‹ A travers ParisChapitre 13 sur 90 · MAINTENANT J'ADORE LES GENS GRÊLÉS, L ‘ ILS ME RAPPELLENT LE GRUYÈRE · texte numérisé non relu

MAINTENANT J'ADORE LES GENS GRÊLÉS, L ‘ ILS ME RAPPELLENT LE GRUYÈRE

minéral... » On riait même de sa propre détresse : dans

le Charivari, le bon Cham montrait une Parisienne lor-

gnant un brave monsieur tiqueté de trous de variole. «J'adore les gens grêlés.…., ils me rappellent le gruyère! »

Les théâtres fermés élaient convertis en ambulance: sur les édifices publics, affectés aux blessés, floittait la: croix rouge de Genève.

C'est ce Paris sinistre et glorieux qui nous est réapparu, et nous avons revécu notre existence de petit lycéen assiégé... Un matin, en arrivant à Louis-le-Grand, nous trouvons les classes fermées, on nous licencie; lesobus prussiens tombaient place du Panthéon, dans le Luxembourg, boulevard Saint-Michel. Quelle bonne aubaine de pouvoir fureter partout! et nous voilà partis, avec nos livres d'étude sous le bras,courant vers la barrière de Vincennes, où l’on rapporlait des blessés, vers l'Arc de Triomphe matelassé de madriers et de sacs de terre; vers les Champs-Élysées, où l’on voyait de loin tomber en sifflant les obus; vers l'Opéra inachevé et transformé en magasin d’approvisionnement.

Aujourd’hui, notre vicux lycée a fait place à un Louisle-Grand tout frais, tout neuf, tout pimpant. Seuls vestiges du passé, quelques bâtiments sombres, surmontés d'un campanile, subsislent encore dans la première cour, et voici la classe où, par un glacial après-midi de décembre 1870, — entra Jules Simon, ministre de l’Instruction publique, membre du Gouvernement de la Défense nationale. Cette journée-là semblait lamentable entre toutes, nous avions froid, nous avions faim. Après nous avoir paternellement interrogés, Jules Simon prit ia parole. Avec une émotion, une simplicité, une éloquence communicatives, il nous dit les mots qu'il fallait dire en

ce jour lugubre où Paris agonisait, et quand il cessa de parler, dans la triste classe à peine éclairée, on n’entendait plus que les sanglots de trente pauvres petits Parisiens pleurant toutes leurs larmes, pendant qu’au loin les canons des forts tonnaient sinistrement (1).

(1) Nous avons la joie de placer sous lcs yeux de nos lecteurs cette lettre évocatrice et charmante que voulut bien nous adresser l'érudit M. Gaston Schéfer, bibliothécaire à l'Arscnal.

s Mon cher ami,

Vos souvenirs éveillent les miens. Vous avez raison, l'aspect du vieux Louis-lc-Grand était exactement celui d'une prison. Les fenêtres de la façade, les mansardes, avaient encore les grilles de la maison de force du Plessis. A côté de la grande porte Louis XIV, qui ne s’ouvrait que.le dimanche soir, pour la rentrée des élèves, se trouvait unc porte basse, guichet par où passaient toutes les personnes venues du dehors, professeurs, parents, externes, etc. Derrière cette porte, dans une cage griliagée, se tenait le concierge, de mon temps, un ancien garçon de salle, nommé Francois.

C'était un redoutable personnage. Malgré sa figure réjouie et ses cheveux frisés, il nous inspirait à tous une invincible crainte. C'était lui qui demandait à l'élève son excat, qui ouvrait ou fermait l’huis, symbole vivant de la liberté ou de l’internement.

