LES DKUX FOUR VI ERE
vSi vous sortez de la cliapelle et que vous gravissiez au sommet de la tour, vous aurez un des plus beaux spectacles que l'œil puisse contempler: au levant, cette splendide chaîne des Alpes que domine le Mont-Blanc ; au nord, les sommets du Mont-d'Or, dont les dernières pentes viennent, presque à vos pieds, se perdre en lignes arrondies el verdoyantes; à l'ouest, les montagnes du Lyonnais, d'aspect toujours un peu solennel et guindé, que n'arrivent à égayer ni les feux pâles de l'aube, ni les lueurs empourprées du couchant; au midi, un horizon où se détache noir le massif du Pilât et qu'argentent, de ci, de là, les méandres du Rhône fugitif.
Pour peu que le brouillard qui, trois cents jours de l'année, plane sur Lyon, nous accorde UQ tour de faveur et fasse relâche à notre intention, nous pourrons jeter un coup d'œil sur la ville qui se déploie à nos pieds. Mais je vous dois ici un aveu : je trouve Lyon, vu de Fourvière, fort curieux mais très laid.
Ces amas de constructions dont on ne distino^ue guère que les cheminées prosaïques et les toitures enfumées, au milieu desquelles les rues et les places font des trous blancs s'il fait beau et des trous gris s'il pleut, tout cela m'éprend modéré-
ment. Mais je n'aurai garde de troubler votre enthousiasme et je saurai me taire si vous êtes résolu à admirer.
Le plateau que domine le Fourvière moderne et qui va s'inclinant au couchant, est remplacement où fut bâtie la cité primitive. Dieu sait ce qui s'est noirci de papier et échangé d'arguments à propos des origines de Lugdunum ! Grecs, Romains ou Gaulois ont été successivement ou conjointement mis en cause par les divers partis.
Depuis plusieurs années — suivant la tradition reçue — Marc- Antoine , lieutenant de Jules César, avait, sur Tordre du conquérant, établi ses légions dans ce vaste espace qu'enserrent les monts Lyonnais, le massif du Mont-d*Or et la Saône. Plusieurs villages de cette région ont, d'ailleurs, retenu les noms facilement reconnaissablés des chefs de cantonnements : Craponne (Calpurnius)j Civrieu {Severus), Fleurieux (/^/orus) , Lissieu [Lucius ou Licinius) , Marcilly {Marcellus) , Chasselay ( Cassilius) , Albigny (Albinus), etc.
L'existence du camp est aujourd'hui contestée. Un jeune écrivain, dans un travail récent, objecte que , des officiers de César , aucun ne portait ces
noms, lesquels, crailluur.-, ne soi:t pus iicccbsuircnient des noiu.^ de nnliliurc.-,.
L'objjction n'est pa> ^ans valeur. Tonlefoi.-, il rcitcruilà expliquer celle afilacnje d'ap;)LlIalions Ir.tincs 5'jr un point de n )lre banlieue lyonucd^e. Partout, en elTet. nos villaL;e- — Ir^rniis ceux qui p'^rLciU des vocables de saints — ont gardé, suivant la loi générale, des nom- dérivés (.le radicaux Ccluques, cm [)r unies à la topographie et très rarement à des nom.-, d'hommes.
Donc, l'an 43 avant J.-C, le caiii[) et les pays occupés étaient sou.^ le commandement de Lucius Munatius Plancus — encore un nom qui sonne grec. Le successeur de Marc-Antoine était homme d'épée et de lettres; il fut honoré de l'amitié de Cicéron et d'Horace ; l'orateur lui adressa de nombreuses lettres, et le poète lui a dédié la septième de ses oies, livre premier :
Laiiddhunt al il cLiriuii Rbo.Lii, ùuI M::\\i:tii,
Aiit Ephi'soii, bi)Niin\:\. Cvi-iiil':i Met nia
« D'autres chanteront l'illustre Rhjdes, ou Mitylène, ou Ephèse, ou Corinthe avec ses deux mers... »
Quand le monde romain se partagea en deux camps, entre iVntoine et Octave, Plancus tint d'abord pour Antoine. Mais, après Actium, il
passa du côté du manche, et ce fut lui, paraît-il, qui proposa au Sénat de décerner à Octave le titre d* Auguste.
