L.ADV Macbeth. — Vous avez chassé la gaieté
Elle continue à faire ce qu'elle peut pour calmer le trouble qui s'est emparé de tous; mais impossible! Tout le monde s'en va; on se lève; on dit au revoir; et les deux criminels restent seuls.
Alors, lui, il persiste dans son idée logique, l'ivrognerie du crime, la soif du sang. Il voit bien que ce n'est pas fini, que cela commence à peine, que le meurtre de Banquo sera suivi d'autres meurtres, et ce remords d'autres remords. Et, frénétique, il grogne, en fauve :
— Il y aura du sang. Gomme on dit, le sang veut du sang.
Puis, comme réveillé :
— Où en est la nuit?
Lady Macbeth. — Si près du matin, qu'elle se confond presque avec le jour.
— J'irai revoir les sœurs fatidiques! Il faut qu'elles m'en disent davantage. Je suis décidé à tout. Je .suis
dans le sang; j'y ai marché si loin que, maintenant, c'est la même chose de revenir sur mes pas ou de continuer à avancer!
Et ici, l'une de ces expressions intraduisibles, diton. Elle est traduite dans Maeterlinck; mais j'avais eu l'honneur et la joie, voilà trente ans, de la traduire aussi, presque exactement. Aucune traduction n'est absolue. D'ailleurs, voici le texte :
Strange thiiKjs I hâve in hend, tlutl ivill to hand; Which must be acted ère theij maij be scanned.
Et voici le mot à mot, barbare, mais gros de sens :
D'étranges choses j'ai dans la tète, qui commandent à la main.
Qui doivent être agies avant d'être scandées (pesées).
A coup sûr, vous avez savouré là tout le suc violent des vocables, et vous en avez le goût acre et fort, comme si vous en aviez mâché la pulpe anglaise elle-même.
Dans la réplique suivante, de lady Macbeth, notez bien, je vous prie, sa douceur toute maternelle. Je vous la rappellerai tout à l'heure, et m'y raccrocherai pour bien me défendre de vous avoir fait contre une femme un réquisitoire. Elle dit :
— Venez, monseigneur; vous avez besoin de ce qui est nécessaire à toutes les natures, de sommeil!
— Oui, dit-il, allons dormir. Pardon de mon étrange oubli de moi-même. C'est l'cflet d'une peur d'initié qui demande à s'endurcir dans l'habitude. Nous ne sommes...
Ici, derechef, une chose mal traduite. On dit toujours : « Nous sommes encore bien jeunes dans le crime. » Non! Voici la traduction exacte : « Nous ne sommes que des jeunes dans the deed, dans l'action, dans l'acte, dans l'agir. »
Le quatrième acte débute encore par les sorcières. Je dois passer toute la scène, si curieuse qu'elle soit.
au point de vue de la sorcellerie. Je vous en donnerai l'odeur seulement :
La Première. — Trois fois le chat moucheté a miaulé...
La Deuxième. — Trois fois, et une fois le hérisson a gémi...
La Troisième. — La harpie crie : « Il est temps I Il est temps 1»
Et alors des danses autour du chaudron. ^
— En rond, autour du chaudron, allons!
Dans ses entrailles empoisonnées, jetons!
Crapaud, qui, sous la froide pierre.
As, trente et un jours et trente et une nuits,
Sué ton venin en dormant
Bous, le premier, dans le pot enchante !
Double, double peine et trouble !
Feu brille! Chaudron, fais des bulles!
Et alors, elles jettent dans le chaudron tout ce qu'y peuvent jeter des sorcières : un filet de serpent de marais, un oeil de lézard, une queue de grenouille, un dard fourchu de vipère, une écaille de dragon, une dent de loup, un nez de Turc, des lèvres de Tartare, un fiel de bouc, une momie de sorcière, et elles glapissent :
Faites la soupe épaisse et gluante.
Double, double peine et trouble!
Feu brûle! Chaudron, fais des bulles!
Admirez comme c'est imitatif dans les plus menus détails. Shakespeare est artiste, jusqu'en cette chose monstrueuse et énorme. "C'est comme un Michel-Ange qui s'amuserait à faire, dans un coin, de petites miniatures. Il ciselle ses vers comme pourrait le faire un Heredia. Tout Shakespeare est là.
Les sorcières arrêtent leur danse. La deuxième dit : — Par le picotement de mes pouces, je sens qu'un maudit approche. Qui que ce soit, entrez!
On traduit ainsi; mais elles parlent avec des assonances plus mystérieuses :
Open locks,
Whoever knocks!
C'est Macbeth qui entre. Ici, je ne vous lirai rien. Je vous dirai seulement l'indispensable, pour vous faire comprendre la fin de la pièce. Elles lui font voir les fils de Banquo devenus rois, et tous leurs descendants, entre autres Jacques I", alors roi d'Ecosse et d'Angleterre. Et elles lui annoncent trois choses : qu'il doit se méfier de ^lacduff", mais qu'il n'a rien à craindre tant qu'il ne verra pas la forêt de Birnam marcher contre lui, et, enfin, qu'il sera tué seulement par un homme qui n'est pas né d'une femme. Sur quoi, Macbeth est satisfait, enchanté, et il se jette plus que jamais dans le sang avec frénésie.
Il fait massacrer, d'abord, la femme et les enfants de MacdufT, ne pouvant pas tuer Macduff lui-même.
Je vais pouvoir vous lire la scène, très courte, où est concentrée, en huit petites lignes, comme sait le faire Shakespeare, toute l'horreur de ce meurtre du fils de MacdufF.
C'est d'abord une scène charmante entre lady MacdufF et son fils, un très délicieux enfant qui parle comme un petit gentilhomme de sept ou huit ans. La mère vient de lui dire que son père les a abondonnés.
— Eh bien! dit-il, nous trouverons à vivre comme les oiseaux!
Et il continue à jacasser d'une façon gentille et spirituelle.
Surviennent les assassins, et voici la scène où le petit est tué.
— Quelles sont ces figures'? dit lady MacdufT.
— Où est votre mari? demande l'un des meurtriers.
— En un lieu assez maudit, j'espère, pour que des gens tels que toi puissent le trouver.
— C'est un traître 1
— Tu mens, toil dit le petit, oui, toi, scélérat aux oreilles poilues comme une bête!
Le Meurtrier. — Quoi, vous, œuf? — What, y ou *'{lll' — (^^ l^ frappe.) Graine de traître!
L'Enfant. — Il m'a tué, ma mère. Sauvez-vous... Sauvez-vous, je vous prie.
— A l'assassin! crie la mère, éperdue et courant. Voilà toute la scène! Mais elle amène un mot
sublime, à la scène suivante. Quand le Roi, en Angleterre, lève des troupes pour venir punir le terrible tyran, on vient raconter à Macduff qu'on a tué, chez lui, sa femme, ses enfants. II gémit :
— Tous, mes pauvres petits poussins! Tous, jusqu'au dernier? Oh! l'horrible chose!
— Tu seras vengé, sois tranquille! Nous tirerons de Macbeth la vengeance la plus éclatante!
Macduff répond ce seul mot, désespéré, sublime de juste rage impuissante :
— Il n'a pas d'enfants!
Nous sommes au dernier acte. Et puisque je fais, paraît-il, le réquisitoire de lady Macbeth, il faut bien que vous voyiez l'accusée qui va s'accuser ellemême.
Lui, vous le savez, il a continué sa route, dans le sang. Il est devenu le tyran, l'abominable tyran qui jjrend plaisir à tuer et à faire massacrer. Mais elle, elle est resiée toujours la même; elle rumine éternellement la première chose qu'elle a faite, le premier crime, et tout ce qui a été commis depuis, et c'est pour se répéter que tout a été très bien fait, très bien préparé. Comme une excellente ménagère qui a tout mis en ordre, elle ne comprend pas pourquoi son mari souffre. Il souffre du remords; elle, elle ne sait pas ce que c'est. Mais, à force de ruminer ces choses dans la solitude (car à qui parle-
rait-elle de son crime ? Pas à lui, il en commet d'autresl A des amis? elle n'en a pas!), à force de ruminer son crime, tout en le trouvant fort bien exécuté, en cherchant quel est le détail qui a manqué, elle arrive, elle aussi, à sentir cette obsession du sang qui a taché ses mains.
Et nous constatons encore ici que, bien loin d'être une virago, c'est une femme faible, charmante, délicieuse, toute en nerfs; car elle n'a eu que cette force nerveuse jusque-là, cette force des impulsifs qui vont au but tout droit, quel qu'il soit, à travers tout. Les femmes peuvent être les plus abominables criminelles avec cette sûreté dans la marche, comme elles peuvent être Jeanne d'Arc; c'est le même élan qui les emporte. Mais alors, ses nerfs prenant le dessus, elle montre qu'elle est une femme ayant une maladie nerveuse (je ne veux pas prononcer le nom médical, ne faisons pas de science ici) qui se manifeste en dernier lieu par des actes de somnambulisme.
C'est un de ces actes que vous allez voir maintenant; car, puisque vous êtes appelés à prononcer un jugement sur cette coupable que j'ai accusée (non pas moi, mais dont j'ai répété les dires pour vous les donner comme matière à votre jugement), vous allez, maintenant, la contempler en personne et l'entendre, et ce sera le dernier élément du jugement que nous prononcerons après ensemble, dans quelques minutes.
Le médecin et la dame de compagnie sont dans la galerie du château, et le médecin dit à la dame de compagnie :
— Deux nuits, j'ai veillé avec vous; mais je ne puis apercevoir rien de vrai dans ce que vous m'avez rapporté. Quand est-ce qu'elle s'est promenée ainsi la dernière fois?
La Dame. — Depuis que le Roi a commencé la guerre.
Lui, en effet, il guerroie, il est heureux, il tue, il risque de se faire tuer. Il est dans le sang. Mais elle, elle est seule, et de temps en temps, elle se lève de son lit, elle jette sa robe de nuit sur elle, elle ouvre sa chambre, elle écrit une lettre, elle la cachette, la scelle, puis elle retourne à son lit, et tout cela dans le plus grand silence.
— Et l'avez-vous quelquefois entendue parler? Et que disait-elle?
— Oh! cela, monsieur, je ne veux pas le répéter après elle.
— Vous le pouvez, à moi. Il est même nécessaire de m'en faire part.
— Oh! ni à vous, ni à personne, monsieur, car je n'ai pas de témoins pour confirmer mon dire... Ah! tenez, monsieur, la voici qui vient, par la galerie. C'est bien son allure ordinaire; et, sur ma vie, elle dort profondément. Observez-la. Ne bougez pas.
— Comment a-t-elle cette lumière?
— Mais cela était près d'elle. Elle a de la lumière près d'elle continuellement, c'est son ordre.
— Regardez, ses yeux sont ouverts.
— Oui, mais ils ne voient pas plus que s'ils étaient fermés.
— Qu'est-ce qu'elle fait, maintenant? Regardez comme elle frotte ses mains.
— Oui, c'est son geste habituel, de faire semblant de se laver les mains. Je l'ai vue, parfois, continuer à faire cela un quart d'heure entier.
Lady Macbeth, se frottant les mains. — Toujours, il y a une tache.
Le Médecin. ■ — Ecoutons! Elle parle. Je ^'ais prendre par écrit tout ce qui tombera de sa bouche pour aider ma mémoire plus fortement.
Lady Macbeth. — Va-t'en, tache damnée! Va-t'en, je te dis... Une! deux! Allons, voici le moment de faire la chose... L'enfer est ténébreux... Fi, monseigneur, fi! Un .soldat! Et avoir peur! Qu'importe si quelqu'un le sait, quand nous serons assez puissants
pour que personne ne puisse nous en demander compte!... Ah! qui aurait pensé que le vieil homme avait tant de sang dans lui!
Le Médecin, à la dame. — Avez-vous remarqué cela?
Lady Macbeth. — Macduflf avait une femme. Où est-elle, maintenant?... Quoi!... Est-ce que ces mains ne seront jamais propres?... Allez, monseigneur, ne tremblez plus! Vous gâtez tout avec ce tressaillement.
Le Médecin, à la dame. — Allez, allez, vous avez connu ce que vous ne deviez pas connaître.
La Dame de compagnie. — Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, je suis sûre de cela. Le ciel connaît ce qu'elle a connu.
Lady Macbeth, flairant sa main. — Ici, est l'odeur du sang, toujours... Tous les parfums d'Arabie ne feraient pas sentir bon cette petite main... Oh!... Ohl... Oh!...
Le Médecin. — Quels soupirs, n'est-ce pas? Le cœur est douloureusement chargé
La Dame de compagnie. — Je ne voudrais pas avoir un cœur pareil dans mon sein pour la dignité de son corps tout entier.
Le Médecin. — Bien, bien, bien.
La Dame de compagnie. — Priez Dieu que cela soit, monsieur.
Le Médecin, — Cette maladie est au-dessus de ma science. Toutefois, j'ai connu des gens qui ont marché dans leur sommeil et cependant sont morts saintement dans leur lit.
Lady >L\cbeth. — Lavez vos mains!... Mettez votre robe de nuit. N'ayez pas l'air si pâle. Je vous le dis encore : « Banquo est enterré; il ne peut pas sortir de sa tombe. »
Le Médecin. — Ah! ce qu'elle dit!...
Lady Macbeth. — Au lit! Au lit! Au lit!... On frappe à la porte. Venez, venez, venez, venez! Donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut pas être non fait... Au lit! Au lit! Au lit!... (Elle sort.)
Ma conclusion va être très brève, maintenant. Il ne reste plus que quelques minutes à dépenser. Tout est presque fini, tout s'achève dans la frénésie de la bataille.
Macbeth est dans la bataille, dans l'action. On vient lui apprendre que dix mille Anglais sont là pour l'attaquer. Il répond :
— Qu'importe! Je ne m'arrêterai que quand ma chair hachée en morceaux tombera de mes os.