Faut-il l'avouer ? Ce sentiment d'appréhension a survécu aux années chez beaucoup d’entre nous. Longtemps après ma sortie, obligé de revenir à Louis-lc-Grand, pour une affaire qui concernait l'administration du lycée, je ne pus me défendre d'une petite inquiétude ervfranchissant le guichet. Me laïissera-t-on sortir ? me demandais-je malgré moi. Et quand je ressortis, salué d’un coup de casquette par le nouveau concierge, — ce n'était plus François, — je respirai plus à l'aise, comme un homme qui vient de s'évader et qu'on ne pourra plus reprendre. |

La première cour, celle des classes supérieures, était alors telle qu'on la voit dans l’estampec de 1682, où est figuré le feu d'artifice

donné en l’honneur de la naissance du duc de Bourgogne: cour carrée, entourée de bâtiments hauts, au milieu desquels pointait la tour de l'Horloge. Une large bande d’asphalte, suivant le pied des murs, servait de promenoir aux élèves. Là, déambulaient gravement, pendant la récréation, les rhétoriciens, les philosophes, les mathématiciens...

Au milieu de la cour, les élèves, qui se croyaient encore jeunes, jouaient à la paume ou aux barres, jusqu'au moment où, une minute avant l'heure fatale de la classe,on voyait apparaître le tambour, Tapin, l'illustre Tapin, petit, tordu, noueux comme un pied d'orme, qui venait se planter au milieu du sifflement des balles de caoutchouc, la none levée, l'œil sur la grande aiguille de l'horloge.

De la première cour, on passait dans la scconde en franchissant deux grilles, et, à droite, s’étalait un petit jardin de couvent, pauvre parterre de gazon jauni, bordé de buis râpé. C'était le jardin de l’infirmerie. Quelle infirmerie ! Comme elle représentait peu l'hygiène et le confort! On y affrontait sans gaieté la consultation du D' Vigla, médecin de l'Hôtel- Dieu, et du chirurgien le Dr Michon. Certains jours, cependant, amenaient à l'infirmerie des clients plus empressés, souffrant de malaises singuliers, de douleurs mal définies, de ce je ne sais quoi qui rend le travail dificile. Coincidence toute fortuite, ces jours tombaient la veille des compositions. Le remède prescrit était unique: un purgatif. Mais aussitôt offert il opérait ct Les jeunes malades, guéris par cnchantement, s’éclipsaient d'un picd léger, en dévalant l'escalier avec une surprenante rapidité. -

A côté de l'infirmerie, s'élevait le Htimentisne et bas de la salle des concerts. Ces concerts étaient en grande réputation. L’orchestre de l'Opéra, les artistes de la Comédie- Française, de l'Opéra ou de l'Opéra- Comique, les solistes les plus célèbres figuraient au programme. On y entendait Coquelin, Planté, Sivori, Allard, Frauchomme, Ritter.

Il faut le reconnaître, la jeunesse des écoles avait alors des réserves d'enthousiasme et de générosité, très peu de sens pratique. Chacun y révait pour soi de grandes destinées; jamais, comme aujourd hui, les. rèves de la vingtième année ne se bornaient à la question d'argent, au gain immédiat. L'esprit de l'Université était libéral et l'esprit des éièves républicain.

Aussi les professéurs étaient-ils respectés. Ce respect ne devait rien à la discipline presque militaire qui nous gouvernait. Il était le

gage de leur valeur universcllement reconnue. Quels professeurs! M. G. Darboux, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences ; M. G. Perrot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions ; MM. Hatzfeld, Gaillardin, Bouquet, Marcou, etc.

Les professeurs ne se montraient qu’en robe et en toque; ils nous parlaient du haut d'unc chaire fermée, nous apparaissant comme des personnages augustes, dont il fallait recueillir précieusement les sentences. Le silence, pendant les classes, était profond, à ce point que l'été, dans la première cour, alors que la chaleur torride faisait ouvrit toutes les portes et toutes les fenêtres de chaque classe, on entendait la voix des professeurs voisins.

Ce respect de la science et du travail s'étendait à tous, même à la caste ennemic des répétiteurs. J'en sais un qui a traversé les salles d'étude du lycée et en est sorti persuadé que toutes les histoires qui couraient sur la férocité des élèves étaicnt pure légende.

