‹ A travers ParisChapitre 58 sur 90 · PETIT COURRIER DES DAMES · texte numérisé non relu

PETIT COURRIER DES DAMES

Gavarni ! Sans partager celte conviclion, nous admirons surtout les spirituels trophées entourant ces lorettes sif- flant le champagne, ces dandys en habit bleu, en pantalon gris-perle, ces garçons de café dont la face glabre s'adorne d’un collier de barbe et d’un toupet à la Gali- - paux... Un artiste de 1830 a su encadrer ces bonshommes de chapelets de grives, de bourriches d’huîtres éventrées, de faisans, de picds de céleri, de langoustes, de bottes d’asperges, d’une touche infiniment spirituelle. et l’on ignore le nom de ce parfait décorateur! Nous comprenons mal aujourd’hui le succès de ce restaurant démodé. Il n’en allait pas de même autrefois. Un des premiers soins de Mgr le duc d'Aumale à son retour d’exil — en 1871 — ne fut-il pas de venir, en compagnie du prince de Joinville, diner au « Rocher de Cancale » si fort à la mode en 1848 ?

. Nous déjeunions, l’autre malin.— fort bien, ma foi, — dans cette pelite salle vicilloite dont l’aspect n’a certainement pas changé depuis près de quatre-vingts ans. Par la fenêtre ouverte, les pittoresques « cris de Paris », oubliés ou inemployés ailleurs, montaient jusqu’à nous ; les marchandes de mouron, de salade, de violettes clamaient, en chantant, leurs marchandises, comme aux siècles derniers. Notre grand-père, notre père avaient déjeuné bien des fois en ce même restaurant, dans le même décor, peut-être à cette même place où nous déjeunions ce matin, ils entendaient les mêmes bruits. O souvenirs !

Mais ce n’est pas aux seuls gourmets que la rue Montorgueil réserve des surprises; les poétiques amoureux du vieux Paris peuvent, eux aussi, y trouver largement leur compte. Tout près du « Rocher de Cancale », au numéro 64, s'ouvre une vaste porte cochère, donnant sur une cour antique, encadrée sur trois faces par des bicoques à pans coupés ; au fond, un impressionnant hangar dont le toit énorme découpe son triangle sur le ciel. C’est la vieille « Auberge du Compas d’or » : elle date du dix-septième siècle ; d'ici partait le « coche de Dreux »! — C'est aujourd'hui le relai où, depuis des générations, lés maraîchers qui chaque soir débalient aux Halles les légumes, les fleurs et les fruits viennent remiser leurs voitures. Dans la cour, encombrée de char- | rettes aux bâches déteintes, d’entassements de paniers, de sacs, de colliers de chevaux, de harnachements surveillés par des chiens de berger, des chèvres bêlent, des poules picorent, sous l’œil étonné d’une soixantaine de chevaux passant leurs têtes par les portes des écuries. Sous l'immense et sombre hangar ou s’entre-croisent les . poutres brunes, des pigeons roucoulent, des chats s'étirent; on accède aux greniers à fourrage par un escalier disloqué dont la rampe, vernie par l'usage, doit dater de Henri IV. Cela sent le foin, l’étable, la campagne ; en cette cour provinciale, ou peut se croiré bien loin, bien loin. et nous sommes cependant en plein Paris.

Une foule bruyante, nerveuse, affairéc nous presse, nous bouscule; il faut nous garer des autos sur la

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chaussée et sur les trottoirs des camelots hurlant en galopant : « Le Sport ! demandez le Sport !.. »

Cest une bien amusante surprise offerte aux dévots du merveilleux Paris que cette cour de « l'Auberge du Compas d'or » — épave charmante du dix-septième siècle, oubliée rue Montorgucil.

eu de rues sont d'aspect plus rébarbatif que la rue | d'Hauteville. Triste, sombre, bordée de maisons aux allures de casernes, elle commence boulevard Bonne- Nouvelle — près du théâtre du Gymnase — et aboutit place Lafayette. D’affairés commissionnaires en marchandises, de bruyants emballeurs, des « transports pour exportation » y sont installés. Vers midi, quelques brasseries suisses, hongroises ou flamandes versent des flots de bière et offrent d’affriolantes salades de museau de bœuf à la foule joyeuse des employés. Pendant quelques heures la rue d’'Hauteville s’anime, semble vivre, puis retombe dans le silence. Le soir, c’est absolument lugubre!

