‹ A travers trois siècles [microform]; l'œuvre des Bollandistes, 1615-1915;Chapitre 10 sur 51 · Act. SS., lun., t. III, p · texte numérisé non relu

Act. SS., lun., t. III, p

2. Hcnschenius écrivait de son côté à Bollandus, à propos du fâcheux personnage : Qu mta fastidia devorand» fit adhuc silcndum quia magis nocere potest. Lettre du 3 décembre 1661, manuscrit cité, f. 74.

LES MATERIAUX

sieurs pièces qu'il avait lui-même traduites du grec en latin. Plus tard, Papebroch, obligé d'expliquer certaines lacunes de son information, ne put s'empêcher de rappeler le souvenir des mauvais procédés d'Allatius. Mais sa droiture lui fait atténuer sa critique et il ajoute cette phrase où il rend à l'illustre érudit l'hommage qui lui revient : Non ideo tamen minus lauda7idns idem scmper erit, tum pr opter obsequium in aliis collatîwiy tum propter plnrcs eruditionis recondiiae Ubros ab eo editos '.

L'abbaye grecque de Grottaferrata ne fut pas négligée par nos voyageurs, ni le Mont-Cassin, d'où ils gagnèrent Naples, pour revenir encore à Rome. Ils quittèrent définitivement la Ville éternelle, le 3 octobre 1661, et se dirigèrent, en passant par Viterbe et par Sienne, sur Florence, où ils trouvèrent à s'occuper durant quatre mois entiers. Le milieu leur parut plus lettré que celui de Rome, et l'obligeante intervention de Magliabecchi et d' André Cavalcanti leur assura des facilités dont ils usèrent large-

I. Act. SS.y Mart., t. III, p. 808. Dans une lettre du mois d'août 1662, à Bollandus, Henschenius fait encore aliusion à ces difficultés : Quis est S. Léo is cuius conversio peiitur a P. Van Veken? Allatii conversio ut diuturna sit requiritur gratia exiraordinaria.

ment. Les copistes faisant défaut, ils n'hésitèrent pas à s'atteler eux-mêmes à la besogne et l'incroyable activité de Papebroch suppléa à tout.

Parmi les joyaux de la Laurentienne figurait un ménologe grec pour ia seconde moitié de mai, tranchant sur les autres recueils rencontrés jusque-là. Ce n'était malheureusement qu'un volume qu'il eût fallu pouvoir compléter par d'autres. Où trouver le reste de la série ? Peut-être chez les Basiliens de Messine, comme le soupçonnait Papebroch. Aussitôt, il écrit à Bollandus, demandàntl'autorisation de s'embarquer pour la Sicile. Henschenius l'attendrait à Florence et continuerait les transcriptions jusqu'à son retour. Le projet ne fut point goûté ; le jeune hagiographe ne devait pas abandonner son aîné et il valait mieux ne pas s'écarter du programme, d'autant plus que la saison était mauvaise et que la piraterie sévissait sur la Méditerranée. L'exploration de Florence fut donc poursuivie par les deux hagiographes. A Arrezzo et à Pise, des amis obligeants s'offraient à les remplacer. Eux-mêmes firent à pied les excursions de Vallombreuse, de Camaldoli, de la Verna. On voit dans le récit de Papebroch qu'il leur en coûta de quit-

l'œuvre des bollandistes..

ter Florence, où ils s'étaient fait de nom« breux amis.

Les étapes suivantes furent Pistoie et Lucques. Dans cette dernière ville, ils allèrent saluer le savant F. M. Fiorentini, qui consacrait à l'hagiographie les loisirs que lui laissait la médecine.

Uniquement préoccupés d'augmenter leur récolte de Vies de saints, ils éprouvèrent à Gênes une légère déception. Une surprise plus désagréable les attendait à Milan. L'Ambrosienne ouvrait ses pjrtes toutes grandes, mais refusait l'autorisation de prendre des copies : le règlement s'y opposait, à ce qu'il paraît. L'exemple du pape et du grand-duc de Toscane, qui avaient fait fléchir en faveur des hagiographes la rigueur des anciens statuts, fit comprendre aux conservateurs combien cette clause restrictive était peu raisonnable, et elle ne fut pas appliquée.

De Milan, ils se rendirent par Novare et Verceil à Turin, où l'autorisation accordée par le duc de Savoie d'emporter les manuscrits au collège de la Compagnie, leur facilita beaucoup le travail. •

Le pèlerinage d'Italie était terminé. On rentrerait en Belgique en passant par la France, où il y avait également beaucoup à recueillir.

LES MATÉRIAUX

Voici à peu près l'itinéraire suivi : Chambéry, Grenoble, Grande-Chartreuse, Tournon, Vienne, Lyon, Mâcon,Cluny. A Cîteaux,le bibliothécaire était un Belge, le P. Jacques de Lannoy, qui se mit entièrement au service de ses compatriotes. A Dijon, ils tirèrent le plus grand profit des collections de Pierre-François Chifflet et de la bibliothèque du conseiller Bouhier,. d'où ils rapportèrent la copie du principal manuscrit du martyrologe de Bède. D'Auxerre,. où ils se rendirent ensuite, ils firent l'excursion de Pontigny, dont l'église renfermait le corps de saint Edmond de Cantorbéry, et la bibliothèque un vieux légendier qu'ils furent autorisés à emporter à Auxerre. Après l'étape de Sens, ils arrivèrent enfin à Paris.