On vient lui dire aussi :
— La reine est morte!
— Eh bien! dit-il, elle aurait dû mourir plus tard, le moment eût été mieux choisi pour une telle parole.
Mais, pourtant, Celle comme toujours, il pense, il réfléchit, il raisonne, et il dit :
— Oui, demain, et demain, et demain, se traîne ainsi, à petits pas, de jour en jour, jusqu'à la dernière syllabe du temps enregistré; et tous nos hiers n'ont fait qu'éclairer, ces fous, la route vers la poussière de la mort. Ah! la vie! Qu'est-ce que la vie? Eteins-toi, court flambeau! La vie n'est qu'une ombre en marche, un pauvre comédien qui se carre et se démène son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus.
Et la fameuse phrase que je vous ai citée, naguère :
It is a talc Told hi] an idiot, full of soiind and fury, Sif/nifying nothing.
(« C'est un conte conté par un idiot, plein de bruit et de furie, ne signifiant rien. »)
Et, maintenant, tout arrive, tout s'accumule. On vient lui dire, quoi? Que la forêt de Birnam marche. (Ce sont les soldats anglais qui ont pris des branches pour se couvrir.) Il répond :
— Qu'importe! Oui, je suis las du soleiH J'en ai
assez! Mais sonnez la cloche d'alarme. Souffle, souffle, vent; viens, tempête! Au moins, nous mourrons avec le harnais sur le dos.
11 a envie de se tuer; mais il résiste jusqu'au dernier moment. L'action, la vie, même dans le mal, est une belle chose, et il dit :
— Pourquoi jouerais-je le fou romain qui se tue sur sa propre épée? Tant que je vois des vivants, les blessures font mieux sur eux que sur moi.
A ce moment, on l'avertit que Macdufl' accourt vers lui. Cela lui est encore égal. Mais MacdutT veut le tuer conmie, lui, il a tué sa femme et ses enfants. Bah! Macbeth lui dit :
— Tu peux faire ce que tu voudras, tu ne me tueras point; je ne crains rien! Tu aurais plus vite fait d'ouvrir des plaies dans l'air que de me faire saigner! Je ne peux être tué que jiar un homme qui n'est pas né d'une femme.
— Eh bien! c'est moi. Je suis né de ma mère quand elle était morte. Je suis né d'un cadavre. Ah! rends-toi !
— Moi, me rendre? Pour servir de pâture aux malédictions de la canaille? Jamais! Tout est contre moi : tu es né d'un cadavre, la forêt de Birnam marche, soit! Mais je resterai quand même, je me battrai encore! Viens, à qui de nous deux dira grâce!
Ils sortent en se battant, et un instant après MacdufT revient, portant, au bout d'une pique, la tète de Macbeth.
Les voilà morts tous deux, les criminels dont nous avions à nous occuper. Mais non, ils ne sont pas morts! Ils vivent éternellement dans nos cerveaux, dans nos âmes, par l'horreur, comme Roméo et Juliette y vivent par la tendresse et le charme. Alors, nous sommes encore devant le problème posé au commencement : lequel des deux est le plus monstrueux, lequel, vraiment?
Eh bien! je crois que, par le texte même, par tout ce que je vous ai dit (non pas de moi; je n'ai pas fait de réquisitoire, non), c'est bien elle qui est l'âme, c'est bien elle qvii est la conductrice, c'est elle qui pousse Macbeth; sans elle, il ne serait pas devenu l'abominable meurtrier, l'homme qui se trempe dans le sang! C'est elle, oui, qui organise. Lui, c'est l'imagination affolée. Elle, c'est l'instinct qui va toujours droit. Mais, comme je vous l'ai dit, l'instinct va dans le bien comme dans le mal. Et quel est-il donc, l'instinct qui la pousse? En vérité, c'est là seulement ce qu'il faut voir.
Certes, je n'ai pas prononcé un réquisitoire; je n'ai pas l'âme d'un procureur général; jamais de la vie je ne l'aurai. Je suis de la race des poètes, qui plaident pour les humbles, pour les pauvres, pour les malades. Les criminels sont des malades qu'il faut guérir, comme disait Socrate, comme disait Eschyle. Je suis de leur avis. C'est pourquoi, n'attendez pas de moi, quoi qu'on en ait dit, que je fasse le réquisitoire de lady Macbeth; car si elle pèche, apprenez-le, c'est par une aberration d'instinct maternel. Oui, elle a eu des enfants; et elle n'en a plus. Mais si, elle en a encore un : c'est cette grande brute qui est un enfant, qui est un faible, qui est un homme pour qui elle veut la gloire et la puissance; et c'est pour lui, pour lui seul, qu'elle a commis le crime, ce n'est pas pour elle. Alors, comment voulez-vous qu'une femme, qui commet un crime pour son petit, ce soit moi qui, le premier, lui jette la pierre?
Non, ce n'est pas moi qui enlèverai de la pique de Macduff la tête de Macbeth pour la remplacer par celle de lady Macbeth. Ah! supposez qu'au lieu de lady Macbeth, ce soit une autre femme, que ce soit lady Macduff, i)ar exemple, elle que nous avons vue tout à l'heure, et ([uc, pour venger son pauvre petit (jui a été assassiné abominablement, elle ait commis les crimes les plus atroces I Supposez que ce soit sa tête, qu'on apporte au haut d'une pique. Eh bien! en
vérité, je ne sais plus si c'est celle-là, ou celle de lady Macbeth! Je ne pense plus qu'à la tête d'une mère ayant commis des crimes pour son petit. Est-ce que je vais l'outrager, la souffleter, lui cracher au visage? Non, non! Je ne peux pas. Et ce que je mettrai sur son front, avec toute la tendresse qui est dans le cœur d'un poète, c'est un baiser!
Le quartier d' « East-Cheap », à Londres. — La Taverne de la « Tète de Sanglier », repaire de Sir John FalsiafJ et de sa Baiide. — Une des plus prodigieuses Créations de Shakespeare : Sir John Falstaff. — Son Portrait physique. — Son Amitié avec le Prince de Galles. — Vol des Pèlerins. — Falstaff à la Guerre. — Sa Couardise. — Ses Stratagèmes. — Le Prince de Galles devient Roi. — Disgrâce de Falstaff. — Son Chagrin. — Sa Mort.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs,
Aujourd'hui, je renie absolument toutes les métaphores que j'ai employées touchant ce que j'ai appelé la forêt vierge du théâtre shakespearien. Il n'y a pas, en effet, moyen, quoi que je fasse, de vous mener dans une clairière, encore moins dans un site farouche et ravagé. A peine pourrai-je vous laisser entrevoir un coin de champ de bataille. En réalité, je vais être obligé de vous conduire dans une ville; et quelle ville! A Londres. Et dans quels quartiers de Londres! A East-Cheap, le quartier de l'Est, où l'on vendait à bon marché. Et quoi? Voici. C'était alors le quartier général des tavernes, des hôtelleries, des lieux où l'on mangeait, où l'on buvait, où, pour mieux parler, l'on bâfrait et l'on pintait, où l'on se
livrait à la godaille et à la goinfrerie la plus extraordinaire, dont seuls les festins gargantuesques et les beuveries de Rabelais peuvent vous donner une idée.
Et dans quel endroit particulier de ce quartier allons-nous? Dans une taverne qui s'appelait la taverne de la « Tète de Sanglier », et qui était bel et bien un repaire de truands aussi peu recommandables que ceux des Repues-franches chères à notre François Villon. Soyons franc, et avouons que c'était un bouge. Et dans cette taverne-bouge, je vais vous faire connaître, vous présenter, une bande de sacripants, parmi lesquels vous trouverez, d'ailleurs, un prince de Galles en train de jeter sa gourme. Oh! il deviendra plus tard un grand roi. Hélas I celui qui nous a infligé la défaite d'Azincourt. Mais, pour le moment, c'est une sorte de Télémaque du vice et de la débauche, ayant pour Mentor un homme de cinquante à soixante ans, au moins cinquante-cinq, à cheveux blancs, à barbe grise, le crâne un peu chauve, et qui lui enseigne, à ce prince, à peu près tous les vices et même ceux qui n'existent pas, car il serait capable d'en inventer.
C'est un chevalier, sir John FalstafF. Vous croyez le connaître déjà. Erreur! Car celui que je vous présenterai n'est pas le Falstaff que vous avez vu et entendu, fort convenable, en somme, et qui a été popularisé par des adaptations et surtout par la musique, le Falstaff en qui a refleuri délicieusement le génie septuagénaire de Verdi, le Falstafl" qui sert de boufl'on aux Joyeuses Commères de Windsor. Et, certes, il est charmant, exquis, gracieux, quoique burlesque, ce Falstafl'-là. Mais (permettez-moi de vous l'apprendre, si vous l'ignorez) ce n'est pas le vrai, l'authentique, le rare, le gros, l'énorme Falstafl". Ce n'en est qu'une ombre, un pâle pastel, fait à la demande de la reine Elisabeth, qui avait pris goi'it (et il y avait de quoi!), dans plusieurs pièces, au grand Falstafl", au prodigieux Falstafl", et qui, chagrine de le savoir mort, ce héros du rire, avait prié Shakespeare de le faire revivre dans une œuvre
nouvelle; car elle avait envie de le revoir et de s'en divertir. Et c'est pour satisfaire cette fantaisie royale que le poète écrivit, ou plutôt qu'il brocha, en quatorze jours, et en vers, The Merrij Wiues of Windsor. Plus tard, il reprit l'oeuvre, la refit en prose, et ainsi laissa une comédie tout à fait aimable, divertissante, en effet, mais sans aucune des profondeurs qu'il y a toujours dans Shakespeare. La pièce, en farce tempérée, s'achève poétiquement, par une sorte de féerie, dont la fantaisie ailée est d'un charme tout à fait précieux; mais, enfin, ce n'est point ici le grand Shakespeare que nous adorons; et, surtout, ce n'est pas le gros Falstaff, le monstrueux Falstaff que je vais vous faire connaître.
Celui-ci, pour entrer en relations avec lui, non seulement il faut entrer, comme je vous l'ai dit, à la taverne de la Tête de Sanglier; mais il faut entrer dans cette partie de l'œuvre de Shakespeare que constituent les drames nationaux, les drames historiques. Ce serait une série d'admirables conférences, non pas par le conférencier, mais par la matière, que de se promener dans cette partie de l'œuvre shakespearienne. Il y a là toute l'histoire d'Angleterre, racontée, mise en œuvre, vivante, à la fois épique, dramatique et lyrique, dans un cycle de dix grandes pièces. Quel dommage qu'aucun de nos poètes français n'ait eu l'idée, ou la puissance, de faire cela pour notre admirable histoire! Hélas! pour voyager avec fruit dans ce domaine des drames nationaux anglais, il faut être, avant tout, Anglais; car cette histoire est tout spécialement intéressante pour ceux dont les aïeux en furent les héros.
n n'en va pas tout à fait ainsi, par bonheur, de Falstaff lui-même, qu'on extrait et qu'on en peut extraire, d'Henri IV, première partie, Henri IV, deuxième partie, et un peu du commencement d'Henri V. Falstaff, lui, appartient bien, certes, et proprement à l'Angleterre. Il est aussi Anglais qu'on saurait être, « genuine », comme ils disent là-bas. Mais il appartient aussi à l'humanité tout entière.
C'est un type; même plus qu'un type; c'est, en réalité, l'incarnation de toute une philosophie. Il ne s'en doutait peut-être pas lui-même, le brave homme, le gros homme, tout en panse, plus pansu que penseur; mais que Shakespeare s'en soit douté, qu'il l'ait voulu, consciemment ou non, voilà qui est indéniable. Cette philosophie, en efl'et, c'est la philosophie de la Renaissance elle-même : c'est la révolte de la chair, si longtemps matée, opprimée, pendant tout le moyen âge, par l'ascétisme, par le mysticisme, par les terreurs de l'An mille; c'est la revanche de cette chair, de la nature, non pas immorale, mais amorale, comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire ne se souciant pas du tout de la morale; c'est, surtout, la revanche du rire, de ce rire que Rabelais appelle le propre de l'homme, du rire gonflant des joues pleines, s'esclalTant sur des lèvres humides de boisson; c'est la revanche de ce bon et large et plein rire en belle santé, contre le rire sinistre, le rictus, que vient de voir grincer le moyen âge aux mâchoires sans gencives de l'horrible danse macabre. C'est la revanche de ce rire-là.
Nous avons eu aussi cette revanche chez nous, vous le savez, dans Rabelais, et en particulier dans son personnage de Panurge. Toutefois, Panurge est, surtout, la révolte de l'esprit, tandis que FalstafT représente celle de l'instinct. Et voilà pourquoi Panurge est maigre, fin, matois, ironique, méchant à l'occasion, même facilement méchant, et non pas toujours pour se défendre, mais bien encore par désir de nuire et parce qu'il attaque. Gras, au contraire, est sir .lohn FalstafT, et spirituel et fin sans être ni vouloir être méchant. Pour tout dire, même, l'instinct, en lui, ne se révolte pas, mais plutôt s'épanouit. Il ne rirait pas de bon cœur, on le sent, si quelqu'un devait souffrir de son rire, que n'ai-
guise aucune arrière-pensée 1 qui est fait de joie, de plaisir à rire et à faire rire les autres. Comme il le dit en un certain endroit, se définissant, car il se connaît fort bien, le brave homme :
/ am not onlij witlij in nujsclf... — (a Je ne suis pas seulement spirituel en moi-même ») — but I am Ihe cause that witt is in the other man (« mais je suis la cause que l'esprit est dans les autres hommes). Il sait, par expérience, que lorsqu'il paraît, il rend les autres spirituels, parce que, précisément, la joie essentielle de son esprit, en s'épanouissant, se partage, se propage, et qu'elle est contagieuse.
