VI PRÉFACE
dimanche que Monsieur Josse a eu Texcellente idée de réunir en volume et d'arracher à l'oubli des collections chères aux araignées.
Nous venons de les revoir sous leur nouvel aspect, de les relire dans l'élégante et confortable enveloppe dont les a revêtues l'ami Storck, un compère du Gourguillon, et nous y avons trouvé, aujourd'hui comme hier, ces qualités aimables qui vont affirmer et renouveler le succès d'une œuvre dont le naturel , la sincérité et la bonhomie un peu narquoise ne sont pas les moindres charmes.
M. Josse n'a rien changé à la libre éclosion de ces études au jour le jour et il a bien fait. Pourquoi eût-il perdu sa peine à polir et repolir des récits qui séduisent, avant tout, par l'absence de prétention et le laisser-aller d'une causerie intime d'où sont volontairement écartées les phrases gourmées et les périodes à effet ?
Avez-vous eu la bonne fortune d'être reçu dans ces intérieurs courtois où le principal souci des maîtres de la maison est de vous assurer toutes vos aises^ de ne s'imposer ni à votre attention, ni même à vos égards, de vous laisser en un mot l'illusion que vous êtes toujours chez vous, avec votre liberté d'allure et de mouvement ?
Telle est Timpression qui se dégage des Promenades à travers Lyon.
M. Josse se présente comme un compagnon de route d'humeur accommodante et cordiale.
Il vous raconte dans une langue claire et précise, en style de bonne compagnie^ ce qu'il sait, ce qu'il a observé, ce qu'il a vu, vous laissant toute liberté de le quitter si le sujet vous semble aride ou l'entretien ennuyeux.
Mais on s'en garde, on s'attache au contraire à ces récits sans apprêt, on suit son guide jusqu'au bout et Ton
rui.rAc:h vu
arrive à la dernicre pnge, surpris d'avoir fait taiU do chemin sans fatigue et appris tant de choses sans effort.
« A travers Lyon » a donc sa phice marquée dans hi bibliothèque de l'amateur et de l'érudit, de tous ceux qui de près ou de loin s'intéressent à la genèse de notre antique cité, aux tourmentes de son histoire, aux vestiges de ses traditions et au pittoresque de ses moeurs.
Ces divers sujets sont abordés par fauteur des « Promenades lyonnaises ;) d'une main assez sûre pour satisfaire le chercheur et assez légère pour ne jamais ennuyer le curieux
Aussi sommes-nous persuadé que. plus d'une fois, l'on délaissera les rébarbatits in-folios d'une digestion pénible, au profit de l'œuvre accorte, souriante et bien à la main de Monsieur Josse, savant modeste et bon lyonnais.
COSTH-LAHAUMH.
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le (ÎJ ces prouK-noiirs
errants que parfoiâ l'on ;
reiu-mlie — -^urlout
laissant vaguer leurs |ias tt trotter leur ini tion, admirant la vieille ciléju^qne dans si
rues et vivant, pour une heure, dans un passé qu'ils évoquent à plaisir.
A ceux qui auraient le goût de ces excursions, mais qui hésitent à les accomplir seuls; à ceux qui, les ayant faites, ne seraient pas fâchés de savoir ce que pense un autre et de relever dans ses dires quelque erreur ou quelque énormité, j'offre de cheminer ensemble à trav^ers Lyon. Nos voyages ne seront ni longs ni dangereux, et, d'ailleurs. Monsieur ou Madame, il ne tiendra qu'à vous de m'abandonner en roule, pour peu que mes racontars vous soient à charge.
Comme première promenade, je vous propose de traverser le Pont de pierre. Mais il importe, tout d'abord, que vous connaissiez au moins la résidence de votre compagnon de voyage, et je dois, pour l'intelligence de ce qui va suivre, vous apprendre que je demeure sur l'ancien quai de la Baleine^ c'est-à-dire de Vautre côté de teau^ selon le parler des vieux Lyonnais.
Et, à ce propos, pourquoi cette expression n'at-elle jamais été appliquée aux quartiers ultrapontains de la rive gauche du Rhône? Pourquoi aussi s'entend-elle uniquement de la rive droite de la Saône ? Grosse question à résoudre.
d'un bout du pont dk pierre a l'autre
Ainsi, je connais un petit garçon de mon quartier, qu'on avait mis à l'école rue Grenette : « Vous demeurez de l'autre côté de l'eau, lui dit un de ses jeunes camarades de classe, enfant de Saint-Nizier. — Mais non, riposta Tenfant de wSaint-Jean, c'est plutôt vous qui demeurez de l'autre côté de l'eau. » Comme bien vous pensez, le débat ne fut pas sitôt fini, — ^i tant est qu'il le soit à cette heure.
