LE PONT DE LA GUILLOTIÈRE ET SES EXTENSIONS
En l'an de grâce 1190, le roi très chrétien Philippe-Auguste et son allié, Richard Cœur-de- Lion, duc de Normandie, roi d'Angleterre, défenseur de la foi, se rendaient en Terre-Sainte et quittaient Lyon, par le pont duRhône. Les deux monarques et leurs armées avaient passé, quand le pont se rompit sous le poids des chariots et des bagages.
C'était un pont de bois, la chose ne fait pas doute ; mais où était-îl établi ? c'est là que le débat commence. A Lyon, qu'il s'agisse d'un pont disparu ou d'un pont à faire, les opinions varient immédiatement. Quant aux ponts existants, une foîssur deux, ils sont placés de travers.
D'aucuns assurent que le pont écroulé était dans l'axe de la rue Sainte-Hélène et qu'il occupait la place d'une série d'autres ponts qui s'étaient succédé au même endroit depuis l'époque romaine. Je n'y vois pas d'inconvénient, mais je ne vois pas davantage d'intérêt bien marqué à ce que la traversée du Rhône s'effectuât un peu plus bas ou un peu plus haut.
Quoiqu*il en soit,les Lyonnais se préoccupèrent de remplacer le pont par une nouvelle construction toute en pierre. C'était une œuvre d'utilité internationale à laquelle toute la chrétienté contribua. Richard fut au nombre des premiers donateurs. Innocent IV s'y intéressa, tant par ses libéralités personnelles qu'en accordant des indulgences à ceux qui feraient des dons ; plusieurs de ses successeurs recommandèrent aux fidèles cette constructiqn qui ne fut, d'aillçqrs, pas ^ sitôt achevée.
Les dons* se faisaient en espèces, et au^si en nature. Tous les abords de Lyon avaient été dotés, sous la domination romaine, de tombes monumentales et de çippes funéraires. Une grande partie des matériaux avaient été appropriés, à diverses époques, aux constructions particulières ou d'utilité publique. Ainsi^ le pont de Saônç au siècle précédent, avait été déjà bâti, partie avec les débris di| fprnm, partie avec d^ pierres tuxnu^aire^t
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De tons c«)lcs, oa a})pc)rL;i dune de- niaU'ria:ix aux frères pontifes ; les plus petits blucs entrèrent dans Ttenvre en exécution, mais les plus gros reçurent un emploi moins direct.
L'établissement des culées dn n< niveau p 'i.l ayant dévié le eour.int du lleuve, les eaux aiiaieiil ronger les prés de Béchevelin, propriété de l'abbaye d'Ainay. Aussitôt, assignation de la jnirt desreligieux qui n'entendent point (ju'on entanij leurs prairies. Les pontifes alors ne tr(->uvent pas plus simple que de [)lanter une rangée de pilotis dans le sens du rivage menacé, et d'improvi>cr une digue en immergeant, par milliers, les cijipe> qu'on leur apportait.
Quand les eaux sont basses, vous les a[~'crcevez facilement, devant la nouvelle faculté de médecine. C'est là que, sous l'habile direction de M. Guigne, plusieurs de ces monuments ont été retirés. Il en reste encore de quoi bâtir un pont.
Malgré tant de /èlc dj.^l n^é, la con^tructi'tn marcha lentement. Il fallut établir des arches provisoires de bois, et, soa< François i*^'', il y avait encore trois arcaeîcs non construites en pierre, du côté de la Guillotièrc. Les vingt arches ne firent achevées qu'en 1572.
Carie pont avait vingt arches ; par suite de la suppression de trois piles, le nombre des arcades fut réduit à dix-sept, que nos grands-pères ont
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£n£ore connues, et, en fait, elles existent toujours, enfouies dans la large chaussée qui est à la sortie du popt. Il avait alors 526 mètres de longueur, tandis qu'il en mesure 275 aujourd'hui.
Pendant six siècles, le pont de la Guillotière a donc été en état de construction et de réfection. Les piles primitives, trop massives, ont été successivement refaites et allégées; plus récemment, on y ajouta des trottoirs portés par des arcs métalliques.
Avant la Révolution, le milieu du pont était défendu par une tour; il s'en trouvait deux autres, à l'entrée du côté de Lyon. C'est au pied d'une des piles qu'a été découvert le bQUclier d'argent qu'on voit au ILpuvre et représentant, dit-on, l'acte qui fait tant d'honneur à Scipion l'Africain. Nous avons eu occasion de mentionner qu'il fut Qiferjt à Louis mV par Guillaume Pilata, geadf e d'Ottayio Mey.