Vers la fin du xvur siècle, le tableau était différent

et, dans ces terrains appartenant aux religieuses rele-

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vant du couvent des Filles-Dieu, les « Jeux et les Ris » semblaient s’être donné rendez-vous. Sur les hauteurs de Bonne-Nouvelle, à l’abri des voilures, près le cimetière avoisinant l’église, on avait ouvert des guinguettes, où

l’on dansait en-sablant le clos-Suresnes; les amateurs

de cochonnet s’y livraient en paix à leur innocente passion; de galants financiers et des bourgeois bam-

bocheurs, trouvant l'endroit plaisant et bucolique, y

avaient caché, dans la verdure, quelques vide-bouteilles et aussi quelques «folies » où ils fêtaient leurs « déités ».

De fait ce quartier Bonne-Nouvelle devait être charmant; à gauche les champs et les marais de la Grange- Batelière, tout près de la porte Saint-Denis, ses cabarets, ses bateleurs, ses Coucous, à côté la prome- Yade des remparts... c'était la ville et c'était la campagne. Mais Paris s'agrandit, les boulevards, désertés

\usqu’alors, commencent à se peupler; dès la Restaura-

tion, la rue d'Hauteville se hérisse de Mmaçonneries. Coupés les beaux lilas roses dont on faisait de si gros bouquets parfumés, rasés les bosquets ombreux sous lesquels il était si plaisant de diner, SaCcagés les jardins, émiettés les folies et les vide-bouteilles. Aujourd’hui d'imposants immeubles se tassent les uns conire les autres, et seul un aéronaute saurait apercevoir, par-ci par-là, un maigre jardinet tapi entre quatre maisons noires en ce quartier exclusivement tommerçant où les claquements de fouet de charre-

tiers dirigeant des camions encombrés de caisses et de colis remplacent les trilles perlés des rossignols d'antan!

Cette rue inesthétique réveille en nous deux souvenirs. Vers 1875, notre grand-père nous y conduisait, mon frère et moi, chez un grand vieillard accueillant et aimable, passionné d'art, M. E. Marcille, le célèbre collectionneur. Aux murs, sur les portes, dans les corridors, aux plefonds, des tableaux et des dessins. et quels tableaux et quels dessins! Des merveilles signées Fragonard, Watteau, Boucher, Prud'hon. Puis, quand on avait admiré les chefs-d’œuvre accrochés, M. Marcille, penchant sa haute taille, feuilletait, le long du mur, des piles de toiles appuyées les unes sur les autres, et c'élaient des Chardin, des Greuze.…. |

L'autre souvenir, par contraste, est odieux. Nous sommes venus voir, en 1878, la maison sise au numéro 61 de cette rue d’Hauteville, et visiter le petit appartement du troisième étage dont les deux fenêtres donnaient sur la rue de Paradis. C’est là que deux étudiants en médecine, Barré et Lebiez, égorgèrent pour la voler une humble laitière. Après l'avoir assassinée, ces deux bandits disséquèrent leur victime pour en faire disparaître plus aisément les morceaux, qu'ils semèrent un peu partout.

Le crime atroce, et aussi le cynisme des criminels en Cour d'assises, stupéfièrent Paris. Barré et Lebiez furent condamnés à mort et exécutés. Une complainte

survit, racontant leurs forfaits, sur l'air de Fualdès OR

Cettr; aimable cantilène sortait d’une imprimerie de la rue de la Fidélité. Cette rue doit son nom vertueux à l'âme sensible d'un propriélaire, homme marié, lequel fit don, vers 1790, à la municipalité parisienne du terrain nécessaire, sous l’expresse réserve que la voie nouvelles'appellerait « rue de la Fidélité », seul nom qui lui puisse couvenir, puisqu'elle devait aboutir « au temple

(1) CowrrainTe DE LA LAITIÈRE ASSASSINÉE (Air de Fualdès) :

Rue Paradis-Poissonnière,

La brave femme Gilet : | Aux passants vendait du lait Sous une. porte cochère,

Même elle vendait beaucoup,

Car elle avait des gros sous.