N'est-ce pas un peu ce qui se passe, neuf fois sur dix, dans les graves discussions qui passionnent les hommes et les divisent .'' Chacun ne manque pas de dire carrément à sdu adversaire : « Laissez-moi donc tranquille ! C'est vous qui êtes de l'autre côté de l'eau. »
Quelques pas hors de chez moi nous mettent en face del'hôteldu Gouvernement. Il faut être Lyonnais pour savoir que ce nom n'est point une enseigne de fantaisie et que le lieutenant de Sa Majesté très chrétienne a été réellement hébergé dans cette maison. Après tout, le Consulat, pendant des siècles, n'a-t-il pas tenu ses séances dans des maisons à bail ?
La façade principale de l'hôtel est sur la rue Saint-Jean ; il en est ainsi de toutes les anciennes maisons ayant vue sur le quai. La plupart avaient
4 A TRAVERS LVOK
une terrasse du côté de la rivière, comme on en voit encore une, portant le numéro 3, près de la place du Petit-Change.
Bâti vers la fin du quinzième siècle par Falque d'Aurillac, c'est en 15 12 que Thôtel du Gouvernement devint la résidence du comte de Sault, gouverneur de Lyon. Il fut successivement habité par Mandelot, d'Halincourt et toute la dynastie des Neuville de Villeroy. Charles IX et Henri IV y descendirent, lors de leurs passages à Lyon, et plus d'un Lyonnais ne se doute pas que. dans les dépendances, il y avait un théâtre où Ton donnait la comédie, Topera et le ballet.
On peut s'étonner que des gouverneurs qui prirent, avec le temps, des allures de vice-rôis, se soient contentés d'une demeure dont nos édiles modernes ne voudraient pas, pour en faire ce qu'on appelait autrefois une maison d'école et ce que nous appelons un groupe scolaire.
Nos pères étaient chiches lorsqu'il s'agissait de grever la bourse commune pour le simple plaisir d'aligner des moellons en façade. Mais il faut, je crois, chercher d'autres motifs encore à l'installation d'un gouverneur royal dans cette modeste résidence.
Les comtes de Lyonnais et Forez et leurs successeurs, les archevêques, n'avaient eu d'autres demeures seigneuriales que le château de Pierre- Scize et le palais de Roanne. Ce dernier édifice
D UN BOUT DU PONT DK PIKRRK A L AUTRI-: 5
qui, malgré son nom pompeux, était un assez piètre monument, fut définitivement afTecté à loger les officiers du roi, \'ers la fiii du quatorzième siècle. Quant au château de PierrevScize, il ne sortit des mains des archevêques, cent ans plus tard, que pour devenir forteresse royale et prison d'Etat.
Il s'ensuit que les gouverneurs pcnir le roi n'ont point trou\'éde résidence princière à occuper, lorsqu'ils se sont installés à Lyon. Il leur fallut acheter un immeuble, comme le premier bourgeois venu, et nos malins aïeux ?e seraient bien gardés de loger princièrement un fonctionnaire que, dans leur for intérieur, ils considéraient comme un simple commis.
Et la preuve que nos pères, pour ménagers qu'ils fussent de leurs deniers, savaient au besoin faire grandement les choses, est dans ce magnifique hôtel de ville qu'ils ont élevé plus tard.
Le pouvoir royal qui ne s'était d'abord manifesté que sous forme de tutelle lointaine — quelque chose comme le patronage qu'exerce l'Angleterre sur certaines de ses colonies — le pouvoir royal s'était fortifié de plus en plus, et Lyon, au dix-septième siècle, cessant d'être une sorte de municipe autonome, était devenu une des bonnes villes du roi. C'est alors que nos pères, dépensiers à propos, élevèrent le palais de la place des Terreaux, comme pour affirmer, je me figure.
la souveraineté communale, laissant Mgr le Gouverneur se morfondre en son bourgeois logis, de H'autre côté de J'eau.
Il est vrai que ledit monseigneur habitait plus souvent à Versailles qu'à Lyon. Toutefois, en 1734, le maréchal de Villeroy s*en fut demeurer rue de la Charité, dans l'hôtel aujourd'hui occupé par TEcols de commerce, et l'ancienne résidence fut achetée par le Consulat^ qui rencontrait certaines difficultés pour reconstruire la loge du Change à Tendroit où nous la voyons. •
Ces difficultés s'étant aplanies, le Consulat revendit Thôtel du Gouvernement qui, sans changer de nom, est devenu Tauberge que vous connaissez. Il avait été question de cet emplacement pour les futurs bâtiments de l'Ecole de droit. De tous les projets, c'eût été de beaucoup le plus recommandable.