Là, le P. Philippe Labbe se fit leur guide et les mena aussitôt chez A. Wyon d'Hérouval, grand admirateur de Bollandus. A la porte du collège de Clermont, ils rencontrèrent le docteur de Sorbonne Launoy, surnommé le « dénicheur de saints », critique célèbre qui valait mieux que sa réputation*. Les PP. Cossart et Vavasseur leur firent les honneurs de la bibliothèque du collège, également riche en imprimés et en

I. Lettre d'Henschenius du 17 août 1662, manuscrit cité fol. 105.

l'œuvre des bollandistes

manuscrits, et où planait encore le souvenir de Sirmond. La recommandation de leurs confrères et de puissantes protections leur ouvrirent, les unes après les autres, les riches collections de manuscrits si nombreuses dans les monastères et les palais de la capitale '. On fit sur place les copies les plus urgentes, et on laissa les indications nécessaires pour en faire exécuter d^autres par les copistes, dont le travail serait surveillé par des amis. Parmi ceux qui leur rendirent de signalés services, ils comptaient le P. F. Combéfis, dominicain, un des plus féconds érudits du dix-septième siècle.

Le séjour de Paris ne fut que de trois mois. Mais on ne pouvait prolonger indéfiniment une absence déjà longue au gré de Bollandus, qui attendait ses collègues avec impatience, et ceux-ci n'avaient pas encore rempli tout le programme de leur itinéraire. Après avoir visité à Rouen la bibliothèque d'Aimeric Bigot, ils se firent conduire par dom François de Pommeray aux célèbres abbayes normandes de Jumièges,

I. M. H. Omont a publié, sous ce titre : Les Bollandistes et le prêt des manuscrits de Séguier en 1662, une requête de Henschenius et de Papcbroch demandant au chanceiier l'autorisation d'emprunter un de ses manuscrits grecs, afin de le copier plus à loisir.

LES MATERIAUX

de Fontenelle et du Bec. A Eu, ils recueillirent les miracles de saint Laurent de Dublin. D'Abbeville, ils comptaient atteindre Amiens où les attirait la renommée de l'illustre Du Gange*. L'état des routes fit échouer ce projet et il fallut se replier sur Arras et Saint- Vaast. Ils furent heureux, enfin, après ce long et laborieux pèlerinage, de se trouver sur la route d'Anvers et d'y courir, le 21 décembre 1662, ad amaniissimi et desideratissimi Bollandi complexus.

Non moins que la présence de ses compagnons de labeur, la vue des richesses conquises au prix de tant de fatigues dut réjouir le cœur du vieux maître. Aux matériaux déjà nombreux accumulés sous sa main venaient s'ajouter du coup quatorze cents pièces nouvelles, sans compter les notices et les extraits. A cette masse respectable de copies, dont beaucoup existent encore à la bibliothèque Royale de Bruxelles et à la nouvelle bibliothèque des bollandistes, venaient s'ajouter des manuscrits anciens et des livres. Car les loisirs forcés des heures de clô-

I. On peut lire à ce sujet une lettre de Papebroch à Du Cange, datée du 28 octobre 1663. Elle a été publiée d'après le manuscrit de la bibliothèque Nationale de Paris, Fonds français 9502, par E. de Barthélémy, dans le Messager des Sciences historiques de Gand, 1872, p. 421-22.

78 l'œuvre DBS BOLLANDISTES

ture avaient été utilisés par nos voyageurs pour visiter les boutiques des libraires, et ils avaient acheté, dans la mesure de leurs ressources, tout ce qui était de nature à compléter leurs collections. Et ce n'était là que le fruit matériel et palpable de leur activité. De précieuses relations avaient été nouées, des correspondants étaient acquis à l'œuvre dans presque tous les centres d'études où ils avaient passé ; on rapportait des lettres de recommandation de la plupart des généraux d'Ordres et, ce qui n'était certes pas à dédaigner, de nouvelles souscriptions aux volumes des Acia sanctorum.

Après la publication des trois volumes de Mars en 1668, Henschenius et Papebroch entreprirent un second voyage en vue de nouvelles recherches, et un peu aussi dans un but d'hygiène. Ils partirent à pied vers les bords de la Meuse et de la Moselle, n'ayant pour tout bagage que leur bréviaire et le répertoire alphabétique que nous connaissons. On n'a retrouvé qu' un fragment de la relation de cette expédition'. Un accident assez grave arrivé à Henschenius les retmt un mois à Luxembourg. C'est là que

I. Van Spilbeeck, ûslus Anale des pour servir à Vhistoire ecclésiastique de la Belgique, t. V, p. 337-348.

LES MATERIAUX

Papebrocli conçut l'idée de l'essai de diplomatique dont nous avons parlé plus haut.

Les expéditions scientifiques, que les bollandistes semblent avoir été les premiers à organiser *, donnaient des résultats trop tangibles pour ne pas entrer dans les conditions normales de la vie de l'œuvre. La tradition s'en établit donc et, si l'on excepte la génération contemporaine de la ruine, presque tous les bollandistes à leur tour prirent le bâton de pèlerin. Nous avons beaucoup moins de détails sur les voyages suivants; mais ilest aisé d'en constater la tracedans les volumes successifs des Acta sanctorum et dans les collections de copies et de notes conservéesjusqu'à ce jour.

Lorsqu'en 1681 Janninck fut envoyé à Rome pour achever ses études, il partit muni d'amples instructions rédigées par Papebroch. Son itinéraire à travers la France et l'Italie était tracé avec le détail des recherches à faire, des renseignements à recueillir, des copies à prendre. La troisième année de probation, que Janninck subit à Florence, après ses quatre années de théologie, est un temps de réclusion rigoureuse. On jugea que le travail mis au service

I. L'iter italicum de Mabillon et Germain, publié en 16S7, remonte aux années 1685, 1686.

l'oeuvre des bollandistes

des saints n'en troublerait pas la tranquillité. Il lui fut donc permis de visiter les bibliothèques. Magliabecchi, qui voyait revivre en lui ses amis Henschenius et Papebroch, le prit en affection et l'accabla littéralement de ses bons offices. Après cinq mois de séjour à Florence, les supérieurs permirent au jeune bollandiste d'entreprendre une tournée dans le royaume de Naples. Il s'acquitta consciencieusement de sa mission, allant partout, s'informant de tout, amassant des documents de toute nature, et il revint les mains pleines à la grande satisfaction de son maître Papebroch. Comme ses anciens, il sut conquérir de précieuses amitiés, et Noris, Schelstraete, Muratori figurent parmi ses correspondants les plus assidus.

