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LE PONT DE LA GUILL0TI1':KE

boire de fort bon vin dans un gobelet ordinaire; nous nous croyons plus avisés, parce que nous servons le nôtre dans un verre richement décoré.

Un homme de sens et d'expérience nie disait un jour que le nom de « groupes scolaires » donné aux nouveaux bâtiments était pour beaucoup dans les écarts qu'on a commis. Si nous avions simplement dit que nous allions faire des écoles, tout, daus la conception et l'exécution, aurait pris un tour plus pratique et plus modeste.

La ville de Lyon a dépensé une douzaine de millions à l'heure qu'il est ; il en faut autant, sinon plus, pour construire ks écoles qui manquent encore; or, il est prouvé que la moitié de la somme eût suffi {X)ur mener à bien cette œuvre. Si, toutefois, on tenait à ne pas laisser dans la poche des contribuables ces douze millions qu'on pouvait économiser, ne pensez-vous pas qu'il eût été préférable de les affecter à l'amélioration du sort des instituteurs.^

Un argument souvent invoqué, c'est celui du prestige dont il est bon d'entourer l'enseignement primaire. Mais alors nous faisons bon marché du prestige de nos institutions municipales et de la justice, en laissant nos mairies et nos justices de paix installées comme des agences d'afllûrcs ou de vulgaires magasins. Pendant que nous étions en train de brasser les millions, il eût été habile de ménager une part à nos services municipaux

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et de mettre au moins les magistrats de la cité sous le même toit que les maîtres d'école.

Savoir dépenser l'argent est un grand art qui n'appartient pas au premier venu ! Nos jeunes administrations ne paraissent nullement avoir reçu ce don, et les bâtiments qu'on élève pour la préfecture du Rhône en fournissent une preuve de plus.

Je laisse de côté l'idée singulière de l'avoir placée aux confins extrêmes du département, sur un terrain annexé^ que l'histoire et la géographie nous contestent. Mais personne n'admettra qu'un monument de cette importance soit bâti sur un derrière et n'ait pu trouver une place plus en vue. Je crains qu'il ne faille créer aux barrières un service spécial de plantons pour conduire les étrangers à la préfecture du Rhône.

Allons, Lyonnais mes frères, nous sommes fiers de posséder trente-six kilomètres de quais dont une moitié au moins offre les plus beaux emplacements de monde. Et nous n'avons pas su découvrir un coin de cent mètres pour y développer la façade principale d'un des principaux monuments de la ville !

Vous verrez qu'un jour il se trouvera quelqu'un pour proposer d'abattre les îlots de maisons qui séparent la nouvelle préfecture du quai du Rhône, quand il eût été si simple de commencer par là et de mettre les bâtiments tout de suite où ils de* valent être.

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C'est d'ailleurs par les dcpnrrements que pêche en beaucoup de points la ville nouvelle. A part les cours Morand et (janibelta, les larges voies aboutissant aux ponts manquent totalement. On a tracé des avenues nombreuses du nord au midi, mais les percées dans l'autre sens ont été à peu près négligées.

En dépit de son titre prétentieux, le cours Lafayette a l'honnête largeur d'une rue de second ordre. Quant aux débouchés du pont de l'IIôtel- Dieu, ils se présentent sous forme de labyrinthe. Pour ma part, j'hésite toujours avant de me décider à enfiler adroite ou à gauche. Prendre en face, il ne faut pas y songer.

Ouvrir des voies ou doubler la lai'g'jur de celles qui existent n'est pas la seule néces^ilé qui s'imposera. Il faudra déplacer l'immense étal'lissement militaire de la Part-Dieu. Le remblai de^ f)S~és d'enceinte, maintenant inutiles pour la défen>e de la place, va permettre la création de t( ut un quartier nouveau ; mais les casernes, comme la gare de Perrache, rompent les communications et sont un obstacle fâcheux au développement de la vie et du mouvement.

Lorsque vous dépassez la limite artificielle que le génie militaire avait donnée à ce côté de la ville, vous rencontrez un pêle-mêle d'usines :\

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cheminées gigantesques et de jardinets bourgeois, de logements ouvriers et de coquettes villas.

Vous vous trouvez dans un pays vague qui n'est ni le foubourg ni la campagne et qui échappe au classement, même au point de vue administratif. Il faut être du quartier pour savoir quelles sont les parties qui lelëvent de la municipalité lyonnaise ou des communes limitrophes, du diocèse de Lyon ou de celui de Grenoble. C'est un peu comme ces territoires peu connus et imparfaitement délimités du Nouveau -Monde, que la civilisation envahît pied à pied.