Je viens de parler de la loge du Change. Cet édifice a remplacé, au siècle dernier, une construction qui, sans doute, était la plus ancienne Bourse de France. Pendant des siècles, les changeurs s'étaient réunis sur la place, en plein air ; car il est de la nature des marchés de finances dç
1) UN BOUT DU PONT DP: PIERkM-: A L AUTKK 7
se tenir sur la voie publique, comme tous les autres marchés.
A Marseille, maigre la maprni licence et l'ampleur du monument affecté aux choses craroen;, il y a toujours j^ilus de vendeurs et d'acheteurs dehors quededans. i\Icine fait se produit à Paris, pour peu que la saison s'3^ prête. Bien mieux, il y a peu d'années, le Ilavro n'avait pas encore de bâtiment à cet usai;o, et la bourse s'y tenait sur la place du tliéàtre, qu'il fit pluie, sohil ou vent.
Au moins les Havrais n'avaient-ils d'autre voisinage que celui du marché aux fleurs, tandis que les changeurs lyonnais devaient se partais r remplacement avec les \endeiirs de ]^orcs et de volailles. Quelques palissades improvisées séparaient les argentiers de leurs malencontreux voi-- ^ sins : c'était la corbeille de l'époque.
Les opérations de Bourse, en ces temps lointains, ne ressend)laicnt guère à celles que nous connaissons. On nép;nciait surtout du papier de commerce, et, pendant des siccUs, le change de I^yon a fait loi sur toutes les places d'Europe. C'étaient les représentants des cinq nations marchandes, Florentins, Génois, I.iicquois, Milanais et Allemands, qui réunis, chacjne année, sous la présidence du syndic des Florentins, fixaient le taux du change.
La \og<^^ œuvre de Soufllot, à qui Lyon doit
encore son Hôtel-Dieu et Paris le Panthéon, sert maintenant de temple aux membres de TEglise réformée. Il n*y a pas longtemps qu'on pouvait lire encore, sur le fronton du monument, la devise : Viriute duce^ comité for ttmâ.
Ces belles paroles que les néejociants lyonnais s'étaient appropriées sont celles que Cicéron adressait à son ami Plancus, le même à qui est due la fondation de Lugdunum et sur le compte duquel nous aurons occasion de nous entretenir plus amplement, si vous consentez un jour à escalader en ma compagnie le coteau de Fourvière.
Dans son nouvel emploi, le Change ne fait pas meilleure figure que ces nombreuses églises « défroquées » qui sont, depuis la Révolution, affectées à des usages industriels . ou autres. N'éprouveriez-vous pas une véritable satisfaction à voir les fidèles pourvus d'un temple bâti expressément pour leur culte, et cette charmante et mondaine loge rendue à la vie civile : mairie, bibliothèque ou salle de réunion publique ?
En tournant le dos au monument, pour nous rapprocher de l'eau dont nous nous sommes un instant écartés, nous voyons, à droite sur la place du Change, et portant le n° 2, une maison aux fenêtres ogivales.
Des vieilles habitations particulières de Lyon, celle-ci est sans doute la plus ancienne : quel-
I) UN BOUT DU PONT i)i<: imi<:k'KI'; a laciri; o
qiies-iins mcme n'hésitent pas à en faire remonter la constrnelion an teni})s de saint Louis. Bien que la façade en ait été remaniée, ainsi que toutes nos f.i(;adcs anciennes, elle n'en offre pas moins un type remartjuable d'aichitcc ture privée.
Nous voici en face de Pont de pierie; car, pour les Lyonnais, c'est sous ce nom que le pont de Nemours ou du Change t si toujours connu. Je ne puis le traverser une -eulef>is, sans me i"e souvenir du vieux pont, fi la chaussée étroite, décrivant nnc courbe élevée au-des-ns de T. au, bordée de cadettes qu'awaient creusée^ les pas des piétons et formant, ks joujs de pir.ie, iii~ie flaque ininterrompue dans laquelle on plongeait, bon gré, maugré, jusqu'à la clieville.
Ce pont, commencé en 107O par V: iclievècpie lîumbert, était-il le ])iemier pont de ])ierre éiigé à cet endroit? L'histoire Iv^nnaise ne fait aucune mention de pont sr.r la vSaône. durant la péiiode romaine. A la vérité, la présence de.-> roclies à fleur d'eau rendait ici plus facile qu'ailleurs la construction d'un pont; mais la voie qui mettait le Lugdunum romain en communication a\ec le Condate gaulois, et dont le tracé subsiste dans la montée Saint-Barthélémy, débouchait bien eu amont de notre pont moderne.