Or, la grande force de ce personnage, et ce qui fait qu'on l'aime, c'est cette contagion de son rire; et il ressemble par cela, en réalité (si l'on a envie de lui trouver un ancêtre), ou plutôt il rend la vie à cet ancêtre; car c'est lui-même; il en est la résurrection; je veux parler du vieux Silène, le Falstaflf de la mythologie. Vous n'avez certes pas oublié ce Silène et ses fils les Satyres que je vous ai fait connaître quand nous nous sommes occupés du drame satyrique, du Cyclope. Vous vous rappelez qu'ils sont doués (il n'y a pas d'autre mot) de tous les vices : sensuels à tous les points de vue, ils sont, en outre, menteurs, voleurs, poltrons au suprême degré; mais on leur pardonne tout cela, parce qu'ils sont gais, amusants, hilares, fols, à demi animaux et ainsi ingénus, innocents, et aussi parce qu'ils dansent des danses (oh! bizarres, et même pires, qui s'appellent la cordace et la sikinnis), mais qui sont excitantes à la joie et vous donnent à vous-mêmes envie de danser. On en a comme une trépidation grisante d'allégresse et de belle humeur. Eh bien! c'est la même que donne l'esprit du gros Falstaff. Presque plus encore que Silène, il rit de tout son corps. Cette énorme panse n'est pas seulement grotesque; elle est aimable; c'est une chose qui rit aussi. Et la face de Falstaff rit pareillement avec ses quatre mentons. Et il rit tout entier avec toute sa graisse, cet homme, que l'on appelle de tous les noms
ridiculisant son énormité, que successivement on baptise « sac à vin » (naturellement), « muid de bière », « éponge à sherrj- », «gros boudin vivant », « pièce de rosbif qui se promène sur deux pattes », bref, cette masse de chair, c'est, en réalité, comme une montagne de rire. Et, telle est la raison de sa grandeur typique et symbolique, et pourquoi je ne crains pas d'affirmer que son personnage est la création la plus prodigieuse de Shakespeare, avec celle d'Hamlet lui-même. Car cette montagne de rire, par moments, en arrive à évoquer l'idée d'un volcan qui éclate de rire; et de cette bedaine qui s'esclaffe, il jaillit alors comme des fusées de feu; et, si l'on peut dire que les larmes sont saintes, sont bonnes par leur amertume, par le sel qu'elles ont en elles et qui cicatrise les blessures, on doit dire aussi, d'un rire pareil, qu'il est sain, qu'il est bon, et que ses éclats, étant des fusées de feu, participent ainsi à la vertu du feu qui purifie tout.
ÏC- «r cC-
Mais pourquoi tant analyser, au lieu de vous la montrer, cette joie qu'il exhale, et l'esprit qu'il sème autour de lui? Ecoutez plutôt sa première scène avec celui qu'il appelle, par un diminutif familier, Hal. Hal, c'est le prince Henri, qui deviendra plus tard Henri V, mais qui alors n'est que le jeune prince héritier, vivant à l'écart de son monde, de la politique, de la Cour, et mêlé à cette bande de sacripants, d'ivrognes, à la taverne de la Tête de Sanglier. Mon Dieu, oui, voilà en quelle aimable société il jette sa gourme, ce futur grand roi; oui, des piliers de taverne, filous au jeu et coupeurs de bourse à l'occasion, et allant même parfois jusqu'au vol à main armée sur les grands chemins. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'une telle société, un pareil apprentissage, et les leçons de débauche et de vice d'un FalstafT lui ont servi, vous le verrez, à ce prince, pour devenir un grand roi.
En allendant, voici sur quel ton conversent le vieux maître d'orgie, de vice et même de crime, et son imberbe élève en infamie :
— Eh bien! Hal, quel moment du jour est-il, mon garçon?
— Ton esprit est devenu si épais à force de boire du vieux xérès, de te déboutonner après souper, de dormir sur les bancs après midi, que tu as oublié de demander la chose que tu désires rccllcmcnt savoir. Ce n'est pas l'heure! Que diable as-tu à faire avec le moment du jour? A moins que les heures ne soient des verres de vin et les minutes des chapons, je ne vois pas de raison pour que tu prennes la peine inutile de demander le moment du jour qu'il est!
— Vrai, vous vous rapprochez de mon opinion, Hal; car nous qui prenons les bourses, nous marchons à la clarté de la lune et des sept étoiles, et non à la clarté de Phébus, ce chevalier errant si blond. Mais je t'en prie, mon aimable plaisant de prince, lorsque tu seras roi, fais en sorte qu'on nous appelle les « forestiers de Diane », les « gentilshommes de l'ombre », les « mignons de la lune », et que les gens disent que nous sommes des hommes de bon gouvernement, étant gouvernés, comme la mer, par notre noble et chaste patronne, la lune, sous la protection de laquelle nous volons. Et, une chose encore. Quand tu seras roi, est-ce que tu continueras à faire pendre les voleurs, et est-ce que les gens de résolution comme moi seront toujours réfrénés par le mors rouillé de cette vieille grotesque, la mère la Loi? Allons, quand tu seras roi, tu ne pendras pas un voleur?
— Non, dit le prince, c'est toi qui pendras.
Et ils continuent à plaisanter de cette façon, quoiqu'il y ait là une petite pointe de mélancolie chez le vieux FalstaflT; mais ne la prenez pas au sérieux; il dit cela en riant; vous le comprendrez tout de suite.
— Ah! dit-il, tu m'as fait beaucoup de mal, mon Hall Dieu te le pardonne! Avant de te connaître.
je ne connaissais rien; et maintenant, si j'ose dire la vérité, je vaux à peine autant qu'un damné. Je dois renoncer à cette vie et j'y renoncerai. Par le Seigneur, si je n'y renonce pas, dis que je suis un scélérat.
Or, à l'instant, le prince Henri lui dit :
— Où prendrons-nous une bourse pleine d'or demain, Jack?
— Pardi! répond l'autre, où tu voudras, mon garçon. Ah! je fais partie de l'affaire; et si je refuse, dis que je suis un double scélérat!
— Oh! Oh! remarque le prince, voilà un amendement singulier! Tu passes de la prière à l'escamotage des bourses!
— Eh! mon cher prince, c'est ma vocation. Ce n'est pas péché, à un homme, de travailler selon sa vocation, non!
Mais voici venir Poins, apportant justement de bonnes nouvelles. Bonnes pour nos coupe-bourses, s'entend! Gadshill, un de la bande, a une affaire en train, toute prête; il n'y a qu'à cueillir la poire mûre. Des pèlerins vont à Canterbury, avec de beaux cadeaux. On est sur leur piste, et on peut les attaquer à tel endroit pour les dévaliser. Le jeune prince n'a pas encore trempé dans un acte pareil, de brigandage à main armée. Aussi renâcle-t-il, quand Falstaff lui demande s'il fera partie de l'expédition.
— Qui, moi, devenir un voleur de grand chemin! Oh! non, sur ma foi.
Et Falstaff de s'écrier :
— Alors, il n'y a ni honnêteté, ni virilité, ni bonne camaraderie en toi; et tu ne sors pas du sang royal si tu n'es pas capable d'arrêter un homme pour dix shillings.
— Eh bien! alors, soit, une fois dans ma vie je ferai le fou.
La chose est donc arrangée. la bande d'assaillants se composera de Bardolph, l'homme au nez qui sert de lampion tant il est rouge (je vous le présenterai tout à l'heure), de Gadshill, de Peto, de Fais-
taff, de Poins et du prince. Mais Poins, le bouflon favori de Hal, lui dit :
— Si vous voulez, nous ferons une excellente plaisanterie. Nous laisserons voler seuls ces quatre bandits; et, quand ils auront l'argent des pèlerins, nous, nous surgirons à notre tour, déguisés, avec d'autres masques, avec des manteaux de bougran (une sorte de bure jaune) et nous leur reprendrons l'argent qu'ils auront volé. Nous aurons, ensuite, de quoi rire.
Et le prince est enchanté, tout se combinant fort bien ainsi.
Je vais assez vite, et cours à la scène du vol. D'abord, nous assistons à un petit tableau d'un réalisme fort savoureux. C'est dans la cour de l'auberge, la nuit, au tout petit jour. Il y a des voiiuriers, des maraîchers, qui portent des légumes à Londres. C'est exactement une scène que vous verriez se passer au delà du mont Valcrien, par exemple, ou dans la plaine de Vanves, s'il s'agissait de notre pays. Les voituriers vont réveiller les pèlerins qui leur ont demandé de les emmener en leur compagnie, par crainte des voleurs. Or, dans la même cour, un des voleurs, Gadshill, s'entend avec le chambrier pour qu'il trahisse les pèlerins, qui, enfin, se mettent en route.
Et voici nos brigands allant à l'embuscade; FalstafT se plaint :
— Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à retrouver mon cheval, bon fils de roi. Je n'en peux plus, d'aller à pied.
En effet, on a mis son cheval de côté, pour qu'il ne puisse pas aller plus loin. C'est Poins qui lui a joué ce tour, voulant filer en avant avec Henri.
— Non, gémit le gros homme, ie ne pourrai jamais porter ma chair aussi loin à pied, pour tous les trésors de ton père, Hal. Enfin, si c'est une plaisanterie, je ne l'aime pas quand elle va si loin, et surtout à pied.
Le prince s'écarte avec Poins. Et, soudain, Cad-
shill arrive, criant alerte aux trois qui restent, Bardolph, Peto et Falstaff.
— Encapuchonnez-vous. Mettez vos masques I II y a de l'argent du roi qui descend la colline.
Les pèlerins arrivent. Or, comme le prince et Peins ne reviennent pas, Falstaff se trouve seul à la tète des trois autres bandits. Ils arrêtent les voyageurs, quand même, à eux quatre, les prennent à la gorge, les enchaînent, les lient et les emmènent. A peine les ont-ils conduits dans une autre partie de la route :
— Venez, dit Falstaff, venez, mes maîtres, et nous allons partager. Et puis, à cheval, avant qu'il soit jour! Ah! si le prince et Poins ne sont pas deux couards fieffés, il n'y a pas d'équité au monde! Il n'y a pas plus de valeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.
Soudain, surgissent Poins et Henri, déguisés, avec des masques nouveaux et en costumes de bougran. Et le prince crie d'une voix terrible :
— Votre argent!
— Scélérats! ajoute Poins qui les charge.
Et tous deux se précipitent sur les voleurs. Ceuxci s'enfuient. Seul, Falstaff esquisse une vague estocade, puis se sauve en mugissant tandis qu'on court derrière lui.
Les suites, la bonne farce attendue, vous allez en jouir bientôt.
Le lendemain, à la taverne, le prince et Poins attendent le retour penaud de Falstaff et de ses trois acolytes. Mais ce n'est pas en penaud qu'il rentre, notre gros homme; c'est en homme furieux contre les lâches qui l'ont abandonné. Ecoutez plutôt ce début de dialogue.
— Salut, Jack! Où es-tu allé hier? demande le prince.
Et Falstaff de répondre, orgueilleusement :
— Peste soit de tous les couards, et vengeance sur eux! Voilà ce que je dis! Et amen, morbleu! Heum! Breum! Donne-moi un verre de xérès, garron!
Plutôt que de nicncr celle vie-là longleiiips, jaiiuerais mieux coudre des chaussettes, et les rapiécer, et les ressemeler! Peste de tous les couards! Donnemoi un verre de xérès, coquin! N'y a-t-il plus de vertu en ce monde?
Il boit.
LE PRiNXE (à Poins). — As-tu jamais vu Phébus embrasser une boule de beurre, et le beurre, au cœur sensible, se fondre sous les doux propos du soleil? Si tu l'as vu, contemple-moi ce phénomène-
FALSTAFF. — Coquin que vous êtes, il y a aussi de la chaux dans ce vin... Ah! dans un méchant homme il n'y a rien à trouver que de la coquinerie. Cependant, un lâche est pire qu'un verre de vin avec de la chaux. Oui, un vilain lâche... Va ton chemin, vieux Jack, meurs quand tu voudras! Si l'énergie, la bonne énergie virile, n'est pas chose oubliée maintenant sur la surface de la terre, je veux passer pour maigre comme un hareng saur. Non, il n'y a pas, en Angleterre, trois homm.es braves qui aient encore évité la potence; et l'un d'eux est gros, et se fait vieux! Dieu vous protège! Ah! c'est un mauvais monde que le nôtre, dis-je! Je voudrais être un tisserand, je chanterais des psaumes! Peste de tous les lâches, dis-je encore. Donne-moi un verre de xérès!
— Qu'est-ce à dire, sac à laine, que murmurezvous?
— Ça, un fîls de roi!... Si je ne te chasse pas de ton royaume avec un poignard de bois, et si je ne pousse pas tous tes sujets devant moi comme un troupeau d'oies sauvages, je veux bien ne plus jamais porter de poils sur mon visage. Vous, prince de Galles! Penh!
— Qu'est-ce à dire, fils de gueuse, grosse toupie humaine? Qu'y a-t-il?
FALSTAFF. — N'êtcs-vous pas uu couard? Répondez-moi là-dessus. Et Poins, que voilà, en est un autre... Heum! Breum! Donnez-moi un verre de
xérès. Je suis un coquin, si j'ai bu seulement d'aujourd'hui.
LE PRINCE. — Scélérat! C'est à peine si tes lèvres sont essuyées de la dernière rasade.
— Heum! Breura! Ça ne fait rien! Donnez-moi un verre de xérès. Peste de tous les couards, dis-je encore.
LE PRINCE. — Enfin, qu'y a-t-il?
— Ce qu'il y a? Il y a que quatre de nous, ici présents, ont pris mille livres ce matin.
— Ah! et où est cet argent, Jack? Où est-il?
— Où il est? Il nous a été enlevé. Cent hommes sont tombés sur nous, pauvres quatre!
— Quoi, l'ami, cent hommes?