En 1688, s'organisa une expédition à travers l'Allemagne. C'est encore Janninck qui en fut cîiargé, en compagnie du P. Baert. Ils partirent pour Cologne, où ils avaient mission d'offrir à l'archevêque le tome VII de mai. A Aschaffenbourg, il leur fut permis de fouiller les papiers laissés en grand nombre par le P. Gamans. Les Acia sanctorum ne devaient pas profiter de la part qu'ils prélevèrent sur cet héritage. Elle périt tout entière avec le bateau qui la transportait à Francfort.

Une des étapes principales fut Prague. Ils y

>pi

LES MATÉRIAUX

eurent accès à des collections que l'historien de la Bohême, le P. Balbinus lui-même,n'avait pas réussi à se faire montrer. Affrontant des chemins détestables et les auberges les plus primitives, ils atteignirent Vienne et la bibliothèque Impériale. La liste des pièces indispensables à la continuation de l'œuvre se trouva être fort longue, et les copistes, surtout les copistes grecs", faisant défaut, il fallut se mettre à transcrire. Deux mois s'étaient passés à ce travail fatigant, dont la santé du P. Baert s'accommodait mal. L'empereur eut pitié des hagiographes, et leur permit d'emporter à Anvers les manuscrits grecs dont ils avaient besoin. Là ne s'arrêta pas sa libéralité. Mis au courant par Janninck de la situation iinancière peu brillante de l'œuvre, il lui accorda des subventions.

Les grandes abbayes d'Autriche, qui avaient presque toutes conservé leurs bibliothèques, reçurent également la visite des deux bollandistes. Puis ils retournèrent dans leur pays en passant par la Bavière, le Wurtemberg et la Lorraine.

Le séjour de Janninck à Rome,de 1697 à 1700, fut motivé par des nécessités d'un autre ordre, dont il sera question plus tard. Mais il ne revint pas les mains vides et au butin littéraire qu'il parvint à ramasser à ses heures libres, il ajouta

*'^— *■— —HWfc.niiw I il w

l'œuvre des bollandistes

de nouveaux secours obtenus de l'empereur, qu'il était allé saluer à Vienne.

C'est également à Vienne que, en 1715, nous rencontrons Du Sollier, qui accompagne le cardinal archevêque de Malines, Thomas Philippe d'Alsace. 11 n'a guère laissé de notes sur ses visites aux bibliothèques, mais nous savons certainement qu'il profita de Toccasion pour intéresser une fois de plus l'empereur d'Autriche, qui était alors Charles VI, aux Acia sanctor«w, dont la situation matérielle continuait à donner des inquiétudes.

Le P. Pien, accompagné du P.Cuperus, partit d'Anvers en 1721 pour explorer les bibliothèques d'Espagne. Le voyage dura huit mois. Un des résultats des recherches dans les manuscrits de la Pénmsule fut le traité du P. Pien, De liiurgia Mozarahica, placé en tête du tome VI

de Juillet.

A son tour Stilting, qui s'était adjoint Suys-

kens, se mit en campagne en 1752. Il parcourut la France, l'Italie, l'Allemagne, la Hongrie et rapporta des matériaux qui alimentèrent plusieurs volumes de la collection. A Rome, le pape Benoît XIV lui témoigna une bienveillance marquée, l'appela plusieurs fois à son audience, et voulut se charger des frais de copie. En passant par Vienne, le voyageur tint à s'assurer,

LES MATERIAUX

dans les circonstances difficiles qui s.'annonçaient, l'appui de Marie-Thérèse.

Nécessairement espacés par les exigences du travail de mise en œuvre, de l'impression des volumes et des conditions de l'existence d'alors, les voyages ne pouvaient suffire à assurer aux hagiographes une documentation complète sur tous les sujets qu'ils avaient à traiter. Certains pays, comme l'Angleterre et les pays Scandinaves, leur étaient fermés * ; là où ils voyageaient librement, il ne fallait pas songer à pénétrer dans toutes les localités où il pouvait y avoir des documents à recueillir, des traces de culte à relever ; là même où l'on se fixait, on ne se flattait point d'épuiser la matière. Encore moins leur était-il donné, dès qu'un manuscrit important était signalé ou qu'un monument était découvert, de courir sur place, de l'étudier et d'en tirer parti. Le commerce épistolaire était le moyen de suppléer aux lacunes inévitables, et il était nécessaire, puisque le plan embras-

I. Le savant et regretté Edmond Bishop écrivait à ce propos : «c It must hâve been often a subject for regret with English scholars that, if pénal laws there must be, they could not at least be suspended in favour of the Mabillonsand the Papebrochs.» Dublin Review, janvier 1885, p. 152.

sait l'hagiographie du monde entier, de s'assurer dans tous les pays des correspondants capables d'envoyer des renseignements sur l'histoire locale et de fouiller bibliothèques et archives sur des indications données.

Dans toutes les provinces de la Compagnie de Jésus, les boliandistes étaient sûrs de trou« ver des auxiliaires. II n'y en avait guère qui ne possédât quelque érudit passionné pour les antiquités du pays, habitué à déchiffrer les vieux parchemins, ou assez répandu dans la société pour procurer à ses confrères d'Anvers des relations utiles. Sans cet appui, l'œuvre eût pu difficilement subsister.