D'ailleurs les Romains entendaient la viabilité
autrement que nous. Leurs routes étaient surtout conçues au point de vue stratégique, et traverser une rivière n'était point une affaire pour une armée romaine, A plus forte raison, pour un convoi marchand ; la fable de l'âne chargé de sel en témoigne suffisamment. Il n'est donc pas impossible quelesLugduniens se soient contentés desimpies passerelles de bois.
Démoli en 1848, l'ancien pont avait été longtemps muni de tours défensives, àses deux extrémités. Celle du côté de Saint-Nîzier s'appelait 8 tour d'Empire », et celle du côté de Fourvière H tour de France ». Car, personne ne l'ignore, ce fut par ces deux noms de France et d'Empire qu'où désigna les deux rives de la Saône, depuis le traité de Verdun (843), qui donnait la rive droite au roi Chades-ie-Chauve et la rive gauche à l'empereur Lothaire.
Après mille ans écoulés, nos mariniers emploient encore ces dénominations, dont la dernière a fourni certains noms de famille particuliers a notre région ; Empaiie, Empierre, Ampère, Empereur. On pourrait niême, sans trop d'invraisemblance, y rattacher, à titre de diminutifs, des Pérot, Prot, Payrou, Peyraire ou Périère.
A chaque bout du pont, se trouvait aussi une ue. Pour ma part, j'ai connu celle du Pont-de-
d'un bout du pont DK PIKRKh A i/aLTKK II
Pierre dont les maisons occupaient ihk' partie du pont même, sur la rive gauche. Beaucoup d'orfèvres et de joailliers avaient leurs ateliers et leurs magasins dans ces maisons, dc^nt les habitants devaient retrouver là connue un arrière ^oùt des âges lacustres.
Il me souvient même d'une légende qui bc contait dans ma jeunesse. L'intérêt et l'aiithentieité n'en sont point indiscutables; mais, s'il fallait toujours y regarder de si près, les annales de l'humanité se réduiraient à peu de clio-e. Alon histoire au moins n'a-t-elle jamais été écrite, que l'e sache.
Il y a cent ans ou plus, un on\ lier joaillier sertissait un diamant de grande valeur. Le diamant s'échappe sous Toutil, comme cela peut arriver quelquefois, et, décrivant une parab )le, pas-e pardessus l'auvent dont est toujours garnie une fenêtre de fabricant bijoutier. La mai-on était sur le pont et la Saône coulait en bas î
L'histoire ne dit pas si des plongeurs cherchèrent la pierre au fond de l'eau ; mais elle raconte que le pauvre sertisseur ne \'oulanL pas léser les intérêts du patron qui l'occupait, s'imposa un régime de privations afni d'arriver, au bout d'un nombre d'années à rembourser le prix du diamant perdu. t
Cette dure expiation touchait à son terme. Un matin, à l'heure du déjeuner, notre héros man-
geait son quartier de pain sec, et, sans doute, pour se donner une contenance et oublier aussi Vexîgaïté de son menu, il humait Tair pur et regardait en déjeunant le mouvant panorama de la rivière et des deux rives. A un moment, il se penche en dehors, appuyé sur Tau vent de la fenêtre, pour suivre une barque dans ses manœuvres. Qu'aperçoit-il, ô ciel ? Une étincelle est-là, en dessous, comme suspendue dans le vide. On le descend au moyen de cordes, et, de sa main frémissante, il saisit le diamant perdu, arrêté dans un réseau de toiles d'araignée poudreuses.
Je ne me cache pas que mon anecdote manque absolument de « modernité » : il ne s'y trouve ni héros de cour d'assises, ni héroïne naturaliste. A vrai dire, pour corser un peu mon récit, — n'eût été mon respect pour les documents originaux — il m'était facile d'y introduire quelque jeune Lyonnaise, aux yeux ni bleus ni gris, aux cheveux ni blonds ni châtains, les uns et les autres de cette nuance indécise qu'on rencontre chez la plupart de nos compatriotes — de laquelle j'eusse fait la fille d'un fabricant joaillier, d'un patron marinier ou d'un « modère >.
Les modères, que de souvenirs ce nom évoque 1 C^st toute l'ancienne batellerie, héritière des
d'un bout du pont dk pikrre a i/ autre ] ^
Hautes gaulois et grecs, qui, vingt siècles durant, mit en coninuinication le monde occidental avec la Méditerrannée et le Levant.
Il y a trente ans encore, on voyait les derniers de ces vaillants enfants de la livicie. dont les colonnes s'échelonnaient tout le long de nos quais. Ils étaient l'àme de nos fêtes populaires, comme leurs prédécesseurs l'avaient été des réjouissances de nos aïeux, figurant dans le cortège du Mardi-Gras, comme jadis ceux-ci à la fête des Merveilles. /
Supprimée en 1364, à la demande des bourgeois, la fête des Merveilles, offrait^ vous le savez, cette particularité d'être une procession religieuse, accomplie en bateau.