En 171 1, le printemps fut marqué par une inondation terrible, 4ont le niveau n'a été dépassé que par celle de 1840. A peine les dégâts étaient-ils réparés qu'un second événement vint affliger la population.
Chaque année^ une grande foule se portait à Saint-Denis-de-Bron, le dimanche de la fête patronale. D'après l'usage r- qui remontait sans
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doute aux dionysiaques antiques et se rattachait au culte d'un Bacchus , Dionysios , dont saint Denis avait pris la place — les passants pouvaient s'adresser les quolibets les plus osés, sans que personne eût le droit de s'en offenser. La journée du il octobre 17 il se trouvant fort belle^ l'affluence était considérable ; on l'évalua à trente mille personnes.
Il n'y avait alors d'autre pont que celui de la Guillotière, beaucoup plus étroit et beaucoup plus long que celui d'aujourd'hui. Aussi quand la cloche annonça la fermeture des portes, se produisit'il un encombrement pour rentrer en ville. Pendant que la foule, engagée dans ce long couloir, s'écoulait péniblement, une voiture marchant en sens contraire, se présenta cà l'autre extrémité. C'était celle de Mme de Survient, se rendant à son domaine de la Part-Dieu. Bientôt la voiture est renversée et le passage complètement obstrué.
Ce fut un étoufiement général : des malheureux sont soule\'és par la pressée de la foule et précipités dans le Rhône. Aussitôt prévenu, le prévôt des marchands se fait transporter par bateau à la Guillotière et parvient à grand peine à faire enfin rélrogader la multitude. Doux cent trente-huit personnes moururent écrasées, sans compter les noyés dont on ne sut pas le nombre. C'est en expiation du malheur dont elle avait
été la cause involontaire que Catherine de Mazenod, veuve de Maurice- Amédée de Servi en t, légua à THôtel-Dieu son vaste domaine de la rive gauche du Rhône, sur lequel s'est élevé tout le quartier des Broteaux et celui de la Part- Dieu.
La valeur de ce legs fut alors estimée à deux cent mille livres. On peut affirmer que les hospices ont déjà vendu pour plus de vingt millions de terrain et qu'il en reste encore une quantité considérable, dont la valeur s'accroît tous les jours.
Comme il est de la nature des hommes et des institutions de ne point voir clair dans leurs destinées, les hospices, loin de pressentir la fortune à venir qui leurétait dévolue, s'opposèrent d'abord à la construction du pont Morand. Ils avaient des bacs à traille dont le revenu leur semblait menacé par l'entreprise du téméraire architecte. Croyezvous que si la population lyonnaise en fût restée aux bacs, elle eût jamais songé à émigrer, pour moitié, de l'autre côté du Rhône?
Nous ne saurions traverser le vieux pont de la Guillotîère, sans accorder un regard à cette belle ligne des quais de la rive droite. C'est Nicolas de Ville qui, lors de la construction de la grande façade de l'Hôtel-Dieu, conduisit les travaux du quai jusqu'au pont Saint-Clair, aujourd'hui place Tholozan.
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La partie en a\-al du puni ne rLÇut son e^niplcL achèvement qu'un peu plus tard. 11 fallut démolir une cliapellc et un ré>(.i\-c)ir peur le^ eaux du Rhône qui in(errom[)aic-nl hi li:;r.e. .\;,uCs un siècle et demi^ il reste encore, vers rLXlii'mitû de la presqu'île, quelcpies baraques et un ]) -lii ch."iteau alTecté à us:ii;e de caserne, dont hi j^ésence rétrécit désagréablement la chau^^ée éiaMie par Perraclie. On prêterai que le château n'est autre que l'ancienne résidence du célèbre iiu-énieur. N'importe, accommodé comme il c>t. le chàlcau n'est pas beau et les baraques sont hideu.se-.
Une fois le pont travei'sé, nousawiu-. le pied en terre dauphinoise. Il n'a pas fallu moin-> cpie la Révolution française pour consommer la réunion définitive de la Guillotière à Lyon, et encore un décret du 12 août 1793 la donna momentanément au département de l'L-ère.