— Je suis un coquin si je n'ai pas ferraillé pendant deux heures avec une douzaine de ces cent hommes. Ah! j'ai échappé par miracle. J'ai reçu huit bottes dans mon pourpoint, quatre dans mon haut-de-chausses; j'ai eu mon bouclier traversé de part en part; mon épée est dentelée comme une scie à main. Tiens, regarde!
Effectivement, il montre son épée, qu'il a eu soin, comme on le devine, de denteler tout exprès.
— ■ Jamais je ne me suis mieux conduit depuis que je suis un homme; mais tout a été inutile! Ah! peste soit de tous les couards! Qu'ils parlent, ceuxlà (en montrant ses compagnons), et s'ils disent plus ou moins que la vérité, ce sont des scélérats et des fils de ténèbres.
GADsiMLL. — Oui, nous quatre, nous sommes tombés sur une douzaine d'individus.
FALSTAFF. — Douzc? Seize, au moins!
nADSHiLL. — Et nous les avons liés; et comme nous étions en train de partager le butin, six ou sept sont venus, sont tombés sur nous.
FALSTAFF. — Et ils onl détaché les autres qui sont allés joindre ceux-là.
LE PRINCE. — Quoi! Vous avez combattu contre eux tous?
FALSTAFF. — Tous? Je ne sais pas ce que vous
pouvez appeler tous; mais, si je n'ai pas combattu contre cinquante, que je sois une botte de radis. Ahl s'il n'y en a pas eu cinquante-deux ou cinquante-trois après le pauvre vieux Jack, je suis une créature à une seule jambe.
LE PRINCE. — Ah! priez Dieu de n'en pas avoir tué quelqu'un.
FALSTAFF. — Eh I parblcu I il n'est plus temps de prier, maintenant. J'en ai poivré deux : je suis sûr d'avoir donné leur dû à deux, deux coquins en manteau de bougran. Je te dis ce qui en est, Hal; et si je dis un mensonge, crache-moi au visage et appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille défense; je suis posé comme je suis là (il se met en garde); j'ai poussé ma pointe comme cela. Quatre coquins en bougran fondent sur moi...
— Comment, quatre? Tu ne disais que deux, tout à l'heure.
— Quatre, Hal, j'ai dit quatre. Donnez-moi un verre de xérès... Oui, oui, j'ai parfaitement dit quatre! Et ces quatre-là sont venus tous de front, et se sont attaqués principalement à moi. Oh! je n'ai pas été déconcerté; et j'ai reçu leurs sept pointes dans mon bouclier, comme ça.
LE PRINCE. — Sept pointes? Comment donc? Ils n'étaient que quatre, et ils avaient sept pointes?
— Sept, par cette poignée d'épée, ou je suis un scélérat, ra'entends-tu?
— Oui, Jack, je te vois ainsi.
— Ah! tu fais bien, car cela vaut la peine d'être vu et entendu. Les neuf individus en bougran dont je te parlais...
— En voilà déjà deux de plus!
— Leurs pointes étant brisées, ont commencé à me céder le terrain; mais je les serrais de près; alors, je les ai attrapés corps à corps; et, en un clin d'oeil, j'ai donné leur dû à sept des onze.
— Oh! prodige! Deux individus en bougran qui en ont produit onze!
— Mais, comme si le diable s'en était mêlé, voilà
que trois manants de coquins, en habit de drap vert de Kendal, sont venus par derrière, et sont venus sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir seulement tes mains.
LE PRINCE. — Mais ces mensonges ressemblent au père qui les a engendrés! Ils sont gros comme une montagne, évidents, palpables. Comment, amas de tripes à cervelle de boue, graisseuse boule de suif, comment as-tu pu reconnaître que ces bandits étaient en drap vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir ta main! Voyons, donnenous des explicaitons! Que réponds-tu? Voyons votre explication, Jack, votre explication!
FALSTAFF. — Comment! De la violence? Ah! non! Dussé-je être condamné à l'estrapade et à tous les chevalets du monde, je ne dirai rien par violence. Moi, vous fournir des explications par violence! Non, jamais!
LE PRINCE. — Ecoute, couard effronté, casseur de lits, énorme montagne de chair...
FALSTAFF. — A bas, tol, étiquc individu, peau d'anguille, langue de bœuf fumée, sardine sèche!... Ah! si le souffle ne me manquait pas, si je n'étais pas un peu asthmatique, je te le dirais, à quoi tu ressembles, aune de tailleur, fourreau de sabre, étui à flèches, méchant petit fleuret debout!...
LE PRINCE. — Bon! bon! Respire un peu, et puis recommence; et lorsque tu seras fatigué de ces basses comparaisons, écoute un peu ce que je vais te dire.
— Ecoute, oui, écoute bien, mon Jack! ajoute Poins.
LE PRINCE. — Eh bien! sache que nous deux, nous vous avons vus, vous quatre, vous jeter sur quatre hommes, tout bonnement...
Et il raconte (ju'ils étaient, eux deux, vêtus de vestes de bougran, et que ce sont ces fameux deux en veste de bougran qui sont devenus l'armée énorme dont parle FalstafT.
Vous croyez que Falstafï va être démonté? Pas le moins du monde. Il est souple, ce gros homme,
comme certains gros chats qui se retournent, comme les grasses anguilles, comme les phoques, tenez, qui sont si gros et si gracieusement jouent dans l'eau moins mobile qu'eux. Et le voilà qui prend la chose gaiement, et riposte du tac au tac en une délicieuse volte :
— Ah! ahl par le Seigneur, je vous avais reconnus, aussi bien que celui qui vous a faits. Ça! écoutez, mes maîtres! Est-ce qu'il m'appartenait de tuer l'héritier présomptif? Devais-je me tourner contre mon prince légitime? Eh! parbleu, tu sais bien que je suis vaillant comme Hercule! Mais, observez l'instinct! Jamais un lion ne touchera à un vrai prince. L'instinct est une grande chose! J'ai été couard par instinct. Boni je n'en penserai que mieux de moi et de toi, ma vie durant; de moi, comme d'un lion vaillant, et de toi comme d'un vrai prince. Mais, chers gars, par le Seigneur, je suis heureux que vous ayez l'argent. Allons, l'hôtesse, allons! Fermez les portes; veillez cette nuit; vous ferez demain vos prières. Ohé! galants, copains, enfants, cœurs d'or, que tous les titres de la bonne camaraderie vous soient donnés! Voyons, nous mettonsnous en train de rire? Jouons-nous immédiatement quelque bonne pièce? Oui, ça va aussi.
LE PRINCE. — Ça va! Et le sujet de la pièce, ce sera ta fuite.
FALSTAFF. — Ah! si tu m'aimcs, Hal, ne parlons plus de cela. Du vin! Et rions!... Hôtesse!... Garçon, un verre de sherry I
Vous voyez quel prodigieux boute-en-train!
A ce moment-là, on vient chercher le prince de la part de son père; on le mande au palais. C'est FalstafT qui va recevoir le gentilhomme, et il revient en disant :
— Eh bien, tu vas être grondé d'une façon se-
rieuse! Ton père est furieux, paraît-il, et veut te voir.
Et comme le prince est élevé, par ce Mentor du vice, à se moquer de tout, le prince a cette idée d'une immoralité singulière : répéter, comme une scène de théâtre, la scène qui va se passer, là-bas, entre son père et lui.
— Fais le rôle de mon père, dit-il, et examinemoi sur les actions de ma vie.
FALSTAFF. — Bou ! Si le feu de la grâce n'est pas complètement éteint en toi, tu vas être ému tout à l'heure. Donnez-moi un verre de sherry, pour rendre mes yeux rouges, aiin qu'on puisse croire que j'ai pleuré comme un père triste, car je dois parler sous le coup de l'émotion, et je vais le faire dans un style de Cambyse. Bon, m'y voilà I Reculez-vous, nobles seigneurs, que je puisse faire des gestes.
l'hôtesse {qui assiste). — Oh! Jésus; oh! c'est une bonne farce! Oh! sur ma parole, quelle bonne farce!
FALSTAFF. — Ne plcurcz pas, ma douce reine; car les averses de larmes sont inutiles. Pour l'amour de Dieu, seigneurs, emmenez ma triste reine; car les larmes obstruent déjà les écluses de ses yeux.
l'hôtesse. — Mais il joue aussi bien cela qu'aucun de ces enjôleurs de comédiens que j'aie jamais vus!
FALSTAFF. — Paix, ma bonne pinte, paix, ma bonne chatouille-cerveau! {Au prince.) Harry, Harry, non seulement je m'étonne des lieux que tu choisis pour perdre ton temps, mais encore des compagnons que tu te donnes. Oh! mon fils..., car tu es mon fils; ce qui m'en donne la certitude, c'est surtout une certaine coquine de manière de clignoter des yeux, et une certaine manière idiote de laisser pendre ta lèvre inférieure, manières que tu tiens de moi. Donc, si tu es mon fils, voici le point grave : pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Il y a une chose, Harry, dont tu as souvent entendu parler, et qui est connue de beaucoup de gens dans notre pays sou-s le nom de poix. Cette
poix salit, ainsi que le rapportent les anciens écrivains. Il en va de même de la compagnie que tu fréquentes; car, Harry, je ne te parle pas à présent dans l'ivresse, mais bien dans les larmes; je ne parle pas dans la joie, mais dans la tristesse; je ne parle pas seulement en paroles, mais aussi, tu le vois, en gémissant. Et cependant, mon fils, il y a un homme vertueux que j'ai souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.
LE PRINCE. — Et quelle espèce d'homme, s'il plaît à Votre Majesté?
FALSTAFF. — Un hommc de très bonne apparence, ma foil corpulent, d'une joyeuse raine, d'un œil agréable et d'un très noble maintien; qui, si je juge bien, doit être âgé de cinquante ans, ou même, par Notre-Dame, incliner un peu vers la soixantaine. Maintenant, je me rappelle que son nom est Falstaff. Si cet homme était adonné au libertinage, il me tromperait bien; car, Harry, je vois la vertu dans ses regards! Si donc l'arbre doit être reconnu à son fruit, je te le dis péremptoirement, il y a de la vertu dans ce Falstaff. Garde celui-là; mais bannis les autres. Et dis-moi, maintenant, méchant valet de garçon, dis-moi où tu as passé tout ce mois dernier.
Ici, un changement! Le prince, voulant riposter à la plaisanterie de FalstafT, dit :
— Eh bien! intervertissons les rôles, si tu veux. C'est toi qui vas faire le fils, et moi je vais faire le père.
Et alors, jouant le rôle de son père, il dit ses vérités à Falstafif devenu Harry :
— Ahl tu es emporté violemment loin de l'honneur, mon fils! Il y a un diable qui te hante, sous la figure d'un vieux gros homme, un homme-tonneau, qui est ton compagnon! Pourquoi converses-tu avec ce coffre d'humeurs, cette huche de bestialité, ce paquet gonflé d'hydropisie, cet énorme muid de sherry, ce sac bourré de viande de rebut, ce boeuf rôti de Manningtree, ce ventre farci de boudin, ce vice à l'âge respectable, cette iniquité en cheveux
blancs? A quoi est-il bon, si ce n'est à goûter le sherry et à le boire? En qiioi a-t-il de la propreté et de la tenue, sauf quand il découpe un chapon à table et qu'il le mange tout entier? En quoi est-il luibile, si ce n'est dans la ruse? En quoi est-il rusé, si ce n'est pour la coquinerie? En quoi est-il coquin? En toute chose. En quoi est-il homme de bien? En rien.
FALSTAFF. — Je voudrais que Votre Grâce, mon père, me permît de la comprendre. Qui Votre Grâce veut-elle ainsi désigner?
LE PRINCE, — Mais ce scélérat, cet abominable corrupteur de la jeunesse, ce vieux Satan à barbe blanche, FalstafF.
FALSTAFF. — Monsclgneur, je connais l'homme. LE PRINCE. — Oui, je sais que tu le connais. FALSTAFF. — Mais dire que je connais en lui plus de mal qu'en moi-même, serait en dire plus que je n'en sais. Qu'il est vieux (et il n'en est que plus à plaindre, hélas!); ses cheveux blancs en témoignent assez; mais qu'il soit, sauf votre respect, un chenapan, un corrupteur, cela, je le nie entièrement. Si le vin de sherry sucré est un défaut, que Dieu protège le misérable! Si être vieux et d'humeur gaie est un péché, alors plus d'un vieux compère que je connais est damné. Et si être gras est haïssable, alors les vaches maigres de Pharaon sont aimables. Non, mon bon seigneur, bannissez Peto, bannissez Bardolph, bannissez Poins; mais (juant au doux Jack FalstafT, au cher Jack Falstaff, au véridiquc Jack FalstafT, au vaillant Jack FalstafT, qui est d'autant plus vaillant qu'il est le vieux Jack FalstafT, ne le bannis pas de la compagnie de ton Henri! Bannir le gros Jack, c'est bannir, pour moi, le monde entier! A ce moment, arrive le shérif, qui vient arrêter les auteurs d'un certain vol commis la nuit dernière. C'est le vol des pèlerins. Vite, avant que le shérif n'entre, le prince, bon garçon, fait cacher tous les voleurs dans le haut, sauf FalstafT qui est fatigué, qui a bu beaucoup de verres de .sherry, comme vous
le savez, qui ne peut donc pas monter, et que l'on fourre derrière la tapisserie. Le shérif entre alors, et le prince lui dit :
— Vous faites votre devoir, c'est très bien; mais vous pouvez vous en rapporter à ma parole; je ferai demain conduire chez vous les hommes que vous recherchez; pour le moment, ils ne sont pas ici.
Le shérif sort, n'osant pas résister au fils du roi. Puis, quand il est sorti, on va vite chercher tous les voleurs, là-haut. Quant à Falstaff, on l'appelle, il ne répond pas. Alors, on regarde derrière la tapisserie, et Poins l'y trouve profondément endormi, et « ronflant comme un cheval ».