Il était tout jeunc. Sa pauvreté l'avait obligé à demander, à cet emploi ingrat, le pain et le lozis qui lui permissent de préparer l’examen de licence nécessaire au professorat. Il avait échoué une première fois, et, quand je l'ai connu, il renouvelait une année d’ctudes. Je le vois encore, assis sur l'estrade du « quartier », petit, le visage encadré dans une barbe b'onde, l'œil triste et craintif, abrité derrière un éternel pince-nez. Nous avions appris son histoire, je ne sais comment, et cet acharnement dans Ie labeur malheureux nous avait touches:

Jamais étude ne fut de tenue plus exemplaire. Par un accord tacite, maintenu avec une inflexible solidarité, il avait été convenu que tout ennui lui serait épargné.

À mesure que l’époque des examens approchaït, le pauvre garçon redoublait d'efforts. Il restait penché sur ses livres pendant des heures entières, sans lever la tête; et, de temps à autre, nous 1e regardions pour voir si « cela marchait ». Quand l'un de nous parlait un peu trop haut à son voisin, celui-ci le pcussa:t du coude en lui disant : « Tais-toi donc! il travaille. » Nous l'ent rions ainsi d’une surveillance muette et sympathique dont il n'avait pas le plus petit soupçon.

Un jour, il disparut. Nous apprîimes qu'il avait passé son cxamen et avait été reçu. Et il fut décidé entre nous que « c'était jucte »..,

Gaston SCHÉFER. »

’Écoce des Beaux-Arts !... Mais j’y ai passé la majeure L partie de ma vie d'artiste, tour à tour élève, professeur, directeur... C’est en 1854 que, pour la première fois, mon carton à dessin sous le bras, j’ai pénétré dans cette noble et grande maison... J'avais vingt ans et possédais pour tout viatique les 1.500 francs de pension que m'accordait Bayonne, ma ville natale, »

Et le glorieux peintre Léon Bonnat, en son grand

cabinet directorial dont les larges fenêtres donnent sur

les jardins de l'hôtel Chimay, tout en suivant d’un œil rêveur les spirales bleues de sa cigarette, veut bien évoquer pour nous ses débuts d’écolier et les souvenirs qui lui rendent si chère Den école qu'il dirige Rs hui.

— «… Que c’est loin tout cela! J’arrivais d'Espagne où ma As avait dû s'établir après des revers de fortune.

« Le musée de Madrid, le sublime Vélasquez surtout, m’avaient enthousiasmé ; après la mort de mon père,

Ta A TRAVERS PARIS

nous gagnâmes Paris et j’entrai dans l'atelier de M. Léon Cogniet, rue de Lancry, au bout de la rue de l'Entrepôt. Tous les soirs j'allais dessiner à l’école, ayant été reçu, pas très brillamment, au concours de places. Nous vivions, ma mère, ma sœur et moi, bien modestement ; à ma pension mensuelle venaient s'ajouter, de temps en temps, 25 francs gagnés à faire au musée du Louvre, pour un éditeur, des dessins d’après l'antique. Je déjeunais alors d’un cornet de pommes de terre frites, et n’en étais pas moins gai pour cela. Enfin, en 1857, j'obtiens le second grand prix, et je pars, à mes frais, à Rome, qui m'enthousiasma et où je travaillai ferme ; en 1861, j’exposai un À dam ct Eve retrouvant le corps d’A bel, qui me valut d'emblée ma seconde médaille. Je rentre à Paris ; ma famille élait retournée en Espagne ; isolé, timide, désœuvré, ne sachant comment occuper mes soirées, je retourne à l'Ecole des Beaux-Arts pour y dessiner d’après nature.

« Une semaine où je n'avais pu venir travailler que le mardi, trouvant loutes les bonnes places occupées depuis la veille, je dus m'installer, — faute de mieux — près du squelette servant pour les démonstrations anatomiques, en un coin incommode, abandonné d’ordinaire aux débutants accueillis par tolérance.

« Je commençais mon dessin, quand M. Signol, un vieux et respectable membre de lInsiitut, qui nous corrigeait ce mois-là, s'approcha de moi. — « Vous n'êtes pas élève de l'Ecole ? me dit-il à voix haute, — Si, mon-

sieur ?— Quoi! vous avez été admis au concours de

Page 1