Dans une étude sur cette singulière solennité, AI. Guigne remarque que, dans la langue de l'Eglise, jusqu'au treizième siècle, elle s'appelle Fête des Miracles, /^^'j-////;/ il/Zr^-c/z/o/'//;;// les actes civils, au contraire, la nomment Fête de^ Mer- 1
veilles, Festiim Mirabiliiim. De ce désaccord V
dan? Tappellation, ne serait-il point permis de ii
présumer que, des deux parts, on n'avait pas en vue le même objet ?
En effet, si nous traduisons mirabilia par chefsd'œuvres — inirabïle optts^ suivant l'expression antique — nous nous trouvons en face de la fête des corporations lyonnaises, promenant les chefs-d'œuvres des divers métiers.
Cette fête se célébrait, de toute antiquité, à Rome, où la procession se déroulait sur le Tibre, « en basteaux ornés et parés de fleurs avecesbattements et récréations, qui faisoient compagnie à la gourmandise et yvrognerie », suivant 1- historien Nicolas Vigriier. Les choses à Lyon se passaient donc comme à Rome, et comme à Rome la fête avait lieu au solstice d'été.
De son côté, l'Église avait à faire mémoire du martyre de saint Pothinet de ses compagnons, le 2 juin. Combiner la fête religieuse avec la fête profane était tout indiqué, et l'autorité épiscopale ne pouvant supprimer celle-ci, sous le couvert de laquelle les corporations lyonnaises se maintenaient groupées, réussit au moins à la déplacer et à retenir à son profit la police de ces réunions populaires.
Quoiqu'il en soit, le jour de la solennité venu, le chapitre de Saint- Jean , accompagné de celui de Saint-Paul, se rendait à Vaise où l'attendaient les chanoines de Saint-Just, ainsi que les religieux d'Ainay et de l'Ile-Barbe. 'J ous descendaient la Saône, dans des bateaux décorés de feuillage et de draperies, escortés d'autres barques pleines de bourgeois travestis et de musiciens.
Il y avait toujours à bord force boissons et victuailles ; car les repas ou collations faisaient partie intégrante de toute procession ou pèlerinage, suivant nos vieux us lyonnais. Les anciens
D UN liOUT DU PONT DE PIERRE A L AUTRE Is
rituels des clianoines-conilc? de Lycui FlipiiîeiU l ou jours, ù pvop-os des processions que fera lu noble cliapilre, les airti^ cù une collalicui sera olTerle, et indiquent mêinc le menu de lcs repas qui prennent une place oirteielîe — pie.H|iie s;icrée — dans le ce ré nie ni al.
Naguère, il subsistait eiKore un reste de ces usages. Chaque année, les membres d'une c(.nfrérie de la (>rt)ix-Kousse allaient en }Klcrinaf:e à Four\'ière. La course e-t loiio-i:e et as.-(. z rude Aussi, les confiéres avaient-i!3 accoutumé d-j s'asseoir à un patriarclial banquet, et même, sans fausse honte, ils commençaient leur station par là. Après avoir dépose la bannière à l'église ils allaient au restaurant, et, dûment réconfortés, ils revenaient à la messe qui n'en était que mieux chantée.
Le cortège de la fête des Merveilles descendait donc en bateau jusqu'à Ainav. pour remonter ensuite, à pied, jusqu'à Saint-Ni/ier. Au moment où la flottille avait franchi rArche-Merveilleuse ou de la ATort-qui-trompe, un tameau vivant était précipité dans la rivièie. ]\ir une ouverture pratiquée au milieu de la chaus^ée du pont. Des mariniers, montés sur de petites barques ou à la nage, se mettaient immédiatement à la poursuite de l'animal, qui, ramené sur la live, au port du Temple, était abattu dans la rue encore nommée jusqu'à ces derniers temps, rue Ecorche-b(xuf.
lé A Travers lyon
Plus tard, c'était un mannequin représentant le Mardi-Gras, que les bandes joyeuses du carnaval lattraîent, le mercredi des cendres, dans la Saône, du haut de l'Arche-Merveilleuse. Quelle que fût langueur delà saison, il se trouvait toujours quelque courageux nageur pour aller repêcher le mannequin.