LE PRINCE. — Ecoute avcc quel effort il respire! Tiens, fouille ses poches. Que diable peuvent-elles contenir?
Poins fouille les poches de Falstaff.
■ — Oh! rien que des papiers, monseigneur.
— Mais voyons ce que sont ces papiers. Lis-les. POINS {lisant). — Ce sont des notes d'auberge.
Et voici ce qu'il lit :
« Item, un chapon, deux shillings, deux deniers.
« Item, sauce, 0 shilling, quatre deniers.
« Item, xérès, deux gallons, cinq shillings, huit deniers.
« Item, anchois et xérès après souper, deux shillings, six deniers.
« Item, pain, un sou. »
— Oh! monstrueux! rien qu'un sou de pain pour cette épouvantable quantité de xérès!...
Voilà la fin de l'acte deux, et vous connaissez, maintenant, un peu Falstaff.
Savez-vous où ils vont aller? La guerre est déclarée. Hotspur, le chef des révoltés écossais (ce nom veut dire l'éperon chaud), est un très vaillant capitaine, en rébellion contre le roi d'Angleterre. On va
donc faire la guerre, et le prince s'y rend en personne. Il a promis une compagnie d'infanterie, comme vous le verrez tout à l'heure, à son ami Falstaff.
Mais, en attendant, il faut que je vous présente un peu Bardolph, l'autre ami de Falstaff. Ils sont là, toujours, dans une chambre de la taverne où ils logent, où ils sont hébergés, où ils mangent, où ils boivent, et cela sans jamais payer. C'est le prince, comme bien vous pensez, qui paie.
FALSTAFF. — Est-cc que je ne suis pas, mon cher Bardolph, indignement maigri depuis cette dernière action? Est-ce que je ne déchois pas? Est-ce que je ne diminue pas? Parbleu, ma peau pend sur moi comme la robe de chambre d'une vieille dame. Ah! que veux-tu, c'est ma mauvaise société qui m'a perdu. Hélas! J'étais aussi vertueux, aussi bien doué qu'un autre gentilhomme; j'avais toutes les vertus qu'il me fallait; je jurais peu; je ne jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je vivais bien, et en bonne mesure; mais, maintenant, je vis hors de toute loi et de toute mesure.
BARDOLPH. — Ehl vous êtes si gras que vous devez être nécessairement en dehors de toute mesure, sir John, en dehors de toute mesure raisonnable, sir John.
— Dis donc, toi, amende ta face, et j'amenderai ma viel Tu es notre amiral; tu sais, Bardolph, tu portes la lanterne à la poupe, c'est-à-dire à ton nez. Tu es le chevalier de la lampe ardente.
— Vraiment, sir John, ma figure ne vous a fait aucun mal?
— Au contraire! Tu es une perpétuelle apothéose, un perpétuel feu de joie. Tiens, tu m'as épargné mille marcs en lampions et en torches, lorsque je me suis promené avec toi, pendant la nuit, de taverne en taverne. Mais le xérès que tu m'as bu m'aurait facilement acheté une bonne provision de lumières chez le marchand de chandelles le plus cher de l'Europe. J'ai entretenu le feu de la salamandre que vous êtes,
depuis trente-deux ans, monsieur. Dieu me récompense de cette action!
BARDOLPH. — Pardieul je voudrais que mon visage fût dans votre ventre I
FALSTAFF. — Alors, merci de Dieu, je serais bien sûr d'avoir le cœur enflammé!
JNIais voici l'iiôtesse qui arrive et à laquelle FalstafF se plaint qu'on ait vidé ses poches; car il est resté sous le coup de son somme derrière la tapisserie. (Cette brave hôtesse, vous la reverrez, plus tard, mariée avec un certain Pistol, un des compagnons de FalstafT, après avoir été plus ou moins demandée en mariage par tous les gens de la bande).
Elle répond à FalstafT :
— Jamais de la vie! Gomment veux-tu qu'on t'ail volé chez moi? Ma maison est une honnête maison!
— Eh bien! dit FalstafT, je jure que mes poches ont été dévalisées. Allez, allez..., vous êtes une femme!
— Qui, moi? Ahl je te défie, lumière de Dieu! On ne m'a jamais malmenée ainsi dans ma propre maison!
— Allez, allez! je ne vous connais que trop bien!
— Non, sir John, vous ne me connaissez pas, sir John; vous me devez de l'argent, sir John, et, maintenant, vous me cherchez querelle pour ne pas me le rendre. Oui, je vous ai acheté une douzaine de chemises pour votre...
— Hou! tais-toi! c'était de la grosse toile de Doullens, de la mauvaise toile! Je les ai données à la femme du boulanger, qui en a fait des tamis pour la farine.
— Aussi vrai que je suis une femme véridique, c'était de la toile de Hollande, à huit shillings l'aune. D'ailleurs, vous me devez en outre beaucoup d'argent, sir John, pour votre nourriture, et votre vin d'extra, et encore vingt-quatre livres d'argent prêté.
— Bardolph en a eu sa part; qu'il paie!
— Lui, hélas! il est pauvre, il n'a rien.
— Comment, pauvre? Mais regardez son visage! Qui appelez-vous riche alors? Qu'on monnoie son nez, qu'on monnoie ses joues! Moi, je ne paierai pas un denier. Vous voulez faire de moi une dupe novice. Oui, on m'a volé! J'ai perdu une bague à cachet, qui venait de mon grand-père, et qui valait au moins quarante marcs...
— 0 Jésus! J'ai entendu le prince lui dire, je ne sais combien de fois, que cette bague était en cuivre.
— Le prince, peuh! Le prince est un Jacquot. Mordieu, s'il était ici et qu'il parlât de la sorte, je le bâtonnerais comme un chien, le prince!
A ce moment, survient justement le prince, avec Poins. Tous les deux entrent d'une façon charmante, en battant le pas de charge, et Hal jouant du flageolet sur son épée.
— Quoi, dit Falstaff, est-ce la guerre déclarée? Est-ce que nous devons partir?
— Oui.
Et alors l'hôtesse essaie de réclamer son argent. Le prince veut tout arranger et dit :
— Mais voyons, qu'est-ce que tu as perdu, John? On t'a vidé tes poches; mais qu'est-ce qu'il y avait dedans?
Ce qu'il y avait? Il y avait au moins quarante
livres dans chaque poche, et une bague à cachet, de mon grand-père.
— Oui, une bague, une bague de cuivre qui valait quatre sous!
— C'est ce que je lui ai dit, monseigneur, glapit l'hôtesse. Et alors, il vous a appelé Jacquot, et il a dit qu'il vous bâtonnerait.
— Comment, il a dit cela?
— Oui, il a dit cela.
FALSTAFF. — Il n'y a pas plus de foi en toi que
dans une poire cuite, tiens! Allez, bahut! Allez, bahut!
— Quoi, bahut ? Mais je ne suis pas un bahut, monsieur; je suis la femme d'un honnête homme; et,
en mettant à l'écart votre chevalerie, vous êtes un drùlc de m'appeler ainsi.
— Et toi, ton sexe mis à l'écart, tu es une bête de dire autrement.
— Quelle bête, quelle bêle?
— Un bahut, je te dis, un bahut!
Le prince apaise cette querelle qui continue cependant, et ils se disent bien d'autres choses! Je ne peux vous citer que les choses à peu près citables. Finalement, on le convainc de n'avoir eu dans ses poches que les notes d'auberge dont on lui parle. Et vous croyez qu'il est démonté, d'être pris en flagrant délit d'abominable mensonge? Pas du tout; car voici ce qu'il répond :
— Ecoute, mon Hal, écoute. Oui, tu me demandes d'avoir honte; mais comment veux-tu que que j'aie honte d'une chute! Tu sais bien qu'Adam fit la sienne, de chute, étant en état d'innocence! Et que pourrait faire, dis-moi, le pauvre Jack FalstafT dans ce temps d'immoralité? Tu le vois, j'ai bien plus de chair qu'un autre homme, et, par conséquent, je suis bien plus facile à faire trébucher!
i C'est à ce moment que le prince lui annonce qu'il lui donnera une charge d'officier d'infanterie. A quoi le brave homme répond qu'il l'aurait préférée dans la cavalerie, parce que la marche à pied le fatigue. Et cette histoire finit, comme toutes les histoires de FalstafT, par son appel à boire :
— Allons, hôtesse, ne pensons plus à tout cela! [Un grand déjeuner et heum! breum! pour me mettre 'en train, un verre de sherry, toi, garçon!
Voici notre gros homme à la guerre; et cette bonne jliumeur qu'il a eue, il va la porter partout, même la guerre.
Il commence, d'abord, par être chargé de recruter es soldats. On pratiquait, à cette époque, comme
on faisait encore, il y a un siècle, pour la marine. On choisissait comme soldats les jeunes gens riches, qui se rachetaient, et les recruteurs en tiraient proflt, payant des remplaçants à bas prix. On pense si Falstaff est bon joueur à ce jeu.
— Parbleu, dit-il, j'ai pris des gens qui n'avaient jamais été soldats, quelques serviteurs fripons congédiés, fils cadets de frères cadets, garçons de tavernes, voleurs en fuite, aubergistes en état de banqueroute, voilà les gars que j'ai, pour tenir la place de ceux qui s'étaient rachetés du service, si bien que vous jureriez que j'ai choisi cent cinquante enfants prodigues déguenillés, récemment revenus de garder les pourceaux et de se nourrir de glands et d'eau de vaisselle. Un confrère, de joyeuse humeur, qui m'a rencontré en route, m'a demandé si j'avais débarrassé tous les gibets de leurs pendus.
Tels sont les soldats qu'il amène. Aussi, quand le prince lui dit :
— Quels sont ces étranges gaillards qui viennent à la suite?
— Ce sont, réplique-t-il, mes soldats, Hal, mes soldats, de braves soldats.
— Eh! je n'ai jamais vu de plus pitoyables drôles.
— Bah! bah! C'est assez bon pour être haché. Chair à canon, chair à canon, Hal! Ils rempliront un fossé aussi bien que des meilleurs. Bah! camarade, hommes mortels, hommes mortels!
— Oui, mais, sir John, dit un seigneur qui est là, il me semble qu'ils sont pauvres et maigres à l'excèsl
— Ma foi, monseigneur, pour ce qui est de leur pauvreté, je ne sais pas où ils l'ont prise, et quant à leur maigreur, ce n'est certes pas moi qui la leur ai enseignée!
Vous allez voir qu'il garde cette bonne humeur jusque sur le champ de bataille où, néanmoins, il se conduit comme Panurge pendant la tempête, avec une lâcheté effroyable. Mais cette lâcheté elle-même devient, je ne dirai pas de la bravoure, mais une façon de bravoure chez lui, puisque cet homme qui
a peur, comme Panurge, qui a peur des coups, lui, il en reçoit aussi, des coups, et s'y expose ferme et vu au fort de la bataille. C'est ainsi qu'il le raconte, simplement cette fois :
— Ah! je savais bien, à Londres, comment échapper aux coups de feu de la dette; mais, ici, je crains les coups de feu qui n'ont d'autre manière de compter que sur votre caboche. Je suis aussi bouillant et aussi pesant que du plomb fondu! Ah! le plomb! Dieu détourne de moi le plomb! Je n'ai pas besoin de peser plus que mes tripes; c'est déjà bien assez! Mais j'ai conduit ma troupe à un endroit où ils ont été poivrés. Sur mes cent cinquante, il n'y en a que trois qui soient en vie, et ceux-là sont destinés à mendier pour le reste de leur existence.
Il y est cependant allé, les conduire, et s'il n'en est resté que trois, il est bel et bien le troisième.
C'est en cet état qu'il est rencontré par le prince, qui lui dit :
— Que fais-tu là? Tu restes à ne rien faire! Ah! prête-moi ton épée. Bien des gentilshommes, dont la mort n'est pas vengée, gisent, froids et raides, sous les sabots des chevaux de l'ennemi, ivre de son triomphe. Je t'en prie, prête-moi ton épée! la mienne est brisée.
— Hal, je t'en prie, ouf! donne-moi la permission de respirer un peu. Jamais je n'ai accompli de faits d'armes pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui.
— Eh bien! si tu ne veux pas me donner ton épée...
— Non, mais prends mon pistolet. Tiens, là, si tu veux...
— Donne-le-moi. Comment, il est dans son étui?
— Oui, Hal, oui. Il est chaud, il est tout chaud; et il y a de quoi saccager une ville!
Le prince ouvre l'étui et en tire le pistolet de Falstaff, et ce pistolet, c'est une bouteille de xérèsl
— Comment, s'écrie Hal, est-ce le moment de plaisanter, de badiner?
Il lui rejette sa bouteille. Falstaff la prend, et pour peu il dirait :
— Garçon, un verre de xérès!
Et lui-même, joyeusement, il se la jette dans la barbe.
Resté seul, il rencontre un soldat qui s'appelle Douglas, un Ecossais. Ils se battent ensemble. Il fait bonne contenance. Il donne et pare une ou deux estocades. Tout d'un coup, il tombe par terre. Il n'est pas blessé; il fait simplement le mort, mais il expliquera plus tard pourquoi.
Pendant qu'il est ainsi à terre, arrive Hotspur, le fameux chef des révoltés qui, lui, se bat avec le prince Henri. Il y a un duel terrible. Henri le blesse, le tue, et Hotspur tombe à quelque distance de Falstaff qui, lui, ne bouge pas. Le prince Henri, très brave et très généreux, rend hommage à la bravoure de Hotspur, et dit :
— Je veux cacher sous mes couleurs ta face mutilée. Tu as été un brave!
Et il lui pose sur le visage son écharpe, en ajoutant :
— Je me serai reconnaissant pour avoir rempli en ton honneur les beaux rites de l'affection chevaleresque. Adieu, brave!
