EMBARCADÈRE DU CHEMIN DE FER DE STRASBOURG
J. Arnout, del.
sir » avait amenés de Toulouse en quarante-deux heures !.. Ces quatre mousquetaires décidés à conquérir Paris s’appelaient Idrac, le maitre statuaire mort trop jeune, Debat-Ponsan, le peintre, Salvayre, le musicien, et enfin le bon Pedro Gailhard, hier encore directeur de
l'Opéra. Tout d’abord ce grand Paris sombre et triste consterna ces Méridionaux ivres de soleil. Mais, la jeunesse aidant, ils envahirent gaiement et bruyamment un horrible hôtel de la rue des Petites-Écuries — près du boulevard de Strasbourg — que leur avait recommandé un facétieux compatriote. |
Le lendemain, dès l’aube, ils mettentlenez àlafenêtre... Quel spectacle ! Deux corbillards, dix corbillards, vingt corbillards… Ils s’informent, épouvantés.. Paris traversait une crise de choléra, on mourait beaucoup, et
la rue des Petites-Écuries se trouvait sur le chemin du
cimetière Montmartre. Ce lugubre défilé rendit momentanément réveurs nos braves Toulousains, mais on se fait à tout : trois jours plus tard, Gailhard chantait au piano la complainte du « choléra », composée par Salvayre, et Idrac accaparait toute la mie de pain de la table d'hôte pour modeler d’étonnants tholériques..… En fort peu de temps, ils ont mangé les quelques écus apportés du piys et le tenancier de l'hôtel, estimant qu’ils faisaient trop de bruit et pas assez de dépense, met à la porle nos quaire artistes. Les voilà traversant Paris avec leurs malles — des malles en peau de porc hérissées de soies — pour aller gîter au quartier Lalin, Où ils mangent — pas à leur faim encore ! — de la vache
enragée. Debat-Ponsan se réfugie chez un camarade, les trois autrs s’en vont contcmpler, en pleurant, les
trains en parlance pour Toulqu Comment faire pour vivre?,. Idrac entre comme
praticien chez un ornemaniste ; Salvayre et Gailhard regaguent le boulevard de Sirasbourg et se présentent
PEDRO GAILHARD VEnS 4863.
au concert de l'Eldorado où Hervé. le « compositeur toqué », était chef d'orchestre.
Hervé toise Gailhard, l'écoute... et se tort de rire. Le « creux » célèbre de notre excellente basse chantante sonnait en la poitrine d’un tout jeune homme imberbe, mince comme un fil, ayant l'apparence d’un enfant de chœur; et, toujours riant, Hervé refuse Gailhard à l’Eldorado... C'était le pain quotidien qui s’envolait.. Hervé, bon enfant, lit une vraie douleur dans les yeux désolés de ces deux gamins : il s’émeut et voudrait leur venir en aide, mais comment ? « Mon ami est excellent pianiste, insinue doucement Gailhard. — Je n’ai pas besoin d’un pianiste... ah! s’il était violoncelliste ! — Mais il est violoncelliste », affirme Gailhard, pendant que Salvayre esquisse une légère dénégation… Alors Gailhard se porte avec une telle assurance garant du rare talent de son compatriote qu’Hervé convaincu, enjôlé, engage Salvayre. Il remplacera le soir même le violoncelliste malade.
L'heure du speclacle arrive. Salvayre, ae: inquiet, nerveux, est à son poste, derrière son instrument. Idrac et Gailhard, les yeux fixés sur leur ami, sont blottis contre l'orchestre des musiciens. O terreur ! c’est « l’Ouverture de Guillaume Tell » que l'on dépose sur le pupitre du débutant... et l « Ouverture de Guillaume T . » s’ouvre par un solo de violoncelle !... un solo! Salvayre, éperdu, jette sur Hervé des regards ue T On commence : Salvayre attaque, bravement.… Mais bientôt un « trait » l’arrête, un trait hérissé de difficultés | on voisin, un clarinettiste compote voit
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l'embarras du « nouveau », vient à son secours et c’est
la clarinette qui remplace le violoncelle, chaque fois que
reparait le « trait » redoutable,
Du haut de son pupitre, Hervé surpris Pilcale le plus profond étonnement... Tout finit bien; Hervé se montre indulgent et bientôt Salvayre cst engagé à l'Eldorado en qualité de pianisle accompagnateur.