Auprès des grands énidits du dix-septième et du dix-huitième siècle, il ne fallait aux boliandistes d''autre introduction que leurs œuvres qui étmknt connues partout, et Ton peut constater, qu^ mesure que la ooikction se développe, leur crédit scientifique ne cesse de croître. Dans ce qoi nous reste de leur immense correspondance, il n'y a Traimenl aucun nom illustre dans l'histoire de rémdition qui ne smt représenté par qudque lettre ou qodqiie utile contnhutîcm.

n est vrai que les lettres des hoflandistes ne sont pas toiigours de simples questionnaires. Ds étaient consultés de toutes parts sur les matières qui semblaient être de leur compétence spé-

LES MATÉRIAUX

ciale et, hélas ! aussi sur beaucoup d'autres. La correspondance absorbait une large part de leur temps. Dans le mémento du seul Du Sollier, Ton trouva l'indication de douze mille lettres expédiées au jour le jour, et l'on ne peut douter que les r^rlations épistolaires n'aient été le tourment des anciens boliandistes, — leurs successeurs sont bien placés pour le comprendre. Mais ce n'est là qu'un côté des choses. Une lettre envoyée par les hagiographes au bon endroit leur valait des renseignements qu'ils n'eussent pu autrement atteindre, à une époque où les revues locales, qui mettent à notre portée les traditions des endroits les plus reculés, n'existaient pas, où les inventaires sommaires des dépôts d'archives ou de manuscrits étaient â peu près inconnus. Les réponses arrivées de toutes parts,

lettres on documents^allaient grossir les dossien des saints conservés au musée boUandien.

Le musée boilandien, dans le stvle du temps, c'était la bibliothèque, 00 si Fon veut, le laboratoire où se concentraient tous les matériaux recueillis an cours des Tojages 00 apportes joomdlcment par le courrier. Ths dasseurs, où cfaaqaejourderanoéea¥aïtsoa compartiment, étaient préparés pour les coptes et les notes ; sur les rayons, s'étalaient les répertoires, les manuscrits et les lîvrcs. Les achats, les dons.

l'œuvre des bollandistes

LES MATERIAUX

sait rhagiographie du monde entier, de s'assurer dans tous les pays des correspondants capables d'envoyer des renseignements sur l'histoire locale et de fouiller bibliothèques et archives sur des indications données.

Dans toutes les provinces de la Compagnie de Jésus, les bollandistes étaient sûrs de trouver des auxiliaires. Il n'y en avait guère qui ne possédât quelque érudit passionné pour les antiquités du pays, habitué à déchiffrer les vieux parchemins, ou assez répandu dans la société pour procurer à ses confrères d'Anvers des relations utiles. Sans cet appui, l'œuvre eût pu difficilement subsister.

Auprès des grands érudits du dix-septième et du dix-huitième siècle, il ne fallait aux bollandistes d'autre introduction que leurs œuvres qui étaient connues partout, et l'on peut constater, qu'à mesure que la collection se développe, leur crédit scientifique ne cesse de croître. Dans ce qui nous reste de leur immense correspondance, il n'y a vraiment aucun nom illustre dans l'histoire de l'érudition qui ne soit représenté par quelque lettre ou quelque utile contribution.

Il est vrai que les lettres des bollandistes ne sont pas toujours de simples questionnaires. Ils étaient consultés de toutes parts sur les matières qui semblaient être de leur compétence spé-

ciale et, hélas ! aussi sur beaucoup d'autres. La correspondance absorbait une large part de leur temps. Dans le mémento du seul Du Sollier, Ton trouva l'indication de douze mille lettres expédiées au jour le jour, et Ton ne peut douter <{ut les relations épistolaires n'aient été le tourment des anciens bollandistes, — leurs successeurs sont bien placés pour le comprendre. Mais ce n'est là qu'un côté des choses. Une lettre envoyée par les hagiographes au bon endroit leur valait des renseignements qu'ils n'eussent pu autrement atteindre, à une époque où les revues locales, qui mettent à notre portée les traditions des endroits les plus reculés, n'existaient pas, où les inventaires sommaires des dépôts d'archives ou de manuscrits étaient à peu près inconnus. Les réponses arrivées de toutes parts, lettres ou documents,allaient grossir les dossiers des saints conservés au musée bollandien.

Le musée bollandien, dans le style du temps, c'était la bibliothèque, ou si l'on veut, le laboratoire où se concentraient tous les matériaux recueillis au cours des voyages ou apportes journellement par le courrier. Des classeurs, où chaque jour de l'année avait son compartiment, étaient préparés pour les copies et les notes ; -sur les rayons, s'étalaient les répertoires, les manuscrits et les livres. Les achats, les dons.

imUfa^L '»'<"

l'œuvre des bollandistes

les échanges, le travail même des hagiographes avaient contribué à constituer un ensemble unique, une collection d'autant plus précieuse que toutes ses parties se rapportaient à une spécialité bien déterminée.La bibliothèque, dont les livres choisis par Rosweyde avaient formé le premier fonds, s'était rapidement accrue. Déjà en 1668, Papebroch pouvait écrire, qu'au témoignage des visiteurs qui avaient parcouru les principales bibliothèques de l'Europe, on ne voyait nulle part réunis autant de livres et autant de raretés. En ce qui concerne les Vies de saints imprimées et les monographies de sanctuaires, le musée bollandien l'emportait sur les deux collections les plus riches en ce genre d'ouvrages et méthodiquement formées au prix de grands sacrifices d'argent : la Barberine à Rome et la Mazarine à Paris. Les livres étaient classés sous les divisions suivantes : histoire générale ; histoire particulière et monuments des diocèses, des villes, des monastères ; Vies des saints en toutes les langues ; bréviaires anciens et modernes ; manuscrits.