Il aperçoit alors Falstaff à terre, et il dit une parole qui vous reviendra tout à l'heure, quand vous aurez vu disparaître Falstaff; malgré tous les vices et tous les défauts du gros homme, il dit cette parole de tendresse (vous verrez qu'après cela il en dit une beaucoup plus dure; mais celle-ci c'est le vrai fond de son cœur, tant qu'il n'est pas roi d'Angleterre) :
— Eh! quoi, dit-il, Falstaff, ma vieille connaissance! Est-ce que foute cette chair ne pourrait pas conserver un peu de vie? Mon pauvre Falstaff, adieu! Ah! je me serais passé plus facilement d'un plus honnête homme que toi!
Certes, l'adieu est peu de chose. Quand même, oui, on les regrette, ces gens, quand on les a ren-
contrés dans la vie, et il y en a toujours dans toutes les bandes de jeunes gens, je vous l'ai dit l'autre jour; il y a un Mercutio; il y a aussi toujours un FalstalT, dans chaque poignée de bohèmes qui essaient cette bataille particulière qu'est la bataille des arts, à Paris, où l'on commence dans la misère, en mangeant, comme il est dit très justement, de la vache enragée. Triste régiment dont tant de recrues sont comme celles de FalstafT tout à l'heure, des gens ayant l'air d'être descendus du gibet. Dans ce régiment-là, on a connu des Falstafï, oui; et quand ils s'en vont, on a une larme de pitié et de tendresse pour eux, et l'on dit, comme le prince attendri :
— Je me serais passé plus facilement d'un plus honnête homme que toi!
A peine le prince est-il parti, que Falstaff se soulève et se confesse :
— J'ai joliment eu raison, tout à l'heure, de faire le mort. Le diable d'Ecossais me pressait; il aurait pu me tuer; et voilà maintenant ce Hotspur qui est là; hum! qui me dit qu'il ne fait pas le mort comme moi? Et s'il allait se réveiller, et me sauter dessus? Oh! il est plus fort que moi, celui-là, il n'y a rien à faire! Non! Je vais me débarrasser de lui, à tout hasard; ce sera plus sûr.
Et alors il se lève, il va vers Hotspur qui pourrait, en effet, ne pas être mort, et il lui donne un coup de poignard en se disant :
— Ça, c'est une excellente idée! Parce que je dirai que c'est moi qui l'ai tué.
A peine a-t-il fait cela qu'il charge Hotspur sur son dos et il se met à marcher. Il rencontre un peu plus loin le prince Henri et le prince Jean.
LE PRINCE. — Tiens! Quoi? Mais quel est cet homme? Mais je l'ai vu mort tout à l'heure!
— Mais non, monseigneur; je vais tout vous expliquer. Comme le monde est la proie de l'erreur! Je vous accorde que j'étais à terre tout à l'heure et hors d'haleine; et c'est aussi ce qu'il était, lui, Hotspur. Mais nous nous sommes relevés tous deux
au même instant, et nous avons combattu une grande heure d'horloge de Shrewsbury. Si on consent à me croire, bon! Sinon, eh bien! que ceux qui ont pouvoir de récompenser la valeur portent le péché sur leurs tètes. Je veux mourir, prince, si je ne lui ai pas fait cette blessure, que vous voyez. Ah! si l'homme vivait et qu'il me démentît, ah! mordieu! je lui ferais manger un morceau de mon épéel
LE PRINCE JEAN. — C'est la plus étrange histoire que j'aie jamais entendue!
LE PRINCE HENRI. — Nou; cc qu'il y a d'étrange c'est le camarade. Allons, soit, sir John, emportez votre charge noblement sur votre dos. Pour ma part, si un mensonge peut te faire honneur, j'aurai soin de dorer le tien des plus belles paroles qui soient en mon pouvoir.
Ils s'en vont; et Falstaff, pour la première fois de sa vie, ayant presque fait une action d'éclat, ayant fait quelque chose qu'on pourra prendre pour une action d'éclat, est près de se repentir et de se corriger. A quoi tient la destinée? A peu de chose, comme vous l'allez voir.
— Oui, dit-il, oui, je vais aller chercher ma récompense. Celui qui me récompensera, que Dieu le récompense aussi! Ma foi, si je deviens plus grand, je deviendrai moins gros, car je me purgerai. Je laisserai là le xérès, et je vivrai proprement comme un noble tel que moi devrait le faire.
Mais, hélas! il ne pourra pas suivre ce bon conseil qu'il se donne. Il continuera la vie effrayante qu'il mène, et vous allez savoir, un peu plus loin, à quoi ont abouti ses belles intentions.
Il est devenu, en effet, une sorte de gentilhomme; car nous le retrouvons, dans Le Roi Henri IV (deuxième partie), flanqué d'un page qui lui porte son bouclier. Il fait une mauvaise rencontre, celle du Grand Juge. L'histoire de ce Grand Juge vaut la peine d'être racontée en deux mots : il avait été chargé de requérir contre le prince en personne. (L'anecdote est authentique dans les Annales d'An-
PALSTAFF 201
gleterre.) Le prince, furieux qu'un magistrat osât requérir contre lui, prince de Galles, l'avait souflleté en public. Vous admirerez la belle leçon que Shakespeare a tirée de cette incartade, qui était plus (|u'une incartade chez le prince. Mais dégustons d'abord comment Falstaff traite ce Grand Juge. Il faudrait vous lire toute la scène; elle est charmante en anglais, mais elle serait très longue dans une traduction n'en pouvant rendre l'esprit.
Sitôt qu'il voit le Grand Juge, FalstafT dit à son page :
— Il me semble qu'il s'en va; tant mieux!
— Oui, car c'est l'homme qui vous avait accusé du vol.
— Ahl eh bien! sauvons-nous, je ne tiens pas à le revoir.
Mais le juge le faisant rappeler, il arrive avec son page en lui soufflant à l'oreille :
— Dis-lui que je suis sourd!
Et l'interrogatoire commence, avec des quiproquos extraordinaires. Et c'est là, un instant avant, que le bon FalstafT avait dit :
— Je sais que j'ai de l'esprit; mais je ne me contente pas d'avoir de l'esprit moi-même, j'en fais trouver aux autres quand je suis avec eux.
Je passe l'interrogatoire; cependant, quelques répliques vous amuseront.
— Je vous ai fait mander pour que vous veniez me répondre sur des accusations qui n'atteignent rien moins que votre vie.
FALSTAFF. — Cclui qui se boucle dans sa ceinture ne peut pas vivre dans une plus petite, monsieur.
— Vos ressources sont très minces, et votre dépense est grande.
— Je voudrais, monsieur, que ce fût le contraire, que mes ressources fussent plus grandes, et ma panse, ou ma dépense, plus mince.
— Vous avez égaré le jeune prince.
— Non, monsieur, c'est le jeune prince qui m'a
égaré. Je suis le conipère au gros ventre, et lui le chien qui me conduit.
— Il n'}' a pas un poil blanc de votre face qui ne dût vous rappeler au sentiment de la gravité.
— Non, monsieur; au sentiment de l'obésité, si vous voulez, de l'obésité.
— Vous suivez le jeune prince par monts et par vaux, comme son mauvais ange.
— Non, monsieur, non! Ah! comme la vertu est peu estimée par le temps de marchands de pommes cuites où nous vivons! Vous qui êtes vieux, monsieur le juge, vous ne comprenez pas les capacités de nous qui sommes jeunes! Vous voulez apprécier la chaleur de notre foie par l'amertume de votre bile! Mais nous qui sommes dans le printemps de notre jeunesse, monsieur, nous sommes fous parfois, je dois le confesser...
LE JUGE. — Osez-vous inscrire votre nom sur les registres de la jeunesse, vous sur qui le temps par tous ses caractères a écrit vieillesse? N'avez-vous pas la main sèche, la joue jaune, la barbe blanche, la jambe qui fléchit, le ventre croissant?... Votre voix n'est-elle pas altérée? Votre haleine courte? Votre menton double? Votre esprit simple? Chaque partie de vous-même n'est-elle pas flétrie d'antiquité, et vous voulez encore vous appeler jeune? Fi! Fi! Fi! sir John.
— Milord, écoutez-moi bien. Je suis né vers trois heures de l'après-midi avec une tête blanche et un ventre quelque peu rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à pousser des acclamations et à chanter des psaumes. Je ne veux pas m'amuser à vous prouver davantage ma jeunesse. La vérité est que je ne suis vieux que de jugement et d'intelligence. Que celui qui voudra parier avec moi mille marcs à qui fera les meilleures cabrioles me prête l'argent pour parier, et il verra ensuite! Ah! quant au soufflet que le prince vous a donné, il l'a donné comme un i)rince brutal, et vous avez senti comme un lord sensible. Je l'ai réprimandé pour cela, milord, et le jeune lion
s'en repent, non pas sous le sac et les cendres, parbleu, mais sous de la soie neuve et avec du vieux xérès.
— Bon! Dieu envoie au prince un meilleur compa gnon que vous!
— Non, monsieur, Dieu envoie au compagnon du prince un meilleur prince, si c'est possible!...
Je vous passe toutes les plaisanteries qui continuent. Je vous passe aussi une scène de recrutement qui est tout à fait cocasse, car on y voit en action ce qu'il racontait tout à l'heure. Enfin, je vous passe toutes sortes de scènes dans la taverne; car vous pensez bien qu'ils reviennent toujours dans cet endroit qui est leur quartier général, dans la bonne taverne de la Tète de Sanglier. Je ne vous en lirai qu'une toute petite chose, l'éloge du vin, parce que là, comme l'a fait justement remarquer un commentateur, on sent presque l'esprit et l'âme de Rabelais. On dirait que Shakespeare a lu Rabelais. Je ne pense pas qu'il l'ait lu, mais c'est une chose qui était dans l'air à tel point que cette page pourrait être dite par Jean des Entommeures, par exemple.
Sir John vient d'avoir un dialogue avec le prince Jean, dont il n'est pas aimé (celui que nous avons vu tout à l'heure quand FalstafT portait Hotspur sur ses épaules), et, quand le prince est parti, il dit :
— Vous me souhaitez bonne chance, prince; moi, je vous souhaiterai seulement un peu d'esprit; cela vaudrait beaucoup mieux que votre principauté. Ah! sur ma foi, c'est un jeune homme à sang-froid, qui ne m'aime pas! Personne ne peut le faire rire! Ce n'est pas étonnant : il ne boit pas de vin. Ah! une bonne bouteille de xérès, voilà qui vous a une double opération! Cela vous descend dans le cerveau, vous y sèche toutes les sottes, lourdes et acres vapeurs qui l'enveloppent, vous le fait ouvert, prompt, inventif, plein de conceptions légères, ardentes et délectables, qui, communiquées à la voix, à la langue, où elles prennent forme, sortent en saillies excellentes. La seconde propriété de l'excellent xérès est
d'échaulTer le sang qui, étant auparavant froid et lent, laissait le foie blanc et pâle, ce qui est signe de pusillanimité. Mais le xérès l'échauffé et le fait courir du centre aux extrémités. Il illumine le visage qui, pareil à un phare, ordonne à tout le reste de ce petit royaume, l'homme, d'avoir à s'armer. Et alors toute la bourgeoisie des esprits vitaux, et les autres petits esprits intérieurs, se rassemblent autour do leur capitaine, le cœur, qui, puissant et enflé de son armée, peut accomplir n'importe quel acte de courage, et cette valeur vient du xérès. Il s'ensuit que l'habileté dans les armes n'est rien sans le xérès, car c'est lui qui la met en œuvre. De là vient que mon prince Harry est si vaillant, car ce sang si froid, dont il a naturellement hérité de son père, il l'a, comme on fait d'une terre maigre, stérile et nue. labouré, cultivé, ensemencé par l'excellent travail du boire sec et par un bon engrais de fertile xérès; en sorte qu'il est devenu très chaud et très vaillant. Tenez, si j'avais mille fils, le premier principe que je leur enseignerais serait d'abjurer tout breuvage insipide et de s'adonner au vinl
Hélasl ce prince dont il parle ainsi et à qui il a rendu de grands services, comme vous le verrez tout à l'heure, ce prince qu'il aime et dont il fut tant aimé, va cesser de l'aimer en devenant roi. Il y a là une admirable scène dans Shakespeare, où l'on voit cette transformation qui est fréquente dans l'histoire anglaise. Nous l'avons eu, de nos jours, sous les yeux, ce spectacle d'un prince de Galles gaspillant sa vie dans les plaisirs, et qui, le jour où il monte sur le trône, devient un grand roi. C'est ainsi qu'a été le dernier prince de Galles, célèbre par tant de fastueuses fantaisies, et qui a fini en très grand roi d'Angleterre sous le nom d'Edouard VU. Ici, nous avons le même exemple; et la plus belle preuve de cette transformation noble et haute qui puisse être donnée est celle de la scène entre le Grand Juge et le prince.
Le GraiMl Juge est fort gêné, à l'heure présente,
d'être le Grand Juge avec ce roi dont il a reçu autrefois un soufflet et qu'il a voulu arrêter. Mais le roi lui dit :
— Vous avez bien fait, et rempli votre devoir, quand vous étiez Grand Juge contre moi; et c'est moi qui ne fus qu'un polisson en vous souffletant.
Et il le garde à la place qu'il avait, de Chancelier et de Grand Juge du royaume.
Hélas! il n'en va pas de même avec le pauvre FalstafT, comme vous allez voir. Cette fin est triste. Elle va être un peu corrigée par le récit de sa mort; mais, en attendant, écoutez combien cela est douloureux :
Falstaff vient. 11 sait qu'Henri FV est mort, que son prince Hal est nommé roi sous le nom d'Henri V, et il arrive avec Bardolph, Pistol, et toute sa bande, en leur disant :
— Tenez-vous près de moi, je vais vous mettre en faveur tous auprès du roi. Je vais lui cligner de l'œil quand il passera, et remarquez seulement la jolie mine qu'il va me faire. Viens ici, Pistol, tienstoi derrière moi. Ah! si j'avais eu le temps de commander des livrées neuves! Mais, peu importe! Mon pauvre équipement vaut mieux, cela montre l'empressement que j'avais de le voir, le sérieux de mon affection.