C^était, du reste, le temps où € savoir nager » était un des signes caractéristiques de l'éducation lyonnaise. Alors, point de ces sortes d'aquariums bourgeois que nous voyons attachés à la file, sur nos quais : les « bêches » étaient en plein courant de la Mort-qui-trompe, et, sous l'œil des Marmet, les habitués piquaient parfois une tête du haut du pont. Le tout pour la plus grande joie des flâneurs qui, aujourd'hui, en sont réduits à voir pivoter les grues déchargeant le sable sur le bas-port. . Quant aux bêches, il peut être intéressant pour la génération présente d'apprendre que ce nom désigne étymologiquement les bateaux plats, nommés ailleurs toues. Il y avait, vers la seconde pile du pont, une rangée de bêches, liées les unes aux autres et recouvertes de toiles; oii y accédait par un escalier appliqué contre la pile même du pont ; un plancher mobile était établi entre les
d'un bout du pont de pii<:rri<: a l'autkk 17
bêches, le pont et les roches, et les nageurs prenaient leurs ébats soit dans celte crique improvisée, soit en pleine eau.
Mami Marmet fut le dernier de sa race à présider à ces jeux nautiques. Dépossédé de son tkf héréditaire, il alla fonder sur le Rhône rétablissement qui porte son nom. D'au 1res bains froids furent ensuite créés parNcyret dit le u Kecjuin. )■)
Ce Neyret, m'a-t-on conté, a\'ait Irouxé un moyen à lui pour mettre son domicile ilollant à l'abri des voleurs. S'il avait à sortir, il icinuiit ^a porte à clé, en dedans, et mettait les vcrroux. Puis, plongeant par une cheminée })ratiquée au fond du bateau, il allait aborder à quelque distance. Pour rentrer, entre on/e et minuit, il reprenait la même route, piquant une tète et pénétrant dans son domicile u par un cliemin qui ne trahit pas), comme on chante dans Guillaiime- Tell.
Au-dessus du grand courant se dressait une maison faisant saillie sur la rivière et supportée par une arc d'une hardiesse remarquable, œuvre de Gérard Désargues. C'est là qu'était le café Neptune dont tous les Lyonnais âgés de cinquante ans et au-delà ont gardé la mémoire.
l8 A TRAVERS LYON
Cette situation était vraiment unique, et Ton comprend qu'à plusieurs reprises nos pères aient été tentés d'édifier quelque établissement sur les roches qui obstruaient alors la Saône.
Il fut question, au seizième siècle, d'y bâtir l'hôtel de ville; sous Louis XIII, le marquis d'Halincourt voulut y élever la statue équestre du roi ; enfin, Baltard dressa, de nos jours, un projet de palais de justice qui eût été assis au milieu môme de la rivière.
Bien que parler des oratoires ne soit guère de mise, par les temps que nous traversons, il faut dire un mot de celui qui s'élevait jadis sur le pont. C'était, dit-on, l'œuvre de Simon Maupin ; démoli en 1820, il fut transporté au bas delà montée du Chemin-Neuf où ses deux pilastres encadrent une fontaine.
On lui substitua une façon de corps de garde, à l'usage des sapeurs-pompiers. Un jour, une femme prise de mal d'enfant, y fut apportée par des passants; elle accoucha d'un petit garçon — qui, depuis, est devenu grand et siège maintenant à la tête de la municipalité lyonnaise.
Enfin, nous ne pouvons quitter le vieux pont, sans donner un souvenir au cerisier qui poussait entre les pierres disjointes d'un des éperons. Légendaire à Lyon, comme le marronnier du 20 mars à Paris, ce cerisier, par sa maturité précoce, avait donné lieu au dicton: « A l'Ascension, cerises sur le pont, i»
D UN BOUT DU PONT DK UIIÎKKI-: A I. AUTKi: IQ
Le pont démoli ctait dans Taxe de l'église de Saint-Xizier. C'était si naturel que pour expliquer comment il se fait que le nouve.ui pont a été placé autrement, on a dépen-é des monceaux d'arguments, — sans avoir rien })rouvé encore.
Déterminer l'axe d'un pont est toujours matière à noises dans le monde des voyers lyonnais — témoins le pont projeté Je la Facul'.é et celui de la Feuillée. Vous verrez qu'on finira par mettre l'un à coté de la Faculté et l'autre en face de la maison Bonnardel.
Mais, bien que le pont du Change ne soit pas dans Taxe de Saint-Nizier, Ils regards du promeneur qui descend ont pour r;bjcclif naturel celte église — une moitié, au moins.
Ce nom de Nizier m'autorise à vous demaïuier si vous avez remarqué quelle place tiennent les noms grecs dans l'histoire des origines lyonnaises : Pothin ou plutôt Pholin, comme le veut l'étymologie et comme on disait encore au dixseptième siècle, — Irénée, l\pa!;athe, Attale, Alexandre, Pontique, Epipode, lùicher, Nizier, parmi nos ancêtres dans la foi reli-^ieuse, et, dans la vie civile, les deux vSynqrius, le ])cète, ami d'Ausone, et le général, lieutenant de l'empereur
Majorien, Ségonius, comte de Lyon sous Dagobert, et tant de citoyens plus obscurs dont les noms se lisent au Musée lapidaire.