Combien l'outillage était complet pour l'époque, les Acta sanctoriim l'attestent à toutes les pages. Il est rare que l'on prenne en défaut l'éruditiun des anciens bollandistes, qu'on leur reproche d'ignorer l'existence d'un ouvrage

LES MATÉRIAUX

sA

de quelque intérêt pour le sujet qui les occupe. Arrivait-il qu'un livre important se dérobât obstinément aux recherches des libraires, on n'hésitait pas à le faire transcrire.

L'atelier est donc parfaitement installé. Les matériaux sont à la portée de la main. Comment les excellents ouvriers que sont les collaborateurs de BoUandus vont-ils en tirer parti ?

ir

- CHAPITRE QUATRIEME L'élaboration.

hes^Acia sandorum sont conçus comme une suite de trois cent soixante -cinq unités repondant aux dates du calendrier, et divisées chacune en une série de monographies consacrées aux saints honorés ce jour-là. Aux débuts de l'œuvre, on ne commençait la publication que lorsque tous les jours d'un mois étaient terminés. C'est ainsi que parurent complets les mois de Janvier, de Février, de Mars et d'Avril. A partir de Mai, on n'attendit plus, pour mettre sous presse, que Ton eût atteint la fm du mois.

Pour chaque jour de l'année, les bollandistes doivent procéder à une double opération préliminaire : régler la liste des saints à traiter, faire le plan des monographies ou commentaires.

Comme tous les saints de la chrétienté réclament leur place dans la collection, il faut qu'à chaque date on arrive à déterminer quels sont les saints honorés par l'Eglise universelle, par les églises particulières ou par n'importe quel groupement religieux. Ce travail suppose le dépouillement, jour par jour, des martyrolo-

l'élaboration

ges, des calendriers, des chroniques, des ménologes des ordres religieux, et en général de toutes les collections hagiographiques.

Les listes ainsi établies font naître plus d'un problème embarrassant. On voit reparaître les mêmes noms à différentes dates, soit que les saints aient plusieurs fêtes, soit que les martyrologes offrent sur ce point des divergences. Ensuite, certains noms semblent n'avoir aucun titre à figurer parmi les saints à n'importe quelle date. Les auteurs des compilations martyrologiques et les copistes ont commis nombre d'erreurs et de contusions, et ils ont laissé passer des personnages qui n'ont été l'objet d'aucun culte. Parfois ils ont fondu ensemble le nécrologe et le calendrier et mis sur le même pied les fidèles défunts et les saints. Ne découvre-t-on pas, dans certaines énumérations, les noms des consuls de Tannée mêlés aux noms des martyrs, des rubriques topographiques défigurées prenant la place du groupe qu'elles commandent et réciproquement ? Ailleurs on s'aperçoit que des annalistes trop zélés se sont faits complaisamment les échos de prétentions injustifiées, et ont prodigué le titre de wSaint à des personnages qui n'y avaient aucun droit. De tous ces intrus, les Acta sandorum n'ont à s'occuper que pour les exclure. Il s'agit donc de

ti

l'œuvre des bollandistes

faire un premier triage très minutieux, de fixer définitivement la liste des saints dont il y aura lieu d'étudier les Actes ; si l'un d'eux figure dans le dépouillement à diverses dates, de choisir celle qui est le mieux attestée ou qui mérite la préférence.

Bollandus comprit qu'il ne suffisait pas de s'arrêter à un choix qui eût pu paraître arbitraire, et que pour faire œuvre scientifique il était indispensable d'indiquer la marche de l'étude critique qui avait abouti à l'élimination des éléments superflus. Le moyen choisi consiste à faire précéder chaque jour d'une double liste. La première sera intitulée, par exemple, Sancti qui pridie norias ianuarias cohmiur; ce sont les saints dont les Actes vont suivre. La seconde a pour titre Praeiermissi aut in alios dies relati. Dans celle-ci, le critique examine les données des martyrologes et autres sources analogues qui n'ont point été utilisées dans la liste précédente, discute les raisons d'admettre ou de rejeter certains noms et conclut ou à l'exclusion pure et simple ou au renvoi à un autre jour du calendrier.

Cette partie des Acta sanctorum ne doit pas être négligée. Elle a une extrême importance et n'a cessé, après les premiers volumes, de se développer. Une énorme quantité de recherches

L'ELABORATION

est condensée dans ces courtes notices qui, mieux souvent que des dissertations, éclaircissent le texte obscur des martyrologes et redressent des erreurs historiques longtemps perpétuées par des compilations sans critique. C'est là encore que sont mentionnées en peu de mots les fêtes et commémoraisons qui n'entrent pas dans le cadre proprement dit des Acta sanctorum, mais dont il est utile de constater l'existence : fêtes de sanctuaires, pèlerinages, grands arrivages de reliques, etc. -

Au point de vue pratique, cette liste constitue un système ingénieux permettant, à l'occasion, d'éviter des retards dans la publication sans troubler l'économie de l'œuvre. Il peut se faire qu'au moment où un saint devrait être traité on ne soit pas en possession des documents nécessaires. Il est alors loisible de le mentionner dans la série des praetermissi en le renvoyant à une date ultérieure.

Le travail d'éhmination terminé, il reste à mettre en œuvre, pour chacun des saints "qui ont été retenus, les matériaux qui composent son dossier. Ils sont de deux sortes.

Les uns se rapportent à l'histoire du saint : c'est sa Passion, sa biographie, en un mot ses Actes. Les autres ont pour objet cette existence prolongée que lui fait à travers les âges le.

l'œuvre des bollandistes

culte des générations chrétiennes. On les groupe sous le" titre expressif de Gloria postuma.

Un commentaire complet commence donc par les Actes du saint: textes, prolégomènes, éclaircissements.