Brave dame très civile, Vinrent-ils lui dire un jour, Apportez-nous du lait pour Quatre sous rue d'Hauteville, Ne mettez aucun retard,

Il est neuf heures et quart,

MORALITÉ ; \ . Ceci, bonnes gens, vous prouve Qu'il n’est pas intelligent D'assassiner pour de l'argent.

Quand on n’en a pas, on en trouve Et quand on n'a pas l’ moyen, Il faut savoir vivr’ de rien!

(Imprimé par Bernard, 9, rue de la Fidélité.)

de l’Hymen! » — c'était l’appellation révolutionnaire de l'actuelle église Saint-Laurent!

Qui le croirait? en l’inesthétique rue d'Hauteville, les amoureux du passé peuvent retrouver un délicieux souvenir parisien. Au numéro 58, derrière un immeuble moderne, une cour; au fond de cette cour une maisonnette haute seulement d’un étage, sur un rez-de-chaussée auquel on accède par un perron de quelques marches. Nous sommes devant l'hôtel qu'habita Louis-Antoine Fauvelet de Bourrienne, conseiller d'Élat, secrétaire du premier consul Napoléon Bonaparte (1).

(1) Louis-Antoine FAUvVELET DE BOURRIENNE, né à Sens en 1769, mort à Caen en 1834. Condisciple de Bonaparte à l'École de Brienne, il le suivit plus tard en Italie, devint son secrétaire intime, rédigea de concert avec Clarke le traité de Campo Formio, accompagna également Bonaparte en Égypte et resta attaché à sa personne jusqu’en 1802. : Compromis dans une faillite, il encourut une disgrâce qui peut-être le sauva des conséquences judiciaires de sa participation à des spéculations fort suspectes. Il fut alors envoyé à Hambourg et y demeura jusqu’en 1813, chargé de différentes missions dans l'accomplissement desquelles il commit encore de nombreuses exactions. Lors de la chute de Napoléon, il était sans emploi, il occupa un moment la direction des postes et la préfecture de police, à la première Restauration, suivit Louis XVIII à Gand et fut au retour du Roi nommé ministre d'État, puis député de l'Yonne. L’impression que lui causa la Révolution de Juillet le frappa d'aliénation mentale. Il mourut dans cet état dans une maïson de santé. (Ancien Larousse,

Paris 1830.) #

Dès le vestibule, décoré de frises en stuc, représen-

tant un sacrifice antique, courant sur des murs rehaus-

sés d'ornements et d’allégories, on peut se croire trans-

porté en plein Directoire. Ici tout est « à la grecque », —

une Grèce spéciale, interprétée par les Hésottetes

exquis, dont les Caffieri, les Gouthière, les Clodion avaient

été les inspirateurs et Fe maitres.

L'hôtel s'élève entre cour et jardin. Sur la cour on

construisit la maison qui s'ouvre rue d'Hauteville; sur

le jardin, l'actuel propriétaire, M. Deberny, un aimable et intelligent travailleur, fit élever les ateliers nécessaires à son industrie : M. Deberny est fondeur en caractères typographiques. Les trois larges baies du sulon donnent sur le jardin. Au-dessus des portes peintes, des trophées, des bas-reliefs; aux murs, de gracieuses décorations : partout le charme rare des choses anciennes, les glaces

semblent avoir retenu le reflet des Dur qui 8 s’y mirè-

rent autrefois.

Cette demeure historique, respectée par un homme de goût, est singulièrement évocatrice.. Quelles furent les robes à traîne fleuries, les chuté brodées qui balayèrent ce parquet en losange, aux bois de couleurs différentes? quelles bottes éperonnées les égratignèrent, et quelles durent être les conversations échangées sur ces « canapés-tombeaux » entre les merveilleuses de

l'an IX et les compagnons d’Achille, ces héros auxquels

l'Empereur allait attribuer des noms de victoires?

Le vaste salon est délicieux avec ses fenêtres, ses

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