— Oui, oui, disent les autres.
— ...Mon dévouement. Oui, cela fait voir que j'ai chevauché nuit et jour sans penser à rien autre, sans me donner même le temps de changer de chemise, et que, si je suis sale du voyage et tout en sueur pour le voir, c'est que je n'ai pensé à rien d'autre que de le voir, parce que je l'aime.
Le roi Henri V paraît, avec le Grand Juge et tout son cortège. O joie dans le cœur de notre gros homme! Et elle éclate.
FALSTAFF, — Dieu protège ta grâce, mon Hal! O mon royal Hal! Dieu te protège, mon doux enfant!
Le roi Henri V reste très froid et dit :
— Milord Grand Juge, parlez à ce vaniteux individu.
LE GRAND JUGE. — Falstaff, avez-vous votre bon sens? Savez-vous à qui vous parlez?
FALSTAFF. — Mon Foi, mou Jupiter! Mais c'est à toi que je parle, mon cher cœur, mon Hal.
LE ROI, sévèrement. — Je ne te connais pas, vieillard! Va dire tes prières. Comme des cheveux blancs conviennent mal à un bouffon et à un farceur! J'ai longtemps rêvé d'une espèce d'homme comme toi, aussi gonflé de graisse, aussi vieux, aussi libertin; mais, maintenant, je suis réveillé et je méprise mon rêve. Désormais, traite moins bien ton ventre et un peu mieux ton honneur. Laisse là la gourmandise. Sache que la tombe s'ouvre pour toi trois fois plus large que pour les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon! Ne présume pas que je sois la personne que j'étais; car Dieu sait, et le monde verra, que j'ai donné congé à mon premier moi, et ainsi ferai-je pour tous ceux qui lui ont tenu compagnie. Lorsque tu entendras dire que je suis redevenu ce que j'étais, viens me retrouver, et tu redeviendras ce que tu étais, le précepteur et le père nourricier de mes désordres. Mais jusqu'à ce jour, je te bannis, sous peine de mort, à dix milles de ma personne, ainsi que je l'ai fait pour mes autres mauvais conseillers. Je vous fournirai les moyens de vivre, afin que le manque de ressources ne vous entraîne pas au mal, et lorsque nous apprendrons que vous vous réformez, nous vous donnerons un avancement en proportion de vos capacités et de votre mérite. (Au Grand Juge.) Seigneur Grand Juge, chargez-vous de faire réaliser la teneur de mes paroles. Marchons!
Et il s'en va. Voilà tout son adieu au pauvre Falstaff.
Celui-ci n'en est pas encore désarçonné; il essaie de faire croire à ses compagnons (peut-être le croit-
il lui-même, car il est brave homme, il est bon, vous verrez tout à l'heure que oui) et il leur dit :
— Ne soyez pas en peine, mes amis, de ce qui vient de se passer! Il m'enverra chercher, pour s'entretenir en particulier avec moi. Voyez-vous, il faut bien qu'il paraisse ainsi devant le monde. Mais croyez-moi, croyez-moi, il m'enverra chercher!
Hélas! Hal ne l'envoie pas chercher. Hal oublie son vieux Jack.
Dans la première partie du dernier drame, Henri V, se passe toute la terrible histoire qui a abouti pour nous à la défaite d'Azincourt. C'est une admirable victoire anglaise; car c'est avec une douzaine de mille hommes, bons soldats, en les exhortant, en étant lui-même un vaillant guerrier et un grand capitaine, qu'Henri V vainquit l'armée des chevaliers français, fous, désordonnés, armée beaucoup plus nombreuse que l'armée anglaise. On conçoit qu'alors Hal ait autre chose à faire que de penser au vieux Jack. Mais lui, le pauvre FalstafT, ne pense qu'à son Hal. Il en a eu un coup au cœur, et il va en mourir.
A la taverne de la Tète de Sanglier, nous retrouvons mistress Quickly, qui a été épousée par Pistol (elle a choisi un de ses soupirants); et, pendant qu'elle cause, le page de Falstaff arrive.
— Mon hôte Pistol, dit-il, il vous faut venir près de mon maître, Falstaff; et vous aussi bonne hôtesse. Il est très malade et voudrait se coucher. Toi, bon Bardolph, tu mettras ton nez entre ses draps; ça fera l'office d'une bassinoire! Viens, viens, il est très malade.
L'hôtesse va voir Falstaff, et elle revient un instant après en disant :
— Ah! si jamais vous êtes nés de femmes, venez, venez tous, vivement, voir sir John, le pauvre cœur! Il tremble tellement la fièvre quarte, que c'est très lamentable à contempler. Ahl le roi, par sa réponse de l'autre jour, lui a brisé le cœur...
2Q9t A TRAVERS SHAKESPEARE
— Oui, ajoute Pistol, son cœur est fracturé et corroyé.
— Certes, fait Nym, le roi est un bon roi, mais il dépasse un peu trop les bornes. Ah! plaignons-le.
— Ah! conclut Pistol, plaignons tous le pauvre chevalier.
Et ils y vont. Et pendant qu'ils sont là, le roi continue la guerre. II ne pense plus du tout à son FalslafT. A un moment donné, pourtant, il demande vaguement de ses nouvelles et voici en quels termes. Avec mépris, il dit :
— Est-ce que le vieux cochon mange toujours dans son auge?
Et c'est là tout le souvenir qu'il en a gardé.
Pauvre vieux FalstafT, hélas! Tout le monde, heureusement, n'a pas ce souvenir de lui. Oui, il est cruel, le roi. Non, certes, tout le monde ne pense pas comme lui. Car voici ce qu'en dit la bonne hôtesse, ce qu'en garderont les petites bonnes gens qu'il a connues, et pour qui, lui, Falstafï', reste un être de tendresse et de charme.
Mistress Quickly veut aller avec son mari Pistol à la ville prochaine, où une affaire les appelle.
— Je t'en prie, je t'en prie, mon doux miel d'époux, laisse-moi te conduire jusqu'à Staines.
— Oh! non, non, dit Pistol, car mon cœur viril se déchire. Ah! Bardolph, de l'entrain! Et toi, Nym, réveille ta verve vantarde! Allons, petit page, hérisse ton courage! Car Falslaff est mort, pauvre Falstaff, et nous n'avons plus qu'à gémir.
BARDOLPH. — Ah! que ne sui.s-je où il est, où qu'il soit, dans le ciel ou bien dans l'enfer! Et voici le récit de sa mort par l'hôtesse : ^- Oh! non, à coup sûr, il n'est pas en enfer. Il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme alla dans le sein d'Arthur! Il a fait une belle fin, allez, et il est parti comme partirait un enfant dans sa robe baptismale. Il est parti juste entre midi et une heure, juste au moment ou la marée commençait k descendre; car, lorsque je le vis (ici, notez
FALST.VFF OflO
tous les signes de l'agonie) remuer ses draps, jouer avec des fleurs et sourire à ses bouts de doigts, je compris qu'il n'y avait plus qu'une route pour lui; car son nez était aussi effilé qu'une plume, et il bavardait de campagnes vertes. « Allons, sir John, lui dis-je, allons, allons, mon homme, ayez bon courage! » Là-dessus, il cria tout haut : « Dieu! Dieu! Dieu! » trois ou quatre fois. Alors, moi, pour le rassurer, je lui conseillai de ne pas penser à Dieu; j'espérais qu'il n'y avait pas encore nécessité de le troubler de ces pensées-là. Alors, il m'ordonna de lui mettre d'autres couvertures sur ses pieds. Je mis ma main dans le lit, et je les touchai. Ils étaient aussi froids qu'une pierre; alors, je touchai ses genoux, et tout était toujours froid comme une pierre.
— Est-ce que c'est \T*ai qu'il a demandé du xérès?
— Oui, oui, cela il l'a fait!
Et, le pauvre homme, il a eu raison de le faire; et il est vraiment parti, comme le dit la bonne femme, ainsi qu'un enfant dans sa robe baptismale; il est parti candide, ingénu, et réalisant ce qu'a chanté plus tard le beau vers de Tristan Corbière,
Pur à force d'avoir purgé tous les dégoûts.
Les Eléments du Drame. — La Légende de la Reine des Fées. — L'Histoire du Roi Lear et de ses trois Filles. — L'Histoire du Duc de Glocester et de ses deux Fils. — Le Caractère de Cordelia.
— Le Rôle du Bouffon. — Edgar, le pauvre Tom.
— La Folie du Roi Lear. — Les Horreurs du Drame. — Les Férocités Physiques et Morales.
— Le Retour de la Douce Cordelia.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs,
Je crois que, maintenant, après Othello, après le dénouement de Roméo et Juliette, après les forfaits du couple Macbeth et surtout d'elle, ce terrible monstre féminin, je crois que vous êtes suffisamment acclimatés au dramatique shakespearien pour pouvoir entrer de plain-pied dans Le Roi Lear. Néanmoins, je vous en préviens, tenez solidement vos nerfs en bride; car c'est ici, de tout le théâtre de Shakespeare, la pièce la plus noire, la plus navrante, la plus tragique, la plus pleine de catastrophes, de meurtres, de cruautés, de sauvageries, celle qui présente la vie sous les couleurs les plus atroces et les plus désespérantes.
Vous allez y voir, en effet, d'abord deux êtres féminins encore pires que lady Macbeth; puis, et surtout, un malheureux homme victime de toutes
les calamités imaginables. Calamités presque plus terribles que celles qui tombent sur Œdipe, et que nous avons étudiées l'année dernière et il y a deux ans; car, en somme, Œdipe, dans tous ses malheurs, n'était que la victime de la Fatalité, du Destin; c'étaient les dieux eux-mêmes qui le persécutaient; et, dans sa résistance aux dieux, avec sa jeunesse, son orgueil, il prend lui-même la figure d'une sorte de demi-dieu, ce qui fait que, tout en le plaignant, on l'admire. Ici, nous avons, comme héros de la pièce, le pauvre roi Lear, c'està-dire un roi, oui, mais un vieux roi, un homme de quatre-vingts ans; et il est en proie, non pas au Destin, mais à sa propre folie, laquelle est née d'un tout petit grain, d'un germe infime, comme toujours dans Shakespeare. Ce petit germe est un rien d'orgueil, de tyrannie. Et de là, pourtant, ont découlé toutes ses misères.
Et quelles misères! Les plus féroces, les plus torturantes, qui puissent fondre sur un être humain; puisqu'il est persécuté, haï, méprisé, bafoué, rendu infâme et presque immonde, et grotesque, par ses propres filles. Je ne dis pas même par ses enfants! Un fils, cela serait moins extraordinaire; mais une fille, qui doit être l'incarnation de la douceur, de la tendresse, de la bonté, de la maternité future! Et devenir, pour celle-là, un objet d'exécration, d'horreur, d'envie, voilà ce qui tombe sur le roi Lear. Et cela ne suffit pas, quand même. Tout conspire contre lui, tout! Il ne reste à côté de lui qu'un serviteur et son propre fou, son bouffon. Tels sont les seuls êtres qui lui demeurent fidèles! A part cela, il va de peine en peine. Plus il est vieux, plus il est faible, et plus le poids des calamités l'écrase. A chaque instant, il sent sa raison près de s'en aller; c'est un cri que vous lui entendrez pousser tout le temps, comme un refrain :
— Mon Dieu! que je ne devienne pas fou!... Oh! non! je sens que je deviens, que je vais devenir fou!
Et, en effet, il choit dans la démence, et, pire que la démence, il retourne à Venfance. Il est et se sent ridicule. On se moque de lui. Lu nature ellemême lui est hostile; les éléments se déchaînent; la pluie le lave, le débue, comme dit Villon. Il u l'air d'un pauvre vieux mendiant. Il en est un, sans abri, sans pain, obligé de coucher dans une étable de pourceaux. Voilà tout ce que cet ancien roi trouvera au bout de sa vie; et cela jusqu'au dénouement, que je ne veux pas vous dire d'avance. Vous le connaissez, d'ailleurs; mais vous en verrez le détail affreux, vous en boirez, avec le pauvre vieux, toutes les horreurs jusqu'à la lie.
Tant d'horreurs, hàtons-nous de le dire dès le premier mot, ne sont pas de l'invention de Shakespeare. Non! Quelques-uns, le croyant, n'ont pas craint d'affirmer qu'il était un cruel, pour s'être ainsi complu à de telles catastrophes! Songez qu'il y en a de monstrueuses. Par exemple, cet acte de sauvagerie : un autre père que le roi Lear est, comme lui, persécuté par son enfant, et arrive à être dénoncé, cru coupable, condamné, savez-vous à quoi? A ce supplice qu'on lui inflige en public : on lui arrache les yeux, et l'on marche dessus. Vous le verrez tout à l'heure. Mais toute cette sauvagerie, toute cette cruauté, ce n'est pas de Shakespeare. Comme je vous l'ai déjà dit une fois, et c'est la vérité, les grands auteurs dramatiques ne se piquent pas toujours d'être des inventeurs. A quoi bon! La vie suffît pour donner les éléments d'un drame : les faits-divers de tous les jours sont là! Mais il s'agit d'en donner l'expression, et de savoir jouer, en quelque sorte, sur ces instruments de musique qui sont les passions humaines, ces violons, ces violoncelles faits comme tous les instruments à cordes, vous le savez, avec des boyaux d'êtres vivants, boyaux de chats, pour les violons. Par cela seul vit le drame. Et, donc, l'auteur dramatique de génie ne cherche pas lui-même à faire ces violons; ce qu'il veut, c'est faire chanter sur
eux, de la façon la plus pénétrante, la plus douloureuse, toutes les passions humaines. Et voilà ce que fait Shakespeare. Il n'est pas fabricant de violons; il est l'homme qui joue sur ces violons, vous allez voir tout à l'heure avec quelle puissance, avec quelle virtuosité d'expression, jusque dans l'atrocité quand il le faut.