Le cas le plus simple est celui d'un texte unique. On ne peut dire que ce soit le cas ordinaire. Beaucoup de saints ont été loués par plus d'un biographe, et souvent aussi la même biographie a passé par les mains de plus d'un rédacteur. Tous ces textes doivent-ils être publiés ? Faut-il faire un choix? C'est un problème fort délicat. Lorsqu'il s'agit de relations indépendantes, il n'y a pas d'hésitation possible. Mais il V a des cas douteux, où il est difficile de reconnaître si l'on a affaire à des témoins distincts ou si le même témoignage se répète en d'autres termes. Il y a aussi des circonstances où il est parfaitement démontré que des pièces assez diverses au premier abord dérivent d'une source unique. Comment, lorsqu'il en est ainsi, échapper au reproche de prolixité ? Une courte analyse ne remplace-t-elle pas avantageusement les textes dérivés ?

La question s'est posée souvent et a été diversement résolue suivant les époques et le point de vue spécial adopté par l'hagiographe. A ne -considérer que le côté historique, bien des sup-

l'élaboration

pressions se justifieraient aisément. L'intérêt littéraire réclame au contraire la multiplication des textes, et l'on ne peut nier que les volumes des Ada sanctorum. où l'on s'est le plus largement inspiré de ce principe, sont ceux qui rendent les plus grands services. C'était déjà la pensée de Bollandus et d'Henschenius ; Papebroch marcha plus résolument encore dans cette voie. Après eux, la tendance plus exclusivement historique se fit jour et s'accentua sans cesse davantage, au détriment d'une classe de lecteurs qui s'accroît à mesure que progressent les études d'histoire littéraire.

Les Actes trop manifestement apocryphes étaient un autre sujet d'hésitation. Il en est qui ne sont vraiment qu'un tissu d'absurdités, dans lesquels on chercherait en vain quelque élément historique. A quoi bon les publier puisque les saints n'en peuvent retirer aucun honneur et les hommes aucun profit ? Ne va-t-on pas se scandaliser de voir de pareilles pièces figurer parmi les Actes des saints ? A cette époque on avait à compter avec des scrupules de ce genre

I On se rappelle les objections faites par Bellarmin au pro et deRosweyde (plus haut. ch. I). Le savant cardinal ne cachait pas que beaucoup de textes hagiographiques lui semblaient moins laits pour édifier le lecteur que pour ridiculiser la religion.

l'œuvre des bollandistes

etlorsquele pape Al e>anc]ie VII rcpiochait Allatiiis ses procédés envers les bollandistes, celui-ci donnait cette mauvaise excuse que, leur permettre de tout transcrire sans discernement, c'était s'exposer à introduire dans les Acta sanctoriim beaucoup de fables. Mais les bollandistes sentaient bien qu'en excluant un genre si richement représenté en hagiographie, ils auraient donné une fausse idée de l'ensemble de cette littérature, et c'est ainsi qu'ils ont, dès le début, admis dans la collection des Actes qu'ils qualifient d'apocryphes et même dHnsulsefabulosa,

On leur en fit sans doute des reproches, car nous les voyons parfois reculer devant certaines pièces qui semblent être un défi au bon sens. Papebroch avait copié à Florence les Actes de saint Mélèce et de ses compagnons. Lorsqu'on fut arrivé au 24 mai, date de la fête, on n'osa point leur donner place parmi les saints du jour, « crainte du scandale des faibles », et après une longue délibération on prit le parti de les reléguer dans un appendice *.

Ce fut sans doute l'avis de Papebroch qui amena cette transaction. Il jugeait qu'il ne fallait rien exclure de ce qui pouvait instruire le

* .Act. SS., Maii t.V, p. 436.

l'Élaboration

lecteur, et combien cet avis était sage, l'événement le prouva plus d'une fois. Ces mêmes Actes de saint Mélèce, qui sont l'opprobre de l'hagiographie, sont, en fait, le seul monument qui nous reste du culte des martyrs à Tavium de Galatie *. Après Papebroch, on se départ trop souvent de la largeur d'esprit qu'il montra en cette matière comme en tant d'autres. Mais ce n'es: plus le souci de l'édification qui dictera une plus grande sévérité. Ce sera cette fois encore la préoccupation trop exclusive de mettre au premier plan l'élément historique. On en est arrivé de la sorte à supprimer des pièces d'un grand intérêt. Ainsi, les Actes d'Eusignius au 5 août, les Actes de Thècle et les livres de Basile de Séleacie, au 24 septembre.

C'était, au fond, une disposition d'esprit dangereuse. On était bien obligé de publier certains Actes dont les allures n'étaient pas évidemment suspectes, mais dont la valeur historique ne dépassait guère celle des compositions les plus fantastiques. Admettre ceux-là à l'exclusion de celles-ci, c'était au moins exposer le lecteur à prendre le change, et assurer à de misérables

I. Nous avons traité cette question dans un travail sur les Martyrs de Tavium, dont les circonstances ont retardé la publication.

l'œuvre des bollandistes

l'élaboration

centons le bénéfice d'un honorable voisinage. La règle de Papebroch était bien meilleure : ne pas faire de choix entre les textes, quitte à s'expliquer nettement dans l'introduction sur la considération qu'ils méritent.

Un autre genre de sélection était réclamé pour la catégorie des saints modernes. En théorie, ils pouvaient prétendre au même traitement que les anciens. Une règle tacite ramène à de justes proportions les commentaires auxquels l'étendue et l'abondance des documents donneraient une extension démesurée. Cette restriction se justifie d'elle-même. Les Actes des saints modernes sont facilenient accessibles, presque toujours dans des livres à la portée de tous et n'offrent point les mêmes difficultés que les monuments de l'antiquité et du moyen âge. Que l'on ait donné une place privilégiée à quelques saints de l'Ordre^comme saint Louis de Gonzague et saint Ignace, cela s'explique ou s'excuse. Mais il est impossible d'appliquer la même mesure aux saints récemment canonisés dans les formes, et dont le culte s'est établi régulièrement presque sous nos yeux. Dans ce qui va suivre, il ne sera guère question de l'hagiographie moderne, et les textes dont nous parlerons sont ceux que l'on tire des vieux manuscrits.