Les Grecs paraissent avoir fourni la partie intelligente de la population du Lugdunum primitif. Au surplus, des historiens affirment qu^au quatrième siècle on prêchait encore en grec dans nos églises. Avez-vous réfléchi à cela ? Un prône en langue grecque ! Comment cette langue a-telle pu jamais être parlée et comprise par les masses ? Comment ces conjugaisons de verbes, avec leur luxe d^augments et de désinences, où un simple changement d'accent modifie la nature d'un temps ou d'une personne, ces vocables nuancés à l'infini où un seul déplacement àHota a causé la division du monde chrétien en deux camps, comment ces matériaux complexes et délicats ont-ils pu être employés par le vulgaire ?
Nous voyons et . entendons tous comme est malmenée notre pauvre langue française, en plein siècle d'instruction obligatoire. Or le français est au grec ce qu'est le maniement d'un compas d'écolier au maniement des savantes machines de nos cabinets de physique.
A côté du latin classique, il existait une langue vulgaire dont quelques échantillons se retrouvent dans les poètes comiques et à laquelle nous avons emprunté notre vocabulaire. Rien de semblable pour le grec. Nous savons^ au contraire, que les
d'un bout du pont de pierre a l'autre 2 1
gens du peuple même parlaient leur langue dans toute sa pureté et qu'un étranger pouvait être reconnu pour tel, rien qu'à s^on parler, par une marchande des rues.
Je reviens aux verbes grecs; pardoinicz-moi cette insistance. Ces inimitables conjugaisons, sur lesquelles il a pu, comme à tant d'autres, m'arriver de maugréer, sont aujourd'hui un des objets de mon admiration. J'y vois toute la finesse, toute la souplesse, toute la pénétration, tout l'art, tout le génie de cett^; race qui nous a laissé ces édifices, ces statues, ces médailles, ces poteries que nous admirons sans pouvoir les imiter. Le parler usuel comme l'ustensile vulgaire, tout revêt chez eux un caractère de suprême beauté.
Ceci pourra sembler un paradoxe, mais je me demande si l'immutabilité du vêtement et des choses nécessaires à la vie n'était pas une des causes qui servaient le génie exquis des anciens. Après tout, l'humanité n'a qu'une somme d'intelligence à dépenser. Songez donc à ce que nous coûtent d^efforts dans la création et de travail dans la mise en œuvre, ces modes de tous les jours, qui nous obligent à varier nos vêtements, nos coiflfures et jusqu'à nos meubles ! Notre civilisation use son génie dans ces besognes prosaïques, qu'une sotte convention nous impose.
Mais il nous faut revenir de TAttique et saluer en passant le vieux quai de Villeroy, aujourd'hui Saint- Antoine.
Ce fut naguère une des voies les plus passantes et les plus achalandées du Lyon marchand. De nos jours, ces beaux magasins où s'étalaient les soieries et les bijoux se transforment un à un en dépôts de fruits et de légumes : ainsi d'honnêtes industriels, après une brillante carrière commerciale, se mettent à planter des choux, — ce qui est encore une louable manière de servir l'humanité.
Nous voici s.ur la place d'Albon, ainsi nommée d'une famille issue des dauphins de Viennois et dont une branche a fourni les Saint- André. Les d'Albon avaient à leur charge l'entretien des piles du pont ; ce soin leur revenait d'autant plus et ils s'en acquittaient d'autant mieux que les maisons assises sur le pont avaient d'abord été bâties par eux, en vertu d'une concession qui remontait à 1309.
Nous sommes en trop beau chemin pour ne point pousser jusqu'à Saint-Nizier. Je n'abuserai pas de l'occasion pour essayer une description du monument, description qui a été souvent et
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a Imirablemont faite, et dont je me liiciais de façon à vous faire sourire, si vous êtes archéologue, et bâiller, si \ons êtes artiste.
Pour la bonne rè^le, notons seidement que cette église recon\rL' une dus deux cry|/tcs où, suivant la tradition, se réunirent les pi-einic-rchrétiens; qu'une prcinièi'e ])a-ilique, dite des Saints-Apôtres, fut d'abord élex'éc S( us Con>lantin ; c[u'clle fut catbé.lrale, et prit le ncni de Saint-Nizier, lorsqu'on la rebâtit aprèbla terrible inondation de 5^0; que le monument actuel^ commencé en 1303, a été achevé seulement de nos jours.