Qui est l'inventeur du roi Lear, on ne le sait pas. C'était une vieille légende qui courait en Angleterre. Dans La Reine des Fées, de Spencer, il est question du roi Lear. Il y a, dans le vieil historien Hollinsted, une sorte de traduction d'après une chronique bretonne de GeolTrey Monmouth. Et il y a surtout le fameux drame auquel Tolstoï faisait allusion, drame qui se jouait longtemps avant Shakespeare, et qui fut republié en 1605, deux ans après que Shakespeare eut donné le sien (comme pour profiter de l'actualité), ce vieux drame que Tolstoï, dans son inconscience (je ne trouve pas d'autre mot plus respectueux), trouve supérieur à celui de Shakespeare. Non, il n'est pas supérieur. Il en a tous les éléments; mais une chose lui manque, essentielle, vous verrez laquelle, et que sans elle le drame de génie n'existe pas.
Mais la véritable source n'est pas encore là; elle est plutôt dans la vieille ballade populaire. Il y avait une vieille ballade, comme il y en a encore tant en Angleterre, et d'admirables; car c'est un pays de littérature populaire, de folklore, incomparablement riche en ballades écossaises, irlandaises, anglaises, qui sont de purs chefs-d'œuvre. On les vendait, du temps de Shakespeare, et on les vend encore, tivo pence, « deux sous », dans les rues. C'est peu de chose pour avoir une perle et un diamant! Et quand le pauvre garçon était call boif, ou peut-être lorsqu'il gardait les chevaux à la porte des théâtres, il a dû lire ces légendes, les apprendre
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par cœur; et c'est cela qui en lui-même a chanté un beau jour, qui s'est mêlé à tous les éléments du vieux drame qu'on jouait depuis longtemps; c'est tout cela qu'il a repris et dont il a fait Le Roi Lear.
Mais ce qu'il a inventé, c'est précisément le trait de violon qui vous entre au fond du cœur comme une épée et qui en fait sortir tout le lait de la tendresse humaine; et ce qu'il a inventé aussi, c'est le personnage qui est seulement indiqué dans tous ces contes, dans toutes ces légendes, dans toutes ces vieilles pièces, et qu'il crée, lui, et fait jaillir du chaos, du néant, comme ici : le personnage unique, le j^ersonnage divin de Cordelia, la troisième lille du roi Lear. Comment et en quoi l'a-t-il inventé, ce personnage? Voici. Ce n'est pas, je crois, ainsi que le dit Hugo, dans son livre intitulé William Shakespeare, où flamboient, d'ailleurs, tant de lumières étonnantes comme il savait en trouver, des éclairs de génie lancés par ce génie et qui vont illuminer à fond une âme de génie comme celle de Shakespeare. Je crois que Hugo, en ce cas spécial de Cordelia, s'est un peu trompé; j'en demande humblement pardon à sa mémoire; dire qu'Hugo s'est trompé, c'est un blasphème; mais vous allez voir que j'ai raison. Dans une très belle image lyrique, développant toute son envergure, il dit que certaines œuvres, notamment Le Roi Lear, ressemblent à des cathédrales comme la Giralda de Séville (que vous connaissez, sans doute, au moins de nom et de vue par des reproductions), où l'entassement des arceaux, des spirales, des escaliers, des arcs-boutants, des flèches, des clochetons, de la masse elle-même et de la flèche suprême, a l'air d'être fait exprès pour que se dresse, à la cime, un ange aux ailes dorées, précisément comme sur la Giralda; et il conclut qu'ainsi Shakespeare, ayant en lui ce personnage de Cordelia, n'a fait tout ce drame, plein de ténèbres, d'horreurs et de massacres, que pour planter en haut cette statue. Non, Shakespeare a fait mieux que cela. Le drame existait, la cathédrale existait;
mais elle était en décombres, elle était éparse dans le vieux mélodrame d'autrefois, dans la légende, dans les chansons qu'on vendait au coin des rues. Shakespeare a contemplé ces décombres, il est entré dans toutes ces caves, il a pénétré parmi toutes ces ténèbres, parmi ces crimes, ces cruautés, ces horreurs; et il a reconstruit la cathédrale; et sur la ilèche, en haut, à la cime, il y a mis cette Cordelia, qui existait aussi, mais qui n'était rien que la troisième lille ramenant son père sur le trône; et il en a fait, lui, lui seul, cet ange aux ailes dorées, cette enfant presque innocente, ayant presque encore la grâce de l'enfance, et qui devient l'enfance maternelle en quelque sorte, cette enfance extraordinaire se faisant mère pour allaiter ce vieux père de quatre-vingts ans, et l'allaiter, non pas du lait ordinaire, comme dans la vieille légende romaine où un captif était nourri par sa fille, non! Ce n'est pas le lait-nourriture qu'elle lui donne, c'est le lait de la tendresse humaine, c'est avec cela qu'elle l'a allaité, qu'elle a pris ce vieillard perdu, hagard, dément, ridicule, et qu'elle lui a rendu peu à peu la grâce, le sourire, la connaissance (car vous verrez qu'il finit par la reconnaître), et qui l'a amené à avoir un dernier rayon de soleil, de joie, de beauté et de bonté avant sa mort. Voilà la statue que Shakespeare a dressée en haut de la cathédrale, cette statue divine, unique dans l'histoire de l'art dramatique et même de l'humanité, et en faveur de laquelle, quels que soient les crimes commis par les femmes, par les Lady Macbeth grandes ou petites, il faut toujours continuer à s'agenouiller, mesdames, devant votre sexe.
Cela dit, en guise de préambule, et avant que nous puissions arriver à la voir, cette Cordelia (car il n'y a qu'à la fin, au milieu fies ténèbres, que surgit ce petit grain d'aube q\ù s'étale et qui va envahir tout le ciel), il faut bravement entrer dans les horreurs
et y patauger, et s'y baigner jusqu'au cou. Vous allez trouver ici tout ce qu'on peut imaginer de crimes, de scélératesses et de catastrophes, presque voulues; car l'art de la combinaison dramatique est poussé par Shakespeare à l'extrême. Il faut même, pour essayer de ne pas nous perdre dans la lande à la suite du roi Lear, faire bien attention à tous les linéaments que je vais vous donner, des deux et trois drames qui marchent à côté l'un de l'autre, formant le tissu du drame.
Il y a, d'abord, l'histoire du roi Lear et de ses trois filles; puis, parallèlement, comme dans beaucoup d'oeuvres de Shakespeare, la même histoire transposée : c'est l'histoire du duc de Glocesler avec ses deux fils, un lils légitime, et le second, né d'une femme perverse, et qui a hérité de cette mère les mauvais instincts de trahison et d'infamie grâce auxquels il s'acharnera contre son père. Il arrivera ainsi à Glocester les mêmes aventures qu'au roi Lear. On ne s'instruit jamais que par sa propre expérience. Il a beau voir le roi Lear puni pour avoir cru à deux de ses filles et n'avoir pas cru à la troisième, il commettra la même faute avec ses deux fils. Il y a donc la trame de ces deux fils, Edmond qui est le traître complotant contre Edgar, son frère, pour qu'il soit évincé, traqué, avec sa tète mise à prix, puis complotant contre son père, Glocester, auquel il fera infliger ce hideux supplice, d'avoir les yeux arrachés. Nous tâcherons, parmi ces horreurs, de ne pas nous perdre dans la lugubre lande où va tout à l'heure errer le roi Lear.
Après la première scène, où nous entendons les explications d'Edgar et d'Edmond, les deux fils de Glocester, nous trouvons la scène initiale d'où sort tout, où se montre le petit grain de l'injustice com* mise par le roi Lear, ce fatal petit grain qui sera le germe gros de tous les malheurs. Quel affreux châtiment, pour si peu de chose! Mais c'est ainsi que procède l'implacable logique des conséquences.
Donc, c'est dans un sentiment d'orgueil un peu
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égoïste que le roi, voulant se débarrasser du pouvoir (car il est vieux), a réuni ses filles et leur dit :
— Je vais partager entre vous, de mon vivant, mes biens, mon trône et ma couronne; chacune de vous aura sa part, mais la part sera proportionnée à l'affection que vous allez me témoigner, et que je mérite.
Et les deux filles aînées, Goneril et Régane, l'une après l'autre, exagèrent avec emphase leur amour pour leur père. L'une dit :
— Quoi qu'il arrive, je vous aime plus que les mots n'ont de force pour le dire, plus chèrement que la vue, que l'espace, que la liberté, au-dessus de tout ce qui peut être estimé de riche et de rare, etc., etc.
Régane, la seconde, dit la même chose, en exagérant encore. Cordelia reste à part, muette. C'est un petit être tout simple, presque innocent, comme vous allez voir, presque une sainte. Elle dit en aparté :
— Que pourra faire Cordelia? Aimer, et garder le silence.
Après une seconde réplique de Régane, elle ajoute :
— En ce cas, pauvre Cordelia... Et cependant, non; je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.
Enfin, son père l'interroge elle-même. Elle est fièrc, cette petite, c'est là son seul défaut. Vous allez juger comment elle en est punie. Ah! certes, en vous disant qu'ici la vie était présentée sous des couleurs atroces, je n'ai rien dit de trop, hélas! A la fin de la pièce, les crimes seront châtiés, oui; mais la vertu ne sera pas récompensée, ne le croyez pas! Elle sera châtiée autant que les crimes. Tout sera châtié par la vie implacable, impassible, qui ne distribue pas le bien et le mal, qui va au hasard, continuant son chemin; et ce .sont seulement les neutres et les IndifFérents qui profiteront de ces malheurs.
Cordelia est donc interrogée par son père. Après les exagérations des deux aînées, écoutez ce qu'elle répondra :
— Vous, dit le père, notre joie, notre dernière fille, mais non la moins aimée (c'est, au contraire, la plus chère, il le dit), vous dont les vignobles de France et les pâturages de Bourgogne cherchent, en rivaux, à intéresser la jeune affection (car les deux sœurs aînées sont mariées, l'une au duc de Cornouailles, l'autre au duc d'Albanie, et la cadette est demandée par le duc de Bourgogne et le roi de France), à votre tour, que pouvez-vous dire qui vous gagne un lot plus opulent que celui de vos sœurs? Parlez!
coRDELi.v. — Rien, monseigneur.
LEAR. — Rien! Le rien ne peut venir que du rien. Parlez encore.
coRDELiA. — Rien.
LEAR, — Le rien ne peut venir que du rien. Parlez encore.
coRDELLv. — Malheureuse que je suis! Je ne puis faire monter mon cœur jusqu'à ma bouche. J'aime Votre Majesté comme c'est mon devoir, ni plus, ni moins.
LEAR. — Qu'est-ce à dire, Cordelia? Réparez un peu vos paroles si vous ne voulez pas ruiner votre fortune.
CORDELIA. — Mon bon seigneur, vous m'avez engendrée, élevée, aimée, et je vous rends ces devoirs par les devoirs qui me sont légitimement imposés; je vous aime, je vous obéis, je vous honore par-dessus tous. Pourquoi mes sœurs ont-elles des époux, si elles disent qu'elles n'aiment que vous? Peut-être, lorsque je me marierai, l'époux, dont la main recevra mon engagement, emportera-t-il avec lui la moitié de mon amour, de ma sollicitude, de mon devoir; à coup sûr, je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour n'aimer absolument que mon père.
Vous admirez, n'est-ce pas, la sincérité de celle réponse? Hélas! Trop sincère!
LEAR. — Mais est-ce que ton cœur est d'accord avec ces paroles?
CORDELIA. — Oui, mon bon seigneur.
LEAR. — Si jeune, et si peu tendre I
Et elle répond, dans son exquise et ingénue fierté :
— Si jeune et si franche, monseigneur I
i.EAR. — Soit! Eh bien! alors, que ta franchise te serve de dot; car, par la lumière sacrée du soleil, à partir de ce moment, tu m'es étrangère, je ne t'aime plus.
Et voilà la faute du roi Lear, et toute la petite peccadille de l'infortunée Cordelia.
Là-dessus, quand le bon serviteur du roi (le brave Kent, qui va le suivre dans ses malheurs) essaie de prendre la défense de la pauvre jeune fille, il est bousculé par le roi, insulté, outragé; le roi va même jusqu'à lever la main sur lui et le bannir.
Restent les deux prétendants, le duc de Bourgogne et le roi de France; et Shakespeare nous fait jouer un beau rôle dans la personne de notre roi. Tandis que le duc de Bourgogne refuse la main de Cordelia qui n'a plus de dot, le roi de France la prend, trouvant qu'elle est charmante d'avoir répondu avec une telle franchise et qu'il sera heureux de la mener dans sa belle France. Elle dit adieu à ses sœurs. Et à peine les doux misérables seules, voici ce qu'elles disent, elles, du père qui vient de leur donner toute sa fortune :
— Ma sœur, dit Goneril, vous voyez quelles grandes altérations l'âge a désormais apportées en lui. C'est l'alTaiblissement de sa raison.
Et l'autre, de répondre :
— Il a toujours été peu solidement en possession de lui-même; il faut nous attendre à des explosions soudaines, pareilles à celle qui lui a fait exiler Kent.
A peine viennent-elles de recevoir le don précieux de tout le royaume, elles pensent déjà, uniquement, à toutes les excuses qu'elles pourront avoir, de l'ingratitude dont elles vont le payer.
Ici, renchcvètremcnt des drames. Glocester, le père, est poussé contre son fils légitime, Edgar, par son fils bâtard, Edmond, qui veut lui persuader qu'Edgar l'a trahi, et y réussira plus tard, comme vous verrez. Cependant, la trame du drame de Lear continue à se dérouler. Lear vient d'abord chez sa