qui fait résonner les échos de nos cours de son appel bien

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connu et qui paye pour dûbarrasscr nés uu'n::i;èi(.s d'une foule de choses qu'il faut jeter ailleurs.

Je ne voudrais pas, toutefois, qu'on me croie, de parti-pris, admirateur du pas^é. J'ai déjà donné mon sentiment sur le pavé jxjintu et sur ce pain rassis qu'on taillait naguère dans d'immenses disques, de six à huit li\rcs { esant, dont toute bonne maison devait avoir au moins un d'avance. Nos boulangers font leurs pains ])lus petits ; mais c'est le seul progrès réalisé par cette industrie, où, à part exception, tout est resté dans un véritable état de barbarie, et où la « miche à fesse » est trop souvent encore regardée comme le nec plus ultra de Tart.

Je ne me ferai pas davantage le défenseur de l'ancienne coutume, en vertu de laquelle chacune des allées de nos maisons offrait aux passants cet abri hospitalier qu'ils trouvent maintenant dans des kiosques plus ou moins lumineux. Il s'est pourtant trouvé un médecin pour affirmer que c'est à cet usage que notre ville a dû jadis d'être indemne du choléra. On n'est vraiment pas plus Lyonnais que ce bon docteur !

Ce qui pourrait expliquer comment cette habitude s'était établie, c'est qu'autrefois le très rrrand nombre des cabarets était installé dans des cours. Au sortir de ces établissements, les consommateurs avaient bien quelque droit de réclanier le bénéfice des circonstances atténuantes.

Il en reste peu de ces obscurs bouchons, fréquentés par les anciens Lyonnais et aimés de Rabelais, qui avait accoutumé d'aller boire sa pinte et faire ses joyeux devis au cabaret du Charbon blanc/ la rue de ce nom était, si je ne me trompe, quelque part entre la rue Grenette et la rueTupin. Tous se ressemblaient. On se glissait, par une allée noire, au fond d'une cour où la « purée septembrale » vous était servie par les mains de la patronne du lieu, sur une table de noyer ciré; le réduit était plein d'ombre et de fraîcheur, pendant la canicule; l'hiver, le poêle mêlait son ronflement au babil des habitués.

C'est là que se boivent les dernières bouteilles de petit beaujolais. Car ce n'est pas une des choses les moins étonnantes de notre temps qu'en plein pays français, on ait honte de se faire servir du vin. Certes, je ne suis pas buveur. Mais, autant j'incline à l'indulgence pour les belles lampées de nos pères, autant je me sens écœuré par ces flots d'eau trouble qui s'absorbent dans nos modernes brasseries et ces innombrables verres d'alcool diversement coloré, qui se débitent sur nos comptoirs.

Il existait aussi des cafés célèbres en leur temps c'était le café Neptune sur l'arche de la Mort-quitrompe, au Pont de pierre; le café Sainte- Anne

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et celui du Nord, rue Lafond; le café Grand, plarc Tholozan, et le café de la Perle, quai du Rhône. Ils ont disparu et bien d'autres fondés depuis : car cafés et cabarets ont une tendance à s'efTaccr devant les brasseries et les comptoirs.

Seuls, le café des Tilleuls, à Bellccour, et quelques-uns des établissements créé? par des Italiens ont survécu. Ces derniers cafés n'étaient, d'abord, que de modestes boutiques où Ton préparait et vendait du chocolat, en tablettes et en tasses. Le café au lait était concurremment admis, et, tout négociant ayant alors l'habitude du diner dedenx heures, il y avait foule, durant la matinée. Mais se faire servir un déjeuner au café était le luxe des patrons seuls; l'employé, sans sortir du magasin, grignotait à sec la petite miche que lui octroyait l'usage.

Dans l'après-midi, ces établissements perdaient de leur animation. Quelques habitués \'enaient prendre leur café et lire un des rares journaux de l'époque, la Gcizcttc^lo, Coîtn'icr de Lyoîi^ le Censeur^ pendant qu'en un coin de la salle, le patron cassait lui-même le sucre du lendemain, avec la gravité que comporte une telle opération. Tailler proprement cent vingt-cinq morceaux égaux dans une livre de sucre n'est pas affaire de peu.

Le soir, il se buvait quelques cruches de bière; mais à dix heure>, couvre-feu général. Il fallait, du reste, que le personnel fût sur [;ied entre six

et sept heuree, le lendemain matin. Nos cafés lyonnais ont gardé cette ancienne coutume d^avoir un service extra matinal.

Point de luxe insolent dans ces maisons qui avaient un caractère presque utilitaire, et dont le café Camés, quai Saint-Antoine, et « l'ancien Casati », rues Mulet et du Bât-d' Argent, ont gardé une partie de la physionomie première. Les habitués, auteurs des grandes fortunes que nous voyons à Lyon et qui mettaient bravement en poche le reste de leur sucre, n'eussent pas souffert un déploiement de luxe choquant.

Isaac Casati^ comme la plupart de ses anciens clients, n'en a pas moins fait souche de millionnaires. Devenir millionnaire pourrait bien hélas I être aussi une des choses du Lyon qui s'en va.

Parler des vieux cabarets et des vieux cafés lyonnais, c'est évoquer dans l'esprit de son interlocuteur le tableau des parterres où Guignol tient encore ses assises et celui des anciens cafés chantants.

Traversons donc ce qui reste des noirs quartiers du centre, où quelques percées ont, depuis trente ans, introduit un peu de lumière. Aussi bien n'avons-nous pas encore accordé un mot à ce qui regarde leur architecture et aux souvenirs historiques qui se rattachent à quelques rues.

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