Tel que nous l'avons encore connu, avec sa façade boiteuse, son unicjue Jièuhe à gauche et son portail renaissance dû à Philibert D^lorme, Saint-Nizier avait une ligure bien ly«■nnai^e. Car c'est le propre des Lyonnais de laisser leurs n\()nunients inachevés, et, si des monuments vous pa-sez aux habitations particulières, vous trouverez, dans nos rues modernes, maint fronton de porte d'allée qui attend encore la main du sculpteur.
Sur la partie méridionale de la place >'élcvait la chapelle Saint-Jaqueme. Fondée en 1222, par Gaspard de Chaponay et Clémence de Beau\(»ir, ^
son épouse, cette éî^lise servit longtemps aux réunions publiques; c'e^t là qi.e nos aïeux laisaient leurs élections municipale-.
Je n'ai pas rintention, pour l'heure, de m'étendre sur les origines de la Commune lyonnaise^ réservant ce thème intéressant pour une promenade c autour de l'Hôtel-de- Ville. > Je me borne donc à émettre le vœu que la municipalité perpétue le souvenir de Saint-Jacqueme, berceau de nos institutions municipales, en faisant marquer par une ligne de pavés noirs l'emplacement occupé par l'ancienne chapelle, et en appliquant une plaque commémorative sur une des maisons de la place*
Après cette première excursion d'une rive de la Saône à l'autre, du Lyon romain et féodal dans le Lyon moderne, nous allons rebrousser chemin. Cette promenade, un peu à Taventure, sera, si vous voulez, comme la préface d'une série de chapitres, que nous écrirons ensemble.
Mais, afin de procéder par ordre, d'aller de l'ancien au nouveau , du commencement à la fin, nous nous dirigerons, la fois prochaine, vers les hauteurs de Fourvière et de Saint-Just, pour parcourir ensuite les quartiers de l'Ouest, ceux du centre et de la Croix-Rousse, et finalement visiter le Lyon à venir, sur la rive gauche du Rhône.
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C'ert une singiilicie odyssée que celle de l;i cite de Pl.inci'S, franchi -saut, l'un anrC'S l'antre, les deux fleuves qui se déronlcnt À ses pieds el finissant par se déverser en pleÎDes terres dauphinoises.
Pendant huit cents ans, le vii;v:x l'ont de pierre a été l'arière vitale du Lyon de n;is pères. Quelles que soient les dcstinOes du pont »ouvtan, je donte qu'elles rivalisent j.iniais avec celles lie son aimi, l'ancêtre de ions nos ponts historiqnw — y C'itn]iiis cdui <!c Sainl-Bênézel — et qui, bàli à une époque dite de l):irb,;iie, n'en peut pas moins être ofTeit oiniiic type de solil'.ité à 110s faiseurs de ponts moderne-.
LKS DEUX FOITIU'iKRi':
Il y a deux Fourviire : celui du fidùle et celui du curieux, celui du pèlerin et celui de l'arclicologiie, dont l'histoire ne peut guère se coiiter sé[iarément. Et pourtant, il est assez: rare que les sentiments propres à ces deux classes de visiteurs se trouvent réunis chez la même personne.
Mais, qui que vous soye^, étranger ou lyonnais, croyant ou ergoteur, il eit impossible que vous abordiez Fourvière du même pas et avec la même disposition d'esprit qu'un lieu ordinaire. Ou ne va pas flâner dans les bosqueti qui s'accrochent aux flaucs de la colline ; on ne dirige pas une promenade au travers des rues qui sîllouiient le plateau. Le pied sent qu'il foule, sous !a
chaussée moderne, la cendre des aïeux^ et Tesprit évoque involontairement vingt siècles endormis.
Trois chemins conduisent sur la montagne. Ce Sont, par ordre de priorité, la montée du Gourguillon, la montée Saint'-Barthélemy et celle du Chemin-Neuf. La première, qui n'es,t qu^unlitde torrent approprié à la circulation, était sans doute ouverte à travers bois, dès les temps préhistoriques ; la seconde a été tracée par les Romains ; le Chemin-Neuf fut établi par le baron des Adrets, en 1562.
Dire que ces chemins conduisent sur la montagne, c'est trop dire : tous trois aboutissent vers l'Antiquaille. C'est là aussi que le chemin de fer dépose le voyageur naïf qui, sur la foi de l'enseigne^ a cru se faire transporter à Fourvière.
Il existe encore d'autres voies d'accès qui ne sont, à vrai dire, que des affluents de la montée Saint-Barthélémy, des rampes d'escaliers, à peu près connues et pratiquées par les seuls Lyonnais de la vieille roche : l'escalier du Change, l'escalier du Garillan et celui des Chazaux.
Ce dernier, il y a une trentaine d'années, a été débaptisé dans un accès de pudeur municipale,