Tant d'empressement et d'opportunisme méritait récompense. Plancus vécut gorgé d'honneurs et de richesses, et mourut à Gaëte, dans la splendide villa qu'il s'était bâtie. Sur la porte de son mausolée, connu sous le nom de Torre di Rolando^ on lit encore cette épitaphe :
(( Lucius-Munatius Plancus, fils de Lucius, petit-fils de Lucius, arrière-petit-fils de Lucius, consul, censeur, deux fois imperator, un des sept prêtres des Épulons, triompha des Rhétiens, fit construire un temple à Saturne du prix des dépouilles, distribua en Italie les terres de Bénévent, et établit en Gaule les colonies de Lugdunum et de Raurica (près Bâle). »
Cette fondation de Lugdunum est un fait historiquement acquis, mais elle eut lieu dans des circonstances sur lesquelles l'accord est loin d'être fait entre les historiens. Que des fugitifs viennois aient été installés sur les hauteurs qui dominent la Saône, que la nouvelle cité se soit uniquement fondée en vue des fonctionnaires impériaux, le fait en soi est de médiocre importance.
Il est à présumer que, de bonne heure, il s'était formé sur la route du camp des établissements de mercantis et de cantîniers, premier noyau d'une ville future. D'autre part, il existait une bour-
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gade marinière, bàtic au conlhiciU, dans les |uirties maintenant occupées ])ar les quartiers de Saint- VincL-nt et des Terreaux : c'était une station fréquentée par les trafiqrants de tous pa^'S, surtout parlesGrecs d'Asie, ces juifs de l'époque. De ces divers éléments sortit une ]0{nilation qui ne tarda point à se porter vers la cilé nouvelle, dont les habitants, par un prixilège rare, ^^e trouvaient mis tn pos^ession de tous les droits de citoyens romains. Car Lugdununi étant déclaré colonie romaine et une colonie n'étant rien moins qu'une extensicui du pr0[ne territoire de Kome, c'était comme un quaitierde la ville souveraine transporté en [oléine Gaule chevelue.
L'étymologie de Lutjliiiiuîu n'e-t pas moins contestée que ses origines. Sur diin l'ac.oid e. L facile : hauteur, forteresse, cité ; mais pour ///;'' onliigu^ on a proposé : un mot celtique qui signifierait corbeau ; louch ou /o;»', qui veut dire marais, lacrunes; un radical litc, luccs, lumière — on trouve lucusà^ws Plaute ; Liij^^ divinité gauloise ; Lncius, nom d'homme, etc. J'en passe et des moins ^
bonnes ; il y en a seize ou dix-se})t comme cela.
L'opinion qui fait de notre Lugdununi et de vingt autres villes gauloises du môme nom, autant de Mont- Corbeau — de même qu'il
existe nombre de MoniaigJon ou de Montfaucon — cette opinion, dis-je, eût été moins contestée, si Ton ne s'était obstiné à faire dériver cette appellation des corbeaux de Momcrus et Atépomarus. Mais cette légende gâte tout, parce qu'il est impossible que le fait miraculeux se soit vingt fois renouvelé, et, de là, la préférence de plusieurs historiens pour Tétymologie proposée par Eloi Jphanneau, voyant dans Lugduuum la « cité des lagunes ou des lônes. » Ajoutons que le sens de Lucudunum^ Clermont, n'est pas à dédaigner complètement. Un écrivain dauphinois, Pilot, cite ' une hauteur des environs de Vienne, indifféremment nommée Lugudunus et Clairmont.