Aux confins des terres habitées, se trouve une des nécropoles lyonnaises, avec son entourage obligé de cabarets et de vides- bouteilles. C'est dans le peuple que se perpétuent le mieux les

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coutumes et traditions : le losliii riiiiLbre s'y accomplit encore, comme au temps oîi se bâtissaient les tombeaux de Trion, dont le sol recule d'innombrables débris des rcjuis sacrés, et, comme chez les anciens Romains, on porte encore derrière le cercueil, IVcusson noir où se lit en lettres blanches le nom et l'âge du défunt.

Plus d'un qui s'étonne de cette coutume si pratique et qui n'y voit qu'une mode surannée^ n'en continue pas moins ù. faire sculpter, sur la tombe des siens, une urne reconverte d'un voile, alors que, depuis quinze cents ans, on n'incinère plus les morts. Tant il est vrai cpie les s}niboles constituent un alphabet qu'il est diflîcile à l'humanité ' de modifier, encore plus de désapprendre.

ALLONS AU BROTEAU

Cela se chantait, du temps que k-s Lyonnais faisaient leurs chansons. Elles n'étaient pas très variées, ces vénérablts cliansons, mais nul ne songeait alors â les traiter de rengaines — pas plus que personne s'avisât de rire, lorsqu'une de nos grands-mères enfilait sa robe de noce pour marier une de ses filles.

De nos jours, la coupe et la couleur des robes changent tous les trois mois. Puis avec le bulletin des iTifii.!cs clécrétcts par qutli|i!e3 douzaines de Parisien*, il nous arrive une ineptie rimée qu'il n'est pas permis d'ignorer, sous peine de passer pour unpaysandu Rhône.

Mais si l'on ne chante plus : i< Allons au Brotcau i>, on y va plus cjne jamais, et Lyon risque

même d'y passer tout entier et sans retour. Faisons donc comme tout le monde, me permettant toutefois, de vous énoncer pourquoi je suis réfractaire à l'orthographe en ne doublant pas le t de Broteaux.

J'accepte Vx, signe d'un pluriel justifié : il y avait plusieurs broteaux. Mais, pour le reste, il convient de s'en référer à l'étymologie qui ne fait point doute. Le mot vient de « brot, broter », forme des dialectes d'oc pour le français brout, brouter ; par conséquent, broteau doit s'écrire avec un seul t.

C'était, d'ailleurs, l'orthographe anciennement usitée, et il faut presque arriver à la seconde moitié du siècle pour trouver le redoublement de la dentale. A vrai dire, le mot a été longtemps à prendre rang dans la langue officielle. Sous la Révolution, la plaine au-delà du pont Morand est toujours qualifiée de plaine du Grand-Camp.

Mais les anciens almanachs et les écrivains, depuis Cochard jusqu'à Montfalcon, écrivent Broteaux conformément à l'étymologie. Que l'édilité rende donc à ce mot l'orthographe indiquée par son premier état civil.

Il n'en reste plus grand chose du vieux dialecte lyonnais, dégénéré en grossier patois. Comme tout ce qui touche à notre ville, il avait quelque chose de spécial, inclinant vers la langue d'oc, mais s'en tenant pourtant à distance, en beaucoup

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de points. Quand, du reste, se mettra-t-on jamais d'accord pour dire si T.yon appartient au Nord ou au Mivli ?

En 1326. au e(nn*s (Vun procès que soutenaient les relit;ieuses de la Déserte, il y eut lieu de rechercher si T. von ct:nt de lan^^ue (Voc ou d\ul, parce que la jurisprudence j^ouvait varier suivant le cas. Les témoins déposèrent que Lyon avait toujours été réputé de lanp^ue d'oc : « £st repntatinn de lùi^nâ InjqtuUiiià scu de Hui^iia de hoc. y>

Ce qui caractérise le dialecte lyonnais, c^est une quantité de mots tenant à la haute latinité, quand le français, le provençal et les langues romanes ont surtout emprunté leurs vocables au bas latin. Ainsi j'entendais, pas plus loin que l'an dernier, un paysan de la vallée de l'Azergues parler de « sccourre lo fromciilo », ce qui est du pur latin : subciiiure friiinciitiim. Comparez cela à (( battre le blé », formé de mots quasi-barbares. La terre, disait-il encore, faisant allusion à la sécheresse c( inauqiio d'liu:nnro ^^.

