LA RUE DES CARMES VERS
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leux auvergnat grincent et les amateurs « suent une polka ou une bourrée » au bal-musette.
Parmi tant de rueHes étranges juchées sur la montagne Sainte-Geneviève, la rue des Carmes semble la plus typique. Dominée par le Panthéon et encadrant là-bas, dans l'horizon bleu, la flèche fuselée de Notre-Dame, ses deux lignes de masures ventrues recèlent quelques vestiges d’une splendeur abolie, balcons de fer, frontons écornés, sculptures effritées. Au numéro 15, dans la vaste - cour, un porche monumental, épave de l’ancien collèsa des Lombards; poussons la porte : devant nous s’érige la chapelle, mutilée sous la Révolution, mais encore de belle allure. Ses colonnes, sa coupole se détachent sur un . mur de lierre: des massifs de lilas lui font une collerette printanière... Et ces pierres noires, ces tragiques souvenirs, ces écussons brisés, ces pousses vertes, tout, jusqu'aux giboulées qui nous transpercent, évoque les jolis -vers de Th. Gautier : | Tandis qu'à leurs œuvres perverses Les hommes courent halctants,
Mars qui rit malgré les averses Prépare en secret le printemps! (1)
(1) Émaux et Camées, Premier sourire du Printemps, page 47.
l'angle de la rue Saint-Jacques et de la rue du
À Cimetière-Saint-Benoit, les démolisseurs achèvent de jeter bas trois vieilles masures crasseuses et disloquées que persoñne ne regrettera, sauf peut-être quelques anciens élèves de Louis-le-Grand, pour qui ces bicoques évoquaient bien des souverirs. Elles marquaient le point terminus de notre liberté ; à côté, se dressaient les murs noirs de la prison universitaire. Une haute porte de bois sculpté, surmontée d’un fronton décoratif, puis le guichet d'entrée, la portlerie, les classes, le proviseur, les censeurs, les répéliteurs, les consignes, les retenues, les arrêls.… toule lalyre ! Et il se rencontre, paraït-il, des infortunés assez déshérités de toute joie humaine pour regretter « ce beau temps de la vie », où de pauvres enfants étaient traités comme de dangereux malfaiteurs; ces lauda tores temporis acti n'étaient probablement pas internes à . Louis-le-Grand en 1869 ! Nos lycéens d'aujourd'hui, pour qui les règlements se sont heureusement adoucis, ne. peuvent imaginer ce qu'était alors la vie d’un écolier en. cette maison rébarbative, aux fenêtres garnies de bar-
< FA? : QT \ RÉ RS RE a Ce bu SA TA he $ RE, 4 ROUE PER à 4 pe te ue se S à 4] 46 A TRAVERS PARIS 4 | reaux de fer, telle une geôle.. et ce fut, d’ailleurs, une ne geôle, sous la Révolution! | | RS « Dès cinq heures et demie, le tambour, frappé par un 4 :
, à Phot. Pierre Petit. : : | LE @ TAPIN » DE LOUIS-LE-GRAND (EN 1871 ).
vieux «tapin» à barbe blanche, « roulait » le réveil; puis, après de sommaires ablutions, les études succé- \ daient aux classes, avec, en trois fois, une heure trois | ; S
Phot., Emonds.
(Façade sur la rue Saint-Jacques 1837.)
quarts de récréation. Par contre, on infligeait à des
enfants de treize ans des éludes de trois heures pendant
lesquelles tout mouvement, tout murmure étaient sévèrement réprimés. D’excellentes places, un travail acharné,
rien ne palliait le crime de remuer, de causer, de ne
pouvoir si longtemps demeurer rivé à un banc, et les . punitions absurdes de pleuvoir comme grêle : privation de récréation, — donc, privalion d'exercice nécessaire, — privation de sortir le dimanche, — done, privalion d'embrasser sa famille. et de prendre un bain. — Restait la peine suprême des arrêts.
Ah ! ces arrêts de Louis-le-Grand, où la légende voulait qu'un de nos aînés se fût pendu ! — D’étroites cellules, aux murs noirs revêtus de torchis, perchées sous les toits, où l’on gelait l'hiver, où l’on étouffait l’été ; scellés au sol carrelé, une table et un escabeau, et, comme distraction, dix-huit cents vers latins à copier dans la journée !... Mais, en grimpant sur la table et à l’aide d’un audacieux rétablissement, on pouvait, cramponné aux barreaux de fer striant la lucarne d'éclairage, apercevoir le joyeux Paris ensoleillé, et, au premier plan, ces maisons de la rue du Cimetière-Saint-Benoit, qu'on achève de démolir aujourd'hui. Parfois encore,
on entendait, — avec quelle envieuse émotion ! — Îles
chants des étudiants remontant la rue son -Jacques en joyeuse compagnie! |
Nos professeurs étaient presque tous des hommes éminents, intelligents et bons; tout le mal venait des
Fe
répétiteurs, des « pions » malheureux, aiïgris, et trop
souvent féroces. APE … En fermant les yeux, nous revoyons les trois
tristes cours entourées de hauts bâtiments noirs, les
arbres étiolés, les dortoirs de caserne, les lavabos mi-
nuscules, les réfectoires à l’odeur aigre, les classes en gradins, les études sentant le moisi. Combien l’on bénissait le malaise nécessitant un repos de trois jours à l’in-
firmerie, sous l’égide de « Sœur Adrien », une sainte “ créalure, aux allures bourrues, qui se vantait d'être la
dernière Janséniste ! Quelle brave femme! Indulgente le vendredi aux infortunés fuyant, — par crainte de l’inévitable consigne, — le cours du terrible M. Bernès, farouche professeur de mathématiques, la « Sœur Dragon » — nous l’avions surnommée ainsi — ne fulminait que contre les « tireurs au flanc » et les « gredins » qui chipaient ses roses ou taquinaient son chat. |
Que de souvenirs !... nos mamans au parloir, la mu-
sique chiffrée du père Chevé, les interminables promenades du jeudi sur les glacis des fortifications ou les bas
côtés du Jardin des Plantes, les tristes balades des « con-
signés », des « pelits pays chauds » et des « sans famille », le dimanche, le long des quais; la sortie joyeuse des jours de congé, les départs pour le Concours général, un dictionnaire sous le bras gauche et, au poing, le « filet » contenant deux œufs durs, un pâté de veau froid, un morceau de gruyère et une demi-bouteille
d’abondance ; les distributions de prix!