Quelques jours plus tard, Gailhard débutait à son
tour, sur ce même boulevard de Strasbourg, au « concert
du Cheval-Blanc ». Ce concert du Cheval-Blanc s’ouvrait près du théâtre des Funambules (un essai éphémère de reconstilution de l’ancien théâtre de Debureau), à la place même où la Scala resplendit aujourd’hui de mille feux. C’élait une vaste salle, modestement tapissée de papier blanc-erème parsemé d'étoiles d’or. Les habitués du Cheval-Blanc furent tout d'abord ahuris d'entendre
sortir de ce corps mince d'enfant timide cette superbe
voix de basse chantante. De plus, le régisseur avait eu
l’heureuse idée de louer à l’usage de notre ami, chez un
fripier du passage voisin, un habit noir beaucoup trop large, où flottait sa minceur, et tout cela ne laissait pas d’étonner. Mais, après avoir ri, on écouia : alors le ‘charme opéra, } L'admirable voix de Gailhard conquit bien vite les dilettantes du Cheval-Blanc, et le bon Pedro connut pour la première fois les ivresses du succès ! C'est ainsi que débutèrent à Paris deux excellents artistes, auxquels
porta bonheur le joyeux boulevard de Strasbourg. ,,
L' 14 janvier 1858 la rue Le Peletier, où s'élevait alors le théâtre de l'Opéra, était en fête ; les trottoirs regorgeaient de monde ; les sergents de ville en caban noir et bicorne en têle avaient dégagé la chaussée ; on attendait l’empereur Napoléon III et limpératrice Eugénie qui devaient assister à la représentation extraordinaire donnée au bénéfice du ténor Massol : un acte de Guillaume Tell, le ballet de Gustave 111 et Maria Stuarda avec la Ristori. Entre les deux pavillons débordant la rue Le Peletier, au haut des marches d’accès, les directeurs de l’Opéra et quelques dignitaires de la Cour attendaient l’arrivée du cortège. Il était huit heures et demie ; l’escorte composée de lanciers de la garde remplissait la rue Le Peletier, déjà deux voilures de la Cour avaient dépassé le péristyle, l'équipage impérial ralenlissait pour s'arrêter devant l’escalier accédant à la loge officielle, lorsque coup sur coup, à quelques secondes d'intervalle, retentirent trois effroyables détonations (1).
(4) « Un projectile éclata en gerbe de feu sur le pavé, en avant de la voiture impériale et au dernier rang de l'avant-garde de l’escorte.
De tous côtés les carreaux volent en éclats, la rue s'emplit d’une âcre fumée, la marquise vitrée du théâtre ë crépite comme sous une grêle ; en même temps, les deux chevaux de la voiture s’abattent le ventre ouvert, brisant la flèche dans leur rapide agonie. Des morts, des blessés, jonchent le sol rouge de sang; les badauds épouvantés s’enfuient en hurlant ; treize cavaliers sur vingt-huit composant l'escorte sont morts ou blessés, vingt-quatre chevaux éventrés ou mutilés ; les jupes, les corsets des femmes, leurs volumineuses ohne sont criblés de petits trous causés par la multiplicité des projectiles.… L'Empereur, très calme, descendit de sa voiture mitraillée, une aile du nez écorchée (1), son chapeau troué en deux endroits, l’Impératrice indemne voulait immédiatement « aller voir les deux blessés ». Le général Roguet, qui accompagnait les souverains, avait la figure ensanglantée, son paletot était déchiqueté. Quelques malheureux agonisaient sur les pavés dans des flaques de sang, les agents de police fouillaient les mai-
La détonation étcignit simultanément tous les becs de gaz, et Îles yeux, éblouis par la brillante illumination et par la vive lueur du projectile, furent subitement plongés dans une obscurité complète. Les chevaux de l'escorte, effrayés par ce bruit, par cette obscurité, bondirent au hasard autour de la voiture... » (A. Fouquien. Les Causes Célèbres : Attentat du 14 janvier 1858 (tome 11, p. 5).
(4) « Alors seulement on s'aperçut que le chapeau de l'Empereur avait été troué par un projectile ; une trace de sang rougissait l’un de . ses yeux; une imperceptible blessure avait écorché le nez à l'une des ailes, et l'Empereur, en portant la main à sa figure, ÿ avait promené la trace sanglarte... » (1d.)