Dans la publication des textes, les anciens

bollandistes suivaient la méthode del'époque. La dispersion des manuscrits, les difficultés d'accès l'imposaient généralement. Dans l'impossibilité d'atteindre tous les manuscrits d'un ouvrage, on se bornait à ceux que Ton avait à sa portée ; celui qui paraissait le meilleur était pris pour base, et on le corrigeait par les leçons des autres, parfois par quelque heureuse conjecture. Il pouvait être d'autant moins question de réunir préalablement tous les manuscrits d'une pièce et de les classer, que l'on ne fut pas longtemps à comprendre les conditions spéciales ae la tradition des documents hagiographiques,souvent conservés en de très nombreux exemplaires presque irréductibles entre eux et constituant des recensions plutôt que des copies. L'art si difficile d'établir les textes était alors dans l'enfance et devait nécessairement échouer devant des problèmes qui, de nos jours encore, après tant de progrès, paraissent insolubles. Quelques timides essais furent tentés, çà et là, de fixer la résultante d'une série de manuscrits. Ils aboutirent à une mosaïque de textes sans atteindre le texte primitif que l'on prétendait trouver. Généralement on s'en tint au parti le plus sage qui était alors, comme il peut l'être encore aujourd'hui pour bien des Passions de martyrs.

l'Élaboration

xie reproduire un bon exemplaire et de noter les variantes des autres.

Les éditeurs ne s'embarrassaient pas, à cette époque, de l'appareil encombrant des variantes jugées inutiles, et, dans le système employé, elles étaient, en effet, inutiles la plupart du temps. Les plus marquantes seules étaient conservées, et c'est au choix auquel ils s'arrêtaient que se reconnaissent les esprits judicieux et pratiques.

Pour apprécier les textes publiés dans les anciens Acia sanciorum, il faut donc tenir compte des conditions imposées au travail par les circonstances, et aussi de la qualité des pièces dont il s'agit. Celles qui ont échappé à la plaie des remaniements peuvent gagner beaucoup à être reprises par les méthodes perfectionnées dont nous disposons aujourd'hui. Une classe très nombreuse de vieux récits y reste pratiquement rebelle, et si la comparaison d'une longue suite de manuscrits et un relevé minutieux des variantes ne sont jamais complètement dépourvus d'utilité. ces opérations sont souvent sans résultat appréciable, pour le seul but qui importe, la reconstitution du texte primordial.

La publication des textes n'est qu'une partie de la tâche assumée par BoUandus et ses

collaborateurs. Ils s'astreignent à en faire l'exégèse. Celle-ci est répartie entre les prolégomènes, ou Commentarius praevius, et l'annotation: Les questions à traiter d'abord sont celles qui relèvent de l'histoire littéraire : origine, auteur, époque, tradition du document, genre auquel il appartient. Puis, c'est l'interprétation des passages obscurs, éclaircissement des difficultés d'ordre linguistique, géographique, historique. Pour faire comprendre la portée d'un texte, il faut souvent entrer fort avant dans l'étude du milieu d'où il est sorti, et comme dans la majorité des cas, les anciens bollandistes abordaient des sujets entièrem-ent neufs, ils étaient parfois entraînés très loin à la recherche de tout ce qui pouvait servir à éclairer ou à compléter la source principale. Il y avait là une mesure à garder, un écueil à éviter. On ne l'évita pas toujours, et il est regrettable que dans certains articles, qui ont d'ailleurs demandé à leurs auteurs un effort considérable, les textes soient pour ainsi dire noyés dans le commentaire. Papebroch nous a laissé dans la vie de Bollandus un intéressant exposé des idées auxquelles on s'était arrêté de commun accord sur le programme à suivre. L'imposante ordonnance des Annales de Baronius impressionnait alors les' imaginations et on s'habituait à considérer

l'élaboration

lOO

l'œuvre des BOLLANDISTES

le genre < Annales » comme le dernier mot du travail historique. C'est ce qui amène Papebroch à établir un parallèle entre l'œuvre de son maître et celle de l'illustre annaliste, pour lequel il professe d'ailleurs la plus sincère admiration, et il n'a pas de peine à montrer que l'hagiographie scientifique, telle qu'elle s'était constituée, demandait un effort autrement considérable.

« Bollandus et ses successeurs, dit-il, se sont fait une loi de n'apporter aucun témoignage qu'ils n'aient lu et examiné eux-mêmes. Ils croient devoir s'expliquer sur l'époque, le degré de véracité et la circonspection des témoins sur lesquels ils s'appuient depréférence. Ils ne veulent laisser sans discussion rien de ce qui fait mieux connaître le saint. Aucune localité n'est jugée trop obscure, aucune population trop méprisable, aucun pays trop reculé dès qu'ils se sont signalés par le culte d'un saint. Il n'est pas de mot si barbare qu'ils ne cherchent à l'éclaircir autant que le travail humain peut se flatter d'y arriver, en consultant livres et manuscrits, en recourant à la correspondance, en se servant des bons offices des amis que l'on s'est faits un peu partout. Ils n'ont pas tant à se préoccuper de l'histoire générale de l'Église et des grands pays, bien que

là aussi il reste beaucoup à faire ; ils travaillent surtout à éclaircir les origines, les développements des évêchés, des villes, des monastères, des ordres religieux. Et qu'on ne s'imagine pas que l'obligation de donner dans leur texte original les Actes des saints soit un allégement. Elle amène pour eux un surcroît d'études et de travail, obligés qu'ils sont de coUationner minutieusement plusieurs manuscrits et souvent, pour arriver à éclaircir un passage douteux, d'écrire plusieurs lettres. Et puis, avec ce système, il n'y a plus de place pour les habiles réticences ou les négligences que peut se permettre l'écrivain qui n'a pas à rapporter des paroles textuelles, mais simplement le sens des dires d'autrui, et qui le fait tout à sa guise. D'ailleurs, les vieux Actes euxmêmes ne sont qu'une petite partie de l'œuvre entière. S'il n'y avait pas en outre les commentaires, les annotations, les notices sur les saints dont la Vie n'existe plus ou n'a jamais été écrite et qu'il faut tirer de plusieurs auteurs, on en remplirait à peine un volume * ».