Le nom moderne du quartier est, d'ailleurs, essentiellement dauphinois. V. de Valons ])araîten avoir déterminé l'étymologie, en établissant par de vieux textes, qu'il y avait une habitation dite : « la maison de Guillot, » d'où c< la Guillotière )\ Toutefois, on trouve, dans l'Isère, de nombreux territoires portant des noms analogues. Lin auteur dauphinois, Pilot, a relevé : la Guilletièie, commune de Chirens; Guilletière, à Sarcenas ;
le Guillet, à Allevard ; les Guillets, à Villars-de- Lans ; la Guillotière, à Rossieu ; GuîUotière, à Marcollin ; la Guillotière, à Viriville.
Vous voyez qu'en fouillant un peu, nous aurions bientôt autant de Guillotière que de Lugdunum. Pour les uns comme pour les autres, la multiplicité des vocables semble exclure la probabilité d'un nom ayant passé d'un homme à ces divers lieux ; c'est dans la nature du sol ou la configuration topographique qu'il faudrait plutôt chercher l'origine de cette dénomination commune. Une étude des patois locaux donnerait peut-être la solution du problème.
L'embarras n'est pas moindre pour l'ancien nom que portait le faubourg : Béchevelin, et que l'on retrouve dans une rue du quartier. « Velin » fut certainement l'appellation générale de cette partie du Dauphiné, contiguë à Lyon, ainsi que l'atteste le nom de Vaux-en- Velin.
Faut-il lui donner la même étymologie qu'au mot « vélin » et y voir une allusion aux élèves de bétail qu'on engraissait dans ces herbages ? Ce serait alors le même vocable que celui de l'Italie, le pays des bœufs : it«>oç, vitulus, Velin. Est-ce au contraire une forme de « Belin >, venu lui-même de « Bel; Bal, Baal, » dont le culte a tenu une si grande place dans la région rhodannienne ? Ce sont de ces grands problèmes que l'archéologie tranchera un jour — le jour qu'il ne restera plus qu'un archéologue.
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Quant au terme « bêche », il sonne son lyonnais d'une lieue et fait tout île suite ])cn^er à une bêche à Iraille, j^assant les xoyaL^cms de l>ellecour à Vclin, et vice \(.'rs\.
Le mandement de Héchevclin fut iral)(»rd soumis à la juridiction lyonnaise, j)ar Charles VII, en 1456. Mais le^ habitants ne Tentendaient point ainsi, et moins encore le Parlement de Grenoble. Il faut bien dire que les Lyonnais étant affranchis de garnison et ne permettant pas aux troupes de passage de séjourner en ville^ c'était au faubourg situé à la sortie du })ont qu'incombait en totalité cette charge.
Le Parlement de Grenoble^ pour retenir ou plutôt pour ramener sous sa juridiction ce qui commençait à s'ap{)eler la Guillotière, invoquait la présence d'une colonne, existant tncore en 1696, sur le pont du Rhône, et portant les armes du Dauphiné.
Un jugement du Conseil d'Etat, en 1701, débouta le Parlement de Grenoble, mais on vit renaître sur la rive gauche du Khône le conflit séculaire, tant de fois renouvelé, entre le corps consulaire et l'archevêque. Le prélat était seigneur justicier dans le mandement deBéchevelin, comme il Pavait été dans Tancien Lyon et comme il le resta jusqu'à la Révolution dans le quartier de Pierre Seize.
Le Consulat, par acte passé le 31 octobre 1705,
acquit la justice haute, moyenne et basse de l'archevêque, dans toute l'étendue du mandement.
Vous pourriez croire l'incident clos. Avec l'archevêque, oui, mais pas avec le Parlement grenoblois. Les habitants de la Guillotière, processifs comme de vrais Dauphinois, protestaient encore en 1788 et se réclamaient du Parlement de Grenoble.
Aujourd'hui, ils comprennent autrement leur affaire, et préparant leur revanche, ils sont en train de s'annexer Lyon et le département du Rhône ; ils tiennent déjà la petite moitié des habitants de la métropole et, en attendant mieux, ils lui ont pris la préfecture. Vous verrez bientôt que, pour avoir le droit de se dire Lyonnais, il faudra être né en Dauphiné.
L'emplacement de l'église Saint-André était autrefois occupé par la chapelle de Notre- Damede-Béchevelin. Cet oratoire s'élevait sur un « molard » dont la saillie est encore reconnaissable, malgré l'exhaussement qu'ont subi les diverses parties de ce quartier.
Il s'en trouvait plusieurs dans ces parages. Ils contenaient quelquefois des objets antiques, et l'on se demande si ce n'était pas des a poypes » découronnées. Vous savez que les poypes, si fréquentes en Bresse, ont été souvent rattachées