Quoiqu'il en soit, vingt années après sa fondation, notre Lugudunum était visité par Auguste. L'empereur y revint une seconde fois, l'an 13 avant Jésus-Christ, et y fit un séjour de trois années. Presque tous les Césars, après lui, ont plus ou moins séjourné à Lyon et l'on en peut dire autant des rois de France, depuis Philippe- Auguste jusqu'à Louis XIV.
A partir d'Auguste, Lugdunum se développe avec cette rapidité que l'on ne retrouve que dans certaines cités du Nouveau-Monde. Et, comme ces villes improvisées, la métropole des Gaules est anéantie en une nuit par un incendie.
C'était sous Néron, en l'an 58. Rien ne resta
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ilebout, disent les historiens latins ; ce qui jn-'iit ^'entendre des quartiers innrcliaiids formant sans iluute un immense baraquement oii la pierre ne teiuit pas la maîtresse plaee qii'clle a prise par la suite. Mais il e>t probable i)iic la cité des funclioiinaires, groupée autour du forum, était d'une cunslructioii a l'^ibri d'ini iiici.':ulie de ijiR-lqius heures.
Car il n'est pas admissible qne les lombeau.x seuls fussent: élevés tn ]iicrre, et cen\ qu'un vieut de déeouvrir à Trion et de reeonslruire place de Clioulaiis, étaient de nature à braver
le temps et les éléments. Or, ils sont da r^ne d'Auguste, et je le répète, si les constructeurs amenaient déjà de tels matériaux pour les monuments consacrés aux morts, ils ne devaient pas en employer de moindres pour les demeures des vivants.
Ces fouilles de Trîon resteront assurément une des choses les plus intéressantes que notre génération aura vues. Peut-être avez-vous eu comme moi, riieur de visiter à l'intérieur ces tombes monumentales, d'assister k l'ouverture de quelques-uns de ces vases scellés où les ossements carbonisés semblaient déposés de la veille, et, à la pensée qu'au premier siècle notre ville possédait déjà de semblables sépultures, comme moi vous vous êtes demandé ce que devaient être les palais.
Lyon, promptement rebâti après l'incendie, s'accrut de génération en génération et atteignit sous les Antonins l'apogée de sa splendeur.
Quatre grandes voies dont le tracé subsiste, mettaient la métropole en communication avec Narbonne, l'Aquitaine, l'Océan et le Rhin. Trois aqueducs déversaient dans la ville les eaux de rOrgeole, du Mont-d'Or et du Mont-Pilat, sans que Ton connût ces petits robinets qui nous comptent les litres et qui, pour un peu, nous compteraient les gouttes d'une eau douteuse.
O progrès !
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Je Fais qu'il esl des moralistes pour affirmer qp.e les peuples forts Font des peuj^les sales et: que, du jour où les Romains se lavèrent à c^randc eau, ils virent commencer Tcre de leur décadence. Mais, à ce compte, les Napr)lilains modernes devraient être un peuple de héros et les Espagnols posséder toutes les vertus.
Nos I^ugduniens que je me représente, soit dans leurs maisons où, jour et nuit, chante un filet d'eau, soit dans les édifices où s'épanchent de vraies cascades, vaquant à ce trafic qui faisait de leur ville l'entrepôt de la m')iliéde l'Occident, traitant der afTaires de la cité, se rendant aux concours littéraires, au théâtre, auxjcux publics. is^norèrent toujours la peste, ce fléau des populations où domine l'élément nomade, et pou\-aicnt répéter le mot du philosophe : « Meus sajui in c 07' pore sano, »
Alais la plus merveilleuse preuve que nos aïeux étaient en parfaite santé d'esprit, je la trouve dans la façon toute particulière dont le christianisme se développa chez eux.