Il est fait allusion dans ces dernières lignes à une catégorie de commentaires indépendants

(i) Acta SS, Martii, t.I, p. xx.

l'œuvre des bollandistes

de toute Passion ou de toute Vie ancienne, et où le bollandiste essaye de reconstituer l'histoire du saint au moyen des témoignages éparpillés dans les chroniques et autres sources contemporaines. Parfois, ce sont des notices sommaires, auxquelles on donne le nom de Sylloge, Quelques recherches qu'on ait faites, on n'a abouti qu'à recueiUir une gerbe de renseignements, qui sont ordinairement tout ce qui s'est conservé de la tradition. A partir des volumes de septembre, on voit se multiplier les longs commentaires où la gerbe s'amplifie jusqu'à prendre les proportions d'une abondante moisson. Certains personnages de l'Ancien Testament, égarés dans nos calendriers, ont été l'objet de ces copieuses dissertations, très consciencieusement élaborées, mais qui font bien l'effet d'être des hors-d'œuvre. Quel est l'exégète de l'Ancien Testament qui, pour s'orienter dans l'histoire de Moïse, de Josué, de Gédéon, des grands ou des petits prophètes, songera à recourir aux Acta sanctorum ? La question de culte, la seule qui fût vraiment du ressort des hagiographes, se réduirait souvent à une page.

Des saints de la nouvelle Alliance ont été, à l'occasion, traités d'après un système analogue, et l'on peut citer comme exemple saint

l'élaboration

Jérôme, dont les oeuvres ont été surtout mises à contribution. L'énorme et savant commentaire sur saint Jean Chrysostome, qui, comme le précédent, est de Stilting, et suppose une connaissance peu commune des œuvres du saint, peut être rangé dans la même catégorie ; car le panégyrique par saint Jean Damascène n'y figure que comme un luxe dont on se passerait volontiers, si l'auteur nous avait donné, comme l'eût fait la génération de Papebroch, le dialogue de Palladius et les autres grands textes grecs, dont la valeur historique n'est point considérable, mais qu'il fallait considérer du point de vue littéraire. Une critique analogue devrait s'adresser à l'important article de S. Michaele et omnibus angelisy 29 septembre. Le texte du miracle de Chonae n'est point omis, il est vrai. Mais on pouvait s'attendre à le voir suivi d'un autre plus considérable, le Livre des miracles de saint Michel, par Pantaléon, diacre et chartophylax de la Grande église de Constantinople. Il ne trouva point grâce devant la sévérité du critique. C'est en suivant cette pente que l'on arrivait insensiblement à assimiler aux saints dont les Actes a' existent plus ceux qui n'ont été loués que par des hagiographes et non par les témoins de leur vie.

l'œuvre des bollandistes

A côté de la Sylloge de tout calibre, où les résultats de la recherche sont condensés, soit en de nombreux chapitres, soit en quelques paragraphes, se détache une série de notices facilement reconnaissables parce qu'elles se réduisent à quelques lignes, revenant à constater que les saint? en question figurent au martyrologe hiéronymien. Il n'est pas de jour de l'année où il ne se rencontre quelque liste de martyrs empruntée à cette compilation. On se contente de les enregistrer avec cette remarque qu'il s'agit d'un groupe sur lequel tout autre renseignement fait défaut.

L'admission des saints ou des groupes provenant de cette source suppose que les bollandistes ont cru leur existence garantie et que l'insertion à l'hiéronymien a paru suffisante comme preuve de culte. Et en effet, dès le principe, ils ont remarqué l'importance de la compilation à laquelle on a donné le nom de martyrologe hiéronymien. Rosweyde en faisait un tel cas que, sentant la difficulté créée par l'état de la tradition manuscrite du document, il avait entrepris de faire reproduire en fac-similé le meilleur exemplaire, qui est notre manuscrit E. C'est le plus ancien

l'élaboration

y Sv

travail de ce genre dont on ait connaissance *, et cette initiative fait le plus grand honneur au sens critique du précurseur de BoUandus. Mais quelque précieux que fût un pareil secours, il ne pouvait suffire ni à établir le texte du martyrologe ni à en déterminer les sources. L'hiéronymien resta un livre fermé jusqu'au jour où Wright, en 1866, publia le martyrologe syriaque écrit en 411, et qui représente pour nous le martyrologe oriental ; ou plutôt jusqu'au jour où le P. Victor De Buck découvrit que le martyrologe oriental était une des sources de la compilation hiéronymienne^ Cette trouvaille donna le branle à l'étude critique du document, et l'on put enfin se rendre compte du parti qu'il y a moyen d'en tirer.

L'on sait maintenant que le texte, qui nous est parvenu dans un état de confusion inexprimable, ne doit être employé qu'avec la plus grande circonspection ; qu'à le lire sans le secours des réactifs les plus puissants de la critique, on est exposé cent fois à prendre le Pirée pour un homme, et que les anciens martyrologes histori-

1. M. RoosES, Le plus ancien fac-similé d'un manuscrit^ dans Bulletin de V Académie d'archéologie de Belgique, 1881,

Page 1