Voilà une bien lini^nc dij^Tc^sion, et il n'e^t que temps, sans perdre encore deux minutes à chercher une transition, de reprendre le chemin des Broteaux.

Le pont Morand, construit en 1774, s'est appelé d'abord « le Pont de Bois », et aussi a Pont Saint-Clair », du nom du Port Saint-Clair qui s'étendait en amont, du côté de Lyon, î Le nouveau pont avait été, dès sa jeunesse, condamné par les oracles du temps à une courte existence. Il a vécu plus que centenaire, et, nous jetant dans une opinion diamétralement opposée, nous étions arrivés à croire à sa durée indéfinie. On répétait bien, depuis vingt ans, qu'il menaçait ruine, qu'il fallait aviser; mais tout cela sans s'émouvoir en réalité, et j'avais comme une idée que le pont Morand mourrait de sa belle mort, c'est-à-dire en plein exercice de ses fonctions, portant loyalement son contingent de véhicules et de piétons.

En attendant qu'un pont monumental, digne du Lyon futur, ait remplacé l'œuvre hardie de Morand, prenons la passerelle provisoire et suivons la foule. Aussi bien, c'est ici un des deux ou trois points d'où Lyon apparaît vraiment grande ville. Rue de la République, par exemple, le décor est beau, mais les figurants et les accessoires, — je veux dire : les passants et les voitures — ne sont pas toujours en nombre suffisant. Ici, au contraire, le tableau s'offre complet. Il n'est pas jusqu'au fleuve géant qui n'anime la scène et ne mêle sa voix aux bruits de la cité.

ALLONS AT HKC/IKAI

En cinquante années, le quartier des ]>roteaux a passé de l'état de nature fi celui où nous le voyons à présent. Les \'>\\l^ se sr)nt cniii]:)lées, ks prés et les saulécs oui cédé la j)lace :\ une ville tle cent mille habitant-, sans (jue les Jîroteaiix aient, comme la (juillclièrc, subi celte série de kntes transformations qui, d'un ])rLmiLr groupe de maisons, font un faubourg, puis une partie intégrante de la métropole.

C'est vers la fin de la Kestauration que le pou-sin connnença à bri.-ur sa cocjuilK-. Ce ne dut pas être à la vive satisfacticju des habitants de la rive droite, privés ainsi du gracieux panorama que formaient les prairies coupées par des iikts d'eau, des haies et des bouquets d'arbres. Tout au fond, se dért»ulait la chaîne dentelée des Alpes au front blanc.

En ces temps j)ré-hiïîtoric|ucs, dcs fiércs de l'Hôtel-Dieu, ceints d'un tablier bleu à poche profonde, étaient préposés au ]K'age du pont Morand ; car il en coûtait deux liards au piéton pour traverser le Rhône.

Je ne puis employer d'autre mot que « liard » pour exprimer les divisions du sou, les centimes n'ayant jamais eu droit de cité à Lyon. Au temps où cette modeste monnaie n'était })as encore passée à l'état de quantité négligeable, je vous aurais mis au défi de vous faire donner cinq pièces d'un centime pour un sou : les centimes étaient élevés a la dignité de liards.

Aussi, le péage légal étant fixé à deux centimes et demi — un drôle de compte I — et les préposés ne rendant que deux centimes au passant qui leur remettait un sou, il y eut, à diverses reprises, de chaudes réclamations et même des menaces de procès pour excès de perception. Si bien que, pour sortir d*une difficulté inextricable, Tadministration finit par ne plus rendre d'autre monnaie qu'un billet valant naturellement deux centimes et demi. Les billets d'aller et retour étaient déjà trouvés !

Au sortir du pont, vous vous trouvez à l'en- , trée d'une chaussée qui ne pouvait manquer de sembler démesurément large aux habitants de la rue Mulet ou de la place du Plâtre. Aussi, quand le développement du nouveau quartier nécessita le prolongement du cours Morand, les ingénieurs s'empressèrent d'enrayer ce gaspillage de terrain et de rétrécir la chaussée. Depuis, ils ont reconnu leurs torts ; mais, comme le cours est à peu près complètement bâti, c'est dans un siècle ou deux que nos descendants auront un alignement général.

Des traiteurs, des guinguettes et des jeux de boules, c'est à peu près ce qu'on trouvait aux Broteaux ; on n'y allait, d'ailleurs, pas chercher autre chose. Il y avait, chaque dimanche, fête en permanence, et le promeneur n'avait que l'embarras du choix. U Elysée lyonnais^ les Montagnes

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