Remarquons d'abord que le Lugdunum naissant ne paraît pas avoir connu d'autre culte que le culte des Césars. Non qu'il n'existât quelque temple au Mercure gaulois, à B.d ou à Vénus
pudique ; mais les actes des martyrs lyonnais ne font mention d'aucune de ces divinités, et ce silence montre bien qu'elles ne comptaient pas. Quant à. Téclosion du christianisme, elle s'offre sous une forme que nous ne voyons nulle part ailleurs. D'ordinaire c'est un apôtre, un missionnaire qui apporte la bonne nouvelle: evangelium. Ici rien de semblable.Ce sont les fidèles qui appellent à eux le ministre ; la communauté précède le pasteur, fait tout particulier à l'histoire lyonnaise et qui n'a peut-être pas été assez indiqué.
De bonne heure, il avait dû se trouver des chrétiens parmi les Asiates établis à Lugdunum, des rapports de famille ou d'affaires entretenant un courant continu entre les habitants de la nouvelle métropole des Gaules et ceux des vieilles cités d'Orient où fleurirent les primitives églises.
La communauté chrétienne de Lyon eut-elle des pasteurs dès le premier siècle? Ce n'est point invraisemblable; mais nul document historique, nul indice même ne permet de l'affirmer. Ce qui demeure acquis, c'est que, sous le règne d'Antonin (138-161), les chrétiens lyonnais demandèrent un évèque à leurs frères de Smyrne : ce fut Pothin ou Photin, qui s'adjoignit plus tard Irénée.
Le fait est incontestable et a toujours gêné certaine école qui ne saurait admettre cette éclosion spontanée d'une église en Occident, fille
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directe des apôtres et non issue de Rome. Par là s'explique et rattachement séculaire des fidèles lyonnais à leurs usaoes et à leur rituel, et Tinsistance, qu'ont de tous temps, déployée les romanistes à reflet d'escamoter, si l'onpeut s'exprimer ainsi, cette origine particulière.
Notre génération a encore présente à la mémoire la lutte engagée entre le clergé de I.yon et la cour de Rome qui tenait à efTacer les derniers vestiges de notre rite local. D'autre part, feuilletez le bréviaire romain qu'on voulait nous imposer : vous y trouverez nombre de sainls parfaitement inconnus, mais saint Irénée n'y est pas même nommé. Ce fut cependant le véritable fondateur d'une des premières chrétientés du monde, et il a laissé des écrits qui le font ranger parmi les pères de l'Egli e.
On ne se fait pas toujours une idée bien nette des persécutions ; en ce qui touche Lyon, il est assez facile de reconstituer les faits. La loi romaine permettait la formation d'associations — comme sont nos sociétés de bienfaisance, comme étaient nos anciennes confréries — ayant leurs lieux de réunion à elles, leur organisation, leur budget. Les premières églises })urent donc se constituer et se recruter sanséveillcr aucune défiance de la part des pouvoirs établis.
De plus Rome reconnaissait toutes les divinités, et plusieurs d^entre elles, comme l'Isis égyptienne et le Alithra oriental, avaient leurs mystères et leurs initiations . Mais le christianisme professait certaine doctrines — notamment Tégalité des hommes devant Dieu — qui était, au premier chef, subversives. En outre, le culte officiel des Césars, était lié à tous les actes de la vie publique.
Il devint facile de comprendre comment les chrétiens se trouvaient, tôt ou tard, de tomber sous le coup de la loi : délit d'association illicite, propagation de doctrines séditieuses, crime de lèse majesté. Un simple édit du légat ou du préfet pouvait leur appliquer les lois existantes, sans qu'il fût même besoin de relever contre eux les monstrueuses accusations de mœurs incestueuses et sanguinaires que la voix publique ne manquait pas de jeter aux néophytes.
En Tan 167, les chrétiens lyonnais, disent les annales, se virent poursuivis dans les rues ; sur le forum, dans les bains pnblics. — Vous avez bien lu « dans les bains publics. » Ces chrétiens, ô ombre de Veuillot ! fréquentaient donc les bains, et ils n'en confessèrent pas moins leur foi jusqu'au martyre l
L'église de Lyon devait compter des fidèles de tontes conditions ; mais l'élément patricien y tenait une grande place, si l'on en juge par la